QUESTIONS MEDICO-LEGALES. O
Je puis vous citer une explosion qui s'est produite dans ces derniers temps dans une maison, elle a été suivie d'incendie. M. Ch. Girard, le distingué directeur du Laboratoire municipal, a été chargé de l'enquête; après de longues hésitations, il a pensé devoir attribuer l'explosion au gaz d'éclairage ; mais si l'incendie a sûrement été produit par la combustion du gaz d'éclairage, il n'a pas osé affirmer que la rupture d'un conduit n'ait pas eu pour cause première un produit explosif.
Accidents communs à toutes les explosions. — Messieurs, les accidents communs à toutes ces explosions sont les suivants:
Il y a des blessures faites par l'enveloppe qui renfermait l'explosif, par les objets violemment déplacés ou brisés.
Il peut y avoir des brûlures superficielles ou profondes, il peut y avoir combustion. Nous pouvons par l'examen des brûlures nous rendre compte de la cause de l'accident; s'il s'agit d'une explosion de gaz d'éclairage, la victime est entourée de flammes, ses vêtements peuvent prendre feu, mais les lésions sont souvent superficielles ; s'agit-il d'une explosion due au pétrole, les brûlures sont bien plus profondes, le liquide imbibe les vêtements, ceux-ci jouent le rôle de mèche de lampe et la combustion dure un plus long temps.
Le bâtiment dans lequel a eu lieu l'accident peut s'effondrer ; nous aurons, de ce chef, à noter de nouvelles blessures.
Enfin les gaz produits au moment de l'explosion peuvent être toxiques et provoquer une mort rapide; je vous ai parlé de ces intoxications l'année dernière en étudiant avec vous les asphyxies par les gaz et les vapeurs (1).
Nous trouvons donc un certain nombre de caractères communs, mais nous constatons aussi des différences qui nous permettent dans certains cas de reconnaître la nature de l'explosion.
(1) Brouardel, Les Asphyxies par les gaz et les vapeurs, Paris, 1896.
Il y a mélange détonant du gaz 'Véclairage, quand la proportion de gaz répandue dans l'atmosphère atteint 10 p. 100. L'explosion a encore lieu, quand cette proportion monte à 30 p. 100; elle n'a plus lieu, lorsqu'il y a 60 p. 100 de gaz répandu dans l'atmosphère ambiante.
Ces proportions ont été très bien étudiées et utilisées dans l'industrie : dans les machines à gaz, on s'est ingénié à réaliser la proportion détonante utile.
Quand le mélange est moindre que 10 p. 100, les gaz peuvent prendre feu, mais ils ne font pas explosion.
Un volume de ce mélange à 10 p. JOO donne, au moment de l'explosion, un volume vingt fois plus considérable ; sa pression à l'air libre est de dix-huit atmosphères et en vase clos de vingt-trois atmosphères : pas un appartement ne peut résister à cette pression ; heureusement les fenêtres et les portes volent immédiatement en éclats; la puissance de destruction se trouve donc rarement utilisée dans sa totalité.
Le plus souvent, l'explosion a pour cause une fuite de gaz par suite d'un robinet mal fermé, par rupture ou perforation d'un conduit, ou bien par l'imprudence d'un ouvrier qui cherche le lieu de la fuite en promenant une flamme le long des conduites de gaz. Dans ces conditions, il y a d'ordinaire une explosion localisée en quelque sorte dans une chambre, un appartement; cette explosion peut blesser les assistants, les brûler, renverser les murailles, etc.
Ces accidents peuvent, dans certains occasions, prendre les proportions d'une catastrophe, blesser des personnes qui n'habitaient pas là où l'explosion a pris naissance, et provoquer des expertises fort délicates.
Voici quelques exemples :
Je n'ai pas été témoin du premier accident dont je vais vous parler, je suis arrivé quelques heures après.
On avait construit à Versailles un énorme gazomètre dit télescopique. On avait rempli d'eau la cuvette en fonte, il fonctionnait bien. La nuit même oii il a été mis en marche pour la première fois, il s'est produit une fissure dans la paroi de fonte, une partie de l'eau s'est échappée. La tôle du réservoir a frotté contre la fonte, il y a eu échaufîemenl, peut-être y a-t-il eu une étincelle, peut-être le gaz en s'échappant a-t-il rencontré la lumière d'un bec de gaz de l'usine ; le gazomètre a fait explosion. Les énormes colonnes en fonte du gazomètre ont été projetées à 60 mètres, les arbres tout à l'entour de l'usine à gaz ont été grillés ; l'eau du gazomètre a envahi l'usine, a éteint les fours et transporté les ouvriers qui se sauvaient contre un mur sur lequel ils ont été projetés. Ces ouvriers n'ont eu heureusement que des contusions sans gravité. Il s'agit dans ce cas d'une explosion à l'air libre.
Le second accident survenu en plein air dont je veux vous entretenir a eu lieu dans une tranchée ouverte par des ouvriers gaziers le 29 mars 1894, place Saint-Germain-l'Auxerrois. M. Socquet fut chargé de l'expertise.
Six personnes furent blessés : deux par projection à terre ou contre les murs, une eut une commotion cérébrale assez forte, une eut des plaies faites par des éclats de vitres, les autres furent flambées, les sourcils, les cils furent brûlés. Les vêtements de quelques-uns furent en partie grillés. Enfin, un
homme fut à demi déshabillé, ses vêtements ayant été en- Iraînés par la violence du courant gazeux. Nous nous expliquerons sur ce point en étudiant d'autres explosions (1).
Lorsque l'accident se produit dans des espaces clos,, les conséquences sont inflniment plus graves.
L'accident de la rue François-Miron a eu lieu le 12 juillet 1882, il a donné naissance h une expertise qui s'est terminée il y a dix-huit mois, treize ans après l'événement. Onze personnes ont été tuées, quarante-cinq personnes ont été blessées, et de celles-ci huit ou dix survivaient seules au moment du règlement des indemnités.
Les deux coins de la rue François-Miron et de la rue du Pont-Louis-Philippe étaient occupés, l'un, celui de droite, par le café Duchêne; l'autre, celui de gauche, par le restaurant Garcin.
Dans la nuit du 11 au 12 juillet, un bal de noce avait eu lieu dans ce restaurant, les invités partirent vers 3 heures du matin; en même temps des fumistes installaient dans la cuisine un fourneau supplémentaire, en prévision de la fête du 14 juillet. Yers 3 heures du matin, ces ouvriers s'aperçurent que le gaz, qui les éclairait, baissait, il finit par s'éteindre, sans qu'on pût le rallumer; une forte odeur de gaz, venant de l'extérieur, s'était répandue dans l'atmosphère. Les ouvriers ne s'en préoccupèrent pas et continuèrent leur travail éclairés par des chandelles.
Vers 6 heures du matin, le 12 juillet, M'"'= Garcin en descendant dans la cave perçoit une forte odeur de gaz. Elle prévient son mari, qui descend à son tour, constate la même odeur et s'assure que ses becs de gaz sont fermés et que son compteur est en règle.
(I) Ob?. 1.
EXPLOSIONS PAR LE GAZ d'ÉCLAIRAGE. 9
A la même heure, un ouvrier de la Compagnie parisienne du gaz, passant dans la rue, s'aperçoit qu'une forte odeur de gaz semble s'échapper du café Duchêne ; il avertit la concierge, qui prévient M. Duchêne. Celui-ci visite son café, trouve tout en ordre, pense qu'il n'y a pas de danger pour son établissement, mais se rend néanmoins à la mairie, et à la Compagnie du gaz pour demander qu'on vienne aveugler la fuite.
Il a fait sa déclaration au bureau de la Compagnie du gaz à 7 h. 40. Un inspecteur est envoyé avec trois hommes; ils n'arrivèrent au carrefour de la rue François-Miron qu'après la première explosion, qui eut lieu à 8 h. 10, dans le restaurant Garcin.
Le garçon de ce restaurant était descendu dans la cave avec une chandelle allumée; au moment où il avait ouvert la porte de la cave, une explosion de gaz s'était produite et cet homme avait été renversé contre le mur placé derrière lui. Le gaz s'était enflammé en projetant un jet de flamme en dehors. puis la combustion du gaz s'étant propagée à l'intérieur, il s'était produit un vide qui avait fait rentrer les flammes dans la cave.
Cette première explosion a brisé quelques vitres, soulevé quelques lames du parquet, fracturé le comptoir, mais les dégâts n'ont pas été graves. Le gaz enflammé a pénétré dans la cave voisine appartenant à un coiffeur, où s'est faite une nouvelle explosion plus sérieuse, et un incendie s'est déclaré dans la boutique contiguë, celle d'un papetier qui avait conservé des rognures de papier dans un caveau.
Les ouvriers du gaz, quittant le café Duchêne, pénètrent dans le restaurant Garcin et sont fort intrigués de voir que dans les caves où l'explosion avait eu lieu, des flammes de gaz brûlaient le long des murs.
Convaincu qu'il se trouve en face d'une grosse fuite de
gaz, l'inspecteur envoie à l'Hôlel de Ville. Là, on apprend qu'un égoutier était descendu à 7 heures du matin dans l'égout de la rue du Pont-Louis-Philippe, qu'il avait posé sa lampe au pied du muret que tout d'un coup il s'était vu entouré de flammes; il était remonté, son piqueur s'était moqué de lui, était descendu à son tour dans l'égout, avait constaté le même fait et était remonté précipitamment; à ce moment se produisait la première explosion dans le restaurant Garcin.
Les équipes d'ouvriers étaient en train de fouiller le sol, devant les boutiques de M. Garcin et du coiffeur, lorsque, à 8 h. 4o, éclata une explosion terrible, éventrant le café Duchêne.
Voici ce qui s'était passé : Le cuisinier du café croyant que, après les explosions du restaurant Garcin et de la cave voisine du coiffeur, le danger était passé, alluma le fourneau de la cuisine, situé au rez-de-chaussée du café Duchêne. Immédiatement le plancher du café s'écroula, le plafond de l'entresol s'effondra, toutes les personnes qui s'y trouvaient furent précipitées dans la cave; quelques-unes furent grièvement blessées, les autres furent tuées. Les glaces volèrent en éclats, les piles de pierre qui soutenaient la maison furent retournées, l'immeuble allaitcrouler, on fut obligé de l'étayer.
L'enquête a montré que les conduites de gaz, au nombre de sept, ayant environ de 15 à 16 centimètres de diamètre, qui arrivaient au carrefour de la rue François-Miron étaient anastomosées de telle façon que, si l'une ne fournissait pas, les autres fournissaient le gaz nécessaire.
Eu outre, sous le sol de la chaussée de la rue François- Miron, existaient trois conduites en fonte (fig. 1).
L'une, de 25 centimètres de diamètre, contenait de Teau de l'Ourcq.
L'autre, de 16 centimètres, était alimentée par l'eau de la Vanne.
La troisième, de 16 centimètres de diamètre également, contenait du gaz et était plus enfoncée sous le sol ; à ce niveau une excavation profonde existait, sous l'asphalte comprimé et la couche de béton placée au dessous de l'asphalte, et cette excavation s'étendait dans la direction du café Duchène.
Les fouilles ont permis de constater qu'un joint de la conduite de l'Ourcq laissait écouler un volume d'eau considérable qui se perdait dans l'excavation et que la conduite de gaz, placée au-dessous, s'était rompue par porte à faux.
A la responsabilité de la Ville de Paris, engagée par ses égoutiers, venaient donc s'ajouter celle de la Compagnie des eaux et celle de la Compagnie du gaz.
Legaz,ens'échappant de ce tuyau brisé, s'est répandu dans un terrain détrempé par la rupture du conduit de l'eau de l'Ourcq, et a gagné peu à peu l'égout de la rue du Pont-Louis-Philippe dont
'H-^ITV
^^^■^iJiL*^
12 EXPLOSIONS PAR LE GAZ d'ÉCLAIRAGE.
une partie présentait les traces d'une grande humidité qui ne pouvait provenir que de la fuite de la conduite d'eau de rOurcq, et les caves oii il a fait explosion. La cave du café Dnchéne communiquait notamment avec cette partie de l'égout au moyen d'un tuyau en fonte de 81 millimètres de diamètre servant de manchon à la conduite d'eau de la maison, qui n'avait qu'un diamètre de 4 centimètres; le gaz répandu dans l'atmosphère de l'égout avait donc un libre accès dans cet immeuble.
Lorsqu'on a voulu étayer la maison où était situé le café Duchêne, on a eu affaire à un sol tellement détrempé que les madriers s'enfonçaient dans l'asphalte de la rue. Les ouvriers hésitaient à continuer leur travail, d'autant plus que des explosions successives, sans gravité du reste, continuaient à se produire dans le café. Il a fallu de véritables actes d'héroïsme de la part des ingénieurs, des entrepreneurs et des pompiers, pour entraîner et maintenir les travailleurs au milieu du danger.
Quoique toutes les conduites qui amenaient le gaz sur le théâtre de la catastrophe aient été coupées à une certaine distance, une nouvelle explosion se produisit à midi dans le rez-de-chaussée du restaurant Garcin, dont le plancher et la devanture volèrent en éclats, et dans la boutique du papetier, dont les vitrines furent brisées et le parquet soulevé.
De nombreuses expertises eurent lieu, se prolongèrent longtemps ; je ne fus commis que le 8 février 1888, c'està-dire six ans après l'explosion.
Je vous ai dit qu'on eut à déplorer la mort de onze personnes, parmi lesquelles M. Duchêne. Quarante-cinq personnes furent blessées, frappées soit dans l'immeuble même, soit dans la rue, au moment de l'explosion. Toutes ces personnes ont été victimes de l'explosion du café Duchêne;
les autres explosions, notamment celles du restaurant Garciu, n'ont blessé personne.
Les lésions constatées furent la commotion cérébrale, des fractures, ayant entraîné après guérison des ankyloses, des déformations persistantes; des brûlures superficielles produites par le jet de flamme dans la rue; des plaies causées par les éclats de vitres ou de glaces, des lésions des yeux et des oreilles : j'appelle votre attention sur les opacités de la cornée, les décollements de la rétine dus au passage du feu etàla commotion, sur les perforations du tympan, sur les vertiges ab aiire Isesa (vertige de Menière) : nous retrouverons ces lésions à chaque instant au cours de cette étude (1).
M. Socquet a été chargé d'une enquête à propos d'une explosion de gaz survenue dans des conditions assez singulières ; elle s'est produite pendant la matinée du 18 mars 1896 (boulevard Malesherbes), dans une canalisation desservant toutes les salles de bains de l'immeuble et longeant le cabinet de toilette de M. H... qui se trouvait, à ce moment, dans cette pièce. Les débris des poteries composant la canalisation, projetés violemment de toutes parts, ont blessé M. H... à la tête, et, en outre, ont détruit ou détérioré divers meubles et objets garnissant le cabinet de toilette.
L'accident dont M. H... a été victime, dans son cabinet de toilette, au 4'^ étage de l'immeuble, a eu son point d'origine à l'entresol; dans la salle de bains de M'"*^ S..., dans des conditions assez intéressantes.
Chaque appartement a sa salle de bains séparée du cabinet de toilette par une cloison. Ces salles de bains sont toutes munies d'un appareil chauffe-bains. Cet appareil se compose essentiellement d'un cylindre en tôle, à l'intérieur duquel se
(1) Obs. 2, 3,4.
14 EXPLOSIONS PAR LE GAZ d'ÉCLAIRAGE.
trouvent les réservoirs qui reçoivent l'eau par im robinet situé à la partie haute du cylindre. Sous ces réservoirs sont les brûleurs à gaz, avec le robinet d'arrivée du gaz. Un autre robinet situé à la partie inférieure des réservoirs permet de déverser l'eau chaude dans la baignoire. L'orifice des réservoirs est ouvert, et la vapeur d'eau se dégage à l'intérieur du cylindre où elle se mêle aux gaz de la combustion. Au sommet de l'appareil se trouve l'amorce du tuyau de départ des gaz et de la vapeur d'eau.
M. Socquet a constaté qu'une canalisation unique, s'embranchant à chaque étage sur l'amorce dont nous venons de parler, monte dans toute la hauteur de l'immeuble et débouche à l'extérieur sur la toiture. Cette canalisation, en poteries carrées, est prise dans la cloison séparant les salles de bains des cabinets de toilette et fait sailUe dans les deux pièces.
Le matin de l'accident, M""' S... a voulu préparer un bain, et, dans ce but, allumer le chauffe-bains. M™^ S... a ouvert le robinet d'arrivée du gaz et approché une allumette enflammée des brûleurs; s'apercevant que le compteur était fermé, elle a laissé le robinet du gaz ouvert, est allée au compteur, puis est revenue près du chauffe-bains. Mais, dans l'intervalle, le gaz s'était échappé à l'intérieur du cylindre et du tuyau d'évaporation, et quand elle approcha pour la seconde fois une allumette des brûleurs, elle détermina une explosion, qui n'eut, à l'entresol, d'autre effet que de projeter violemment le chapeau du chauffe-bains dans la pièce, mais qui occasionna au 4'^ étage l'éclatement de la conduite en poterie dont les débris blessèrent assez sérieusement M. H... à la tête.
Le 23 avril, plus d'un mois après l'accident, on constatait sur M. H... la cicatrice récente d'une plaie confuse du cuir chevelu, mesurant 3 centimètres environ de longueur et située
EXPLOSIONS PAR LE GAZ d'ÉCLAIKAGE. 15
à la région postérieure et médiane du crâne. Le blessé a été obligé de suspendre tout travail pendant un mois, et actuellement il accuse encore quelques douleurs de tète, un peu de faiblesse dans la vue pendant une lecture prolongée, et un certain degré d'amnésie portant notamment sur les noms propres.
Tardieu (1) a décrit les conséquences d'une explosion survenue dans un espace clos le 2 janvier 1862 au casino Cadet. Chargé par le parquet d'examiner les cadavres de quatre individus qui avaient péri dans cet accident, il constata chez l'un d'eux une fracture du crâne, la région occipitale était fracassée. Les trois autres, dont l'un survécut dix jours, étaient morts par suite de brûlures profondes.
(1) Tardieu, Élude médico-légale sur les ô/e^si/rîs, p. 296. Paris, 1879.