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INTRODUCTION
Depuis dix ans, une très-sérieuse impulsion a été donnée au développement de la littérature nationale des Grecs modernes. Cet excellent symptôme est d'autant plus remarquable que, précédemment, la vie intellectuelle ne dépassait pas les limites étroites de la ville d'Athènes, tandis qu'elle s'étend aujourd'hui par tout l'Orient hellénique. Parmi les causes qui ont déterminé ce progrès, une des principales, sinon l’unique, est, sans contredit, la création du Syllogque (1) grec de Constantinople, société littéraire fondée 1] y a quelques années dans cette grande métropole, et comptant parmi ses membres les savants les plus distingués.
Ce développement paisible de l’hellénisme poursuit chaque jour sa pacifique conquête. Il part de deux centres, Athènes et Constantinople, cités qui représentent, l’une l’hellénisme antique, l’autre l’hellénisme du moyen âge. On peut surtout dire que la fondation de ces deux centres intel-
(1) Ce néologisme semble désormais passé dans notre langue, surtout depuis la publication de l’intéressant article de M. Albert Dumont sur /es Siylloques en Turquie (ANNUAIRE DE L'ASSOCIATION POUR L'ENCOURAGEMENT DES ÉTUDES GRECQUES EN FRANCE, année 1874, page 527). Le mot grec n’a du reste en francais ni synonyme ni équivalent.
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lectuels a rendu d'immenses services à l’hellénisme, parce que, au lieu de susciter des jalousies, elle ἃ, au contraire, fait naître une noble rivalité entre Athènes et Constantinople. Le Grec libre et le Grec esclave luttent avec une égale ardeur dans cette glorieuse et patriotique arène.
Cette renaissance littéraire ne se borne pas seulement à ces deux villes; on ne néglige rien pour répandre l’instruction par toutes les provinces. Dans la Grèce proprement dite, des syllogues et des journaux sont fondés presque quotidiennement ; dans les districts grecs de la Turquie de nombreuses écoles sont ouvertes et assidüment fréquentées par les malheureux habitants qui, depuis la chute de Byzance, n'avaient pas vu fonctionner régulièrement des établissements de cette sorte (1).
Les Grecs doivent se montrer reconnaissants envers le souvernement ture de l'esprit de tolérance bienveillante dont 1] fait preuve en cette occurrence, car, s'il ne favorise pas ce mouvement intellectuel, du moins il n'y apporte plus d'obstacles comme autrefois. Que les Grecs poursuivent donc cette pacifique conquête ! Elle est mille fois plus précieuse et plus durable que celles qui ne se réalisent que par des troubles, l’effusion du sang et les sacrifices inuiles. Les Hellènes sont un peuple privilégié ; ils n’ont besoin ni de canons, ni de vaisseaux cuirassés pour l’accomplissement de la grande mission à laquelle Dieu semble les avoir prédestinés. Ils ont pour eux la garantie la plus sûre, une tradition unique au monde, c’est-à-dire leur histoire et
(1) Sur l’état actuel de l'instruction tant primaire que secondaire dans les provinces gréco-turques, on trouvera des renseignements du plus haut intérêt dans l'Annuaire du Syllogue de Thrace et dans l'Annuaire du Sylloque Épirote, publiés l'un et l’autre à Constantinople, en 1873.
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surtout leur langue, cette langue admirable, qui, de toutes celles de l'antiquité, a seule survécu aux plus terribles catastrophes, et est, depuis trois mille ans, le plus parfait organe de l'intelligence humaine.
Puisque la nationalité grecque est parvenue à se conserver pendant quinze siècles au milieu de l’effroyable cataclysme des invasions barbares, dans lequel ont sombré tant d'autres grands peuples, les modernes Hellènes doivent concevoir pour leur avenir les plus brillantes espérances.
Aujourd'hui nous pouvons vraiment dire que la nouvelle littérature grecque pose ses premières bases. De sérieuses recherches philologiques et historiques, des recueils de coutumes et de chansons populaires, des collections de proverbes et d’énigmes, des études sur certains dialectes que les Grecs eux-mêmes ne connaissaient naguère que
par oui-dire, enfin une multitude de consciencieux travaux
sur des matières analogues ont été publiés depuis quelques années, et ont, à juste titre, attiré l'attention et mérité les éloges du monde savant (1).
Mais de toutes ces publications, les plus intéressantes sont, à notre avis, les monographies des divers dialectes grecs. Les hellénistes sont heureux d'y retrouver les vestiges de la langue ancienne, et les Grecs corroborent, par ces études, la preuve indiscutable de leur descendance, vis-à-vis du scepticisme germanique, scepticisme qui, nous
(1) Parmi les plus sérieux, nous devons signaler le troisieme volume des Cypriaques de M. Athanase Sakellarios, intitulé à ἐν Κύπρῳ γλῶσσα (Athènes, 1868); la Grammaire du dialecte Tzaconien, par Théodore Œconomos (Athènes, 1870); les Νεοελληνιχὰ ἀνάλεχτα édités par la Société littéraire, le Parnasse, d'Athènes, et dont le second volume est en cours de publication ; enfin, les Essais de M. Comparetti et ceux de M. Morosi sur les dialectes grecs de l'Italie méridionale.
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nous plaisons à le constater, n’a guère trouvé d'écho audelà du Rhin (1).
Il existe assurément dans l'Orient hellénique, comme partout ailleurs, une catégorie de prétendus savants qui, pour faire croire à une science qu'ils ne possèdent pas, compilent sans fatigue des livres absolument dépourvus de mérite, plutôt que de se livrer à de longues et pénibles recherches, dans lesquelles ils craindraient de compromettre leur organisme délicat. Mais ces écrits indigestes ne jouissent que d’une vogue éphémère, ils ne tardent pas à tomber dans un oubli profond, et souvent même leurs auteurs sont les premiers à en reconnaître l'insuffisance ou la médiocrité.
Mais à côté de ces savants futiles, 1l en est de sérieux qui travaillent à former les précieuses collections dont nous venons de parler. Ces hommes modestes amassent patiemment 165 matériaux avec lesquels le futur architecte élèvera l'édifice, au frontispice duquel leurs noms seront gravés par la reconnaissance nationale. Nous ne saurions donc trop vivement engager les Grecs à cultiver ces sortes d’études. Qu'ils imitent le louable exemple des autres peuples européens, qui publient avec tant de soin les monuments de leur langue et de leur histoire ! Qu'ils aient sans cesse présent à l’esprit ce qui se passe actuellement en Russie,
(1) L'opinion de Fallmerayer ἃ même rencontré en Allemagne un adversaire déclaré dans la personne de Charles Hopf, professeur à l’Université de Kænigsberg. Ce savant, prématurément enlevé, il y a deux ans, aux études byzantines, écrivit sur cette question une sérieuse étude qui se trouve dans son importante Histoire de la Grèce au moyen âge (Separatausgabe aus der allygemeinen Encyclopædie de Ersch et Gruber), et dont une traduction grecque ἃ été publiée, en 1872, à Venise, sous ce titre : Καρόλου Χὸπφῳ οἱ Σλάδοι ἐν Ἑλλάδι, ἀνασχευὴ τῶν θεωριῶν Φαλλμεράῦρ, μεταφρασθεῖσα ἐκ τοῦ γερμανικοῦ ὑπὸ Φραγκίσχου Ζαμόάλδη, χαθηγητοῦ ἐν Βενετίᾳ. Ἔν Βενετίᾳ, ἐκ τοῦ τυπογραφείου 11 Tempo (vi et 110 pages, in-80).
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en Serbie, en Bulgarie et dans les autres pays slaves, où des savants illustres travaillent, avec autant d’ardeur que de succès, à sauver de l'oubli les productions de la littérature nationale populaire. Ces monuments tendent chaque jour à disparaitre, en Grèce surtout, et, si l’'onn y prend garde, il n’en restera bientôt plus qu'un souvenir vague et confus.
Depuis la publication des deux volumes de Fauriel (1) jusqu à ces derniers temps, beaucoup de voyageurs et de savants ont réuni un nombre assez considérable de chansons nouvelles. Ces élucubrations de la muse populaire ont grossi le recueil de Passow (2), et n’ont pas peu contribué à faire connaître davantage l’histoire et la langue de la Grèce moderne. Malheureusement, on ne saurait se le dissimuler, Passow a traité la chronologie de la plus déplorable façon, et il a donné place dans son livre à des pièces ayant pour auteurs avérés les poëtes les plus célèbres (3). Ce double défaut est d'autant plus regrettable
δ qu'il fait de cet ouvrage un vrai chaos, où les plus habiles ont peine à discerner le bon grain de l’ivraie. Quoique moins riche, la collection de Fauriel est sans contredit plus précieuse et plus méthodique.
Cette partie de la littérature hellénique s’est accrue dans
(1) CHANTS POPULAIRES DE LA GRÈCE MODERNE, recueillis et publiés, avec une traduction française, des éclaircissements et des notes, par C. Fau- RIEL. Paris, 1824 et 1825. — Deux volumes in-8°,
(2) PoPpvLARIA CARMINA Græciæ recentioris edidit ARNoLDvs Passow. Lipsiæ, in ædibvs B.-G. Tevbneri. 1860. — Un volume in-8° de χι et 650 pages.
(3) Pour n’en citer qu'un exemple, il ἃ inséré dans son Recueil (pages 285-286), sous le titre de H KOPH KAI TO APNI, une charmante élégie de Solomos, qui se retrouve, avec un autre titre et quelques légères variantes,
à la page 171 des Œuvres complètes (Τὰ εὑρισκόμενα) de ce poëte publiées à Corfou, en 1859.
ὅπ INTRODUCTION.
de si notables proportions, grâce aux recueils publiés en Grèce, qu'un nouveau Fauriel est devenu nécessaire pour classer, coordonner et réunir en corpus. toutes ces productions de la plus belle des poésies populaires.
Les curieuses collections de chansons pontiques et chypriotes nous présentent aujourd’hui la poésie populaire sous un point de vue qui diffère sensiblement de celui sous lequel Fauriel l'avait envisagée, 1] y ἃ cinquante ans. A une époque de beaucoup antérieure aux guerres soutenues par les Armatoles contre les Turcs, par les Souliotes contre Ali-Pacha, nous retrouvons la lutte déchaiînée, non entre les mêmes nationalités, mais entre les mèmes religions, le christianisme et l’islamisme, avec cette différence que, au lieu de fusils, les combattants se servent de lances et de massues ; au lieu de porter la blanche fustanelle, 115 sont vêtus de chemises de bronze ; au lieu de s'appeler Tures et Grecs, ils s'appellent Byzantins et Sarrasins; enfin, au lieu du Pinde, de l’Ossa, du Parnasse et de l'Olympe, leurs luttes ont pour théâtre les plaines de l’Asie-Mineure, les gorges sauvages du Taurus et les bords de l’Euphrate. Et, qu'on ne l’oublie point, nous ne sommes pas 10] en présence d’une chanson unique célébrant quelque fait d'armes glorieux mais isolé, nous avons affaire à des cycles entiers. Une particularité digne de remarque, c’est que ces héros d’un autre âge ont des noms plus grecs que les pallikares des guerres de l'Indépendance, car, au lieu de s’appeler Nikotzaras, Zidros, Grivas, Karaïskakis, Andritzos, ils se nomment Digénis, Philopappos, Théophylacte, Léandre, Porphyre. |
Indépendamment de l'espèce de culte superstitieux que rend à ces héros le peuple qui les chante encore, leurs ex-
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ploits surhumains, relatés dans ces vieilles chansons, ont causé un tel étonnement aux savants qui se sont donné la laborieuse mission de les recueillir, que, dans l’impossibilité où ils étaient de démontrer l'existence historique de ces personnages, 1ls les ont tout simplement considérés comme des êtres fabuleux du moyen âge hellénique, ou bien encore comme des demi-dieux de la Grèce antique, dont les noms et les hauts faits auraient été altérés et défigurés par la tradition populaire’(1).
En outre, un savant professeur de l’Université de Zurich, M. Max Büdinger, ayant examiné la chanson intitulée le Fils d'Andronic (2), et y reconnaissant facilement un héros byzantin, essaya, par d'ingénieuses conjectures, de démontrer qu'il n’était autre que le fils de l’empereur Andronic Comnène, dont les aventures romanesques et la mort mi- sérable sont fameuses dans l’histoire de cette époque (3).
Mais voici que la découverte d’un long poëme, faite sur les lieux mêmes où s’est perpétué le plus vivace souvenir de Basile Digénis, va nous permettre de prouver que ce héros, loin de n’avoir existé que dans l'imagination populaire, fut au contraire un personnage vraiment historique.
(4) Ainsi M. G. Loukas, à la page 31 du premier volume de ses Φιλολογικαὶ ἐπισχέψεις τῶν ἐν τῷ βίῳ τῶν νεωτέρων Κυπρίων μνημείων ἀρχαίων (Athènes, 1874), prétend que Digénis n’est autre qu'Hercule.
(2) Le seul texte de cette chanson, qui soit conforme à la copie unique conservée par M. Brunet de Presle, a été publié par M. Legrand, dans son Recueil de chansons populaires grecques (Paris, 1874). Une notice précède cette pièce et donne les renseignements nécessaires sur son origine et sur les altérations que fit subir à l'original Zambélios, son premier éditeur. La traduction de cette chanson a été reproduite plus loin (pages xLvu-xivin).
(3) MrrTELGRIECHISCHES Vozxsepos. Ein Versuch von Max Büdinger, Leipzig; Teubner, 1866.
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