‹ Les explosifs et les explosions au point de vue médico-légalChapitre 26 sur 48 · COUR · texte numérisé non relu

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30(JLEVAflD MAG£A/TA Fig. 33. — Plan de la boutique de Véry.

Lhérot, M""' Véry et sa fille Jeanne étaient occupés dans le petit office.

Les individus qui ont apporté la bombe l'ont déposée entre le comptoir et la porte (fig. 33), ils ne pouvaient la placer plus près du comptoir, à cause des deux consommateurs.

Lorpqu'il s'agit d'une explosion par la dynamite, l'action la plus puissante se fait par la base ; l'expansion verticale et l'expansion latérale sont moins violentes.

La voûte de la cave a été perforée et l'explosion s'est faite

en partie dans l'intérieur de la cave ; au-dessous de cette perforation, il n'y avait pas de bouteilles; de chaque côté au contraire, il y avait des dressoirs, remplis de bouteilles de liqueurs : pas une n'a été brisée.

Mais la cave a été bouleversée de fond en comble, les tonneaux et les paniers de bouteilles ont été déplacés et brisés.

L'intensité de l'explosion fut extrême : vous connaissez les allumettes de la régie et vous avez tous vu une bobèche de marchand de vin ; vous savez qu'elles sont très lourdes et très épaisses. Une allumette a été projetée, hors du porteallumettes, et a perforé, sans la casser, la bobèche d'un bec de gaz : elle y est restée fichée.

La maison n'a pas été démolie, parce que, comme dans l'explosion de la place de la Sorbonne, les vitres ont été brisées de suite, aussi bien du côté du boulevard que du côté de la cour. Les gaz développés par l'explosion ont pu librement se répandre au dehors.

Le garçon Lhérot, occupé dans l'office, ne fut pas blessé. ]\jme Véry,qui était près de lui, ressentit une violente commotion, mais n'eut pas de plaies; sa ûlle Jeanne, âgée de douze ans, n'eut pas de commotion, mais fut blessée à l'épaule.

Yéry fut moins heureux. Il était derrière son comptoir: celui-ci fut pulvérisé. Véry était âgé de trente-huit ans; il a eu la jambe gauche brisée en plusieurs endroits (fig. 34). La partie moyenne du tibia a disparu sur une longueur de 10 centimètres environ : ce fragment a été retrouvé plus tard dans les débris du comptoir ; les muscles sont hachés^ séparés en feuillets dans le sens vertical, effilochés dans le sens horizontal. La partie inférieure est reliée à la partie supérieure par une partie des muscles et par l'aponévrose du jambier antérieur qui est intacte alors que le muscle luimême a complètement disparu. Le tibia est absolument dé-

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Fig. 34. — La jambe de Véry.

pouillé de son périoste et celui-ci a été relevé, comme une manchette, au niveau de l'épine du Libia.

Il existait une plaie de 8 centimètres à la jambe droite ; les tympans furent perforés et les cheveux et la barbe roussis; de plus, Véry reçut des blessures à la paupière supérieure gauche.

Comme les autres blessés dont je parlerai tout à l'heure, la peau de Véry était recouverte d'un enduit noir. Ce fait a étonné tout d'abord, parce que la dynamite couvre tout d'une une poudre blanche. Les cheveux, la barbe sont poudrés à frimas. On dut en conclure que la dynamite contenue dans la bombe avait été mélangée à de la poudre à canon.

Les blessures de la paupière provenaient d'un éclat de verre qui avait pénétré dans l'œil, et qui ne fut pas retrouvé de suite ; l'œil fut perforé, suppura et dut être énucléé.

Véry succomba au bout de quatorze jours.

A côté du comptoir détruit, réduit en miettes, le plancher était disloqué ; les voliges en étaient fendues comme une galette feuilletée ; il y avait une succession de couches de bois soulevées et il a été possible de retrouver cette stratification dans la longueur des muscles de la jambe de Véry.

Je me suis beaucoup entretenu, à ce moment, avec les ingénieurs des poudres et salpêtres, commis avec moi, et les explications qu'ils m'ont données permettent de se rendre compte de la production des décollements de peau si considérables observés chez les victimes.

Au moment où se fait l'explosion, il y a un développement subit d'une quantité de gaz tellement considérable que tout se trouve entraîné dans un tourbillon extrêmement violent.

Il semble, au premier abord, que la production d'une grande quantité de gaz doive entraîner une superpression sur les personnes qui se trouvent à l'intérieur du foyer dans

DYNAMITE. i09

lequel se fait l'explosion. Les expériences instituées par par M. Sarreau, par M. Vieille, ont démontré que c'était précisément l'inverse qui se produit. En quelques instants, le vide se fait autour de l'individu. Les parties qui se trouvent en contact avec cette production immédiate et subite de vide subissent des changements que je vais vous exposer. Puis subitement, la colonne atmosphérique retombe sur l'individu et fait une hyperpression.

La dépression est si forte qu'elle déshabille les individus. Les gaz qui se trouvent entre les jupons, les pantalons^ les vêtements, se dilatent dans une énorme proportion; ces vêtements flottent, sont pris par le tourbillon ascendant; tout se déchire et se déchiquette.

En vous parlant de l'explosion de la rue Béranger, je vous ai dit que M""" Mathieu avait été retrouvée nue, dans sa boutique ; elle n'avait plus que ses bas collés à ses jambes par des jarretières.

Ces faits ne sont pas inconnus ; dans l'artillerie on sait que lorsqu'un caisson fait explosion il est arrivé de trouver les servants déshabillés : et je pourrais citer le cas d'un lieutenant qui a été complètement déshabillé et auquel il ne restait que ses boites. Ses vêtements, sa peau étaient criblés par les petits graviers entraînés par l'explosion.

Au restaurant Véry, deux cuisinières étaient installées à la table de Ravachol : elles ont perdu leurs jupes et le corsage de leur robe ; leur corset était dégrafé. Affolées, elles se sont précipitées sur le boulevard dans ce costume sommaire et se sont sauvées. Elles ont été arrêtées dans une des rues voisines par des gardiens de la paix étonnés de les voir en cet état. Elles n'avaient pas de blessures ; l'une d'elles avait une petite écorchufe à l'oreille ; mais elles furent en proie à des troubles nerveux, dus à la commotion qu'elles avaient ressentie.

jyjme Yéry, qui, comme je l'ai dit plus haut, était dans l'office à côté de Lhérot, avait éprouvé une violente commotion cérébrale : elle resta quatre ou cinq jours sans pouvoir parler.

Sa fllle, à côté d'elle, n'eut pas de commotion.

Deux hommes prenaient une consommation sur le comptoir, au moment de l'explosion.

L'un d'eux, Hamonod, placé le plus près du comptoir, buvait un verre de vin. Il avait la jambe droite placée en avant de la jambe gauche. La face externe du membre inférieur droit fut criblée de projectiles, il avait l'air d'une écumoire (flg. 35). La jambe gauche n'a été touchée que dans sa face interne, et dans les parties seulement où elle n'était pas protégée par la jambe droite. Nous avons pu compter sur son corps plus de 1000 plaies ; quelques-unes des plaies de la cuisse atteignaient le fémur; autour de certaines de ces plaies, les décollements avaient une étendue de 30 à 40 centimètres.

Hamonod succomba, comme Véry, à des accidents infectieux.

La production de ces accidents est facile à expliquer. Dans une explosion de ce genre, tout devient projectile, on n'est pas blessé seulement par l'enveloppe de l'agent explosif, mais par tous les objets environnants, les débris du plancher, des meubles, des ustensiles, etc. Songez à toutes les poussières infectieuses qu'un débris du plancher de la boutique de Véry a pu faire pénétrer sous la peau et au fond de ces décollements !

Le camarade d'Hamonod, nommé Gaudron, a été en partie protégé par lui. Il a cependant reçu un certain nombre de blessures et touies du côté droit, sur l'épaule, à la jambe, èi la joue. Les plaies de la face n'étaient pas pénétrantes ; il a eu une commotion cérébrale faible; son tympan droit a été brisé, et, chose bizarre, demx grosses molaires, du côté

droit, ont été extraites de leurs alvéoles comme avec un davier, sans que les autres dents aient été ébranlées. Il n'a pas été possible de les retrouver. Gaudron affirme qu'elles ne l'avaient jamais fait souffrir.

A côté de ces blessés, il y en eut d'autres moins gravement atteints.

Trois menuisiers prenaient des liqueurs autour d'une table.

L'un d'eux, qui tournait le dos au boulevard, eut une

perforation du tympan droit, et une commotion cérébrale

assez forte pour que trois mois après il dût quitter son

emploi, il oubliait les commandes qu'il avait à exécuter.

Un autre, qui tournait également le dos au boulevard, eut une perforation du tympan gauche et un ébranlement nerveux et cérébral.

Le troisième faisait face au boulevard; il a été soulevé de sa place, en se sauvant il a eu le pied pris dans le parquet, il n'eut que le tympan gauche brisé, mais il avait, dans l'oreille droite, un tampon de coton. Il fut atteint comme ses camarades d'ébranlement cérébral.

Je vous ai parlé des deux cuisinières.

Une femme, qui se trouvait sur l'impériale d'un tramway, qui passait sur le boulevard Magenta au moment de l'explosion, reçut sur le pied un projectile assez volumineux. Quelques semaines après, elle avait encore une bosse sanguine énorme.

Les vêtements de toutes les victimes ont été déchiquetés, déchirés en tous sens; des parties entières en ont disparu.

Le caractère des blessures causées par la dynamite est assez facile à déterminer ; elles sont faites avec une netteté analogue èi celle que présenterait une section par instrument tranchant ; elles sont compliquées. M. le D'' Eugène Rochard(l),

(l)E. Rochard. Gaz. des hôpilaux, 3 décembre t8,)2.

qui a étudié avec grand soin les accidents arrivés dans nos arsenaux maritimes ou sur les torpilleurs, fait remarquer que les parties osseuses d'un individu frappé par l'explosion deviennent quelquefois elles-mêmes des projectiles. Il cite à ce propos diverses observations dont la plus intéressante est la suivante, qui se rapporte à des accidents survenus pendant la pèche à la dynamite :

« Que la mèche soit allumée trop tôt ou brûle trop rapidement, la cartouche qui n'a pas été lancée assez vite éclate dans la main et la sépare du tronc, en fracturant consécutivement les deuK os de l'avanl-bras et en arrachant toutes les parties molles de la main et du poignet. Dans une observation où la mort arriva malgré l'amputation du membre, h cause des dégâts considérables qui existaient dans la poitrine, on trouva, sous les téguments de la cage thoracique, des fragments des métacarpiens et des phalanges de la main broyée, fragments qui avaient fait songer d'abord à des fractures de côtes. Le poumon du même côté était, de plus, perforé et, après l'avoir enlevé, on aperçut dans le corps d'une des vertèbres dorsales un fragment d'ongle, ayant la forme d'un cornet, qui avait dû traverser toute l'épaisseur de la cage thoracique. »

Les plaies faites par la dynamite sont saignantes et vermeilles ; si elles sont entourées d'un cercle noir, c'est que la contusion a déterminé une zone de mortification.

Les hémorrhagies sont fréquentes, immédiates et compromettent la vie. Les plaies sont peu douloureuses, beaucoup moins que les blessures dues à la poudre à canon, car elles ne sont pas irritées par le salpêtre. Elles s'accompagnent de décollements considérables, et elles sont difficiles à aseptiser, je vous ai dit pourquoi.

Les parties recouvertes de poils sont presque toujours protégées.

P. Brodarde'.. — Les Explosifs. 8

Les cheveux, la barbe, sont le plus souvent poudrés à blanc par la silice que contient la dynamite. M. E. Rochard rappelle le cas d'un officier de marine, tué par une explosion accidentelle de dynamite; les vêtements ont été arrachés depuis le mamelon jusqu'au milieu de la cuisse, et les favoris, les cheveux et les poils du pubis sont devenus blancs instantanément, poudrés d'une poussière fine de silice.

Les caractères des blessures observées dans un certain nombre d'autres attentats, dont M. Socquet a bien voulu mettre les rapports à ma disposition, justifient et complètent ces descriptions.

Je les résume en me p'açant à ce point de vue. Vous trouverez ainsi réunis des exemples d'explosions les unes presque insignifiantes (affaire de la rue Saint-Dominique), les autres constituant les plus cruelles catastrophes.

Le 29 février 1892, le concierge de l'hôtel de Sagan, rue Saint-Dominique, fut atteint par l'explosion d'un engin peu volumineux qvu éclata près de lui dans la rue. Il eut une petite plaie de la paupière inférieure de l'œil droit, accompagnée d'une hémorrhagie abondante, et une perforation de la membrane du tympan de l'oreille gauche (1).

Le 9 décembre 1893, Vaillant lançait dans la Chambre des députés une boîte explosive contenant une grande quantité de clous à sabot à tête carrée. M. Socquet fut chargé de l'examen des blessés (2). Il en vit dix-neuf. Un d'eux seulement fut gravement atteint. Une dame placée dans une tribune reçut deux blessures à la région antérieure du genou. Un des projectiles brisa la rotule et fit une plaie qui mettait

(l)Obs. 33.

(2) Obs. 34.

en communication l'articulation avec l'air exte'rieur. Les autres, touchés par la base ou la pointe des clous, eurent des plaies peu graves, caractérisées surtout par la fréquence et l'abondance des hémorrhagies. 11 semble que sous l'influence de la vitesse des objets non coupants, projetés par la dynamite avec la violence que je vous ai indiquée, font des plaies coupantes, ouvrent les vaisseaux comme des instruments tranchants et non comme des instruments contondants.

Il est à remarquer de plus que toutes les blessures furent faites par projection directe des clous contenus dans la boîte explosible, et qu'aucune ne résulta du choc d'un objet brisé transportant avec lui des germes infectieux. Grâce à cette cause particulière, grâce aussi sans doute aux soins antiseptiques donnés aux blessés, aucun d'eux n'eut de plaie suppurante. Enfin soit à cause du cuba d'air de la Chambre des députés, soit à cause de la quantité de matière explosible contenue dans la bombe, il n'y eut pas les déchiquetages de vêtements, les décollements de la peau que nous avons trouvés dans l'explosion du restaurant Véry.

Le 11 décembre 1892, Henry avait déposé une bombe devant la porte du local occupé, avenue de l'Opéra, par les bureaux de la Compagnie de Carmaux. Un garçon de bureau découvre l'engin et le porte dans la rue. Un gardien de la paix le prend et le transporte au commissariat de police de la rue des Bons-Enfants, où il fait explosion. Les bureaux du commissariat ont été démolis, la maison a été ébranlée. Le parquet a été défoncé à l'endroit où la bombe a fait explosion, l'effort principal, ainsi que je vous l'ai dit, se produisant sur le lieu même sur lequel repose l'engin, verticalement sur la base. Les cadavres des malheureux employés du commissariat et des agents qui s'y trouvaient réunis ont été horriblement mutilés (fig. 36 et 37). Les photographies

Fig. 36. — Agent j'criblé de blessures, au commissariat de police de la rue des Bons-Eufaiits,

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Fig. 37. — Autre agent criblé de blessures, au commissariat de police de la rue des Bons-Eufants.

Fig. 38. — Salle du commissariat de police de la rue des Bons-Enfants, après l'explosion.

que je fais passer sous vos yeux vous montrent à quel point les victimes ont été criblées de projectiles et déchiquetées.

Dans l'une de ces photographies vous apercevrez les intestins d'un agent, qui a été, permettez-moi l'expression, absolument étripé, enroulés autour de la suspension à gaz (fig. 38).

En février 1894, le même Henry projetait dans la salle du café de l'hôtel Terminus une bombe explosive. Les blessures rappellent celles que nous avons résumées à propos de l'attentat de Vaillant à la Chambre des députés. M. Socquet eut à examiner sept blessés (1), aucun ne présenta de complication infectieuse.

Le 4 avril 1894, des inconnus placèrent sur le rebord extérieur de la fenêtre du rez-de-chaussée du restaurant Foyot, donnant sur la rue de Condé, un engin explosible (2). Dans la salle du restaurant étaient plusieurs personnes. L'une d'elles, M. Tailhade, était adossée à la fenêtre précédente, ou du moins placée de telle façon que le côté droit de sa tête dépassait seul le bord de cette fenêtre. Il eut la peau du côté droit de la tète labourée par des éclats de verre, des plaies contuses de la même région et un tatouage étendu de la même région, de la face et du dos.

Diverses personnes dans le restaurant et même dans la rue furent atteintes également par des morceaux de vitres ou de glaces. Le tatouage observé sur M. Tailhade prouve que l'engin contenait de la poudre. Mais les effets de l'explosion ont été actifs surtout sur la pierre qui formait le bord inférieur de la fenêtre et les gaz ont trouvé une libre issue dans la rue. L'explosion a été accompagnée d'une vive lumière, qui a été vue très nettement par plusieurs personnes habitant la Faculté de médecine. Elles ont cru d'abord à un éclair.

(1) Obs. 35.

(2) Obs. 36.

Le 14 mars 1894, un individu nommé Pauwell a essayé de faire sauter l'église de la Madeleine ; il n'a réussi qu'à dégrader légèrement le monument et à se faire sauter luimême. L'explosion se fit dans le tambour de la porte d'entrée ; soit alors qu'il allait pénétrer dans l'église, par suite d'un choc accidentel, soit par un faux pas imprévu (1). Il a été photographié dans la position où il a été trouvé ; il est couvert de blessures, un pistolet qu'il portait dans sa poche a été retrouvé dans son ventre (fig. 39).

Enfin, en Angleterre, un accident à peu près semblable est arrivé à un compagnon anarchiste. Cet individu, voulant se défaire d'une bombe qu'il a-vait en sa possession, est allé la porter en plein champ, dans les environs de Woolwich. Il était accompagné de son chien.

Il dépose la bombe sur le sol et s'éloigne. Mais le chien, croyant que son maître avait oublié de reprendre son paquet, court rechercher la bombe. Tout fier de la rapporter, il saute autour de son maître, quémandant une caresse; il lâche l'engin qui fait explosion; l'anarchiste et le chien sont tués.

A côté de ces explosions que, par comparaison, on pourrait appeler limitées, il en est d'accidentelles. Les unes détruisent la fabrique de dynamite elle-même, les autres se produisent pendant le transport des substances explosives.

La catastrophe de Santander ^est encore dans toutes les mémoires.

Le vapeur Cabo Machichaco venait le 3 novembre 1893, se ranger le long du môle du Marquis de Campo, en face d'un groupe de maisons formant la partie sud de la calle Mendex Nunez.

A deux heures de l'après-midi, le feu prit subitement à

(1) Obs. 37.

Fie;. 39, — Cadavre de Pauwell.

bord, on avisa immédiatement les autorités civiles et maritimes, qui vinrent aussitôt et prirent toutes les mesures que comportait l'événement. lie bruit courait que le bateau contenait de la dynamite ; il paraît même que l'on en déchargea une certaine quantité ; après quoi le capitaine ayant, dit-on, déclaré qu'il n'en restait plus à bord, on continua sans préoccupations les opérations simultanées d'extinction du feu et de sauvetage des marchandises. Il y avait à cet effet plus de cent personnes à bord du vapeur et, autour de celui-ci, plusieurs embarcations à vapeur, ou autres, dont l'équipage prétait main-forte; sur le môle, de nombreux spectateurs suivaient curieusement le travail.

Tout à coup vers quatre heures et demie une formidable explosion se produit; le navire saute, projetant dans toutes les directions ses propres débris enflammés et les corps de tous ceux qui étaient à bord. Un grand nombre de passants, de curieux, atteints parles débris, ou renversés par la commotion, gisent à terre, des maisons s'écroulent, d'autres s'enflamment ; les personnes non atteintes s'enfuient éperdues. Le train de Solares qui passait à ce moment non loin de là, eut plusieurs wagons brisés; dans l'un d'eux, on trouva cinq cadavres. La force de l'explosion fut telle que des fers tordus furent lancés à plusieurs kilomètres.

On estime à plus de trois cents le nombre des personnes qui furent tuées dans cette catastrophe.

J'emprunte à une étude sur les explosifs, communiquée par M. Léon Faucher, ingénieur en chef des poudres et salpêtres, au Congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences à Nancy, le 18 août 1886 (1), deux faits analogues :

(1) Léon Faucher, Sur la nécessité d'une réglementulion générale de l'industrie des explosifs {Revue d'Hyr/iène, 1887).

- « Le danger delà réglementation, à la fois trop sévère et insuffisante, s'est accusé par plus d'une catastrophe.

« Tel est le cas de l'explosion survenue au fort du Larmonf, le 18 janvier 1877, à la suite d'un transport frauduleux de dynamite fabriquée en Suisse. Douze barils en chêne, cerclés de fer, dont le contenu avait été déclaré comme ciment, contenaient en réalité 3 000 kilogrammes d'une sorte de dynamite, nommée par l'inventeur mataziette. A la gare de Pontarlier, ces barils suspects avaient été percés à la sonde, par le service des douanes, dans des conditions qui auraient pu entraîner une catastrophe épouvantable, puis finalement saisis, et entreposés dans le fort du Larmont, situé en face du fort de Joux, non loin de la frontière suisse. Dans des opérations de mise en sacs, opérées dans le fort même sur la dynamite alors gelée, une explosion se produisit, qui fit écrouler la majeure partie du fort, au pied de l'escarpement qu'il dominait. Le chemin de fer de Pontarlier à Genève et Lausanne fut couvert d'énormes débris, qui auraient pu écraser un train passant presque au même moment. Cinq ouvriers occupés au transvasement de la dynamite furent tués, et deux soldats, chargés de la garde d'un poste dans le fort, furent grièvement blessés.

« Ce malheur, qui aurait pu s'exagérer encore, si les opérations du déblaiement n'avaient été heureusement effectuées par les ingénieurs et agents du service des poudres et salpêtres, a pour causes directes une tentative de fraude tenant sans nul doute à la sévérité des règlements relatifs au transport de la dynamite par chemin de fer, ainsi que les imprudences commises dans la manipulation de la dynamite saisie, par défaut de réglementation suffisante. »

Voici le second fait que j'emprunte à M. Léon Faucher :

« Le sloop Pêcheries françaises w° 18 était allé prendre

à Honfleur un chargement de dynamite et de poudre à destination de Saint-Pétersbourg. Ce chargement comprenaitij 1 600 kilogrammes de poudre prismatique brune provenant de la poudrerie de Sevran-Livry, 16 000 kilogrammes environ de dynamite provenant de l'usine de Saint-Sauveur (près Honfleur), qui appartient à la Société de la dynamite, 9 caisses de détonateurs et 35 caisses d'objets divers, tels que : amorces électriques, mèches de mineurs, appareils ds mise de feu électrique, etc.

« Le capitaine dut mouiller dans la petite rade du Havre, pour compléter ses vivres, et lorsqu'il voulut appareiller, entre minuit et une heure du malin, un vent d'orage s'éleva rapidement et prit une telle force que le sloop vint faire côte, à la sortie du port, près de la jetée Nord, et s'échouer sur les pieux d'un épi placé en avant de la jetée.

« Par l'effet des secousses subies à la suite du naufrage, tout le chargement avait été mélangé dans un désordre extrême, et la position du sloop, à proximité de la ville, immobilisé sur les pieux où il était battu par une mer démontée, comportait pour la ville des dangers considérables.

« Les autorités reconnurent la nécessité de faire procéder au déchargement du sloop par un détachement d'artillerie de la marine. Les opérations furent poursuivies activement pendant les journées des 21, 22 et 23 juillet 1886, et le 23 au soir, il ne restait dans le bâtiment naufragé que 6 caisses de capsules fulminantes, 1 800 kilogrammes environ de dynamite, et 900 kilogrammes de poudre prismatique.

« Dans la nuit du 23 au 24 juillet 1886, vers onze heures et demie du soir, le sloop, que l'état de la mer avait forcé d'abandonner, fît subitement explosion. Ses débris furent projetés avec une trombe d'eau dans toutes les directions, dans un rayon d'environ 300 mètres.

« Les dégâts matériels produits dans la ville du Havre

furent considérables, et le musée lui-même fut assez gravement atteint. Fort heureusement, et grâce sans doute à l'heure avancée, les accidents de personnes furent peu nombreux; le plus grave fut causé par la chute d'un débris, qui vint briser la jambe d'une pauvre femme, couchée à 400 mètres environ du sloop.

« Cette explosion souleva dans la ville du Havre une émotion générale.

« Evidemment, il s'agissait d'un cas de force majeure, et l'explosion avait été provoquée par les chocs successifs produits par le ressac sur l'amas de caisses de capsules et sur la masse de nitroglycérine extraite de la dynamite par l'eau de mer. Cependant l'opinion publique était effrayée, après coup, des conséquences beaucoup plus terribles qu'aurait eues l'explosion, si elle s'était produite alors que le sloop avait encore son chargement complet de poudre et de dynamite, »

Tardieu avait déjà publié (1) un résumé d'une catastrophe qui fit plus de cent victimes. Un train de chemin de fer transportait des munitions de guerre. 11 fît explosion entre Bandol et Ollioules. Les voyageurs placés le plus près de l'explosion furent dilacérés, leurs yeux étaient arrachés. On trouva des morceaux de cadavres à 1800 mètres. Le train fut détruit, des maisons de campagne placées à moins de 200 mètres s'écroulèrent.

Au point de vue médico-légal, l'histoire des explosions, Messieurs, est encore bien incomplète. Nous sommes au début de l'étude des explosifs; non pas que je pense que les attentats doivent recommencer ou se multiplier, mais parce que les progrès de l'industrie rendent ces explosions

(1) Tardieu, Élude médico-légale sur les blessures, 18"9, p. 596. — Obs. 27.

de plus en plus nombreuses. Plus l'industrie se développera, plus elle utilisera les découvertes scientiûques, plus nous aurons d'appareils sujets à explosion, plus nous manierons de substances explosives, plus les eflquétes, qui nous seront demandées, seront nombreuses.

Je vous ai dit, Messieurs, que les accidents causés par les explosions étaient des brûlures, des blessures et des écrasements.

Rappelez-vous que c'est la dynamite qui donne le minimum de brûlures; que ce sont les liquides explosifs enflammés, tels que le pétrole, qui donnent le maximum de brûlures ; que par l'action de la vapeur ou de l'eau bouillante les chairs sont bouillies.

Rappelez-vous que la dynamite produit des plaies vermeilles et saignantes, que la poudre donne des plaies noires. Autour de la plaie causée par la dynamite il y a parfois un cercle, une aréole noire: mais cette coloration est due à la contusion exercée par le projectile au moment où il a perforé les chairs.

Souvenez-vous enfin que la dynamite produit des décollements considérables, étendus, qui assombrissent le pronostic.

Tout ce qui se trouve dans un endroit où se produit une explosion, devient un projectile et chacun de ces projectiles emporte avec lui de nombreux germes d'infection. Dans chacune des plaies d'Hamonod, et il en avait un millier environ, se trouvait un petit éclat de verre ou de bois. Je n'ai pas besoin d'insister sur la quantité de germes infectieux qui pouvaient être répandus sur le sol de la boutique de Véry ou sur le comptoir. L'asepsie des plaies, dans ces conditions, est extrêmement difficile, presque impossible.

Je ne m'appesantirai pas sur les écrasements; ce sont les murs qui croulent, les plafonds qui s'effrondrent sur les

viclimes. Vous aurez à constater les fractures causées par ces masses mises en mouvement.

N'oubliez pas que je vous ai dit qu'il était possible de faire le diagnostic d'une explosion par la dynamite : vous serez guidés par la recherche, dans les cendres, de la présence des diatomées ; par les violences mêmes que vous constaterez, telles que l'allumette perforant une épaisse bobèche de verre ; par le sens de la distribution de l'effort de l'explosion ; enfin par les colorations variées. Toutes les victimes de l'explosion du boulevard Magenta, Véry, Hanionod, Gaudron, étaient comme tatouées, recouvertes d'un enduit noir, dû au mélange de dynamite et de poudre à canon.

Messieurs, quand vous serez appelés, en province, à procéder à une expertise, à la suite d'une explosion, ne la faites pas seuls. Vous n'êtes ni ingénieur, ni chimiste, ni architecte.

A Paris, on commet toujours, dans une affaire de ce genre, en même temps qu'un médecin, un ingénieur ou un architecte. Ils sont au courant des détails techniques que nous ignorons. Demandez donc toujours l'adjonction d'un expert ayant ces connaissances spéciales que vous ne possédez pas.

A défaut d'un ingénieur ou d'un chimiste compétent, il n'y en a pas dans tous les arrondissements, demandez qu'on vous adjoigne un officier d'artillerie : ses études spéciales le serviront admirablement dans ce cas.

Si trop confiant en vos connaissances personnelles et en votre bonne volonté, vous acceptez d'être seul expert, vos assertions fussent-elles exactes, seront difficilement admises aux assises. La défense soutiendra et les jurés pourront penser que vous, médecin, vous n'avez pas la compétence de ces choses techniques, et voire rapport sera discuté, attaqué, point par point. Vous éviterez ces ennuis, si vous avez pris la précaution de vous faire adjoindre un expert désigné par ses fonctions ou par le genre de ses études.

1. Explosion de gaz d'éclairage, place Saint-Germain-l'Auxer-

rois(l). — Je soussigné, Jules Socquet, docteur en médecine, commis par M. Brossard-Marsillac, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de Ja Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 3 avril 1894, ainsi conçue :

(c Vu la procédure commencée au sujet d'une explosion de gaz arrivée place Saint-Germain-l'Auxerrois, le 29 mars 1894.

« Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état où se trouvent les nommés : D"^ D... (Bertlie), onze ans, 114, rue Saint- Honoré; — les sieurs Y... (Charles), quarante-neuf ans, 116, rue Saint-Martin; — S..., 8, rue Dancourt; — B... (Marcel), huit ans, 114, rue Saint-Honoré ; — C... (Edouard), vingt et un ans, 16, rue du Rhin ; — J... o, rue Sauvai.

« Ordonnons qu'il y sera procédé par M. Socquet, lequel après avoir reconnu l'état où se trouvent les sus-nommés, s'expliquera sur les causes de leurs blessures, ainsi que sur les conséquences qu'elles pourront avoir. »

Serment préalablement prêté ai procédé à ces divers examens.

I. Examen de D... [Berthe] le 7 avril 1894. — La jeune D... (Berthe), âgée de onze ans, est de petite taille et ne paraît pas très vigoureuse.

Cette petite fille porte à l'oreille gauche, sur le pouce de la main droite et au poignet droil, des traces de brûlures superficielles.

Sur la face palmaire de la main gauche se trouve une petite

(1) Celte explosion a eu lieu dans uue tranchée ouverte par des ouvriers, alors qu'ils étaient absents; un tuyau de gaz s'était rompu à la suite du déversement d'une grande quantité d'eau par obturation du drain d'un é^out.

plaie de quelques millimèlres de diamètre provenant d'une brûlure au 2" degré.

Les sourcils et les cils ont été i^rùlés. Les cheveux ont été également brûlés sur une longueur de 20 centimètres environ.

Celte enfant aurait été obligée de garder le repos absolu au lil pendant deux jours environ; elle aurait eu pendant quelques jours, et à la même heure, quatre ou cinq heures, un léger mouvement fébrile. Ses nuits auraient été troublées par des cauchemars, actuellement disparus.

IL Examen du sieur Y... {Charles), le 7 avril. — Le sieur Y... (Charles), âgé de quarante-neuf ans, est grand, mais ne paraît pas très vigoureux. Le jour de l'explosion, il aurait été entouré de flammes et projeté quelques pas en arrière. Son pantalon, sa veste, son gilet de laine et sa chemise auraient été brûlés. Depuis l'accident, il éprouverait de la lourdeur dans la jambe gauche et marcherait assez difficilement; il se plaint également d'un peu de surdité. Les sourcils, les cils et la barbe auraient élé brûlés du côté gauche. Actuellement, on constate au niveau du poignet gauche, une brûlure au 2'= degré, faisant le tour du poignet sur une hauteur de 5 à 6 centimètres.

IIL Examen du sieur S... les 7, 15 et 2o avril 1S94. — Le sieur S... (Léon), âgé de trente-cinq ans, est grand et parait vigoureux.

Au moment de l'accident du 29 mars, cet homme aurait été projeté à 4 ou 0 mètres environ; il aurait eu une perte de connaissance et ne serait revenu à lui que chez le pharmacien, environ une demi-heure après l'explosion.

Cet homme aurait eu un peu de commotion cérébrale. Ses vêtements auraient été brûlés et il aurait été déshabillé sur toute la moitié antérieure du corps. Toute la figure aurait été légèrement brûlée; la barbe, les cils et les sourcils ainsi qu'une partie des cheveux auraient été brûlés. Le blessé présente actuellement des troubles de l'accommodation, et il accuse des douleurs de tète occupant le côté gauche de la face (hémicrànie).

IV. Examen de B... {Marcel), le 7 avril 189i-. — Le jeune B... (iVIarcel-Eugène-Louis), âgé de huit ans et demi, est de (aille moyenne, pour son âge, et paraît assez vigoureux. Le 29 mars dernier, cet enfant aurait été légèrement brûlé sur le côté droit du cou et de la tète; il aurait eu en outre les cils et les sourcils brûlés. Jl aurait élé obligé de garder le repos au lit pendant un jour ou P. Brouardel. — Les Explosifs. 9

130 OBSERVATIONS ET EXPERTISES MÉDICO-LÉGALfiS.

deux. On constate encore acliiellemenl, un peu au-dessus de l'oreille droile, la trace d'une brûlure de 5 à 6 millimètres de diamètre environ.

V. Examen du sieur C... {Edouard), le 7 avril 1894. — Le sieur C... (ÉdouarJ) , âgé de vingt et un ans, est de taille moyenne et paraît vigoureux. On constate actuellement sur la face postérieure du bras droit, au niveau du deltoïde, une plaie linéaire, verticale, mesurant 2 centimètres de longueur, dont les bords ont été réunis par des points de suture, produite par un éclat de vili'e. La chemise et le (ricot de laine ont été coupés. Le blessé accuse une douleui' dans l'avant-bras gauche, cette douleur serait la conséquence de la chute consécutive à la force de l'explosion; il ne pourrait pas encore soulever un pilon de 20 kilogrammes, ainsi que Fexige sa profession d'asphaltier.

VL Examen du sieur J... (Eugène), le 7 avril 1894. — Le jeune J... (Eugène-Adolphe), âgé de huit ans et demi, paraît bien constitué et assez vigoureux. Le 29 mars dernier, il aurait eu les cheveux et les cils brûlés. Actuellement, on constate chez cet enfant les traces d'une blépharite ciliaire, assez légère; cet enfant aurait gardé le repos au lit pendant deux jours.

Conclusions. — 1° Les sieurs Y... (Charles); — S... (Léon); — B... (Marcel) ; — J... (Eugène) et la nommée D... (Berthe), portent sur ditférenles parties du corps, mais principalement à la face, les traces de brûlures légères résultant de l'explosion du 29 mars dernier.

2° Le sieur C... (Edouard) porte au bras droit une plaie faite avec un instrument tranchant, tel qu'un éclat de vitre.

3° Ces différentes blessures n'occasionneront aux divers blessés aucune infirmité permanente ou temporaire. Cependant, il y a lieu de faire des réserves pour le sieur S..., qui devra suivre un traitement spécial, en vue de coi'riger les troubles de l'accommodation qu'il présente actuellement.

4° La durée de l'incapacité de travail a été :

a. De deux à quatre jours pour la nommée D... (Berthe) et les sieurs B..., C... et J...

[î. De trois à quatre semaines pour le sieur Y... (Charles).

Y- De cinq à six semaines pour le sieur S... ; mais pour ce dernier, à l'incapacité absolue de travail, succédera une incapacité relative de deux à trois mois environ, sauf complication imprévue.

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