Explosion de vapeurs d'éther. Homicide par imprudence
— Je soussigné, Jules Socquet, docteur en médecine, commis par M. AtLhalin, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 15 novembre 1888, ainsi conçue :
(c Vu la procédure ouverte à l'effet d'informer sur les causes d une explosion et d'un commencement d'incendie, ayant eu lieu le 10 novembre 1888, quai National, n° 21, à Puteaux chez le sieur Woolley (Edward), fabricant d'un spécifique contre les douleurs, explosion qui se serait produite pendant que M. Woolley manipulait des substances chimiques.
u Attendu que cet accident a entraîné la mort de la nommée ÉlisaD..., décédée à l'hôpital Beaujon hier à six heures du soir, et dont nous avons fait transporter le corps à la Morgue; qu'en outre le sieur Woolley (Edward), atteint de brûlures très graves, a été transporté à l'hôpital Beaujon, salle Malgaigne, lit n" 12.
« Disons qu'il sera, par M. le docteur Socquet, serment préalablement prêté, procédé :
« 1° A l'autopsie de la demoiselle D... « 2" A l'examen médico-légal du sieur Woolley ». Serment préalablement prêté ai procédé à ces divers examens. I. Autopsie du corps de la demoiselle Elisa D..., le 17 7iovembre 1888. — Le cadavre est celui d'une jeune femme, de taille moyenne, paraissant assez vigoureuse. La rigidité cadavérique a complètement disparu et la putréfaction n'esL pas commencée.
Sur tout le corps, à l'exception d'une ceinture faisant le tour de la taille, au niveau de l'ombilic et mesurant 12 à 15 centimètres de hauteur, on constate de nombreuses plaques de brûlures, pi'esque toutes superficielles, mais dont quelques-unes sont un peu plus profondes. L'épiderme s'enlève par larges lambeaux el le derme est rougeâtre. Au niveau des deux seins, les brûlures sont
EXPLOSION DE VAPEURS d'ÉTHER. 177
plus profondes ; le sein gauche et le bras gauche sont profondément brûlés.
Les cheveux ont été brûlés sur toute la moitié antérieure du cuir chevelu ; les sourcils et les cils ont été brûlés.
Il n'y a pas d'épanchement sanguin sous le cuir chevelu.
La face est fortement brûlée ainsi que l'extrémité de la langue.
Les os du crâne ne sont pas fracturés. Les méninges sont un peu congestionnées. Le cerveau, la bulbe et le cervelet sont sains; ils ne présentent aucune lésion, ni tumeur.
L'œsophage contient un peu de matières alimentaires.
La trachée est saine. Il n'y a pas d'ecchymoses sous-pleurales. Le poumon gauche présente quelques adhérences à son sommet. Les poumons sont congestionnés ; ils ne contiennent pas de tubercules.
Le péricarde est vide ; il n'y a pas d'ecchymoses sous-péricardiques. Les ventricules contiennent un peu de sang liquide. Les valvules sont saines.
Le foie est très congestionné; la vésicule biliaire ne contient pas de calculs.
L'estomac renferme une grande quantité de matières alimentaires parmi lesquelles se trouvent des pommes de terre.
La rate est saine ; elle n'est pas diffluente.
Les reins sont congestionnés; ils se décortiquent facilement.
La cavité abdominale ne contient pas d'épanchement.
Les intestins ne sont pas très congestionnés ; ils paraissent sains.
L'utérus est sain, ainsi que les ovaires.
La vessie est vide et sa muqueuse est saine.
IL Examen du sieur Woolley [Edward), les 16 novembre, 21 7iO' vembre, 4 décembre 1888 et 29 janvier, 6 mars 1889. — Le sieur Woolley (Edward), est âgé de trente-deux ans. Le 14 novembre 1888, il aurait eu la face, le cuir cbevelu et les mains brûlés à la suite d'une explosion d'une bonbonne d'éther. Lors de nos premières visites, tant à l'hôpital Beaujon, qu'à l'hôpital Richard Wallace, à Levalloîs, il ne nous a pas été possible d'examiner les plaies du sieur Woolley, celles-ci étant recouvertes par les pièces du pansement.
Le 6 mars, nous assistons, à l'hôpital Anglais, au pansement du blessé, et nous constatons ce qui suit :
P. Bkouakdel. — Les Explosifs. 12
Toute la calotte du cuir chevelu, y compris les oreilles, est le siège d'une vaste plaie, suppurant légèrement. Les plaies de la face sont en partie cicatrisées. La paupière inférieure de l'œil gauche est le siège d'un eclropion. Sur la cornée de l'œil droit, se trouve un staphylome ; la vision de ce côté est presque complètement abolie.
Les mains etlesbras sont le siège de vastes brûlures, profondes surtout à droite. L'amputation de Favant-bras droit doit être pratiquée prochainement.
Depuis notre visite du 6 mars d889, nous avons appris, par le chirurgien traitant, que l'amputation du bras avait eu lieu et nous devions aller l'examiner prochainement, lorsque nous avons appris, par M. le juge d'instruction, le départ du sieur WooUey pour l'Angleterre.
Conclusions. — i° La mort de la fille Élisa D... est le résultat des nombreuses brûlures qui recouvraient presque tout le corps.
2° Cette fille a dû être entourée de flammes,.
3° Le sieur Woolley (Edward) porte à la tête et aux bras de nombreuses brûlures, paraissant assez profondes (3® ou 4*= degré environ). Le blessé ayant quitté l'hôpital avant sa guérison complète, il nous est impossible de dire quelles seront les conséquences de ses brûlures. Mais, nous pouvons dès à présent affirmer qu'elles ont entraîné la perte de l'avant-bras droit (celui-ci ayant été amputé) et, probablement, la perte de l'œil droit.
22. Explosion survenue chez un coiffeur se servant d'éther de pétrole. — Je soussigné, Jules Socquet, docteur en médecine, commis par M. Huet, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 31 janvier 1896, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre D... (Eugène), coiffeur, inculpé de blessures par imprudence.
«Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état où se trouve en ce moment la demoiselle L..., 29, rue Claude-Bernard, qui a été brûlée à la tète et aux mains.
« Ordonnons qu'il y sera procédé par M. Socquet, docteur en médecine, lequel après avoir reconnu l'état où se trouve la blessée, dira quelle est la gravité des blessures, la durée de l'incapacité de travail et les conséquences qui en auront résulté.
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« L'expert s'expliquera sur la façon dont les blessures ont pu être occasionnées, procédera à toute constatation et tout examen jugé utile; — au besoin se transportera sur les lieux où l'accident s'est produit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à ces divers examens.
I. Examen de M"'^ L..., les 4 et 20 février 1896. — La demoiselle L... (Baptistine-Emilie), âgée de vingt-deux ans, est grande et paraît assez vigoureuse. Le 17 janvier dernier, dit-elle, elle se trouvait dans le salon de coiffure du sieur D...; ce dernier lui faisait un nettoyage des cheveux avec une solution intitulée : « friction russe », lorsque tout à coup la chevelure prit feu, sans qu'elle puisse dire la cause de l'inflammation. Elle eut une partie des cheveux brûlés, quelques brûlures au deuxième dpgré de la face et des mains. Pendant près de quinze jours elle ne put s'alimenter qu'avec du lait, des potages, des alimenls liquides.
Lors de notre première visite, on constatait sur les mains les brûlures suivantes:
Sur la face dorsale des doigts de la main droite et au niveau de la tête du 4® métacarpien, se trouvent des traces de brûlures au deuxième degré. Sur la face palmaire de l'index et de l'annulaire, se trouvent des traces de phlyctènes.
Sur la face palmaire des doigts index, médius et annulaire de la main gauche, ainsi que sur la face dorsale des autres doigts, se trouvent des traces de brûlures analogues à celles de la main droite.
Le 20 février, on ne constatait, sur les doigts, au niveau des brûlures, qu'une rougeur de la peau.
Les deux oreilles étaient recouvertes de croûtes. Sur le nez, la joue gauche et un peu au-dessus de l'extrémité externe du sourcil, se trouvent des traces de brûlures au deuxième degré.
IL Constatations et expériences faites chez le sieur D... — Le salon de coiH'ure du sieur D..., dans lequel a eu lieu l'accident dont la demoiselle L... a été victime, est situé à l'entresol. Ce salon, conforme au plan dressé par M. le commissaire de police du quartier Saint-Merri, joint à la procédure, est une pièce de 3 mètres de largeur sur 5 mètres de longuiiur ; il est éclairé, le jour, par une fenêtre sur la rue. Contre une des parois de cette pièce, celle de gauche en entrant dans ledit salon, se trouvent trois toilettes. Au-dessus de chacune de ces toilettes, à un mètre
environ, se trouve une lampe incandescenle électrique. C'est au niveau de la toilette du fond de la pièce, la plus près de la fenêtre, que se trouvait ia demoiselle L... Dans le coin de droite de cette toilette, se trouve un petit fourneau à gaz servant à chauffer le^ fers à friser.
Dans sa déposition devant M. le commissaire de police le sieur D... explique, de la façon suivante, les causes de l'accident :
« Un bec électrique, placé exactement au-dessus de la tête de la jeune fille et à environ un mètre, éclairait le salon et il y a tout lieu de croire, du moins je ne me l'explique pas autrement, que c'est une couche des fjaz s'échappant du liquide très volatil, qui aura fait contact avec le globe électrique allumé depuis déjà un quart d'heure. Dans ces conditions, et si mes prévisions étaient justes, la première faute reviendrait au fabricant de ce produit dangereux, qui est M. B.-L..., fabricant de produits chimiques ; il le livre au commerce sous le nom de « friction russe ».
Le sieur B.-L..., interrogé par M. le commissaire de police, a déclaré, dans un procès-verbal joint au dossier, ce qui suit :
« Le sieur D..., coiffeur, rue de Rivoli, m'a acheté quelquefois, mais rarement, du produit que je vends sous le nom de « friction russe ». Ce produit, destiné au nettoyage des cheveux, m'est vendu à moi-même, tout prêt à êlre livré, par la maison de produits chimiques S... frères. Je le reçois en bidon; je le parfume, le mets en litre avec une étiquette que je vous dépose et qui constate qu'il faut éviter notamment, en s'en servant, le feu et la lumière.
« En effet, ce produit n'est autre chose qu'une benzine (éther de pétrole rectifié). Il y a donc grand danger d'avoir, à proximité delà personne qui se fait servir, de la lumière ou du feu. »
Après nous être procuré chez le sieur B.-L... un litre de « friction russe » qui nous a été vendu six francs, nous avons constaté que sur ce litre était collée une étiquette, conforme à celle qui se trouve dans la procédure, portant la mention suivante: « Friction russe. Cette friction est très volatile et inflammable, éviter de s'en servir à proximité du feu et de la lumière. »
Le sieur D... ayant déclaré ne plus avoir du liquide appelé « friction russe «, et s'en être débarrasse aussitôt après l'accident en faisant jeter le reste dans la Seine, nous nous sommes rendu à son domicile le 13 février courant, vers neuf heures du soir, avec
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une certaine quantité du liquide que nous avions acheté au sieur B.-L... Une fois dans son salon de coiOfure, nous avons fait allumer deux lampes à incandescence, celle située au-dessus de la cuvette où a eu lieu l'accident et une autre placée au-dessus de la porte d'entrée du salon, mais dans le salon lui-même. Chacune de ces lampes était d'une intensité de dix bougies. Après vingt minutes, on constatait que la lampe placée au-dessus de la cuvette n'était pas très chaude, on pouvait facilement la tenir entre les doigts sans se brûler; il n'en était pas de même de l'autre lampe sur laquelle on ne pouvait laisser les doigts plus de deux ou trois secondes, sans s'exposer à se hrijler.
Nous avons versé, dans un vase en étain qui nous a été obligeamment prêté par le sieur D..., environ 100 centimètres cubes de liquide « friction russe », puis, après avoir enroulé à l'extrémité d'une baguette, un tampon d'ouate du volume d'un poing, nous avons imbibé complètement ce tampon en le trempant dans le vase contenant la solution. Ainsi imprégné, le tampon d'ouate a été approché successivement des deux lampes et maintenu ainsi pendant plusieurs minutes. Le liquide s'est évaporé, mais ne s'est pas enflammé. Après avoir imbibé à nouveau le tampon d'ouate dans la solution nous l'avons mis en contact direct avec le globe des lampes, nous avons alors nettement entendu la crépitalion résultant du contact d'un liquide froid sur un corps chaud, ce contact a été prolongé plusieurs minutes, sans qu'il y ait inflammation du liquide.
La flamme d'une allumette ayant été ensuite approchée des quelques centimètres cubes de liquide restant dans le vase, immédiatement le liquide s'est enflammé.
Des expériences que nous avons faites il résulte donc :
1° Qu'un objet quelconque imprégné de la « friction russe », qui nous a été livrée par le sieur B.-L..., et qui serait identique à celle livrée par le même individu au sieur D..., ne s'enflamme pas directement au contact d'un objet chaud, notamment d'une lampe incandescente.
2° Que ce liquide s'enflamme instantanément au contact d'un corps en ignilion.
Conclusions. — 1° La fdle L... (Baptistine) porte sur la face et les mains des traces de brûlure au premier et au deuxième defiré.
2° Les brûlures n'occasionneront aucune infirmité permanente ou temporaire.
3° La durée de l'incapacité absolue de travail a été d'un mois environ ; mais à cette incapacité absolue a succédé une incapacité relative de quinze jours,
4° Le liquide employé par le sieur D... est un éther de pétrole, liquide très volatil et très inflammable, conséquemment très dangereux à manipuler.
5" Des expériences que nous avons faites au domicile du sieur D..., il résulte que ce liquide ne s'est pas enflammé au contact d'un corps chaud, mais qu'il s'est enflammé spontanément au contact d'un corps en ignition, tel que la flamme d'une allumette ou tout autre. Le sieur D... devait donc avoir un corps en ignition près de la nommée L..., lors de l'accident arrivé à cette dernière. Nous estimons qu'il y aurait lieu de signaler aux services compétents, les dangers que présente la manipulation de ce liquide (éther de pétrole), afin de prendre les mesures nécessaires pour en réglementer spécialement la vente et éviter ainsi le retour de pareil accident, dont les conséquences pourraient être beaucoup plus graves que dans le cas actuel.
23. Explosion de capsules dites amorces Chastin. Homicides et blessures par imprudence. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par ordonnance de M. Delahaye, juge d'instruction, serment préalablement prêté, ai procédé le 15 mai 1878 et les jours suivants à l'examen des morts et des blessés, victimes de l'accident de la rue Déranger, 22, à l'effet de reconnaître la nature des lésions, des blessures et d'en déterminer les causes.
Les lésions constatées sur les morts et les blessés, victimes de la catastrophe de la rue Déranger, peuvent se grouper sous trois chefs différents :
A. Lésions par brûlure.
D. Lésions dues à l'explosion, dilacération par des corps violemment lancés, agissant comme des fragments d'engin explosible.
C. Lésions par écrasement pendant l'écroulement de la maison.
Sur quelques-uns des cadavres ou des blessés on trouve simultanément ces diverses lésions, cependant le plus souvent un des
modes a prédominé et permet de ranger la victime dans l'une de
ces diverses catégories.
A. Lésions par brûlure. — 1° Examen du cadavre de M"»" il/..., demeurant 22, rue Béranger. — Au moment où, en notre présence, le corps de M"^" M... a été retiré des débris de la maison, il était dépouillé de ses vêtements. On ne trouvait plus sur le corps que les bas maintenus par leurs jarretières et déchirés par places, et des fragments d'une passementerie en laine large d'un doigt et demi et dont les plus longs morceaux ne dépassaient pas 6 à 8 centimètres.
La peau du corps présente un aspect noirâtre, inégalement réparti, mais cependant très généralisé, existant aussi bien sur le côté droit que sur le côté gauche. La peau est dans presque toute son étendue un peu dure, parcheminée.
La face est noirâtre, boursouflée, mais on reconnaît encore facilement les formes du front, des yeux, des oreilles, du nez et des joues. A droite, l'épiderme a une couleur noirâtre plus accentuée qu'à gauche, il se détache à droite plus facilement qu'à gauche.
La langue est noire, très tuméfiée, elle sort de 5 à 6 centimètres hors des arcades dentaires. Celles-ci sont fortement imprimées dans son épaisseur.
L'épiderme des épaules, des bras et surtout des avant-bras est soulevé par un grand nombre de petites phlyctènes presque confluentes, non entourées d'un cercle rouge.
La poitrine, les seins, le ventre et le dos sont de couleur noire, mais l'épiderme n'est pas soulevé. Le ventre est très ballonné.
Les cuisses et les jambes ne présentent de spécial qu'une coloration noirâtre avec un peu d'induration de la peau.
Le crâne est largement perforé dans la région pariéto-frontale droite; les fragments de celte perforation, qui mesure plus de 6 centimètres de diamètre, ont disparu. L'encéphale en ce point a subi une perte de substance considérable. Les bords des fragments osseux sont blanchâtres, calcinés. Le cuir chevelu autour de cette fracture est dans tous les sens décollé dans un espace assez étendu. Sur ces parties soulevées, les cheveux sont roussis, cassants. Sur le reste de la peau du crâne, la chevelure est bien conservée. On trouve les débris d'un peigne en écaille et un morceau (\e cuivre jaune ouvragé, tordu et replié sur lui-même.
Les OS des membres ne sont pas fracturés. Le sang de M™^ M... examiné au speclroscope ne révèle pas la présence de l'oxyde de carbone ; il donne à l'examen tous les caractères du sang normal.
Conclusions. — i° Le corps de M™^ M... porte dans toute son étendue des traces de brûlures. Celles-ci ont été peu profondes, ne semblent pas avoir dépassé les lésions des brûlures du premier et du second degré, cependant l'induration de la peau presque générale, ne permet pas de douter que le derme n'ait lui-même été atteint.
2° Ces désordres rappellent ceux que l'on constate sur les individus frappés par la foudre. Comme dans ces cas, le corps a été dépouillé de ses vêtements qui ont disparu, sauf les bas collés sur la peau et retenus par les jarretières. Ils rappellent également ceux que l'on a observés chez des individus enveloppés au moment d'une explosion par une atmosphère portée subitement à une température excessivement élevée et animée par ce fait d'un mouvement de translation très violent.
3° L'étendue et le peu de profondeur des brûlures prouvent que la femme M... n'est restée qu'un instant, exposée au contact d'un foyer incandescent.
4° La fracture du crâne est probablement le résultat d'un choc par un corps étranger, cependant elle est semblable et elle a le même siège que celle que l'on observe sur les cadavres des brûlés, ainsi que Tardieu en a rapporté des exemples dans l'incendie de la rue Beaubourg (1), et que nous l'avons constaté sur les deux femmes brûlées Fan dernier lors de l'incendie du pavillon de l'hôpital Saint-Antoine, alors que l'on ne pouvait invoquer pour les expliquer aucune violence extérieure.
2° Examen du cadavre de la demoiselle G... {Louise), vingt ans, demeurant 56, rue Sedaine. — Le cadavre porte sur la région médiane du front et les deux joues des brûlures au premier et au second degré. A la région fronto-pariétale gauche, on voit une plaie longue de 6 centimètres, comprenant toute l'épaisseur de la peau et des tissus sous-jacents jusqu'aux os.
L'humérus du bras gauche est fracturé. Les mains sont couvertes d'écorchures.
(1) Tardieu, Étude m.édico-légale des effets de la combustion sur les différentes parties du corps humain [Ann.d'hyg., 1854, t. I, p. 371).
Conclusions. — Lésions par brûlure el par écrasement.
2,° Examen de S... {Paul), concierge de la maison rue Déranger, n° 19, hôpital Saint-Louis, salle Saint-Antoine, n° 53 (visite du 16 mai 1878). — La face est couverte par une large brûlure diffuse au premier et au second, degré. Au moment où l'air enflammé a été projeté sur sa face, S... a énergiquemenl contracté les muscles du front el des orbites, il s'est ainsi formé des plis de la peau, au niveau des rides habituelles. Les parties profondes de ces rides n'ont pas été aussi atteintes que les parties saillantes, il en résulte sur le front des traînées de peau saine et autour des yeux des ignés rayonnantes à peu près intactes.
L'œil gauche est complètement perdu, la cornée est opaque, la conjonctive boursouilée par un chémosis rouge. La vision est abolie.
L'œil droit est moins profondément atteint, la cornée n'est opaque qu'à sa partie inférieure. La conjonctivite est moins intense. La vision est trouble, mais non abolie.
La figure et la main droite sont criblées par la projection d'éclats de verre réduits en fine poussière. Le bas du visage a été protégé par la main, qui au moment où S... a été atteint par le feu portait un morceau de pain à la bouche.
Aujourd'hui 16 juin, la cornée des deux yeux a subi une fonte purulente, les deux yeux sont en suppuration.
Conclusions. — 1° Lésions par brûlure et par projection d'éclats de verre.
2° Perte des deux yeux.
4° Examende la demoiselle M...{Mélanie), âgée de vingt-deux ans (première visite 16 mai 1878), hôpital Saint-Louis, salle Sainte- Marthe, n" 71.— Brûlures au premier et au second degré des lèvres et du nez, la muqueuse de la bouche est également brûlée. Sur la partie interne des lèvres, on voit des lambeaux d'épithélium détachés, la langue est rouge et gonflée.
Sur la tête, à gauche, existe une plaie contuse ayant 3 ou 4 centimètres de longueur.
Grossesse de trois mois.
La filieM... est sortie de l'hôpital le 23 mai.
Revue le 12 juin; on constate que toutes ces lésions sont guéries, qu'il n'en restera aucune trace.
La grossesse n'a pas été interrompue et suit son cours régulier.
Conclusions. — 1" Lésions par brûlure et contusion du cuir chevelu.
2° Lésions guéries aujourd'hui, et n'ayant pas profondément altéré la santé générale, puisque la grossesse suit son cours normal.
^° Examende lafetnmeP..., concierge du n°20, soignée à l'École de commerce, rue Amelot (visite du i6 mai). — La peau du nez, du pourtour des lèvres, des paupières est brûlée au premier degré. La contraction des muscles peauciers au moment de l'accident a déterminé, comme chez S..., des plis rayonnes dont les parties sail- Inntes sont brûlées, dont les parties profondes sont intactes.
Les cheveux des régions frontales et temporales sont brûlés.
Les deux oreilles et la partie dorsale de la main droite sont couvertes de brûlures au second degré. La partie dorsale de la main gauche est brûlée au troisième degré.
Conclusions. — 1° Lésions déterminées exclusivement par brûlure.
(i° Examen de P..., fils de la femme précédente, soigné à l'École de commerce, rue Amelot (visite du 16 mai). Les lésions sont à peu près les mêmes que celles que nous avons notées sur la précédente victime.
Le front et la peau de la région orbitaire sont recouverts par une large brûlure au premier degré. La brûlure n'est pas uniforme, mais rayonnée et entrecoupée par des plis de peau saine. Les cheveux du front sont brûlés. La partie dorsale de la main droite est couverte de brûlures au deuxième degré, la partie dorsale de la main gauche est brûlée au troisième degré.
Conclusions. — Lésions déterminées exclusivement par brûlure.
B. Lésions produites par explosion. — 1° Examen du cadavre de la domestique de M™" M... — Le corps n'est plus qu'un monceau de débris informes. Les cavités du thorax, de l'abdomen, sont ouvertes.
Onne constate aucunvestigeducràne etdela face,on no retrouve qu'un lambeau de peau du cuir chevelu, auquel adhèrent encore quelques cheveux. Les épaules sont enlevées ainsi que les membres supérieurs. Les omoplates sont brisées ainsi que les clavicules. Le sternum et les extrémités antérieures des côtes sont détruits. La colonne vertébrale présente un grand nombre de fractures. Le bassin est brisé. Une des cuisses est séparée du tronc, les jambes
sont séparées des cuisses et des pieds. Le pied gauche montre à nu le calcanéum et l'astragale brisés. La peau du lalon est séparée du tissu cellulaire, elle est épaisse et comme roussie. Au-dessus d'elle on trouve des langueltes de papier rouge d'amorce, puis une couche de tissu cellulaire qui aussi est séparé de la couche supérieure par des papiersamorces.il semble que la partie interne du pied est ouverte, formant comme les feuillets d'un livre entre lesquels se seraient logés des papiers amorces. Le bord des ongles (les trois premiers orteils du pied droit est racorni et brûlé.
En résumé, presque tous les os longs et plats du corps sont brisés.
A travers la large ouverture sternale, on aperçoit le cœur ainsi que les poumons complètement dilacérés. Dans le thorax, au milieu des débris du cœur et des poumons, on trouve une grande quantité de petites languettes de papier rouge ayant environ 4 ou 5 centimètres de longueur. On trouve aussi du papier jaune et des débris de ficelle dont le plus long fragment mesure 30 centimètres.
L'abdomen est ouvert et laisse à nu le foie exsangue et déchiré en plusieurs endroits, ainsi que la rate. Le diaphragme est déchiré, l'estomac contient des matières alimentaires, notamment des petits pois faciles à reconnaître. Une portion des intestins ne se retrouve pas dans la cavité abdominale.
Ce qui distingue toutes ces mutilations, c'est la présence dans les chairs, le thorax et l'abdomen de débris d'amorces les unes éclatées, les autres complètes.
Conclusions. — La mort de cette fille est le fait de l'explosion, les diverses parties de son corps ont été mutilées et dilacérées par le choc de paquets d'amorces agissant comme projectiles. Quelques uns de ces paquets sont restés par fragments au milieu des débris des membres ou au fond des cavités du thorax et de l'abdomen. 8° Examende R... (Auguste) (visite le 16 mai, autopsie le 19 mai 1878). — A noire visite du 16 mai, nous avons trouvé le blessé atteint :
i° D'une fracture de la cuisse droite comminulive et compliquée d'une large plaie. Déjà il s'était développé un emphysème traunialique qui envahit rapidement jusqu'à la racine du membre. 2° Alarégion pariétale droite, vers la partie moyenne de la suture occipto-pariétale, on trouve une large plaie contuse des parties
molles. A ce niveau, on constate un enfoncement des os du crâne de la largeur d'une pièce de deux francs environ, celle fracture du crâne a livré passade à un fragment de bois de 6 centimètres. Ce fragment a disparu entièrement dans la cavité crânienne, il a pu être extrait assez facilement et sans agrandissement deTorifice osseux. Les fibres de ce morceau de bois, qui paraît être une portion détacbée d'une poutre en chêne, présentent cette particularité qu'elles sont incurvées à l'extrémité qui a pénétré la première.
Le blessé est dans un état de prostration absolue.
Il succombe le 17 mai à sept heures du soir, avec des symptômes de méningo-encéphalite, délire, agitation et hémiplégie gauche.
A l'autopsie que nous faisons le 19 mai à trois heures, nous constatons une décomposition très avancée du cadavre, qui présente un emphysème presque général.
A la cuisse droite, on trouve une large plaie, ayant 8 à 10 centimètres en tous sens. Elle siège à la région externe de la cuisse et communique largement avec le foyer de la fracture. Le fémur est fracturé immédiatement au-dessus de l'articulation du genou qui n'est pas intéressée parle trait de la fracture. Aucun corps étranger ne se trouve dans la cuisse et la plaie parait avoir été produite par les fragments eux-mêmes.
Au crâne, dans la région indiquée plus haut, le pariétal est enfoncé dans un espace large comme une pièce de deux francs; au centre de cette dépression, se trouve une perforation ayant 1 centimètre de diamètre environ, elle est faite comme à l'emporlepièce. Son diamètre est égal à celui du fragment de bois qui a fait projectile. Aucun trait secondaire ne part de cette fracture.
L'état de décomposition de l'encéphale est si avancé qu'il est absolument impossible de se rendre compte de l'état de la substance cérébrale ou des méninges. On ne trouve dans la cavité crânienne aucun corps étranger.
Conclusions, — La mort de R... est le résultat de la perforation du crâne par le fragment de bois qui en a été retiré. Pour que ce morceau de bois ait pu agir comme un éclat d'obus, il faut que sa projection ait été extrêmement violente; s'il a pu percer la boîte crânienne comme l'aurait fait une balle, il faut, à cause de sa masse très faible, qu'il ait été animé d'une vitesse excessive. C'est une blessure due à l'explosion.
9° Examen de la demoiselle C..., âgée delreize ans, soignée, 46, rue Lafayelte.
Plaies muUiples par éclats de verre, à la tête, à la face, en avant de l'oreille droite, au bras droit, aux deux mains.
Plaie de 1 à 2 centimètres au sein droit.
Contusion de la jambe droite.
10" Examen de la demoiselle C... [Marie], âgée de deux ans et demi, soignée, 12, place des Vosges.
La tête et la face ont été criblées de plaies par éclats de verre, on en compte plus de vingt. A la face à droite, on trouve une plaie de 2 centimètres. Le lobule de l'oreille droite a été perforé par un morceau de bois, qui en a été retiré parle chirurgien.
Deux dents ont été cassées à la mâchoire inférieure.
A la partie externe du bras gauche, se trouve une plaie ayant 8 centimètres sur 5 et allant jusqu'à l'os.
Entre le deuxième et le troisième doigt de la main gauche, on trouve une plaie qui a donné lieu à une petite hémorrljagie.
Enfin, on trouve une ecchymose assez large de 3 à 4 centimètres sur l'abdomen.
Conclusions. — Ces lésions sont le fait de la projection de morceaux de vitre et de fragments de bois lancés par l'explosion.
G. Lésions par écrasement. — 11° Examen du cadavre de K... [Charles), âgé de vingt ans, demeurant, 10, rue Déranger.
Fractures multiples du crâne. Écrasement et aplatissement des os du nez et des maxillaires supérieurs.
12° Examen du cadavre de la femme B... (Léontine D...), quarante-cinq ans, demeurant, 8, cité des Bleuets.
Contusions multiples de la face. Les mains sont dépouillées de leur épiderme par suite de brûlure au deuxième degré.
13° Examen du cadavre de la femme 1... (V..., Anna-Marie), trente-quatre ans, demeurant, 20, rue Déranger.
Fracture du temporal droit. Fracture de l'extrémité supérieure de l'humérus droit. Contusions multiples.
14° Examen du cadavre delà femme V... (L..., Léontine), cinquante ans, demeurant, 187, rue du Temple.
Ablation du crâne. Fracture double des os des deux jambes.
La figure est fortement tatouée par de fins éclats de verre et des débris de plâtras.
15° Examen du cadavre de la femme F... (Marie C...), vingt-huit ans, demeurant, 14, rue Popiiicouit.
Écrasement du larynx par la chute d'un corps dur, ayanllaissé sur la face antérieure du cou un sillon analogue à celui de la strangulation.
La main droite est écrasée.
Le genou gauche est aplati, écrasé.
16" Examen du cadavi^e de D..., vingt-cinq ans, demeurant, 14, rue Déranger.
Fracture de la colonne vertébrale dans la région cervicale.
Fracture avec écrasement des deux os de la jambe droite, audessous du genou. Le Jigament inférieur est presque complètement détaché et n'adhère plus au supéiieur que par un lambeau de peau.
Fracture par écrasement du poignet gauche.
il ° Examen dii cadavre de la femme D... (M...), âgée de vingt ans.
Fractures multiples des os du crâne. Le pavillon de l'oreille droite est détaché.
Fractures des deux cuisses.
Le pied gauche est détaché.
18" Examen du cadavre de la femme P... (D...), âgée de cinquante ans.
Éclatement et ablalion du crâne.
Fracture de l'humérus gauche.
Fractures des deux cuisses.
Brûlures des mains et des cuisses post mortem sans phlyctènes et sans liséré rouge.
19° Examen du cadavre de la demoiselle B..., vingt-deux ans, demeurant, 20, rue Déranger.
La tête est éci'asée, les os du crâne sont fracturés, la tète est aplatie transversalement.
Fracture du coude gauche.
Plaie pénétrante du coude droit.
Fracture de l'humérus droit.
Fractures des deux fémurs.
20° Examen du cadavre de la demoiselle L... {Marie), quatorze ans.
Fractures multiples du crâne.
21° Examen de C... {Eugène), couché .hôpital Sainl-Louis, salle Sainte-Marlhe, n° 9.
Plaie pénétrante du cuir chevelu.
Plaie pénétrante de la jambe droite.
Contusion de l'épaule droite.
Nombreux éclats de verre dans la face.
22° Examen de la femme B... {Jenny), demeurant, 20, rue Déranger, couchée à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Marthe, n" 64.
Fracture du maxillaire inférieur avec enfoncement de l'arcade dentaire du maxillaire supérieur à droite.
Plaie contuse du menton et de l'arcade sourcihère gauche.
Plaies contuses disséminées.
2^° Examen de la femme S... (G...), demeurant, 19, rueBéranger, couchée à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Marthe, n° 69. Sortie le 24 mai 1878.
Plaies contuses disséminées.
Fortement tatouée, surtout à la face, par de nombreux et petits éclats de verre.
24° Examen de la femme V... {Ma7ie) (M...), concierge du n° 22, rue Déranger, couchée à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Marthe n° 72.
Fracture sans plaie des deux os de l'avant-bras droit.
23° Examen de D..., couché à l'hôpital Saint-Louis, salle Saint- Augustin, n° 61.
Plaies contuses de la face, pénétrant jusqu'à l'os frontal, mis à nu mais non fracturé, et jusqu'aux os propres du nez qui sont fracturés.
Fracture de la clavicule droite.
Nombreuses fractures de côtes.
Plaie contuse du genou gauche.
Nombreuses ecchymoses.
, 26° Examen de la fille de D..., âgée de neuf ans, soignée chez les Sœurs de la rue Chariot.
Plaie contuse large, mais peu profonde, de la jambe droite au niveau du genou.
Petites et nombreuses ecchymoses disséminées sur le corps.
27° Examen de R... [Henri], soixante-six ans, demeurant, 20, rue Déranger, soigné, 2o, rue Madame.
Fracture de la huitième côte droite.
Plaie du sourcil gauche.
Écorchures du nez.
Ecchymoses multiples du front, de la paupière, du bras.
Plaie contuse de la jambe en avant du tibia gauche. Le 26 mai, nous trouvons un abcès sous-cutané développé secondairement audessous de cette plaie.
28° Examen de la femme R..., vingt-huit ans, 163, rue du Temple.
Plaies contuses superficielles du visage et du corps.
Hémorrhagie par le nez et les oreilles.
Contusions sur les cuisses, la jambe gauche, le sein gauche.
Les jours suivants a paru une jaunisse qui a retenu la malade au lit pendant sept ou huit jours.
Conclusions générales. — 1° Les victimes de l'accident de la rue Déranger que j'ai eu à examiner se décomposent ainsi :
Morts. Blessés.
A. Lésions par brûlure 2 4
B. Lésions dues à l'explosion 2 2
G. Lésions par écrasement 10 8
Total 14 14
2° Toutes les brûlures ont les caractères suivants : Elles sont très étendues et peu profondes. Elles sont donc le résullat du contact des tissus avec une flamme ouunealmosphère surchauffée qui n'a touché qu'un instant, on pourrait dire qui n'a fait que lécher, la surface des parties exposées.
Les lésions et brûlures observées sur le cadavre de la femme M..., plus étendues que les autres, ne peuvent être comparées qu'à celles que l'on a décrites dans les cas de fulguration.
3° Les lésions produites par l'explosion sont très variables. La bonne de M™" M... a été dilacérée par des projectiles qui semblent, par les résidus trouvés dans les cavités viscérales et les membres, être des paquets d'amorces.
R... a été tué par un fragment de bois qui a perforé le crâne comme l'aurait fait une balle.
La jeune G..., âgée de deux ans et demi, a eu une plaie du bras faite dans des conditions analogues.
Les autres victimes de l'explosion ont été en quelque sorte tatouées par des débris de verre presque pulvérisé.
4° Les lésions par écrasemeiU oiiL fait les plus nombreuses victimes, leurs os ont été broyés, et parmi toutes ces lésions celles qui ont été le plus souvent notées sont les fractures des os des cuisses et du crâne.
24. Explosion due au fulminate de mercure. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Atthalin, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 9 novembre 1881, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée à l'occasion d'une explosion de fulminate de mercure, s'élant produite aujourd'hui, à Paris, rue du Chevaleret, no 31.
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état où se trouve en ce moment le cadavre transporté à la Morgue, dans la soirée de ce jour, du nommé C... (Joseph), vingt-six ans.
« Ordonnons qu'il y sera procédé par M. Brouardel, lequel après avoir reconnu l'état où se trouve le cadavre du susnommé, s'expliquera sur l'étal dudit cadavre, sur la nature et les causes des blessures, sur les circonstances dans lesquelles ces blessures paraissent avoir été reçues, et fournira tous renseignements pouvant être utiles aux investigations de la justice. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 11 novembre 1881.
Le cadavre est celui d'un homme assez grand et paraissant vigoureux. La putréfaction n'est pas commencée et la rigidité cadavérique n'a pas encore disparu. Nous constatons sur les vêtements dont est habillé le cadavre , que son bourgeron de laine est comme décniqueté à la partie supérieure de la poitrine ainsi que sur l'épaule et le bras droit. Le pantalon est également déchiré au niveau des bourses ainsi qu'au niveau du genou droit, et à la partie inférieure de la jambe gauche. Le tricot de coton est également déchiré. Ces déchirures que nous observons sur ces vêtements ne sont pas franches, elles semblent avoir été produites non par section, mais par arrachement, les lignes de section ne sont pas nettes, elles sont déchiquetées.
Sur le corps nous constatons un grand nombre de traces de violences.
P. Bkouardel. — Les Explosifs. 13
La face est méconnaissable, elle n'existe pour ainsi dire plus. La lête est ouverte en deux fragments par une ligne à peu près verticale et médiane. Les fragments sont séparés et laissent voir le cerveau. Les yeux ont complètement disparu. Le nez, la bouche et la partie supérieure du cou sont ouverts jusqu'au niveau de la région thyroïdienne.
Les os de la mâchoire, inférieure et supérieure, l'ethmoïde, le frontal sont également ouverts de façon à laisser à nu le cerveau, le pharynx et la langue.
La partie antérieure de la peau du cou et de la poitrine, dans un espace allant, d'une part, de la région thyroïdienne au creux épigastrique, et d'autre part, d'une épaule à l'autre, et comprenant le tiers supérieur de la région delloïdienne droite et gauche et la face interne de l'avant-bras gauche, présente une teinte grisâtre. La peau a l'apparence des brûlures au 3^ degré, elle est parcheminée, elle résonne comme du carton, sous le choc d'un corps dur; mais nous ne constatons pas autour de cette plaque parcheminée ou de cette brûlure, de rougeur de la peau ni d'ampoules. A la section, pratiquée en plusieurs endroits, nous ne constatons pas d'ecchymoses ou de suffusions sanguines. Le derme est aminci, aplati, comme tanné. Sur le genou droit, ainsi que sur la face inférieure du tibia gauche, se trouvent plusieurs érosions superficielles sans sufTusion sanguine, quelques-unes ont la netteté d'une incision. Elles semblent résulter de la projection de corps durs, aigus, comme le seraient les fragments d'un vase brisé. Le pouce gauche est enlevé, ainsi que la presque totalité de l'éminence thénar; la 2* phalange des trois derniers doigts de la main gauche est fracturée. Le coude gauche présente une luxation en avant de l'extrémité supérieure du radius. Le cubitus est brisé à son tiers moyen. Entre les fragments, on ne trouve pas trace d'un épanchement sanguin.
La Z'^ côte droite est fracturée ainsi que la 5'^ côte gauche, le fragment postérieur de celle-ci pénètre dans la plèvre. Entre les fragments, il n'y a pas d'épanchement sanguin.
La main droite est couverte d'une poussière grisâtre et ne présente pas de fractures.
On ne constate aucune érosion, ecchymose ou trace de violence sur la région postérieure du cadavre.
Les deux pariétaux sont fracturés et l'occipital présente une ligne de fracture située presque sur la ligne médiane. Les os de la face sont tellement broyés que ce ne serait pas sans difTiculté que l'on parviendrait à déterminer l'origine des fragments appartenant à chacun de ces os.
Le lobe droit du cerveau a complètement disparu, le lobe gauche est à nu, la dure-mère est largement ouverte, on ne trouve pas trace de la faux du cerveau. Ce lobe et le cervelet sont piquetés à leur surface et présentent de petits foyers hémorrhagiques disséminés.
Le cartilage thyroïde est fracturé ainsi que le cricoïde et les premiers anneaux de la trachée sur leur ligne médiane antérieure, puis en arrière presque sur la ligne médiane. Le cricoïde est luxé sur le thyroïde. La muqueuse de la trachée et des grosses bronches est très rouge et présente un piqueté hémorrhagique assez abondant.
Le cœur est vide, il ne contient pas de caillots ; le péricarde est moucheté par des ecchymoses sous-péricardiques.
Les bronches sont remplies de mucosités sanguinolentes. Sur la surface des poumons, ainsi que sur le diaphragme, on constate un assez grand nombre d'ecchymoses sous-pleurales et sous-diaphragmatiques. Sur la surface des poumons se trouvent un certain nombre de bulles d'emphysème variant de la grosseur d'une tête d'épingle à celle d'une petite noisette. On dirait des ampoules pleines d'air, elles sont résistantes sous le doigt et à contours nettement arrondis. Le lobe inférieur du poumon gaucbe présente une déchirure occasionnée par la fracture de la 5" côte gauche.
Le foie gros, exsangue, pâle, présente sur sa partie supérieure et convexe, au niveau du diaphragme, une déchirure transversale mesurant 8 à 9 centimètres de longueur.
L'estomac contient très peu de matières alimentaires.
La rate est grosse et n'est pas diffluente. Les reins sont sains et se décortiquent bien.
Conclusions. — i° La mort a été le résultat des lésions du crâne et du cerveau (ablation d'une partie de l'encéphale, déchirure de cet organe).
2° La mort a dû être instantanée et les dilférentes lésions, fractures, brûlures de la partie antérieure et supérieure de la poitrine, ne présentent aucun signe de congestion, épanchement de sang,
qui puisse faire admettre que la vie ait persisté même une seconde après l'accident.
3° Les lésions de la trachée, des bronches, les bulles d'emph)^sème doivent faire penser que les gaz de l'explosion ont pénétré à l'intérieur de la poitrine, que, selon l'expression énergique des ouvriers mineurs, lors des explosions de grisou, C... a avalé le feu.
4" D'après le siège des blessures, il semble probable que le sieur G... avait le genou gauche plié à terre et la tête baissée quand l'explosion a eu lieu,
5" Toutes les lésions paraissent être le résultat d'une explosion violente telle que celle que produit le fulminate de mercure.
25. Explosion de bombes au fulminate de mercure. Attentat Orsini (1). — Exposé des caractères généraux des diverses blessures, et appréciation de leur nature et de leurs conséquences. — Les lo6 blessés, dont la situation individuelle vient d'être sommairement indiquée, comprenaient 21 femmes et H enfants de sept à quinze ans. Leurs professions très diverses ne sauraient être rappelées ici ; qu'il suffise de dire qu'ils appartenaient à toutes les classes, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humbles, et que l'on a compté parmi eux 24 militaires (13 lanciers et 11 soldats de la garde de Paris), et 31 agents de l'administration.
Le nombre des blessés ne donne pas l'idée des désastres causés par les projectiles meurtriers. En etfel, la plupart des personnes atteintes l'ont été par plusieurs blessures à la fois. Et le chiffre de celles que nous avons constatées s'élève, pour l'ensemble des] blessés, à 511, sur lesquelles porteront les considérations dans] lesquelles nous allons entrer relativement au siège, à la forme, àj la direction, et aux conséquences directes ou indirectes qu'ellesj pourront présenter.
Nous n'avons pas à nous étendre sur les causes de ces blessures et sur la manière dont elles ont été produites. Nous ferons! seulement remarquer que, à part un très petit nombre de contusions légères dues à des chutes ou à des coups accidentels et de déchirures produites par des éclats de verre, toutes les blessures résultant de l'attentat du 14 janvier ont élé faites par l'explosion des projectiles fulminants et par les innombrables fragments
(l) Tardieu, Élude méilico -légale sur les blessures, p, 335. (Rapport Couaplet )
qu'ils ont lancés en éclatant. L'extrême ténuité de la plupart de ces débris explique à la fois la multiplicité des blessures et leur forme particulière, ainsi que l'impossibilité dans laquelle on s'est trouvé le plus souvent d'extraire des plaies les grains de métal qui y étaient incrustés. Ajoutons que le pas de vis qui réunissait les deux moitiés supérieure et inférieure du projectile creux, ainsi que les cannelures des nombreuses cheminées creusées à l'une des extrémités, ont dû exercer une influence très appréciable sur la forme d'un certain nombre de plaies; de même que l'élévation de la température due à la déflagration de la poudre fulminante, a donné aux fragments projetés le pouvoir de brûler les tissus dans la profondeur desquels ils étaient lancés. Il est même permis de se demander, si quoique parcelle de poudre, qui n'aurait pas éclaté, n'aurait pas pu pénétrer dans quelques-unes des plaies, et ajouter aux désordres produits par les projectiles.
Le siège de ces nombreuses blessures était important à déterminer. On peut dire d'une manière générale qu'aucune partie du corps n'a été épargnée. En effet, les 511 blessures se répartissent à cet égard de la manière suivante :
A la tête, 134 ainsi subdivisées :
Sur le crâne 43 \
A la face 71 134
Aux yeux 20)
Au cou 15
A la poitrine 18
Au ventre 10
A la partie postérieure du tronc 6
Aux membres supérieurs 62
Aux membres inférieurs 2G3
Aux organes génitaux 3
Il est impossible de ne pas être frappé de la proportion relativement énorme des blessures qui ont atteint les membres inférieurs et de ne pas rapprocLier cette circonstance des conditions dans lesquelles a eu lieu l'explosion. Il faut se garder toutefois de donner trop d'importance à cette particularité, en présence du chitfre considérable des blessures dont le siège est à la tête.
Nous avons dit que la plupart des personnes atteintes avaient reçu plusieurs blessures à la fois. 59 seulement n'en ont eu qu'une seule. Sur quelques-uns des blessés, nous en avons compté onze, douze, seize, dix-sept, et jusqu'à vingt et vingt-deux. Le
plus grand nombre en présente au moins deux, trois ou quatre.
Toutes les plaies offrent dans leur forme et dans leurs dimensions la plus frappante analogie.
La plupart sont très petites et ne dépassent pas un diamètre de quelques millimètres. Les autres varient de 1 à 3 centimètres; et ces dernières dimensions sont mêmes exceptionnelles. Au premier aspect, les plaies paraissent affecter une forme assez régulière, généralement arrondie, comme celles que produisent le plus ordinairement les projectiles lancés par les armes à feu. Mais en y regardant de plus près, on reconnaît qu'aucune des blessures ne présente une forme régulière. Quelques-unes sont à peu près rondes; mais leurs bords sont inégaux et comme déchiquetés. Un grand nombre sont triangulaires et reproduisent assez exactement l'apparence d'une piqûre de sangsue ; enfin nous en avons trouvé plusieurs tout à fait carrées. Ces différences de forme répondent très exactement à celles des fragments multiples et inégaux en lesquels se sont divisés les projectiles explosifs. L'irrégularité de quelques plaies est plus grande encore dansuu petit nombre de cas oîiles téguments ont été déchirés obliquement et sur une plus large surface.
Dans le plus grand nombre des cas, les blessures ont pénétré profondément, et si l'on voit parmi les blessures légères de petites excoriations superficielles et ne dépassant pas l'épaisseur de la peau, on peut affirmer que dans la grande majorité des cas les petits éclats de projectiles se sont enfoncés plus ou moins loin dans les parties blessées. Ils ont ainsi parcouru un trajet dont la direction est très variable, et dont la longueur est tantôt de 2 à 3 centimètres, tantôt de 15 à 20. Un grand nombre de blessures ont même traversé, soit une partie, soit la totalité d'un membre et présentent deux orifices séparés quelquefois par une petite distance, mais souvent aussi par toute l'épaisseur de la cuisse ou du bras. Quelques-unes, heureusement en petit nombre, ont pénétré dans le crâne, dans la poitrine ou dans le ventre. Ordinairement le trajet parcouru par le projectile à travers les tissus est direct, et présente seulement plus ou moins d'obliquité. Mais nous avons vu plus d'une fois, notamment dans les blessures de la jambe, le projectile, entré à la partie antérieure du membre, au-devant du tibia, contourner l'os et ressortir à la partie postérieure. Le même fait s'est présenté aussi dans quelques piaies du bras et de la tête.
Si l'on s'était borné à constater l'état extérieur des blessures au moment oii elles se sont produites, on n'aurait qu'une idée très incomplète et tout à fait erronée de leur véritable nature et de leurs caractères. A part, en etiel, les hémoriiiagies, qui, sauf pour quelques plaies de la tête et des membres, n'ont pas été très abondantes, les plaies ont dû, pour la plupart, paraître très simples ; quoique, en réalité, elles dussent offrir plus tard des complications toutes particulières et vraiment caractéristiques.
Si l'écoulement du sang à l'extérieur a été, en général, peu considérable, l'extravasation et l'infiltration sanguines dans la profondeur des parties blessées se sont montrées très fréquentes et très étendues.
Nous avons rencontré très souvent des épanchements énormes, et ce n'est pas sans surprise que nousavons vu, quatre oucinqjours après l'attentat, de petites plaies, qui semblaient une simple piqûre, s'entourer d'un cercle ecchymotique large de 12 ou 15 centimèlres; quelquefois même tout un membre, la jambe ou l'avant-bras, prendre une coloration bleuâtre pour une seule et étroite blessure située sur un point de son étendue. Il a, du reste, été facile de se rendre compte de cette circonstance, lorsqu'on a vu cbez les malheureux qui ont succombé les désordres profonds dans l'épaisseur des muscles, les déchirures des vaisseaux, l'atlrition des tissus, déterminés par un éclat peu volumineux, au fond d'une plaie dont les dimensions ne pouvaient donner l'idée de semblables lésions.
En même temps que l'on constatait les traces d'épanchemenls sanguins considérables dans les blessures, on voyait survenir un gonflement inflammatoire parfois très étendu, qui, chez plusieurs blessés, a été le point de départ d'un véritable phlegmon, complicalion très grave, certainement favorisée par la nature et le caractère de ces plaies, et qui met aujourd'hui quelques-uns en danger.
Nous n'avons pas été moins frappé de l'acuité et de la violence des douleurs qui accompagnent la plupart des blessures, même les plus légères en apparence. Les douleurs qui ont le caractère ^d'élancements ont souvent été en augmentant dans les jours qui ont suivi celui du crime, et se sont propagées à de grandes distances sur le trajet des nerfs. Une petite plaie de la face interne de la cuisse ou du bras a souvent déterminé d'alroces souifrcinces
dans loule l'étendue du membre. Plusieurs blessés avaient perdu le sommeil et étaient en proie à une agitation fébrile qui n'était pas sans gravité.
Un caractère non moins remarquable des plaies faites par les éclats des projectiles fulminants, c'est la formation d'eschares dues certainement à la brûlure, et que nous avons rencontrées un très grand nombre de fois. On a vu, du sixième au huitième jour, ces eschares se détacher et laisser à nu une surface creuse, irrégulièrement circulaire, abords taillés à pic, rouges et enflammés, à fond jaunâtre et donnant lieu à une suppuration abondante. Chez plusieurs blessés, le même membre offrait cinq ou six ulcérations profondes, assez semblables au trou que forme un cautère.
Les plaies pénétrantes, celles qui traversent d'épaisses masses charnues, doivent nécessairement donner lieu à une suppuration longue et considérable, et il en est un très grand nombre qui se présentent dans ces conditions chez les blessés du 14 janvier. Mais même parmi les plaies moins profondes, il n'en est pas, sauf quelques excoriations superficielles, qui se soient réunies immédiatement, c'est-à-dire sans inflammation suppurative.
Quelques blessures ont offert des caractères particuliers, en raison des lésions qu'elles ont produites.
Nous avons constaté plusieurs plaies qui avaient pénétré dans les articulations, où restaient engagés les fragments de projectiles, qui donnaient lieu à une inflammation articulaire et à des douleurs très vives. Chez les blessés, les os avaient été fracturés, trois fois le crâne, une fois la cuisse et les deux os de la jambe, et une dernière fois le péroné. Trois de ces fractures étaient compli quées, comminulives et accompagnées de nombreuses esquilles. 11 serait superflu d'insister sur les caractères et la gravité spéciale de semblables lésions.
Les plaies qui ont frappé la poitrine et le ventre ont, chez trois blessés, pénétré dans ces cavités et déchiré le poumon et les intestins, où des fragments de projectiles ont été retrouvés.
Nous devons une mention particulière aux blessures des yeux qui ont été nombreuses ainsi qu'on l'a vu, et qui ont déterminé des inflammations extrêmement violentes de l'œil et de l'orbite, pouvant, dans quelques cas, et notamment chez trois des victimes,' entraîner presque certainement la perte de l'œil blessé, et peutêtre même la mort.
Enfin, les parties i?exuelles ont offert trois fois des blessures qui, dans un cas, ont présenté des caractères d'une gravité singulière. Le membre viril traversé de part en part dans toute sa largeur, l'urèthre et les corps caverneux déchirés, l'urine s'écoulant par la double plaie, le gonflement, rinflammation, la douleur des parties lésées, tels sont les désordres terribles produits par un des fragments lancés lors de l'explosion des projectiles fulminants.
Tels sont les caractères généraux que nous ont offert les nombreuses blessures résultant de cette explosion. Il nous reste à en apprécier les conséquences, faciles d'ailleurs à prévoir d'après les détails dans lesquels nous venons d'entrer.
Nous avons déjà fait voir que les lo6 blessés pouvaient être divisés en cinq catégories suivant la gravité de leurs blessures :
9 ayant succombé,
6 atteints de blessures très graves, 18 atteints de blessures graves, 66 atteints de blessures de moyenne gravité, C7 atteints de blessures plus ou moins légères.
Nous n'avons pas à revenir sur le degré particulier de gravité qu'elles peuvent offrir chez chaque individu blessé. Nous devons seulement faire remarquer, d'une manière générale, que les conséquences de ces diverses blessures seront moins bénignes que pourrait le faire croire le nombre relativement minime des victimes qui ont, dès à présent, succombé ou dont la vie est encore en danger.
Les complications nombreuses qui sont survenues et que nous avons décrites, les épanchements sanguins, l'inflammation purulente, les déchirures profondes, les douleurs névralgiques, aggi'avent singulièrement l'état du plus grand nombre des blessés, et retarderont considérablement leur guérison. Il est môme h craindre que, pour quelques-uns, ces complications deviennent plus tard funestes, et que l'on ait à enregistrer de nouveaux et irréparables malheurs, Mais, dans tous les cas, il faut s'attendre à voir se prolonger au delà de la limite ordinaire l'incapacité du travail personnel résultant des blessures faites par les fragments de projectiles, même chez ceux qui ne sont pas atteints très profondément, et dont les blessures ne présentent qu'une gravité moyenne.
La cicatrisation complète des plaies ne mettra même pas toujours un terme aux accidents produits par les blessures. La persistance de douleurs plus ou moins aiguës, la gêne des mouvements, la difficulté de la marche chez ceux, en si grand nombre, qui ont été atteints aux membres inférieurs, se montreront comme conséquences secondaires de ces plaies, pendant un temps certainement très long.
L'exiguïlé de la plupart des fragments qui ont pénétré dans les parties blessées, en rendant l'extraction très souvent impossible, ajoutera encore à la durée des accidents consécutifs que nous venons de signaler, et qui chez quelques-uns ne disparaîtront jamais sans doute complètement.
Il en est de même de certaines infirmités incurables qui suivront inévitablement quelques-unes des blessures que nous avons constatées ; telles que la rétraction des muscles déchirés, l'ankylose incomplète des articulations lésées, la claudication des membres fracturés, la perte d'un œil, qui dès à présent peuvent être prévues pour plusieurs des victimes. Je me suis attaché à consigner la profession de chacun des blessés, afin de permettre d'apprécier au point de vue de leurs travaux et de leurs occupations personnels la portée et les conséquences réelles de l'incapacité de travail et des infirmités incurables qui peuvent les atteindre.
Conclusions. — Nous avons terminé le long exposé de l'état des diverses personnes blessées lors de l'attentat du 14 janvier; nous avons donné la description générale des blessures, et apprécié leur nature et leurs conséquences; nous résumerons les développements qui précèdent dans les conclusions suivantes :
1° Les victimes de l'attentat du 14 janvier qui se sont fait connaître, et que nous avons visitées, sont au nombre de 136, chitfre qui reste certainement encore au-dessous de la réalité.
2" Les blessures qu'elles ont reçues s'élèvent ensemble à 511 ; sur un grand nombre on en compte plus de 10 ; deux en présentent plus de 20.
3° A l'exception de cinq ou six qui sont le résultat de contusions accidentelles, de chutes ou de déchirures faites par des vitres brisées, toutes ces blessures ont été produites par l'explosion des projectiles fulminaiils et par les éclats presque innombrables qui ont été lancés de tous côtés.
4" La plupart des blessures ont pénétré dans la profondeur des
EXPLOSlOiN DE PICRATE DE POTASSE. 203
organes, et, malgré leur peu d'étendue apparente, ont déterminé des déchirures et des désordres considérables.
5" Ces plaies, par suite de la nature des projectiles inégaux, irréguliers et brillants qui les pénètrent, par suite de leur étroitesse et de leur profondeur, se compliquent d'épanchement de sang, de phlegmons, de douleurs névralgiques qui ajoutent beaucoup à leur gravité.
6° Neuf des victimes ont succombé, et six autres ont été ou sont encore en danger.
7" L'incapacité de travail personnel, résultant des blessures produites par l'explosion des projectiles fulminants, sera en général prolongée ; et quelques-uns des blessés resteront certainement affligés d'infirmités incurables.
26. Explosion de picrate de potasse. Accident de la place de la Sorbonne ; effroyables mutilations ; conditions de l'explosion (1). — La terrible explosion qui eut lieu dans les premiers mois de l'année 1869, place de la Soi'bonne, dans les magasins de produits chimiques de M. Fontaine, fut attribuée au picrate de potasse.
Dès le lendemain de l'accident, je fus chargé par M. le juge d'instruction de procéder à l'examen des victimes.
Je ne crois pas avoir procédé jamais à une opération plus saisissante. Des cinq cadavres que j'avais à examiner, trois étaient pour ainsi dire réduits en lambeaux, le quatrième était entièrement carbonisé. Je vais donner un aperçu des résultats de ces diverses autopsies :
i° Une jeune fille qui s'était tuée en se sauvant par une fenêtre, était tombée sur les pieds d'abord, puis sur les genoux et sur le front où l'on voyait des contusions superficielles. Mais il y avait en même temps contusion du cerveau, et c'est à cette lésion que devait être attribuée la mort, conséquence indirecte de l'explosion.
2° Le fils de M. Fontaine avait été trouvé dans une cave, son cadavre présentait une carbonisation générale et complète. Il n'était le siège d'aucune lésion extérieure, d'aucune mutilation, les organes internes n'avaient pas subi de coction. Le cœur et les vaisseaux étaient vides, les poumons fortement engoués.
(1) Tardiea, Étude médico-légale sur les blessures, p. 344.
3° Le sieur, B... avait la lête et le cou fracassés, le bras gauche et la poitrine broj'és. Le crâne était comme scalpé, le cuir chevelu tout à fait enlevé. Le ventre était ouvert et les deux membres inférieurs complètement broyés.
4o Chez le sieur D..., la tête avait éclaté ; il ne restait qu'un lambeau de cuir chevelu déchiqueté et une oreille. Le tronc présentait une large ouverture béante faite par le choc du cadavre contre un banc qui l'avait coupé pour ainsi dire en travers. Au fond de cette plaie on voyait les viscères broyés. Le bassin et la cuisse droite étaient fracassés et l'articulation du genou largement ouverte.
5" Le dernier cadavre, celui d'un jeune homme de vingt-trois ans, offrait un aspect plus hori'ible encore. Il était méconnaissable et avait été mis en lambeaux. La colonne vertébrale, presque tout entière, était séparée du reste du corps. On retrouvait onze vertèbres auxquelles adhéraient à peine quelques débris de chairs noires desséchées, déchiquetées, comme en charpie. La peau du dos avait été enlevée en un large morceau comme sur un écorché ; elle était noircie et incrustée du sable de la rue. Des lambeaux de muscles pendaient arrachés. Une des oreilles restait attachée à un débris de cuir chevelu tailladé et troué. On reconnaissait des fragments du bassin, de l'os coxal, de la tête, du fémur, comme hachés. La section de ces débris de squelette était dans certains points toute noire, dans d'autres saignante. Il restait encore des portions de la rate, du poumon, du menton garni d'une barbe longue châtain foncé, de la mâchoire inférieure, incrustée d'éclats de vitre; puis des lanières de peau de différentes longueurs et plus ou moins étroites; des morceaux d'ossements broyés, enfin une masse de débris tout à fait informes.
Quant au picrate de potasse, qui, selon toute vraisemblance, avait causé la catastrophe, quelques mots suffiront pour préciser les conditions dans lesquelles il peut faire explosion. Je les emprunte à une note de M. Z. Roussin.
Ce sel affecte la forme de petits cristaux de couleur jaune ou jaune orangé, inaltérables à l'air, indifférents aux variations de pression, de température ou d'hygrométrie atmosphériques, et qui ne sauraient ni s'enflammer, ni détoner spontanément à la température ordinaire. Porté à une température voisine de 300 degrés, ce sel se décompose brusquement à la manière d'une poudre