Explosion de vapeurs d'éther. Homicide par imprudence
— Je soussigné, Jules Ogier, docteur es sciences, chef du Laboratoire de toxicologie, commis par M. Atlhalin, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une oi'donnance, en date du 15 novembre 1888, ainsi conçue :
« Vu la procédure ouverte le 14 novembre à l'effet d'informer sur les causes d'une explosion et d'un commencement d'incendie ayant eu lieu quai National, 21, à Puteaux, chez M. Woolle}' (Edward), fabricant d'un spécifique contre les douleurs, explosion qui se serait produite pendant que M. Woolley manipulait des substances chimiques.
« Attendu que cet accident a entraîné la mort de la n » ii !i '; ;
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Élisa Dietrisch, domeslique chez le sieur Woolley, et que le sieur ■ Woolley, atteint de blessures très graves, a été transporté à l'hôpital Beaujon et est actuellement hors d'état de parler.
« Prions M. Ogier, chef du Laboratoire de toxicologie à la Morgue, de se transporter d'urgence quai National, 21, à Puteaux, et de, avec l'assistance de M. le commissaire de police de Puteaux, lequel est par nous requis à cet effet par les présentes, procéder à toutes constatations techniques en vue de déterminer, tant les causes de l'explosion que les responsabilités pénales qui auraient été encourues, prélever tous échantillons, tous produits chimiques, généralement toutes pièces utiles pour les analyses, lesquels prélèvements seront constatés régulièrement par procès-verbaux de M. le commissaire de police.
« {Nota. — M. Lecœur, ingénieur, a été commis à la date d'hier 14 novembre 1888.) »
Serment préalablement prêté, j'ai rempli comme il suit la mission qui m'a été confiée :
Je me suis rendu à la Morgue où j'ai vu le cadavre de la femme Élisa Dietrisch (dont l'autopsie a été faite depuis par M. le D'' Socquet). Un examen extérieur très sommaire m'a permis de constater que ce cadavre est couvert de brûlures graves disséminées à peu près dans toutes les régions du corps (voir la photographie p. 38 et 39) ; mais qu'il ne porte point d'autres blessures graves apparentes, telles que celles que pouriait produire une explosion violente.
Le 16 novembre, je me suis rendu à Puteaux, quai National, 21, où j'ai procédé, en même temps que MM. Althalin,juge d'instruction, Lecœur, ingénieur, et Carlier, commissaire de police, à l'examen du local où ont eu lieu l'explosion et l'incendie.
On entre dans la maison par un couloir qui donne sur le jardin; pour y arriver il faut franchir une marche peu élevée : on rembarque qu'un raccord de planches, formant plan incliné, a été établi devant cette marche ; le sol du couloir et des pièces de gauche, devant servir d'atelier, est aussi recouvert de planches.
A gauche du couloir, en entrant, on trouve une grande pièce contenant, entre autres objets, une provision considérable de fioles vides, longues et étroites, portant l'inscription : « S'Jakob's (El « moulée dans le verre. Cette première pièce, de même que la partie antérieure du couloir, n'a pas souffert de l'incendie.
Ua peu plus loin, du même côté, se trouve une seconde pièce plus grande, contenant de grandes tables de bois blanc, sur l'une desquelles est installé un appareil que nous jugeons inutile de décrire et qui, d'après l'ensemble de ses dispositions, parait destiné à faire des décantations. Dans celte pièce, il n'y a point de traces d'incendie, mais la grande porte s'ouvrant sur le corridor a été défoncée par l'explosion et s'est inclinée en dedans de la pièce.
A partir de ce point, et jusqu'à son extrémité, le couloir porte des traces d'incendie : les toitures sont partiellement brûlées, les boiseries carbonisées, elc.
Au niveau de la porte qui se trouve au milieu du corridor, on remarque un « diable » dont l'un des brancards a disparu, et dont l'autre est fortement carbonisé. A droite de cette porte, on voit, à terre, des débris de verre vert, à surface courbe, qui proviennent évidemment d'une tourie brisée ; à côté, des débris de paille, qui proviennent sans aucun doute de l'enveloppe de la tourie dont nous retrouvons les fragments.
Au delà de la porte, on descend une petite marche : il est à remarquer que le passage de cette marche n'est point protégé par un plan incliné de bois, comme à l'entrée du corridor.
Plus loin, toujours du côté gauche, s'ouvre une porte qui donne accès dans une petite pièce où le feu n'a fait aucun ravage et dans laquelle nous trouvons divers appareils neufs (grands enlotmoirs de fer-blanc, cuves en tôle galvanisée), de plus une tourie en verre, intacte, dans son panier et contenant de l'éther ordinaire (éther sulfurique). La capacité d'une telle tourie peut être de 40 à 60 litres.
Plus loin, sur le côté droit du couloir, est un vestibule ou vérandah, donnant sur le jardin. Les carreaux ont été brisés par l'explosion. Dans un coin, sont rangées des caisses vides. En un point, le sol, dallé de marbre, présente un aspect assez particulier : les dalles sont soulevées, rejetées de côté, les matériaux du dessous forment une saillie. Dans cette partie, l'explosion a donc produit des elfets qui, au premier abord, rappellent les dégàls que pourrait causer l'explosion de substances telles que le coton-poudre ou la dynamite. C'est le seul point du local où l'on observe cet aspect particulier. Nous verrons plus loin quelle est l'explicalion qu'on peut donner à ce propos.
Au fond du couloir, est la cage de l'escalier qui, dans toutes ses
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parties, a été atteinte par la flamme. La flamme a aussi pénétré dans le couloir de l'élage supérieur et a causé des brûlures supeificielles (peintures des murs, plafonds ou portesl. En somme, d'après l'aspect de cet escalier, on devine, qu'à un moment donné, une flamme énorme a dû remplir la cage de l'escalier et en atteindre uniformément toutes les parties ; en d'autres termes, il ne semble pas qu'il s'agisse là d'un incendie commençant lentement dans un point et se propageant de place en place.
Au bout du même couloir à droite, se trouve la cuisine : ici l'incendie n'a laissé que des traces extrêmement légères (brûlures très peu profondes de la peinture du plafond, près de la poite). Tous les objets placés dans cette cuisine sont restés intacts. Dans le fourneau, il y a des restes decbarbon de terre non brûlés. — Mais si l'incendie n'a fait ici que des dégâts insignifiants, les traces de l'explosion sont au contraire très manifestes. Les vitres sont brisées et chassées au dehors : le mur donnant sur le jardin est debout, mais il a cerlainement subi une forte pression du dedans au dehors : c'est ce que démontre l'existence d'une longue fente verticale à l'un des coins. Enfin, dans un petit réduit attenant à la cuisine, l'explosion a déterminé la chute d'un pan de mur. En somme, et c'est là une constatation importante, les dégâls qui existent dans la cuisine, s'expliquent parfaitement, si l'on suppose, qu'à un moment donné, il s'est produit une pression considérable tendant à écarter les murs du dedans au dehors. Ce sont tout à fait des elfets de ce genre que causerait l'explosion d'un mélange gazeux détonant dans l'atmosphère d'une pièce à peu près close. La flamme produite par une telle explosion ne peut déterminer des brûlures sérieuses ; mais elle peut contribuer à propager l'incendie, par exemple en mettant le feu à des liquides inflammables répandus à terre.
Ajoutons encore que des explosifs tels que la dynamite, le coton-poudre, ne produiraient pas de tels effets.
A l'entrée du corridor, du côté droit, est une petite pièce servant de bureau; sur la table ont été trouvés un livre de compte et deux copies de lettres, qui ont été mis sous scellés par les soins de M. le commissaire de police (scellé n" l).
L'examen de ces livres nous a donné quelques renseignements utiles.
Le premier est sans intérêt ; il ne contient que des comptes de
dépenses courantes du sieur WooUey, depuis 1883. Dans ce cahier se trouve un relevé à l'enlète de M. f^. Duboscq, 8, rue de Jarente, daté du 24 octobre 1888 et dont voici la teneur :
Doit M. WooUcy :
3 sacs aconit concentré. 65 fr. 80 1 sac orcanette. 14 » 73
Les copies de lettres portent la mention, à l'encre rouge : «The Charles A. WogelerC°»; ils contiennent des lettres rédigées en anglais, d'après lesquelles on voit que le sieur Woolley s'occupait, pour le compte de la« Wogeler C° », de la fabrication du produit désigné sous le nom de « S*Jakob's Œl », et qu'il était entrain d'installer cetle fabrication dans la maison de Puteaux. Quelques-unes de ces lettres nous donnent des indications sur la nature des produits qu'il employait. Voici la traduction de quelques passages intéressants à ce point de vue :
a A MM. Dubosc frères et Subert, novembre 1888. — J'ai reçu, sur l'ordre que je vous ai donné il y a quelque temps : du camphre, de la térébenthine, de l'éther et de l'acide phénique ; mais l'alcool (dénaturé) ne m'est pas encore parvenu; veuillez donner volie attention, etc. »
«A MM. Reboul-HamantàNimes, 9 novembre 1888. — J'apprends de la maison de Londfes que vous avez été avisé, il y a quelque temps, de m'envoyer ici 100 kilogrammes d'huile d'originum (I) (thym rouge), etc. »
Dans une autre lettre adressée à « The Charles Wogeler C" » il est 'question des doses des différentes matières à employer pour la fabrication de l'huile de Saint-Jacob, a La recette que j'ai toujours employée a été écrite pour moi par Keller, il y a sept ans environ : peut-être avez-vous diminué depuis la quantité d'alcool. Ladite recelte recommande d'employer la teinture d'aconit à la dose de 10 gallons d'alcool pur pour 20 livres de racines. Quantités ramenées ensuite à 9 et 19. Cela ferait 17 gallons pour une mixture ou 14 gallons impérial, d'après mon estimation, etc.. Origan. J'emploie 3 gallons etje ne pèse jamais ; j'estime que le poids peut
(I) D'autres lettres mcntionuent également le thym rouge, ou l'tiuile d'origaaum, avec un a à la place de 1'/, ce qui semble plus correct. Je pense qu'il s'agit d'huile d'origan, destinée à remplacer l'essence de thym.
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êlre environ 22 livres; mais il ne m'est jamais arrivé trou avoir un sloclv à la fois. — Acide phénique, j'emploie un gallon, et je ne pèse jamais. Je l'emploie sous la forme pure, blanche, raffinéede Londres, et je suis sur qu'il pèse 8 livres par gallon. Je présume que vous en employez de degré plus élevé, tel que celui que vous m'avez envoyé quand j'étais à Toronto. — Térébenthine, 70 gallons est ce qu'il faut, ce qui ferait un peu plus de 58 gallons impérial. Cependant, etc.. J'ai donné la formule à la maison anglaise, ramenée aux mesures anglaises, etc.. Ici je vais mélanger selon les mesui'cs françaises et je vous enverrai une copie de la formule, etc.. »
Ces renseignements nous apprennent donc quels sont les produits qu'employait habituellement pour son industrie le sieur WooUey : ces produits sont : l'alcool, l'éther, la térébenthine, le camphre, l'acide phénique, la teinture d'aconit, l'huile d'origan. (Parmi ces produits, l'alcool et l'élher servaient sans doute d'in lermédiaires dans la fabrication, les autres figuraient réellement dans la composition du produit.)
Or, ces produits sont-ils ceux qu'on a trouvés dans l'immeuble du quai National ? Nous avons dit que dans la petite pièce du corridor se trouvait une tourie d'éther. De plus, divers produits étaient rangés dans un local isolé, placé dans le jardin à droite de la grille d'entrée : c'étaient : un tonneau d'alcool, deux tonneaux de térébenthine, des pains de camphre, et un estagnon d'acide phénique.
Donc les produits qui ont été retrouvés sont bien de ceux qu'employait habituellement le sieur WooUey, — et il n'en a pas été trouvé d'autres.
L'un de ces produits peut-il avoir causé l'explosion et l'incendie? L'alcool, la térébenthine pourraient avoir été une cause d'incendie, mais non d'explosion. C'est évidemment l'éther qu'il faut incriminer, car ce liquide est éminemment inflammable, très volatil, et sa vapeur mélangée à l'air forme des mélanges explosifs. Dès lors, on devine, en s'aidant des constatations faites sur les lieux, que les choses se sont passées ainsi :
D'après diverses déclarations, le sieur Woolley, le jour de l'accident, était occupé à compléter son installation et à transporter des produits dans les pièces de l'intérieur qui devaient lui servir de laboratoire; il est vraisemblable qu'en amenant une tourie
d'éther, sur le diable dont on a trouvé les débris, un accident se sera produit, vers la porte du milieu du corridor, sans doute à l'endroit où se trouve une petite marche à descendre : la tourie se sera renversée, ou le fond s'en sera brisé par suite du choc produit en passant sur cette marche : une grande quantité d'éther s'est répandue sur le plancher, a suivi le corridor jusqu'à la cuisine, et a pénétré sous la porte : quelques instants ont dû s'écouler entre le moment où Téther s'est renversé, et le moment de l'explosion : il a fallu en effet un certain temps pour que la vapeur d'éther se répandit dans l'atmosphère de la cuisine : puis l'explosion a eu lieu.
C'est certainement dans la cuisine que s'est produit le principal effort de l'explosion ; très probablement ce sont des charbons incandescents du fourneau qui ont allumé le mélange explosif d'air et de vapeur d'éther. L'explosion s'est ensuite instantanément propagée aux autres parties du local contenant de la vapeur d'éther (bas de la cage de l'escalier, couloir, vérandah), brisant les vitres et causant des dégâts en somme peu graves. De plus, une certaine quantité d'éther (ou complément de vapeur d'éther) a pénétré par une bouche de calorifère ouverte sur le couloir : la détonation s'est donc aussi propagée dans le sous-sol, où elle a démoli partiellement le calorifère et a déterminé dans le sol dallé de la vérandah ce soulèvement dont nous avons donné la description, et qui nous avait d'abord paru un peu singulier et difficile à expliquer dans notre hypothèse (1).
(1) Voici quelques détails plus précis sur les conditions où la vapeur d'éther a pu faire explosiou:
- La tension de vapeur de l'éther est considérable aux températures oi'diuaires (280 mm. à + 10", celle de l'eau n'étant que de 9 mm. à la même température) ; ceci explique la rapidité avec laquelle l'éther se résout en vapeur, au contact de l'air. A 340,8, il bout et devient donc gazeux sous la pression normale.
1 gramme de gaz oxygène peut, théoriquement, brûler Oei',38 de vapeur d'éther; par suite, 1 mètre cube d'air, qui contient environ 286 grammes d'oxygène, peut brûler 108 grammes d'éther. Dans une pièce de 50 mètres cubes de capacité (je pense que c'est à peu près la capacité de la cuisine, ce chilîre pourra d'ailleurs être rectifié d'après les plans exacts), il y a donc assez d'oxygène pour brûler 5,400 grammes, ou environ 7 Utres d'éther; c'est-à-dire qu'avec 7 litres seulement d'éther, vaporisés dans cette pièce, on formerait le mélange détonant théorique. Mais il n'en a pas fallu autant pour produire les effets
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La flamme produite par l'explosion a immédiatemenl mis le feu à l'élher liquide répandu à terre. Celte flamme d'éther s'est élevée avec une grande rapidité, et en peu d'instants a rempli la cage de l'escalier. Il est à croire que la fille Élisa Dietrisch, qui travaillait au premier étage, s'est mise à descendre l'escalier, dés qu'elle a entendu le bruit de l'explosion : la flamme d'éther se sera élevée dans la cage pendant qu'elle était en train de descendre : elle a ensuite traversé, pour sortir, le couloir où brûlait une nappe d'éther. Ces circonstances expliquent suffisamment la gravité et la dissémination des brûlures dont elle était atteinte.
Telles sont les circonstances dans lesquelles ont dû se produire l'explosion et l'incendie. Les explications que nous venons de donner ne reposent, il est vrai, que sur des hypothèses ; mais elles sont d'accord avec les déclarations qui ont été recueillies, avec les renseignements tirés de l'examen des copies de lettres du sieur WooUey, avec les indications fournies par l'examen des lieux : elles sont donc absolument vraisemblables. D'autre part, aucun des faits constatés ne rend vraisemblable une explication autre que celle que nous avons développée.
Conclusions. — 1. — L'explosion qui a eu lieu, 21, quai National à Puteaux, a été causée par l'inflammation d'un mélange d'air et de vapeurs d'élher. Cette explosion a pris naissance dans la cuisine, sans doute au contact de charbons allumés dans le fourneau : elle s'est ensuite propagée dans le couloir, et dans le sous-sol, par les tuyaux de calorifère.
IL — La flamme produite par l'explosion a mis le feu à l'éther liquide répandu à terre dans le couloir et dans la cage de l'escalier. Cet éther en brûlant a causé l'incendie.
m. — Nous ne pouvons préciser exactement les conditions dans lesquelles l'éther a été renversé à terre, ni par suite la part de responsabilité qui incomberait au sieur Woolley. S'agit-il d'une imprudence ou d'une maladresse exclusivement imputable au sieur Woolley, la tourie qu'il transportait était-elle en mauvais
constatés. S'il est vrai que ce sont des charbons du fourneau qui ont mis le feu au mélange, l'explosion s'est produite dès que la vapeur d*éther mêlée d'air et s'élevant du sol, a atteint le niveau du fourneau. Le mélange tonnant n'occupait sans doute que le bas de la pièce. 1 litre ou 2 d'éther ont pu sutïire pour douoer la dose de gaz tonnant nécessaire.
état, brisée par quelque choc antérieur ou fêlée par quelque défaut du verre ? c'est ce que l'expertise ne nous apprend pas.
A la décharge du sieur WooUey, il est permis de faire observer que, à en juger par les détails de son installation, ledit sieur Woolley paraît être un homme soigneux et prudent, habitué au maniement des substances inflammables qu'exigeait son industrie.