‹ Les explosifs et les explosions au point de vue médico-légalChapitre 12 sur 48 · Pétrole · texte numérisé non relu

Pétrole

Messieurs, nous arrivons niainlenant aux explosions dues aux vapeurs dégagées par les carbures d'hydrogène liquides tels que Télher de pétrole, l'essence de pétrole, les huiles légères ou lourdes de pétrole, etc.

Le pétrole est entré, depuis quelques années, dans la consommation des familles, à cause de son pouvoir éclairant considérable et de la modicité de son prix.

S'il y a des pétroles qui sont presque sans danger, il n'en est pas de même des essences de pétrole, des éthers de pétrole qui sont très volatils et peuvent donner naissance à une explosion.

La cause de ces explosions est simple : c'est presque toujours une bonne ou un garçon épicier qui en transvasant le liquide, en approche la flamme d'une bougie. Ces accidents sont, en générai, suivis d'incendie, et l'explosion est assez violente.

Les brûlures sont profondes, parce que le pétrole, projeté le plus souvent par l'explosion, continue à brûler après avoir imbibé les vêtements.

C'est dans ces conditions que survint un accident pour

lequel M. Socquetfut commis. Trois personnes, M. et M'^^B... et M. D... furent blessées par l'inflammation de l'essence minérale qu'elles transvasaient. M""" B... et D... eurent des brûlures des mains, des poignets, de la face, du premier, deuxième et troisième degré; ils guérirent. B... succomba le sixième jour à une congestion pulmonaire, conséquence de ses brûlures étendues. L'autopsie révéla une lésion, sur laquelle j'appelle particulièrement votre attention, et qui se rapproche singulièrement de celles que l'on trouve dans l'estomac et les intestins à la suite des asphyxies par l'oxyde de carbone, des congestions que l'on a notées chez les pendus et les noyés. M. Socquet la décrit ainsi : « L'estomac est vide; sa muqueuse présente par places de petites ulcérations de la grandeur d'une lentille, ne comprenant que la couche muqueuse. Dans la première partie du duodénum se trouve un piqueté hémorrhagique très net et quelques petites ulcérations ne comprenant pas toute l'épaisseur de la paroi (1). » Tardieu a rapporté (2) un fait de cet ordre : une tourie de pétrole avait fait explosion dans une boutique de produits chimiques, un violent incendie succéda à l'explosion ; deux employés succombèrent à des brûlures profondes et les gaz produits par l'incendie asphyxièrent une femme dans l'appartement situé au-dessus.

Parfois les accidents sont beaucoup plus graves ; je résume, d'après la relation qu'en a donnée M. Joltrain, l'explosion de la rue Saint-Denis, survenue le 18 mars 1884 (3) :

« Il suffira de rappeler brièvement les faits, pour nous étendre davantage sur les circonstances qui ont provoqué la catastrophe.

(1) Obs. 15, 16.

(2) Tardieu, Étude médico-légale sur les blessures. Paris, 1879, p. 296. — Obs. 14.

(-3) Joltrain, Journal d'hygiène, 3 avril 188 i, p. IGO.

« A 8 heures du matin, la concierge de la maison située au 3 du boulevard Bonne-Nouvelle, descendait dans sa cave, une bougie à la main. C'est à ce moment que se produisit la première explosion. La malheureuse femme fut entourée de flammes et grièvement brûlée à la tète et aux mains.

« Quelques instants après, le commissaire de police du quartier arrivait sur les lieux avec un lieutenant des pompiers et l'officier de paix Viguier, du 2'^'= arrondissement. Tous trois descendirent immédiatement dans les caves pour rechercher la cause de l'explosion. Dès les premiers pas, ils purent constater qu'on ne se trouvait pas en présence de fuites de gaz d'éclairage. Une odeur pénétrante d'essence minérale se répandait dans toute la cave, et le lieutenant des pompiers en fut tellement incommodé qu'il tomba presque asphyxié, et dut laisser le soin de diriger le service au sergent-major Hermann.

« Cependant on ne découvrit aucun dépôt d'essence minérale, et l'on dut se donner rendez-vous quelques heures plus tard, pour continuer les recherches dans les caves des maisons voisines, dont les murs avaient été renversés par l'explosion.

« A 3 heures et demie, M. Viguier, officier de paix du 2'^'' arrondissement, M. Brissaud, commissaire de police, M. Grillières, officier de paix du 10°^' arrondissement, le sergent-major Hermann, M. Benoit, architecte, et un reporter d'un journal parisien, accompagnés de deux pompiers, se rendaient au n" 291 de la rue Saint-Denis, pour explorer les caves d'un restaurant situé à cette adresse. C'est dans ces caves que se produisit la seconde explosion, qui fut beaucoup plus terrible que la première.

« Nous plaçons sous les yeux des lecteurs un croquis exact des localités, qui permettra de faire mieux comprendre comment s'est produite la catastrophe (fig. 2),

« Ainsi que nous l'avons dit, la première explosion a eu lieu dans la cave du n° 3 du boulevard Bonne-Nouvelle, et a

/lue 5'Deni^

Fig. 2. — Explosion de la rue Saiul-Denis.

A, puits moyen entre le terre-plein du débit de pétrole et la cave où a eu lieu la seconde explosion. — B, crevasse dans le mur mitoyen dans la deuxième cave du n" 3 du boulevard Bonne-Nouvelle, où^a eu lieu la première explosion. — C,restaurant ÔL^XÈcrevisse. — D, boutique du marchand d'essences. — E, Terre-plein où étaient les essences.

renversé le mur mitoyen avec le n° 291 de la rue Saint-Denis, mettant ainsi àdécouvertle puits, situé au point A du croquis.

« La maison située rue Saint-Denis se divise en deux parties : 1° l'établissement connu sous le nom de restaurant de VÉc)-evisse, indiqué au point C; 2° la boutique d'un fabricant

V\g. s. — Explosion de la rue Sainl-DeDis. — B, crevasse daus le mur miloyeu dans la deuxième cave du u" 3 du boulevard Bonne-Nouvelle, où a eu lieu la première explosion.

d'articles de ménage qui tenait en même temps un débit de pétrole et d'essences minérales (D).

« Le restaurant G est construit entièrement sur caves, tandis que la boutique du débitant d'essences minérales n'a de caves que dans la partie D. L'autre partie indiquée au plan par la lettre E, est construite sur terre-plein.

« C'est dans ce dernier endroit qu'il existait, depuis une

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dizaine d'années, un dépôt d'essences minérales. Les récipients placés tout d'abord contre le mur mitoyen du n° 289, avaient été déplacés depuis quelque temps, et se trouvaient en dernier lieu contre le mur qui sépare la boutique, des caves du marchand de vins. C'est auprès de ce mur que se trouvait le puits, indiqué en A, auprès duquel a eu lieu la seconde explosion.

« On voit que le terre-plein du débit de pétrole est au niveau des secondes caves (fig. 3).

« Il a été reconnu par l'instruction que les récipients avaient des fuites qui laissaient perdre chaque jour une certaine quantité d'essence minérale. Il en a été certainement perdu de plus grandes quantités encore dans les opérations du transvasement. Le soir, lorsque les ménagères venaient chercher de l'essence, le garçori se rendait au récipient, sans lumière, et lorsque le bidon se trouvait trop rempli, il se répandait un peu de liquide qui coulait à terre. On évalue à peu près à 2 litres par jour la quantité d'essence qui se trouvait ainsi perdue. Or, le débitant étant établi à cette adresse depuis une dizaine d'années, il en résulte que la quantité répandue peut être évaluée à 5 000 litres environ, soit 5 mètres cubes.

« Le liquide filtrait donc à travers le sol et les murs des caves. On a découvert d'ailleurs, dans le mur mitoyen du n° 3 du boulevard Bonne-Nouvelle, une crevasse communiquant avec la deuxième cave de cette maison. Celte crevasse se trouve indiquée au point B (fig. 3).

« Il y a lieu de faire remarquer ici que le terre-plein du débit d'essences se trouve entouré, à droite et à gauche, par des fosses d'aisances étanches. Le liquide ne pouvant filtrer à travers ces fosses, il a dû naturellement gagner jusqu'au mur mitoyen du n° 3 du boulevard Bonne-Nouvelle, et les vapeurs ont traversé ce mur pour se répandre également

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dans le puits A, où elles s'emmagasinaient en grande quantité. C'est ce qui explique pourquoi la première explosion s'est produite dans la cave de l'immeuble du boulevard Bonne-Nouvelle.

« Les vapeurs d'essences minérales mélangées à l'air forment un mélange détonant d'une extrême violence. Cinquante litres de vapeurs, mélangés à 1 mètre cube d'air, suffisent pour produire une très forte explosion, et un litre de liquide peut fournira lui seul 200 litres de vapeurs. S'il est vrai, comme nous l'avons dit plus haut, que 5 000 litres d'essence environ avaient été répandus dans le sol, on ne s'étonnera plus de la violence de l'explosion du 18 mars.

« Faisons connaître maintenant les circonstances dans lesquelles a eu lieu la seconde explosion.

« Nous avons dit que le commissaire de police, les officiers de paix, et le sergent-major des pompiers, étaient descendus à 3 heures et demie dans la cave du restaurant où se trouvait le puits A. Ils avaient pensé qu'ils pouvaient y descendre sans danger, puisqu'un bec de gaz placé à une hauteur de 1™,40 brûlait constamment dans cette cave, et qu'il brûlait encore au moment où ils sont descendus. L'officier de paix Viguier n'avait donc aucune raison de se munir, comme on l'a dit, d'une bougie allumée pour descendre dans la cave.

« La densité des vapeurs d'essences minérales est à peu près égale à celle de l'air, de telle sorte qu'elles restent stationnaires. Or, la couche de vapeurs qui existait dans la cave du marchand de vins ne pouvait se trouver plus élevée que le terre-plein du débit de pétrole, c'est-à-dire qu'elles n'atteignaient pas une hauteur de plus de l'°,30. Dans ces conditions, le bec de gaz se trouvait plus élevé que cette couche et pouvait brûler impunément.

« Lorsque le commissaire de police et ses auxiliaires arri- 1^. Brooardel. — Les Explosifs. '6

vèrent près du puits, où ils devaient supposer qu'une quantité de pétrole se trouvait emmagasinée, ils prièrent le garçon de salle du restaurant, un enfant de dix ans qui les accompagnait, de leur montrer comme s'ouvrait le puits A. Celui-ci se baissa, et comme il voulait s'éclairer davantage, on suppose qu'il frotta sur son pantalon une allumette qui s'enflamma aussitôt. Il se trouvait alors dans la couche de vapeurs, et l'explosion se produisit immédiatement, enlevant la voûte de cave, qui a une épaisseur de plus de 50 centimètres (1). Le commissaire de police, les officiers de paix, le sergent-major des pompiers et ceux qui les accompagnaient furent gravement brûlés sur toutes les parties du corps, et ensevelis sous les décombres. Au même moment, le sol du restaurant s'effondrait, entraînant ceux qui se trouvaient dans la salle, et des débris de toutes sortes violemment projetés dans la rue, blessaient plusieurs passants. L'escalier conduisant au salon du marchand de vins était complètement descellé; les murs de refend des caves étaient renversés dans leur partie supérieure. Quant au reste de la construction, il n'avait point souffert. On a même remarqué que les tables qui avaient été préparées pour le dîner du soir, dans la salle du premier étage, étaient restées tout à fait intactes.

« On procéda au sauvetage, et quand on parvint à retirer des décombres l'officier de paix Viguier et le sergent-major Hermann, leurs corps n'étaient plus que des cadavres. Ce dernier avait été tué sur le coup. Quant au malheureux officier de paix, il avait le crâne ouvert et le visage entièrement brûlé.

(1) On peut supposer également que les mouvements de ces diverses personnes ont remué la couche de vapeurs, l'ont mélangée à l'air sur une plus grande hauteur et que ce mélange est arrivé au niveau du bec de gaz allumé.

« Les constatations médicales ont cependant établi qu'il avait dû succomber à l'asphyxie.

« On travaille encore actuellement au creusement du sol des caves des deux immeubles où a eu lieu l'explosion. Bien que les terres aient été creusées déjà à une profondeur de 2 mètres environ, elles sont encore tellement imbibées d'essence minérale, qu'elles prennent feu dès qu'on en approche une allumette enflammée. Il y a lieu de supposer qu'on devra creuser encore jusqu'à ce qu'on ait atteint un sol imperméable, où l'on compte trouver une véritable nappe de pétrole. C'est alors seulement qu'on n'aura plus à craindre aucun danger.

« Cette terrible catastrophe démontre la nécessité de mettre à la disposition du service des sapeurs-pompiers des appareils qui leur permettent de s'éclairer sans danger dans une atmosphère explosive. Si les pompiers avaient eu en leur possession des appareils de ce genre, la catastrophe du 18 mars eût peut-être été évitée. Actuellement, on procède aux travaux à l'aide de lampes à incandescence électrique portatives, système Edison, qui ont été fournies par la Compagnie Edison et par la Compagnie parisienne du gaz. Cette dernière Compagnie possède déjà depuis plusieurs mois ces appareils, qui sont employés pour les réparations à faire à l'intérieur des gazomètres. C'est dire qu'ils présentent toutes les garanties nécessaires. L'accumulateur est contenu dans une seconde enveloppe transparente et hermétiquement close. Cette seconde enveloppe ne s'échauffe même point, de telle sorte qu'il est impossible, à l'aide de ces appareils, de produire l'inflammation des gaz explosifs.

« Nous sommes convaincu que M. le Préfet de police a déjà pris les dispositions nécessaires pour que de semblables appareils soient mis, dans le plus bref délai possible, en

quantité suffisante, à la disposition du corps des sapeurspompiers.

« Nous n'ajouterons plus qu'un mot en ce qui concerne le pouvoir asphyxiant des gaz de pétrole. Nous avons déjà dit que le lieutenant des pompiers qui était descendu dans les caves, lors de la première explosion, avait été renversé, presque asphyxié dès les premiers pas. Nous avons interrogé plusieurs personnes qui sont préposées à la direction des travaux exécutés dans les caves du boulevard Bonne- Nouvelle et de la rue Saint-Denis. Elles nous ont déclaré que les gaz sont tellement asphyxiants, qu'il est absolument impossible d'y séjourner plus d'une minute sans ressentir de violents battements aux tempes. Un conducteur du service des ponts et chaussées a éprouvé un commencement d'asphyxie en voulant examiner la fissure où s'est produite la première explosion ; tandis que, dans la partie des caves supérieures au terre-plein du débit de pétrole, il n'existe aucune odeur appréciable. »

On a donc maintenant des appareils lumineux permettant de pénétrer dans un milieu explosif, sans craindre de provoquer une explosion.

Les explosions dues aux gazéolines, aux essences, aux térébenthines, se présentent dans des conditions analogues.

Je vais vous citer deux faits qui se sont passés à Paris, dernièrement, et qui ont donné lieu à des expertises médicolégales.

Une dame, habitant rue d'Hauteville, se fait nettoyer la tête par un coiffeur, le coiffeur emploie pour ce lavage une essence de pétrole rectifiée.

Il n'y avait ni lumière, ni feu allumés dans la chambre où se tenaient cette dame et le coiffeur ; un bec de gaz brûlait dans le cabinet de toilette voisin. Tout d'un coup les

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vapeurs de cette essence de pétrole s'enflamment, les cheveux de la dame prennent feu, elle a le visage et la poitrine horriblement brûlés et elle succombe rapidement.

M. Socquet a été commis dans une affaire identique, mais qui a eu des suites moins tragiques (Ij. Chez un coiffeur de la rue de Ilivoli, près de la rue Saint-Antoine, une dame se fait nettoyer la tête, avec une essence de pétrole analogue. Ses cheveux prennent feu, mais fort heureusement celui-ci put être rapidement éteint. Le coiffeur a soutenu et l'expertise a démontré qu'à ce moment-là, pas un bec de gaz n'était allumé dans la boutique. Cependant, il est probable que le bec de gaz qui sert à chauffer les fers à friser brûlait, imperceptiblement je le veux bien, mais qu'il y avait un point en ignition. L'affaire ne fut point plaidée, les deux parties transigèrent et le coiffeur versa 30,000 francs à la cliente, qui portait au front et à la face des cicatrices de brûlures.

Je vous ai surtout cité ces faits, afin que vous vous rendiez compte des difticultés que peuvent soulever des expertises de ce genre.

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