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Mais il se rassura tout de suite. Après tout, les paroles de ce bandit ne prouvaient qu’une chose, c'est que l’on savait qu’il était au mieux avec le grand éeuyer du roy, voilà tout. Et il avait bien tort de se mettre martel en tête. Aussi, plaisantant toujours :
—Mon Dieu, à première vue, cinq œnt mille écus paraissent une somme bien forte, mais, tout bien réfléchi, je crois que vous avez raison et que M. de Cinq- Mars ne vous refusera pas cette somme.
—Ainsi done, conclut Bobignasse, c’est à cinq cent mille écus que nous fixons votre rançon ?
—C'est un prix fait!
—Et vous allez bien vouloir nous faire l’honneur de demeurer avec nous en attendant que nous recevions cette bagatelle ?
—Tout l'honneur sera pour moi, fit le bossu en riant.
—C'est parfait! Vous allez done nous faire le plaisir d'écrire un mot à M. de Cinq-Mars, en le priant de remettre au porteur la somme.
—Certes !
—ÆEt vous ajouterez, s’il vous plaît, que si, par aventure, le roy voulait jeter le porteur en prison, ou envoyer des soldats contre nous...
—Vous me pendriez sur-le-champ?
—Vous avez compris! Je vois que vous êtes un homme d’esprit.
—On me l’a toujours dit. Par exemple, une fois en liberté, je ne vous promets point de ne pas chercher à rentrer dans mon argent, d’une façon ou de l’autre.
—I] vous sera loisible de le faire, répondit Bobignassæ; seulement, vous devez bien comprendre que nous ne demeurerons pas ici à vous attendre, et qu’avec la petite fortune dont vous voulez bien nous faire don, nous irons ailleurs établir notre industrie.
—Ce sera sage | —Donc, voici du papier, de l'encre; écrivez votre
lettre. Le Balafré, qui est un garcon fort instruit, ayant été procureur, ira la porter.
Fontrailles prit la plume que lui tendait Sacassou, et, s'étant commodément installé, il traça rapidement les quelques lignes qu'on lui demandait. Puis il tendit toute ouverte, la lettre à Bobignasse qui y jeta un coup d'oeil.
—Simple, concis et élégant, prononça le bandit. Décidément, il n'y a que les gentilshommes pour écrire une lettre.
Puis, cachetant la lettre, il la tendit au Balafré, en lui disant :
—Au camp de Perpignan, à M. de Cinq-Mars, et vite, car ce gentilhomme pourrait s’ennuver en notre compagnie.
—Oh! pouvez-vous croire! ironisa le bossu.
Il était ravi de la tournure que prenaient les événements.
Mais tout à coup, derrière Fontrailles, une voix séleva, disant :
—Hé! Balafré, attends une minute; je crois bien que Monsieur veut te charger d'une commission auprès de M. le Grand.
Le bosu se retourna. M. de Capestoc était devant lui,
—Vous! vous ici! s'écria-t-il, en reconnaissant le lieutenant aux gardes du cardinal.
— Heureusement que je suis ici, répondit le Gascon fort calme, ne serait-ce que pour vous rappeler que M. le Grand sera certainement inquiet de ne point vous voir venir.
—Et pourquoi cela, Monsieur? dit Fontrailles défaillant, car il commençait à pressentir qu’un malheur était imminent.
—Hé! sangdious! fit Capestoc, parce qu’il craindra
que le traité dont vous êtes porteur ne tombe en de mauvaises mains.
Cette fois, Fontrailles sentit qu'il était perdu. Son visage n’était plus pâle: il était cadavéreux. Un tremblement le prit, et il dut s'appuyer contre un arbre pour ne pas défaillir. Cependant, il essaya de surmonter œtte angoisse et, regardari Capestoe bien en face :
—Je ne sais ce que vous voulez dire, Monsieur, fit-il d’une voix assourdie.
Mais le cadet haussa les épaules.
— Allons donc! Tenez, pour un homme d'esprit, vous m'étonnez, monsieur de Fontrailles. Quoi! vous n'avez pas compris que tout œ qui vient de se passer n’est qu’une comédie! Cinq cent mille écus, certes, c’est une somme. Mais il nous faut mieux que cela. Et ce que je veux, œ@ que es braves garçons veulent avec moi, c’est le traité signé de MM. de Cinq-Mars, de Bouillon et d'Orléans, et que vous rapportez revêtu de la signature de Philippe IV. ;
Fontrailles regardait Capestoc, les yeux dilatés d’é-* pouvante. Dans sa stupeur, il ne se demandait même point comment ce damné (ascon pouvait être au courant de ce terrible secret. Ses oreilles bourdonnaient. Il sentait sa tête vide, comme si toutes ses pensées se fussent envolées par une invisible fissure.
__Eh bien! vous ne répondez rien, continua le cadet, qui se croisa les bras en se plantant devant le bossu qu’il terrassait sous son regard. Qu’auriez-vous à répondre, en effet! C’est que je suis bien renseigné, et vous ne pouvez me contredire: je vous ai vu partir de Valence, mon bon Monsieur Fontrailles; j’ai entendu les crdres que C'inq-Mars vous a donnés, et me voilà !
—Que voulez-vous de moi? dit le bossu d’une voix sourde.
—Je vous lai dit, le traité!
Je ne sais ce que vous voulez dire.
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— Allons donc!
— Et je ne comprends rien aux folies que vous me dé. bitez.
— Vraiment! fit le Gascon.
Et, se tournant vers Bobignasse :
— Tu vas faire fouiller cet homme!
Rangés en rond autour du prisonnier, de leur chef et de Capestoc, les bandits ouvraient des yeux curieux, ne comprenant rien à la scène qui se passait devant eux. Cela dépassait leur imagination.
— Comment ! voilà un ‘omme qui offrait cinq cent mille écus pour sa rançon, qui signait même un papier, ce qui fait que le Balafré n'avait qu'à le porter pour revenir dans deux ou trois jours chargé d’or, et on lui cherchait noise encore! Au lieu de cette bonne somme bien ronde, qui eût pu les enrichir d’un coup et leur permettre de se retirer, pour vivre chacun à leur guise, on Jui demandait un chiffon de papier, un traité, je ne Sais quoi, de la politique enfin, à laquelle ils ne comprenaient goutte. Il y avait bien là de quoi les surprendre. Mais bah! ils avaient confiance en leur chef, et quand, sous l'injonction de Capestoc, Bobignasse commanda :
—Fouillez cet honime!
Ils obéirent, persuadés que leur chef de bande ne pouvait vouloir que son bonheur et le leur propre.
Trois hommes se précipitèrent donc sur Fontrailles, et, avant qu'il eût eu le temps de faire un geste, le laissaient presque nu sur place.
Mais Fontrailles avait eu le temps de réfléchir, et par conséquent de se remettre et de reprendre ses esprits. Sous linfluence d’une pensée secrète, il songea sans doute que tout n’était pas perdu pozr lui, car un faible sourire 1]lumina soudain sa figure tout à l’heure blême
de peur. Nul ne remarqua ce sourire, et Capestoc continua :
—Et voilà, monsieur de Fontrailles, comme, quoi qu’il arrive, les criminels reçoivent toujours le just: châtiment de leurs mauvaises actions. (Certes, vous vous croyiez bien tranquille et certain de mener à bonne fin la mission que M. le Grand vous avait confiée. Mais vous me trouvez au milieu de votre route et je vous crie: Halte-là !
—J’ai la conscience tranquille, répondit Fontrailles enlevant la tête, et vous ne me faites point peur!
—Nous allons bien voir tout à l’heure, quand ces braves gens auront fini de visiter les plus profondes doublures de vos vêtements. Car, aussi certain qu’il y a un Dieu, je suis sûr que vous avez le traité. Ah! M. de Cinq-Mars n’est pas heureux avec vous, et la pleine confiance qu’il avait en votre esprit ne pourra que baisser. Voici deux entreprises, en effet, que vous ne pouvez mener à bonne fin.
—Que voulez-vous dire, Monsieur? fit Fontrailles, non sans une certaine hauteur.
—Eh quoi! poursuivit Capestoc, auriez-vous oublié déjà l’assassinat du chapelain de Galluis ?
A ces paroles, Fontrailles ne put contenir un mouvement de profonde stupeur. Comment ce diable d’homme pouvait-il savoir ?...
Mais Capestoc continua :
—Tenez, votre trouble vous trahit... Et cela vous surprend que je connaisse si bien vos petites infamies ! Mais je ne suis pas un méchent garçon et je vais repaître votre curiosité. J'étais là quand vos spadassins ont assassiné ce pauvre vieillard, ou du moins je suis arrivé trop tard, mais vos bandits, c’est moi qui les ai tués.
—Vous!
—Tous ies cinq, les uns après les autres. Voilà qui vous explique comment ni l’un ni l’autre n’est jamais venu vous rendre compte de la besogne dont vous l’a-
viez chargé. Aussi me permettez-vous de vous apprendre qu'ils ont piteusement échoué, qu'ils n’ont pu s’emparer de la fameuse enveloppe à laquelle M. de Cinq- Mars tenait tant, et j'ajouterai même, monsieur de Fontrailles, que cette enveloppe, elle est en ma possession.
—('est impossible !
—(C'est la vérité.
—Non! non! fit Fontrailles, en proie à la plus vive surexcitation! non! ce ne peut être vous! Si cette enveloppe était en votre pouvoir, vous lauriez décachetée, et M. de Cinqg-Mars... Mais il s'arrcia, ne voulant probablement pas en dire davantage.
Capestoc allait répliquer. Mais Bobignasse l'interrompt :
——Tout est fouillé, dit].
—Eh bien ?
—Rien !
— Allons donc!
— Vovez vous-même.
Et Bobignasse montra au Gascon les habits du bossu déchiquetés et mis en loques tant on les avait exam, S sous toutes les coutures.
Capestoc baissait la tête. Se serait-il trompé!
Le cardinal aurait-il été lui-même abusé par de faux rapports? Fontrailles, à la vérité, serait-il innocent du crime dont on le croyait coupable? Non! non, mille fois non, ce n'était pas possible! Richelieu ne s’abusait point ainsi. Rochefort avait certifié la chose. Lui-même avait vu partir le bossu et entendu les dernières recommandations de Cinq-Mars.
Mais alors, en quel endroit Fontrailles pouvait-il cacher le traité? Capestoe l’examina. Il était là presque nu devant lui.
Tout à coup le brave Sacassou, qui, durant toute cette scène, n’avait rien dit, prit la parole.
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—Pardieu ! fit-il; amais je ne sais pas si je m'ebuse, il me semble avoir une idée.
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Tout le monde le regarda. Sacassou prit les bottes de Fontrailles qui gisaient sur le sol, et les examina curieusement avec cet air du ‘ripier qui va déprécier la marchandise qu'on lui apporte.
—Bah! fit l'Enflammé, inutile de perdre ton temps, va, je les ai bien examinées,
— Heu! qui sait! fit Sacassou.
Et tirant de sa poche un couteau bien effilé, délicatement il se mit en devoir de fendre ies semelles des bottes du bossu.
Capestoc qui ne perdait point Fontrailles de vue, l'aperçut qui pâlissait affreusement.
Cependant, Sacassou avait détaché les deux semettes et tout à evup il poussa un cri de triomphe.
—Pardieu! je savais bien!
Et il tendit à Capestoc un parchemin qu'il venait de découvrir entre les deux épaisseurs de cuir.
Capestoc saisit le parchemin. C'était le traité!
—Eh bien! Monsieur de Fontrailles, que dites-vous de ce document ?
—Je suis perdu! grommela le bossi entre ses dents.
——Parfandious! je le crois, répondit Capestoc qui avant entendu.
Mais Fontrailles était un de ces hommes qui s’exaltent dans le danger, et qui savent regarder la mort en face. Une minute, sans doute, il n'avait pu maîtriec : son émotion, en se voyant découvert. Maïs à présent, tout était fini. Il était vaineu. Et on sentait qu’il n'avait plus qu'une préoccupation: celle de mourir en brave. Aussi, braquant sur C'apestoc des veux pleins de dédain:
—Et maintenant, qu'allez-vous faire de moi? demanda-+-il d’une voix brève,
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—Ventredious! te pendre! répondit Bobignasse, car c'est tout ce que tu mérites, bandit !
Le bossu regarda Bobignasse et, d’une voix sifflante de mépris :
Te fais l'honneur de te parler!
Bah ‘nous nous valons! fit Bobignasse goguenard. Que dis-je? Tu ne vas même pas à ma cheville! Au moins je ne m'attaque qu'à l'individu; tandis que toi, c'est ta patrie que tu as veudue, Judas!
Ft se tournant vers ses hommes :
—Préparez une corde et choisissez une bonne branche !
Mais Capestoe arrêta les bandits d'un geste :
—Paix-à! fit-il. Parfandious! cet homme m'appartient, et ce n'est que mot qui peux disposer de sa vie! Ecoutez, monsieur, fit-il en s'adressant à Fontraillee: aprè-demain, Richelieu aura ce traité, et dans trois jours il sera entre les mains du roy. Je ne sais ce qu'il adviendra de Gaston d'Orléans, qui, après tout, est du sang royal, ni de M. de Bouillon, qui aura sans doute le temps de se cacher à Sedan, qui est à lui. Mais pour M. de Cinq-Mars et pour M. de Thou, dont la signature est au bas de cet acte infâme, la hache du bourreau les attend, comme coupables du crime de haute trahison. Quant à vous, c’est la mort, la mort immédiate et infamante! Vous êtes en mon pouvoir, mais je puis vous sauver !
—Vraiment! fit Fontrailles.
Et sa voix ne trahit aucun trouble.
—Oui. je puis vous sauver, poursuivit Capestoc; car je n'ai qu’un mot à dire pour que ces hommes vous rendent. à la liberté. Dans un quart d’heure vous seriez en Espagne, c'est-à-dire hors d'atteinte du roy et du ardinal. Seulement...
—Que me faut-il faire ?
— Presque rien. Me dire simplement pourquoi vos hommes voulaient m'assassiner,
le ne sais ce que vous voulez dire, répondit Fontrailles, Je n'ai jamais donné à personne l'ordre de vols tuer,
Cest juste, et je pose mal ma question, Je vous demanderai done pourquoi vous avez fait égorger le chapelain de Galluis.
Vous l'avez dit tout à l'heure, Monsieur: pour lui prendre deux documents dont M. de Cing-Mars avait le plus grand lesoin. L'un était dans une enveloppe scœllée de cire jaune, l'autre devait être arraché au registre curial et attestait la naissance d'un fils d’un nommé Jacques Gravier,
Vous imentez! fit Bobignasse en faisant un pas.
Fontraillés haussa les épaules et ne répondit pas,
En effet, Monsieur, reprit le Gascon, vous devez faire erreur, car Jacques Gravier n'a jamais eu de fils, Je vous répète ce que n'a dit M. de Cinq-Mars. Capestoc réfléchit une minute, Il avait espéré que Fontrailles Jui donnerait, quelques éclaircissements.
— Bah! fit-il enfin, en se parlant à lui-même, dans quelques jours je serai au courant de tout.
Et, se retournant vers Fontrailles :
— Vous me jurez que vous n'en savez pas davantage ?
—Je le jure! répondit Fontrailles.
—C'est bien. Avant peu je saurai si vous avez dit la vérité. En attendant, vous allez demeurer ici, au milieu de mes amis, Le bossu fit une grimace. Mais le cadet n°v prit pas garde.
— Tu entends, fit-il, s'adressant à Bobignasse cette fois, je remets ce gentilhomme entre tes mains, et tu n'en réponds zur ta tête! Et maintenant, mes amis, merci de votre aide; je m'en sonviendrai, et bientôt, je l'espère, je pourrai vous remercier autrement que par de banales paroles. J’ai hâte de remettre au cardinal
à dl
ce traité, qu'il doit attendre en se, rongeant les poings d'impatience, Au revoir, mes amis, à bientôt !
Et, ayant salué M. de Fontrailles, Capestoc remonta eur son roussin et disparut dans le chemin par lequel il était arrivé le matin.
I pouvajt être huit heures du soir, et le Gascon n’avait pas perdu sa journée.
Trois jours après ces événements, le lieutenant aux gardes se présentait aux portes de Tarascon.
Après avoir dépassé Perpignan, il avait vendu son roussin pour acheter un cheval, et il n’avait point perdu son temps en route, cheminant jour et nuit, comme il avait l'habitude de le faire quand le service l’exigeait.
Il n’était pas loin de minuit ‘quand le Gascon frappa aux portes de la vieille cité provençale. Car les portes étaient fermées, et Capest + dut parlementer avant qu'on lui ouvrit. Enfin, w officier reconnut sous son accoutrement le lieutenant aux garde: et immédiatement le laissa pénétrer dans la ville en murmurant :
—Saperjeu! j'aurais été joli si je vous avais laissé coucher à la belle étoile! Le cardinal a donné l’ordre de vous introduire auprès de lui à n'importe quelle heure du jour ou de nuit ! .
—Parfandious! pensa le Gascon, il doit s morfondre, depuis six jours que je suis parti.
Et, piquant des deux, il se dirigea vers la forteresse qui servait de palais à Richelieu. Là, il n’eut qu’à paraître pour qu'on ouvrit toutes grandes les portes devant lui. Depuis trois jours on l’attendait.
Le Gascon se précipita vers les appartements particuliers de Son Eminence, et trouva Bastien, le fidèle Bastien, qui dormait sur une chaise.
Capestoc le scoua.
—Te cardinal! vite! le cardinal!
Bastien, réveillé et reconnaissant le lieutenant, se
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