‹ Les exploits de CapestocChapitre 1 sur 12 · Les exploits de Capestoc · texte numérisé non relu

Les exploits de Capestoc

Quand on quitte Versailles et que l'on se dirige vers Houdan, après avoir longé le parc du château, on rencontre St-Cyr ; puis la route montant, on suit un plateau ae quelques lieues et l'on ne redescend dans la plaine que pour traverser le gros bourg de Pontchartrain que dominent au loin les tours féodales de Neauphle-le-Château. Alors, à travei's d'immenses plaines aux grasses cultures, on arrive au sommet d'une petite butte où s'amorce à gauche une nouvelle route et où s'éditient une trentaine de maisons basses qui forment le village de Galluis-les-Y vélines.

Vers le milieu du xviie siècle, c'est-à-dire à l'époque où se passe cette histoire, Versailles n'existait pas encore ; St-Cyr attendait le caprice de Mde de Maintenon ; le gros bourg de Pontchatx'ain était une riche seigneurie, et le petit village de Galluis-les Yvelines ne comportait qu'une église romane à laquelle était adossé un pauvre presbytère, église qui servait de paroisse aux dix ou douze grosses fermes disséminées aux alentours et aussi au château, dont on pouvait apercevoir au loin les toits et les tourelles à travers les sombres frondaisons des arbres centenaires. La route, qu'on appelait alors le •' pavé du roy ' ne traversait pas de riches cultures, attendu que depuis la porte de Buci, presque, elle s'enfonçait à travers des forêts inextricables dont tout le pays était recouvert.

C'est sur ce pavé du roy qu'un matin d'avril de l'an de grâce seize cent quarante-deux, un jeune chevalier chevauchait allègrement, tout en sifflant une marche guerrière pour tuer le temps. Il paraissait avoir vingt ans, et, sous le majiteau sombre qui le recouvrait presqu'entièrement, on pouvait voir qu'il portait le riche costume des gardes du cardinal. Ce jeune homme, en effet, n'était autre que Henri de Capestoc, se gneur de Puyssardac, capitaine-lieutenant de la deuxième compagnie des gardes de Son Eminence.

A cette époque, le vieux duc de La Méilleraie assiégeait Perpignan, espé

rant avancer ainsi les choses de Catalogue, qui traînaient depuis très longtemps. Le roi Louis XTIT, voulant dompter sans doute son royal ennui, avait décidé que sa mélancolique Majesté s'en irait assister à ce siège, et comme le' cardinal ne quittait point le roy, craignant avant tout de le laisser seul, le cardinal avait décidé qu'il irait aussi devant Perpignan.

Donc, il avait donné l'ordre aux quatre compagnies de ses gardes de lesuivre là bas, sur la frontière espagnole ; et, à la tête de la deuxième compagnie, Capestoc s'était vu forcé de quitr.er Paris.

Mais il n'avait point voulu le faire avant d'avoir serré la main à sou vieil ami Lionnel de Puyrolaud devenu duc de Belyeuse par la volonté du cardinal,, et sars avoir baisé la main de la jeune duchesse.

Après les événements qui s'écaient passés deux années auparavant, et qui ont fait le sujet de la première partie de cette histoire (1), Lionnel et sa jeunefemme, abandonnèrent Paris et la cour, et s'étaient retirés dans un château qu'ils avaient fait construire en pleine forêt des Yvelines, forêt et domaine dont le cardinal avait fait don o.ux jeunes époux. Pour parvenir à ce château, qu'on appelait château de la Montmare, parce qu'il était construit au bord d'un vaste et calme étang, il fallait suivre la route qui s'amorçait à gauche du pavé du roy, au lieu oîi s'élevait l'église romane dont il a été question plus haut, et autour de laquelle se construisit plus tard le vijlag^le Galluis.

Voilà pourquoi, ce matin d'avril de l'an de grâce seize cent quarante-deux,, le capitaine-lieutenant aux gardes Henri de Capestoc avait quitté Paris par la porte de Buci, avait jeté, en passant, un coup d'œil au petit pavillon de chasse que le Roy Soleil devait transformer en le somptueux palais de Versailles, et enfin, après avoir vidé une bouteille de vin de Beaune au bourg de Pontchartraiû, s était dirigé vers la butte au haut de laquelle il allait trouver la route qui devait le conduire à la Montmare.

Déjà tout là-haut, dominant les futaies, il apercevait la tour de l'église de Galluis, et il poussa son cheval, car le soleil, ayant presque achevé la moitié de sa course, marquait qu'il pouvait bien être dix heures.

— Allons ! pensa Capestoc, encore trois petites lieues et je pourrai serrer dans mes bras ce cher Lionnel que je n'ai point vu depuis bientôt six mois. Hâtons-nous, car de ce train j'arriverai sûrement bien après l'heure du déjeuner, et, par la sangdious ! j'ai l'estomac dans les talons.

Le cheval du Gascon, de son côté, devait se tenir le même raisonnement. Comprenant sans doute qu'il approchait de la botte de foin et du picotin d'avoine qui allait le récompenser d'une pareille course, il ne se fit pas répéter deux fois l'ordre que lui communiqua Capestoc du bout de ses éperons. D'un trot sec et réiculier, il grimpa les cinq ou six cents pas de côte qu'il avait devant lui, et, parvenu au sommet de la butte, en bête intelligente qui connaît le chemin, il tourna de lui-même à gauche.

Et tout à coup comme il approchait de la vieille église et de son pauvre presbytère, ii sembla au Gascon entendre des cris :

— Oh ! oh . qu'est cela ? dit il.

Mais il n'eut pas le temps de s'étonner davantage. Au même instant, il aperçut distinctement trois hommes sortir en hâte du presbytère, remonter à> cheval et disparaître dans la forêt.

(l)^Voir : Un Cadet de Gas:ogue.

— Arrête ! arrête ! canaille ! cria le Gascon qui, éperonnant son cbevaJ^ se lança dans la direction du vieux moulin.

Mais il n'avait pas fait vingt pas dans la fourré, qu'une balle sifflait à sort chapeau et qu'une troisième s'enfonçait dans le poitrail de son cheval qui s'abattit sur le coup.

— Parfandious ! jura le Gascon.

Mais il était démouté, et il entendit au loin comme un éclat de rire répondre à son juron, en même temps que le pas des chevaux s'éloignait et devenait indistinct.

Tout cela avait été si prompt que Capestoc en demeura comme pétrifiée Cependant, il reprit vite ses esprits.

— Qu'est cela 1 dit-il. Ces cris qui partaient du presbytère, ces trois hommes qui s'enfuyaient et qui ont voulu me tuer, ou je me tiompe fort, ou il vienfc de se commettre un crime par ici. Avec cela les malandrins m'ont tué mon meilleur cheval. Enfin, il n'y aurait que cela ce ne serait qu'un demi mal, après tout , , . , mais j'ai bien peur .... allons voir un peu ce qui se passe au presbytère.

Et, ayant enlevé les deux pistolets qui reposaient dans les fontes de sa selle, il 1-s plaça à sa ceinture,^ et, résolument, se dirigea vers le presbytère.

On l'a dit, ce petit presb} ^ère était une petite construction basse adossée à la vieille église romane ; un petit jai'din le précédait, clos de murs et auquel on accédait par un grand portail de bois donnant sur la route.

Capestoc trouva ce portail grand ouvert. Rien d'anormal ne lui apparut dans le jardin, sinon que les plates-bandes avaient été foulées an pied des chevaux que les trois malandrins avaient dû y lâcher. Mais, ayant pénétré dans le presbytère, un terrible spectacle se présenta à ses yeux. Dans la salle qui devait servir d'oratoire au desservant de l'église, un homme était étendu dans une mare de sang. Détail horrible, cet homme était un vieillard plus que sexagénaire et Capestoc reconnut en lu' le prieur de l'église de Galluis.

— Oh ! oh ! pensa Capestoc, je ne m'étais pas trompé. Il vient de se commettre un crime épouvantable, et je suis ari'ivé trop tard pour lempêcher.

Et s'étant penché vers le vieillard, il s'aperçut que ses assassins l'avaient criblé de coups de poignard et que son sang s'écoulait par plus de vingt blessures.

Que faire ? Capestoc se trouvait embarrassé devant ce cadavre. L'église s'élevait en plein bois, et de ce fait le presbytère se trouvait fort éloigné de toute habitation. Appeler eiàt été bien inutile ; perEonne n'eut entendu son. appel.

— Ma foi, pensa Capestoc, je ne puis laisser ainsi un chrétien et un prêtre. Qui sait ? malgré ses horribles blessures, peuD-être n'estil pas mort. Je vais, toujours le transporter sur sou lit, lui prodiguer les premiers soins si c'est nécessaire, et, après, ma foi, je verrai à aller chercher du secours.

Et incontinent le Gascon se mit à l'œuvre. Il souleva le cadavre, et, ayant aperçu un lit dans une chambre à côtt' de l'oratoire, il y transpoi'ta levieillard qu'il se mit en devoir de dévêtir. *^''^Hl

Mais tout à coup, et à son grand étonnement, un tressaillement sembla parcourir le cadavre.

— Holà ! fit Capestoc, mais il n'est point mort.

En effet, le vieillard ouvrit les yeux, regarda autour de lui avec une

^expression de terreur indicible, et murmura, si doucement qu'on eût dit un souffle :

— Les misérables !

Puis, son regard ayant rencontré le Gascon, il le contempla une seconde •st :

— Qui êtes-vous 1 Que voulez vous ? balbutia-t-il.

— Je suis un homme qui est arrivé trop tard pour vous défendre, répondit ïe Gascon, mais qui fera l'impossible pour vous sauver.

Le vieillard hocha la tête :

— Me sauver 1 Ils m'ont tué, les misérables ! Et comme si l'eÔort qu'il venait de faire pour prononcer ces quelques mots l'avait épuisé, sa tête retomba sur l'oreiller.

De plus en plus, Capestoc était perplexe. Il s'entendait fort mal à soigner un blessé et il se voyait contraint d'avouer que, jusque-là, il avait été plus expert a trouer des poitrines qu'à ies recoudre.

Cependant, ayant rôdé par le presbytère, il finit par découvrir quelques linges, et dans un placard deux ou trois flacons d'un vin qu'il jugea tout de suite vénérable et savoureux, grâce aux nombreuses toiles d'araignées qui leur faisaient une poudreuse parure.

— Voilà mon affaire, se dit le Gascon ; jai toujours ouï dire qu'il n'y avait rien de tel pour cicatriser une blessure comme de l'oindre d'un vin généreux. Ah ! si mon excellent ami Bobignasse ne ramait point sur les galères du roy à cette lieure, et qu'il se trouvât près de moi, il aurait vite fait de remettre ce vieillard sur pied, grâce au vulnéraire miraculeux qu'il tenait de sa bonne tante Pétronille. Mais hélas ! Bobignasse n'est pas ici ; faisons pour le mieux.

Et muni de ces chiffons et de son vin, Capestoc revint vers la chambre ■où le vieillard était toujours évanoui.

Ayant versé la moitié d'une bouteille de vin sur un des linges, Capestoc dévêtit le pauvre prêtre, et une à une se mit à laver les nombreuses blessures dont le corps décharné de cette victime sexagénaire était copieusement couvert.

Et, tout en frottant avec une légèreté de main dont il ne se fût pas cru capable, Capestoc monologuait :

— C'est égal, je ne serais point fâché de connnître les malandrins qui on ainsi assassiné ce vieillard et qui par surcroît, on essayé de m'arquebuser tout à l'heure. Car, il n'y a pas a dire, si je suis encore vivant, je le dois à la bonne étoile qui me guide et qui veille sur moi, car j'ai entendu siffler les balles à mon oreille, et si j'avais eu dix pouces de plus, au lieu de percer mon chapeau, c'est ma cervelle que le petit morceau de plomb eût mise en capilotade. Avec tout ça, ils ont tué mon meilleur cheval, et je ne sais comment je vais faire pour aller jusqu'au château de la Montmare, ovi M. de Puyroland doit s'in- ■quiéter de ne point me voir venir. Bah ! j'arriverai quelques heures plus tard, voilà tout. En attendant, tâchons de rendre la vie à ce pauvre prêtre, que ces malandrins ont arrangé de belle façon.

— Certes, oui, je ne serais pas fâché de les connaître, ces trois hommes, continua le Gascon. Oiitre que j'aurais un réel plaisir à leur faire payer mon chapeau et mon cheval, ils pourraient me dire dans quel but ils ont assassiné •ce pauvre vieillard. Ce ne peut être pour le voler, bien que je voie tout les

meubles sans dessus dessous et que le secrétaire soit éventré. Non ! un prêtreu'esc point si riche pour qu'on se mette à trois pour le dévaliser, le bénéfice en serait trop infime. A quoi ?

Mais Capestoc n'alla pas plus loin dans son monologue. Le vieillard rouvrit les yeux, et, apercevant le Gascon en train de le soigner :

— Inutile, mon enfant, fit-il avec un triste sourire, et, d'une voix expirante ; Je suis blessé à mort, et tous vos soins ne parviendront pas a me ressusciter.

Capestoc s'arrêta de frotter et considéra le vieillard.

— Je vai? mourir, continua celui ci, d'une voix qui allait de plus en plua s'afiFaiblissant, je le sens ; à peine ai je encore quelques minutes à vivre.

— Parfandious ! s'écria le Gascon, ne dites point de ces choses ! Vous vivrez, au contraire, vous. . . .

Mais le vieillard l'arrêta- d'un geste : —Non ! non ! tic-il,. les malheureux ont bien fait leur besogne de mort.

— Au moins, vous avez vu vos assassins ! Quels sont-ils, dites-le moi, que je vous venge.

— Mon fils, répondit le vieillard, un chrétien qui meurt ne doit pas songer à la vengeance. Je pardonne à mes meurtriers.

— Cadédious ! grommela le cadet entre ses dents ; moi qui ne vais pas mourir, je ne leur fais pas grâce !

— Dites-moi votre n )m, plutôt, continua le vieillard, qu'avant de mourir je sache au moins quel est l'homme qui a essayé de me sauver.

— Je m'appelle Henri de Capestoc, et je suis lieutenant aux gardes du cardinal.

En entendant ce nom, l'œil du vieillard sembla s'allumer d'une flamme de joie.

— Capestoc ! mui^mrua-t-il, Capestoc ! N'êtes- vous point l'ami du duc de- Belyeuse, dont le château est voisin d'ici 'l

— En effet, je suis l'ami du duc de Belyeuse.

— Que Dieu soit béni ! dit le vieillard en joignant les mains.

Et comme le Gascon s'étonnaît :

— Monsieur de Capesto?, continua le mourant, vous êtes homme d'honneur, je le sais. Aussi, je puis me confier à vous, et je suis certain que vous obéirez pieusement à ma dernière volonté,

— Parlez, mon père, dit Capestoc ému.

— Ecoutez. Les trois hommes qui m'ont tué ne l'ont fait que pour s'emparer d'un papier. Ce papier il était là, dans ce meuble que vous voyez éventré.

De sa main tremblante, il désigna le .secrétaire que Capestoc avait remarqué tout à l'heure. •

— Ce papier. . . .reprit le vieillard.

Mais il dut s'arrêter. Un flot de sang monta jusqu'à sa bouche et il devint subitement d'une pâleur livide.

Capestoc, frémissant, s'étaii penché vers lui.

Faisant un effort surhumain, le vieux prêtre se souleva cependant, et, deson doigt, indiquant le mur qui faisait face à son lit :

— Là .... sous cette vierge .... un bouton »... poussez !

Capestoc obéit, machinalement. Il se dirigea vers la statuette de la vierge

■que le mourant lui désignait, et, sous le socle, sa main ayant rencontré un boutOQ, il le poussa. Aussitôt, uoe sorte de panneau s'ouvi-it dans le mur, laissant apercevoir une cache profonde. Capestoc y plongea la main et en retira une enveloppe fermée de cinq sceaux de cire jaune. Puis il revint l'ers Je vieillard.

Celui-ci avait suivi tout ce manège, de son œil hagard où la mort posait déjà .son ombre.

—Bien 1 iit-il enfin Ecoutez. . . .Monsieur, écoutez : cotte enveloppe

.... vous .... ne l'ouvrirez jamais .... jamais .... car il faut .jue les sceaux soient intacts .... Seulement, quand le moment sera venu .... vous U remettrez .... à .... à ... .

L'agonie arrivait foudroyante, et le vieillard étouffant ne put prononcer que des mots sans suite.

Et 2e Gascon s'étant penché entendit encore : -

— Péril de mort .... secret terrible .... enfant volé .... fille véritable .... Jacques Gravier .... maréchal ....

Et ce fut tout.

Le corps du pauvre prêtre fut tout à coup secoué par un suprême tressaillement, un filet de sang s'échappa de sa bouche, et il mourut emportant dans la tomVje son formidable secret.

Capestoc demeura stupéfié devant cette agonie et cette mort soudaine.

Mais plus encore que ce spectacle, les paroles confuses et mystérieuses que Je prêtre avait prononcées avant de mourir stupéfiaient le Gascon

±)p quel diurne redoutable était-ce là le dénouement, et quel formidable ■problème posait cette mort, dont il ne connaîtrait peut-être jamais la solution?

Et il demeurait là, béant, tenant encore à la main l'enveloppe scellée de jaune dont le moribond lui avait indiqué la place.

Combien de temps demeura t-il dans cette prostration, il n'aurait su le dire. Le bruit d'une porte qu'on ouvrait le tira de sa sombre rêverie.

Et, tout de suite, il aperçut le trou mystérieux qui s'était ouvert dans la muraille, et où il avait trouvé l'enveloppe.

— Quelqu'un ! fit-il en tressaillant. Qu'on ignore le secret que ce prêtre m'a cotitié !

Et, de nouveau ayant appuyé sur le bouton, le panneau se referma, et l'œil le plus exercé n'eût pu reconnaître dans la muraille la place qu'il occupait.

Au même instant une femme entrait dans la chambre. En voyant Capestx)e, elle s'arrêta stupéfaite, mais tout de suite son regard se posa sur le lit, et, apercevant le prêtre étendu sans vie, elle poussa un cri :

— Mon maître ! Et s'effondrant près du mort, elle se mit à sangloter.

Comprenant que ce devait être là quelque femme au service du vieux chapelain, Capestoc la laissa pleurer, respectant rja douleur.

Il avait eu le temps de faire disparaître l'enveloppe, qu'il a\ait cachée dans son pourpoint.

Cependant, un certain temps s'étant passé et la femme pleurant toujours, le Gascoii s'approcha et doucement lui tapa sur l'épaule.

A ce contact la femme tressaillit, elle se releva hagarde et regardant Capestoc, les yeux affolés :

— Que voulez-vous 1 Qui êtes-vous ?

— Qui je suis, répondit Capestoc, je suis un passant qui est entré ici, attiré par des cris de mort, et qui a trouvé ce vieillard assassiné. Ce que je veux 1 Savoir qui est ce vieillard, qui vous êtes vous-même, et vous demander 3i vous pouvez me fournir quelques renseignements sur ce qui vient de se passer

La femme considérait le cadet comme si elle ne comprenait point ce qu'il lui dirait.

— Eh bien ! m'entendez- vous 1 répéta Capestoc. Que savez-vous 1

La femme passa sa main sur son front.

— Je sais que mon maître est mort, voilà ! répondit-elle avec un désespoir farouche.

— Ce vieillard était votre maître ?

— Depuis plus de trente ans, j'étais à son service.

— Comment se nommait-il 1

— Pierre Dusablon.

— Et pouvez-vous supposer pourquoi on l'a assassiné ?

— Oh ! le sais-je ! répondit la femme^ lui qui était si bon, si doux et si charitable, et qui, à trente lieues à la ronde, ne comptait que des amis ! C'est, pour sûr, les trois hommes qui sont venus ce matin.

— Les trois hommes 1 demanda Capestoc tressaillant, pressentant qu'il allait ivoir sans doute la clef du mystère.

— Oui ! oui ! trois hommes qui sont arrivés ce matin, trois hommes d epée trois soldats. Ils ont frappé à la porte, demandant l'hospitalité pour quelques heures, car, disaient-ils, ils avaient chevauché toute la nuit.

— Ils (étaient donc à cheval ?

— Oui ! M. le Chapelain, qui était si bon, les a fait entrer et leur a fait servir à manger.

— Après 1 demanda Capestoc.

— Après ! Après ! Ils ont dit qu'ils avaient une lettre très pressée à reniettre au prieur de l'abbaye de Méré, mais qu'ils étaient si fatigués, que M. le prieur attendrait quelques heures, quoi qu'il en pût advenir.

—Alors 1

— Alors, M. le chapelain m'a appelée, et comme l'abbaye n'est qu'à une demi-heure d'ici, il m'a ordonné de monter sur sa mule et de porter tout de suite cette lettre, qui ne souffrait aucun retard ; pendant ce temps là, les trois hommes souflieraient un peu.

— C'était pour vous éloigner !

— Sans doute.

— Que contenait cette lettre 1

— Rien ! M. le prieur l'a ouverte elle ne contenait qu'une feuille de papier blanc. M. le prieur m'a dit alors qu'on s'était joué de son maître et de moi. Mais je ne sais pourquoi, j'ai eu peur. C'était un pressentiment sans doute, et je suis venue, et on a assassiné mon maître !.

Et la pauvre femme se mit à pleurer, couvrant de ses larmes les mains de son maître.

Capestoc songeait. Les trois assassins étaient les trois hommes qu'il ■avait vus sortir du presbytère et dont il avait essuyé les arquebusades. Il .n'étaient venus dans ce lieu que pour assassiner le chapelain, et ce meurtre

n'avait eu d'autre but que de voler au vieux prêtre un papier qu'ils savaieii^r être en sa possession. Quel était ce papier ?

— Pardieu ! se dit Capestoc, pour avoir la clef de cette énigme, je n'ai qu'à ouvrir l'enveloppe ....

Mais tout à coup il se rappela les paroles que le vieillard avait prononcées.

— Oui ! mais si j'ouvre cette enveloppe, je transgresse aux volontés du mourant,

— Bah ! fit enfin Capestoc avec un haussement d'épaules qv.i lui était familier. Ma présence est inutile dans ces lieux. Allons trouver M. de Puyroland. Il est plus expert que moi en toutes ces politiques, et je suis sûr qu'il me dictera mon devoir.

Il s'était approché de la femme, qui n'avait pas cessé de sangloter :

— Bonne femme, je n'ai plus rien à faire ici. Je continue ma route vers le château Montmare, où je me rendais quand ce triste événement m'a arrêté.^ Arrivé au château, je vous enverrai du monde

La femme considéra Capestoc :

— Allez ! Monsieur, répondit elle avec une voix d'au delà.

Page 1