LE MANUSCRIT
Le manuscrit d'où est extrait le poëme que nous publions aujourd’hui pour la première fois appartient à la bibliothèque publique de l'École grecque de Trébizonde, et lui ἃ été offert par M. Sabbas Toannidis, professeur à ladite École.
Le recto du premier feuillet, que nous reproduisons plus haut par la photogravure, porte les annotations suivantes, écrites de la main mème du donateur :
Βιόλιοθήχη ἑλλην. Φροντιστηρίου Τραπεζουντίων. ἴΔριθ. χαras. 17: Aspt0. UE δ); σελ... Ε90:
Un autre professeur de l'École de Trébizonde, dont nous possédons deux ouvrages très-curieux et très-Intéressants sur l'histoire de cette partie de l’'Asie-Mineure (1), M. Triantaphyllidis, prématurément enlevé à des études pour lesquelles 1l semblait prédestiné, informa, en juin 1870, M. Constantin Sathas, alors à Constantinople, de l’existence du poëme et lui demanda des détails concernant le personnage dont les exploits y sont racontés. Mais les renseignements fournis à M. Sathas, tant sur le manuscrit que sur le héros , étaient si incomplets et si vagues qu'il lui fut impossible d'en tirer aucune conclusion historique.
(1) Les Fucrrirs (oi Φυγάδες), drame en cinq parties, avec de longs pro: légomènes sur le Pont-Euxin; Afhènes, 1870. — Les prolégomènes seuls
offrent un véritable intérêt, et dénotent, ainsi que LES PoNTiQuEs (τὰ Πονξιχά) du même auteur, une étude très-approfondie de l’histoire locale:
INTRODUCTION. XIX
Il demanda à voir le manuscrit pour l’étudier, mais il ne put lui être envoyé. Quelque temps après, M. Sathas quitta Constantinople et se rendit à Venise. Là, 1] reçut la Séatistique de Trébizonde, ouvrage important que venait de publier M. Sabbas loannidis, et dans lequel l’auteur donnait une analyse très-succincte du poëme et citait un passage du neuvième livre (1).
M. Sathas comprit alors ce dont 1] s'agissait et écrivit à M. loannidis pour lui demander une copie du manuscrit. L'excellent professeur en fit exécuter une par M. Pierre Michaïlidis, de Trébizonde.
Ce fut de cette copie, faite avec une exactitude poussée jusqu’au scrupule, que se servit M. Sathas pour écrire sur Basile Digénis une notice, où 1] démontra l’analogie frappante du poëme avec certaines chansons grecques (particulièrement celles de Chypre et des bords du Pont-Euxin), qu'il partagea dès lors en deux grands cycles, le eycle akritique et le cycle apélatique (2).
Dans le courant de l'année 1872, M. Sathas envoya le poëme à M. Émile Legrand, et il fut décidé que la publication s’en ferait en commun. Bien que la copie de M. Michaïlidis présentät toutes les garanties désirables en pareille matière, M. Legrand ne crut pas prudent de la publier, avant d'en avoir obtenu une autre qui lui servit de contrôle. Il écrivit donc à cet effet à M. Sabbas Ioan-
(1) Ἱστορία xai στατιστιχὴ Τραπεζοῦντος καὶ τῆς περὶ ταύτην χώρας, ὑπὸ Σά6. ᾿Ιωαννίδου, διδασχάλον τοῦ ἐν Τραπεζοῦντι φροντιστηρίου. Ἔν Κωνσταντιψουπόλει, 1870. — Un volume in-8° de vin et 296 pages, plus xLvinr à la fin comprenant un Glossaire du dialecte de Trébizonde et le Catalogue des personnes ayant souscrit à l'ouvrage.
(2) Voir le second volume de la BiBL10THECA GRÆCA MÉDIT ÆvI de M: Sa: thas (Venise, 1873), pages 45-50 de la Préface.’
ΧΧ INTRODUCTION
nidis et le pria de lui procurer ou le calque ou la photographie du manuscrit; mais on ne réussit pas à trouver à Trébizonde une personne capable d'exécuter convenablement une reproduction par l’un ou par l’autre de ces procédés.
En désespoir de cause, M. Joannidis, que les devoirs du professorat retenaient alors à Kérasonde, prit le parti d'envoyer l'original à M. Legrand. Malgré l'hiver, qui sévissait alors dans ces contrées avec une rigueur extraordinaire, et malgré l’extrème difficulté des communications, il se mit résolüment en route, par un temps de neige et de tempête, et se rendit à Trébizonde, où se trouvait le manuscrit, qu'il expédia à Paris par la poste française.
ILest de notre devoir d'exprimer ici à M. Sabbas [oannidis nos plus sincères remerciments pour le louable empressement et l’exquise urbanité dont il ἃ fait preuve en cette affaire. Nous en conservons un affectueux et reconnaissant souvenir.
DescriPrIoN DU MANUSCRIT. — Le manuscrit de Basile Digénis Akritas est un mince volume de format in-12, en papier de fil, et revêtu d’une demi-reliure moderne en maroquin rouge, avec coins. Il se compose de quatrevinget-dix feuillets, récemment chiffrés par M. loannidis. L'écriture n’en est pas belle, mais nette, claire et facile à lire; elle paraît être du seizième siècle.
Ce manuscrit ἃ malheureusement beaucoup souffert par suite de la négligence de ses possesseurs L’humidité en a détruit une partie et fort endommagé l’autre. Ce qui en reste est dans un état de décomposition fort avancé, et, au bout de quelques années, il deviendra illisible, si, comme cela est à craindre, on ne se hâte pas de le consolider.
INTRODUCTION. XXI
Les lacunes du poëme sont de deux sortes. Les unes proviennent de la disparition d’un certain nombre de feuillets du manuserit actuel ; les autres, signalées par le scribe lui-même, existaient déjà dans le manuscrit dont le nôtre est la copie. ἢ
Les premières sont les plus étendues et les plus regrettables ; elles comprennent le premier livre tout entier, le commencement du second, un feuillet du septième (voir la note de la page 170), et la fin du dixième et dernier. Les autres semblent moins considérables ; nous les avons soigneusement indiquées, toutes les fois qu’elles se sont présentées.
Le manuscrit offre une particularité calligraphique digne de remarque. Le scribe a tracé le titre et l’explcit de chaque livre au moyen de ligatures très-artistement enlacées : ces ligatures sont tout-à-fait dans le goût du quinzième siècle et ressemblent, à s’y méprendre, aux signatures épiscopales dont Martin Crusius ἃ donné plusieurs spéeimens dans sa Turcogræcia. Il est permis de croire qu’elles sont la reproduction de celles du manuscrit que le copiste moderne avait sous les yeux.