II. — Exiîlosîons d'acétylène
L'application de l'acétylène à l'éclairage est de date toute récente, elle est la conséquence des beaux travaux de M. Moissan sur la production industrielle du carbure de calcium.
Son pouvoir éclairant dix à quinze fois supérieur à celui du gaz d'éclairage, la facilité apparente de sa production, font prévoir que l'acétylène entrera prochainement dans la consommation courante.
Mais son usage présente deux dangers : sa toxicité, la facilité avec laquelle il fait des mélanges détonants.
Les travaux récents, notamment ceux de M. Gréhant, portent à croire que les dangers d'intoxication sont moindres que ceux du gaz d'éclairage. Mais les dangers d'explosion sont plus grands.
Une commission composée de MM. Troost, Schutzenberger, Moissan, Riche, Michel Lévy, Bunel et Vieille, membres du Conseil d'hygiène, à laquelle furent adjoints MM. E. Chaperon, Dumont, Ch. Girard, Ogier et Bordas, étudia les moyens d'éviter ces dangers.
Je suis heureux de pouvoir emprunter au savant rapport de M. Vieille les passages qui suivent et qui résument nos connaissances actuelles sur ce sujet (1). Il a été présenté au Conseil d'hygiène dans la séance du 17 juillet 1896 :
«En ce qui concerne l'aptitude à la formation de mélanges explosifs avec l'air, l'acétylène présente des causes de danger
(1) Vieille, Préparation et emploi du gaz acétylène pour l'éclairage [Ann. dliyg., 1806, t. XXXVl, p. 281).
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sensiblement supérieures à celles que comporte l'emploi du gaz. Il résulte, en effet, des expériences de M. Le Chatelier que les limites de combustibilité de ces mélanges varient de 2,8 p. 100 à 65 p. 100, tandis qu'elles sont de 6 et 28 p. 100 environ pour le gaz d'éclairage. Parmi les mélanges à proportions variables, en nombre illimité, qui s'étendent depuis le gaz pur jusqu'à l'air pur, il y a donc trois fois plus de chance environ de rencontrer un mélange explosif dans le cas de l'acétylène que dans le cas du gaz d'éclairage.
« Il résulte d'expériences signalées à la Commission que le mélange à 3 p. 100 doit être considéré comme franchement explosif et que les pressions des mélanges correspondante la combustion complète sont respectivement :
« De 6 liilogramnies pour le mélange à 15 p. 100 de gaz d'éclairage et d'air ;
« Et de 8 kilogrammes pour le mélange à 7,8 p. 100 d'acétylène et d'air.
« C'est pour tenir compte de ces causes de danger que la Commission a introduit dans le projet d'ordonnance des conditions rigoureuses relatives à la ventilation des locaux renfermant les appareils générateurs d'acétylène et à l'élimination des produits usés.
« Il y a lieu de redouter;, en effet, dans les appareils à production continue, des défauts de fonctionnement automatique susceptibles d'entraîner des dégagements de gaz accidentels, et dans les appareils discontinus à gazomètre la diffusion du gaz à travers le liquide obturateur, diffusion facilitée par la grande solubilité de l'acétylène. C'est en raison de cette solubilité que la Commission n'a pas admis l'envoi direct des liquides résiduels à l'égout.
« Les expériences signalées à la Commission relatives aux propriétés explosives du gaz acétylène ne l'autorisent à exclure a priori aucun des procédés de génération ou d'emploi P. Brouardel. — Les Explosifs. 2
18 EXPLOSIONS d'acétylène.
proposés jusqu'à ce jour. Il résulte toutefois de ces expériences que l'acétylène, sous des pressions supérieures à deux atmosphères, possède des propriétés analogues h celles des mélanges tonnants ordinaires, tel que le mélange d'hydrogène et d'oxygène, et qu'il détone sous l'influence d'un point en ignition en produisant des pressions huit h dix fois supérieures aux pressions initiales. Mais ce mode de décomposition cesse de se propager sous des pressions voisines de la pression atmosphérique, ce qui paraît exclure toute cause de danger résultant du retour de la flamme d'un brûleur au réservoir de gaz comprimé.
« Les expériences suivantes ont été portées à la connaissance de la Commission :
« 1° Un récipient en acier, chargé d'acétylène à 10 atmosphères, a pu être soumis à des chocs violents et finalement h l'écrasement sous un mouton de 230 kilogrammes tombant de 6 mètres de hauteur sans donner lieu à une explosion.
« 2° Une bouteille en fer forgé, chargée d'acétylène à la même pression, a subi sans explosion le choc d'une balle animée d'une vitesse suffisante pour perforer la paroi antérieure et déprimer la deuxième paroi.
« 3'' Une bouteille en acier de un htre, chargée de 300 grammes d'acétylène liquide, a été soumise à des chocs violents et finalement à l'écrasement complet sous un mouton de 2o0 kilogrammes tombant de 6 mètres de hauteur sans détonation du récipient. Le choc a été toutefois suivi, à un faible intervalle, d'une explosion du mélange tonnant d'acctylène et d'air formé après rupture de la bouteille,
« Ces inflammations, consécutives à la rupture d'un récipient chargé d'un gaz combustible, ont été observées dans de nombreuses circonstances et constituent par suite ure aggravation des dangers inhérents aux projections des débris métalliques de l'enveloppe. C'est pourquoi la Commii-
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sion a cherché à restreindre la probabilité d'un pareil accident en imposant, parle projet d'ordonnance, aux récipients d'acétylène hquéfîé, les conditions rigoureuses d'épreuve, de vérification et de chargement prescrites pour le transport par voie ferrée des récipients similaires chargés de gaz liquéfiés. »
m. — Explosions par les gaz des fosses d'aisances.
L'an dernier, en vous exposant les caractères de l'asphyxie par les gaz et les vapeurs, j'ai étudié avec vous les intoxications aiguës par l'acide sulfhydrique et le sulfhydrate d'ammoniaque (1). Ce n'est pas le seul danger auquel exposent les fosses fixes mal agencées.
Lorsque la fosse est étanche et qu'il n'y a pas de cheminée de ventilation pour laisser échapper les produits gazeux de la fermentation, celle-ci peut dans des conditions mal déterminées se faire avec une intensité telle que les matières refluent dans les cabinets par les tuyaux de chute et même que les gaz soulèvent ou brisent la pierre d'extraction en projetant avec force les débris de celle-ci.
Depuis que dans les grandes villes, à Paris, par exemple, l'établissement et l'entretien des fosses sont soumis à une surveillance particulière, ces accidents ne peuvent plus se produire que lorsque par hasard le tuyau d'évent se trouve obstrué. Ce cas est très rare, et je n'ai pas eu à intervenir dans des enquêtes de ce genre.
Cette surveillance a eu de plus pour résultat de supprimer presque complètement les explosions dues à l'inflammation des gaz des fosses d'aisances. M. le professeur Layet, de Bordeaux (2), dit que ces accidents avaient déjà été signalés en 1778 (3), en 1784 (4), puis par M. Vie dans la
(1) Brouardel, Les Asphyxies par les gaz et les vapeurs. Paris, 1896.
(2) Layet, Dict. encyclopédique, Fosses d'aisances, p. C79.
(3) Journal de Paris, 1778.
(4) Collection académique, 1784, t. XII, p. 55.
EXPLOSIONS PAR LES GAZ DES FOSSES d'AISANCES. 21
séance du S mars 1834 de la Société de pharmacie (1). Mais, c'est A. Chevallier (2) et le D'^ Perrin (3) qui ont le mieux étudié ces accidents.
Quelle est la cause de ces explosions? Erismann, cité par M. Layet, a trouvé qu'une fosse de 10 pieds carrés, remplie à la hauteur de 6 pieds avec des matières excrémentitielles, en tout 18 mètres cubes, laisse dégager en vingt-quatre heures :
mol. cub.
Acide carbonique 5,67
Ammoninque 2,67
Hydrogène sulfuré 0,02
Gaz carboné 10,43
Au point de vue du danger d'asphyxie, je vous ai dit l'an dernier que l'hydrogène sulfuré et le sulfhydrate d'ammoniaque étaient les produits toxiques. Mais au point de vue du danger d'explosion, c'est l'hydrogène carboné qui constitue le péril. Il suffît que ce mélange gazeux, dans lequel se trouve toujours une certaine quantité d'oxygène, acquière une proportion dans laquelle le gaz carboné sera représenté par un chiffre de 10 à 20 p. 100 pour qu'une détonation soit possible, si un objet en ignition se trouve en contact avec lui.
L'enquête n'a pas toujours pu démontrer qu'il y avait eu projection d'une allumette enflammée, d'une cigarette dans la lunette; mais d'une part, l'imprudent qui comprend la responsabilité qu'il encourt ne fera pas toujours un aveu qui peut l'engager personnellement, d'autre part, nous sa-
(1) Vie, Journal de Pharmacie, 1334.
(2) A. Ciievallier, Sur les accidents qui résultent de l'inflammation des gaz produits dans les fosses d'aisances [Ann. d'hygiène publ. et de méd. légale, \ 861, 2^ série, t. XVT, p. 2S(;).
(3) Perrin, De Vinflammation des gaz produits dans les fosses d'aisances et des accidents d' explosion et autres qui peuvent en résulter [Ann. d'hygiène publ. et de méd. légale, 1867, 2^ série, t. XXVIl, p. 5}.
22 EXPLOSIONS PAR LES GAZ DES FOSSES d'aISANCES.
VOUS, et VOUS le verrez dans la suite de ces Leçons, que les gaz et les vapeurs vont souvent trouver très loin, à travers des escaliers, à travers une cour, le point incandescent qui déterminera l'explosion.
A. Chevallier (1) raconte qu'un garçon coiffeur, au moment de quitter un cabinet d'aisances, qui n'était pas à l'anglaise, allume sa cigarette et jette l'allumette enflammée dans le trou béant du siège. Il se fait immédiatement une explosion. Ce qui sort de la fosse d'aisances coiffe le coiffeur, qui est en outre assez fortement brûlé ;les premiers secours ont été, en effet, un peu lents à se produire, personne ne voulant toucher, au premier abord, le malheureux couvert de matière fécale.
Il y a quelques années, le D"" Perrin (2) a réuni dans l'espace de trois ou quatre ans onze observations d'explosions causées par les gaz des fosses d'aisances.
Dans un accident, arrivé rue Saint-Dominique et relaté par Perrin, un individu jette très probablement sa cigarette allumée dans la fosse, au moment de s'asseoir, l'explosion se fait et l'individu est projeté, couvert de matière fécale, par la fenêtre du cabinet dans la cour. Il ne se fît pas grand mal, le cabinet était à l'entresol.
Rue de Bercy, deux dames causent dans une boutique ; elles étaient assises sur la pierre qui scelle la fosse. Tout d'un coup, une explosion se fait, la pierre, clef de voûte de la fosse, est soulevée, les deux dames sont projetées à une certaine hauteur, puisqu'elles heurtèrent de la tète le plafond de la boutique, qui était à S'^joO du sol, et retombèrent dans la fosse, d'où on eut la plus grande peine à les tirer. On n'a jamais pu déterminer au juste la cause de cet accident.
Enfin je vous citerai un dernier fait :
(1) Obs. 5.
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Un mari et sa femme suffoquent dans la nuit; une odeur épouvantable est répandue dans tout l'appartement; ils avaient entendu quelque temps auparavant un bruit sourd, auquel ils n'avaient pas fait grande attention, d'ailleurs. La fosse avait fait explosion, les gaz s'étaient répandus dans toute la maison. Ces deux personnes suffoquaient, au point qu'elles n'ont pas pu se vêtir; elles n'ont pu qu'à grand'peine trouver et ouvrir la porte de la rue.
Les gaz des fosses d'aisances peuvent s'enflammer sans produire d'explosion pendant les travaux de vidange et brûler les ouvriers.
Les personnes victimes de ces explosions peuvent être blessées par les fragments de pierre, par les débris du si3ge; elles peuvent être brûlées ou asphyxiées.