PICRATE DE POTASSE
furent brisées. Deux faits vous donneront une idée de la puissance de l'explosion : une tige de bois, arrachée de la devanture du magasin Fontaine, ayant 80 centimètres de long sur 5 de diamètre environ, fut projetée de l'autre côté de la place de la Sorbonne, et alla s'enfoncer dans une planche de bois, sur laquelle était peinte une enseigne, accrochée au niveau du premier étage. Elle y est restée près d'un an.
On trouva également, de l'autre côté de la place, dans la chambre d'un étudiant, un fragment long de 20 centimètres de la colonne vertébrale d'un des ouvriers qui transvasaient le picrate ; ce fragment avait passé à travers les carreaux de la fenêtre.
Immédiatement après l'explosion, le feu se déclara et se communiqua à l'escalier. Les locataires des étages supérieurs furent tous sauvés, sauf un qui se tua en sautant par une fenêtre.
La voûte de la cave a été effondrée, et à l'endroit même où le picrate avait été transvasé, il s'est fait, dans cette voûte, une rupture directe.
La maison n'a pas été entièrement démolie, parce que la boutique, faisant le coin de la place et de la rue de la Sorbonne, était vitrée des deux côtés.
Cette devanture de glaces a volé en éclats, les gaz se sont échappés dans la rue et n'ont pas eu le temps d'ébranler d'une façon très sérieuse les piles de pierre qui soutenaient la maison. L'immeuble a donc moins souffert qu'on aurait pu le craindre.
Le fils Fontaine et les deux employés occupés à transvaser le picrate furent tués(l).
(l) Obs. 26.
Comment pourrez-vous reconnaître, Messieurs, en procé dant à votre enquête, que vous vous trouvez en présence de la dynamite?
La dynamite ordinaire est un mélange de nitroglycérine
Fig. 2-3. — Diatomées de la dynamite.
et de tripoli. Le tripoli est une silice terreuse, qui doit son nom à la ville de Tripoli, dans les environs de^aquelle on l'a d'abord exploitée. Ce tripoli contient une quantité considérable de diatomées (fig. 23) : on pensait autrefois que ces diatomées étaient des éléments animaux ; on croit aujourd'hui que ce sont des algues.
Quoi qu'il en soit, la constatation des diatomées est un des moyens les plus sûrs de diagnostic que vous ayez à votre disposition. Il y en a des milliers dans une cartouche de
dynamite. Prenez des cendres résultant de l'explosion, portez-les sous le champ du microscope, si vous y découvrez de ces sortes de carapaces fossiles, vous pouvez déclarer que l'explosion est due à la dynamite ordinaire.
Il y a aussi la dijnamite-gomme , qui est un mélange de nitroglycérine et de collodion. Si puissance d'explosion est supérieure à celle de la dynamite ordinaire dans les proportions de 19 à 14. Cent grammes de dynamite-gomme produisent 8,930 litres de gaz exprimé en eau gizeuse ; la force d'expansion est de 20,000 kilogrammes par centimètre carré.
A côté des dynamites nous devons ranger les poudres chloratées constituant différents mélanges, tous très dangereux :
1'^ Le mélange de chlorate de potasse et de tannin ;
2° Le mélange de chlorate de potasse et de sucre en poudre ;
3° Le mélange de chlorate de potasse, de soufre et de charbon ;
4° Le mélange de chlorate de potasse, de soufre et de ferrocyanure de potassium, qui constitue la poudre verte.
Je vous parle surtout de ces mélanges, parce que, après l'explosion, il reste une coloration qui peut vous guider.
Comment on fait détoner les mélanges explosifs. — On fait détoner les mélanges explosifs au moyen de mèches, au moyen de l'acide sulfurique ou au moyen de mouvements d'horlogerie.
1° Mèches. — On se sert de mèches ordinaires, d'amadou des fumeurs, de mèches soufrées ou de mèches Bickford.
La mèche Bickford est faite avec de la mèche à canon ou bien avec de la corde ordinaire, dans le milieu de laquelle on a mis du pulvérin. Entourée de gutta-percha ou goudronnée, cette mèche brûle sous l'eau. Un mètre brûle en P. Brouardel. — Les Explosifs. 7
82 secondes. Le pulvérin est de la poudre réduite en poussière (1).
C'est par ce procédé que Ravachol a fait sauter sa petite malle.
Au musée de New-Scotland Yard (2), on voit plusieurs échantillons de cigares ne se distinguant en rien d'un cigare ordinaire. Ces cigares contiennent, placé vers la partie
Fig. 2i. — Cigares explosifs.
moyenne, un explosif enveloppé de papier bleu, et ils font explosion presque aussitôt qu'ils ont été allumés (fig. 24).
2° Acide sulfurique^ sodium. — Les appareils employés dans ce cas et appelés appareils à renversement sont plus perfectionnés, il y en a de plusieurs espèces. Les appareils sont à. peu près semblables, mais les substances destinées à produire l'explosion sont différentes.
Les bombes à renversement peuvent être actionnées par l'acide sulfurique ; en voici le type :
Une éprouvette en verre, comme celles qui servent à l'analyse des urines, est remplie jusqu'à son tiers moyen
(1) L' Indicateur anarchiste, p. 14.
(2) Dynamite et dynamiteurs {Amiales d'hyg., 1894, t. XXXI, p. 321),
d'acide sulfurique ; au fond de l'éprouvette est une balle de plomb ; l'éprouvette est boucbée par une simple rondelle de liège paraffinée et placée dans un récipient quelconque (boîte de conserves, etc.) rempli de poudre cbloratée, de poudre de mine, de balles, de clous, de débris de fer, etc. (fig. ^5).
Une bombe qui contient cet appareil doit être lancée; au moment du choc, le plomb contenu dans le tube brise l'é-
Fig. 25. — Bombe à poudre chloratée.
prouvette, l'acide sulfurique se répand sur la poudre chloratée etl'explosion se produit.
Dans un autre procédé, on a utilisé l'action de l'eau sur le sodium (ûg. 20),
En examinant un appareil de ce genre on voit qu'il est composé, de haut en bas, de la façon suivante : La partie supérieure de l'éprouvette est occupée par de la poudre à
. âodican
amorces ; celle-ci est séparée du sodium par un diaphragme en papier ; le sodium lui-même repose sur un nouveau diaphragme de papier; dans la partie inférieure de l'éprouvette se trouve une certaine cjuantité d'eau, séparée du sodium par un espace vide, dans lequel ont été placées une ou plusieurs lames de papier.
Lorsque l'on retourne l'engin, l'eau imhibe les diaphragmes de papier, les perce et, arrivée au contact du sodium, elle se décompose; de l'hydrogène est mis en liber té, s'en flamme et dé ter mine l'explosion. L'explosion peut être plus ou moins
retardée, suivant le nombre plus ou moins grand des dia-
Fig. 2G. — Bombo à sodium.
Fig. 27. — Tube eu cuivre à fusée, contenant de la nitroglycérine et trouvé à Liverpool.
phragmes de papier interposés entre l'eau et le sodium.
Le tube en cuivre à fusée, trouvé à Liverpool (ûg. 27), contenait de la nitrogiycéiine : l'écoulement de l'acide sulfurique dans le tube était réglé par des feuilles de papier dont le nombre é'ait proportionnel au temps que la machine devait mettre pour éclater.
La bombe de Daly (fig. 28), trouvée à Birkenhead le 11 avriri884, contenait un petit flacon rempli d'acide sulfu-
Fig. ÏS. - Bombe de Doly.
Fig. 29. — Bombes trouvées à Walsall.
rique : une boule en plomb occupait le fond du flacon. En tombant, la boml e doit déterminer une secousse dont le ré-
sultat immédiat est de faire casser le flacon par le plomb violemment déplacé; l'acide sulfurique se répand et son contact met le feu à une substance très inflammable dont l'éclatement fait partir un détonateur et finalement la charge même de dynamite.
Nous citerons enfin les bombes trouvées le 24 mars 1892, à Walsall, qui figurent au musée de New-Scotland Yard (fig. 29).
3° Mouvement dliorlogerie. — Enfin les engins explosifs peuvent contenir un appareil d'horlogerie qui est destiné à
Fig. 30. — iMachiuc inferualc trouvée sur la Buvaria.
limiter le temps dans lequel elles doivent faire explosion. Un marteau frappe le produit détonant, comme celui d'une pendule fait sonner l'heure (fig. 30, 31, 32).
La machine trouvée à Liverpool sur la Bavaria était placée dans des barriques de ciment : elle avait pour gaine une
Fig. 31. — Machine delà période de ISSI.
Vis. 32. — Machiue à mouvement d'horlogerie trouvée à Paddingtoa.
boite de plomb; elle contenait de la lignine dynamite; l'explosion était provoquée par un mécanisme ordinaire d'horlogerie (fig. 30).
La machine infernale trouvée en 1881 (fig. 31) est essentiellement constituée par un mouvement d'horlogerie destiné à faire tomber au moment précis un petit couteau sur une ficelle tendue retenant un ressort, celui-ci, rendu libre par la section du fil, va percuter une capsule dont l'éclatement enflamme les matières explosives.
Dans la machine trouvée à Paddington (fig. 32), la détente venait frapper sur des cartouches remplies de fulminate.
Effets des explosions. — Quels sont les eflfets de ces explosions?
Je vous parlerai d'abord de l'explosion qui, le 25 avril 1892, a détruit le restaurant Véry, boulevard Magenta, parce que j'ai été chargé de l'expertise (I).
Vous connaissez l'historique de cette explosion.
Ravachol déjeunait chez un marchand de vin, du boulevard Magenta, nommé Véry. Le garçon, Lhérot, le reconnaît d'après le signalement publié dans les journaux et le fait arrêter. Le patron fil graver le portrait de Ravachol sur le marbre de la table à laquelle il s'était assis.
Les anarchistes en voulaient surtout au garçon Lhérot et c'est lui qui était spécialement visé dans l'attentat.
Voici le plan de la boutique de Véry (fig. 33). Cette boutique avait sa façade sur le boulevard Magenta. Le comptoir était à droite de la porte, en entrant.
Le mur du fond qui faisait face à l'entrée était formé par un grand vitrage.
Derrière la cloison, devant laquelle était placé le comptoir,
(1) Ob?. 32.
s'ouvrait l'allée de la maison, menant à un escalier. Derrière cet escalier, et communiquant avec la boutique était un ofûce, dans lequel on lavait les verres et les assiettes.
Véry était derrière son comptoir ; deux hommes, Hamonod et Gaudron, buvaient, debout devant le comptoir. Le garçon