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Un siècle seulement nous sépare de la première exposition nationale, un demi-siècle à peine de la première exposition 2nternationale. L'histoire de l'institution est donc relativement courte; mais elle est particulièrement attachante, à cause du lien étroit qui unit à l’évolution sociale et économique des cent dernières années.
4. La proclamation des principes de la liberté du travail et de la propriété industrielle, puis l'entrée en scène de la vapeur et de l'électricité, en émancipant et en rapprochant les travailleurs de tous les pays, ont provoqué un phénomène nouveau, Caractéristique de notre époque, l’internationalisme. Après avoir consacré la fraternité des citoyens d’une même nation, les Expositions tendent à affirmer la fraternité des peuples.
Les Expositions universelles sont des manifestations éclatantes de ce sentiment de solidarité, qui pousse les peuples à se pénétrer réciproquement, en dépit des influences contraires qui les porteraient à s’isoler (1).
Avant de retracer les diverses phases du développement des Expositions, solennités avant tout industrielles, il
(1) L'Internationalisme dans les questions sociales, par M. Cneysson, Inspecteur général des ponts et chaussées. (Réforme sociale, 4er et 16 octobre 1891).
convient de jeter un rapide coup d'œil sur l’évolution commerciale des siècles passés (1).
2. Si haut que l’on remonte dans l'antiquité, on trouve les traces de coutumes, d'institutions mettant en contact les producteurs et les consommateurs. Il est souvent fait mention de marchés publics, de lieux qu’on appelait emporia, où l’on rassemblait, des contrées les plus éloignées, des marchandises de toute espèce. Le Périple de la mer Rouge, d'Arrien, renferme, à ce sujet, des détails curieux. Les anciens ne connaissaient guère que cette manifestation, qui est de tous les temps, parce qu’elle est la plus simple et la plus naturelle, le marché, dont le lucre est l’unique objet, par la mise en jeu de l'offre et de la demande.
On pourrait cependant signaler, même dans les temps reculés, des exemples, tout à fait rudimentaires il est vrai, d'expositions, c’est-à-dire d’exhibitions destinées à satisfaire l’amour-propre des commerçants et la curiosité du public. C’est ainsi qu’au Pirée, on exposait des échantllons de marchandises apportées par mer. Calixène de Rhodes, cité par Athénée de Naucratis, dans son Banguet, fait mention d’une exposition de meubles précieux, de vases et d’étoffes splendides, que Ptolémée Philometor organisa, 200 ans avant J.-C., à l’occasion d’une fête célébrée à Alexandrie (2).
(1) V. notamment l'ouvrage intitulé : Déritto commerciale espoto d'all'avv. Francesco Zuccoli, Modène, 1869, spécialement le chapitre consacré à l'historique et traduit dans le Æecueil de l'Académie de législation de Toulouse, année 1870, t. XIX, pp. 140 et s. — V. aussi Revue bleue, 1889, 2e semestre, p. 238 : Les expositions nationales et universelles, par M. A. Gervais.
(2) V. Grande Encyclopédie, Vo Exposition.
Il est difficile de discerner dans ces faits lointains et accidentels, l’origine, même embryonnaire, des gigantesques concentrations modernes. C’est qu’en effet, à une époque où le monde civilisé ne dépassait guère les rivages de la mer Méditerranée, où chaque industrie était localisée dans telle ou telle contrée, dans telle ou telle ville, où les expéditions maritimes, et même les voyages par voie de terre, étaient entourés de difficultés et de périls sans nombre, l’idée des expositions, — entreprises que seuls rendent possibles l’esprit de concurrence et la rapidité des transports, — ne pouvait se faire jour.
3. Au Moyen Age et dans les temps modernes, les principales manifestations de la vie industrielle et commerciale furent les grandes foires européennes. Celles de Troyes, de Beaucaire, de Leipzig, de Nijni-Novgorod, longtemps demeurées des rendez-vous très recherchés, attestaient la vitalité commerciale de notre continent.
Mais c’est toujours le seul intérêt mercantile qui provoquait et animait ces concentrations. Les foires n'étaient que de grands marchés périodiques. On n’y découvre pas le caractère essentiel de nos expositions modernes, l’idée didactique, qui ne pouvait éclore que dans notre siècle, müri et discipliné par ses victoires scientifiques.
Il est intéressant, toutefois, de signaler, chez certains peuples du Nord, l'usage d'exiger des commerçants qui traversaient leurs villes, qu'ils ouvrissent leurs balles, afin d'offrir leurs marchandises au choix des acheteurs. Cet usage se transforma, dans la suite, en une taxe connue sous le nom de droit d'étape. Citons encore les étalages de merceries de Venise, grandes solennités commerciales et industrielles, qui avaient lieu, dans certaines circons-
tances importantes, telles que l'institution du Doge.
Mais l’idée moderne des Expositions ne s’est réellement révélée pour la première fois que lors d’une tentative particulièrement intéressante, dont l'honneur revient à Louis XI, et que les évènements d’une époque troublée firent malheureusement avorter. En 1470, ce prince, afin d’ouvrir des débouchés au commerce français, avait profité d’une interruption de la guerre des Deux-Roses pour engager des négociations avec le régent Warwick, en vue de la conclusion d’un traité, qui aurait permis à l’Angleterre et à la France d'échanger librement leurs marchandises, sans acquitter ni droits de douane, ni droits de port ou de quai. À cette occasion, il avait chargé deux riches banquiers de Tours, les frères Briconnet, investis du titre de commissaires royaux, de réunir et d'exposer, à Londres, des spécimens de nos produits naturels ou manufacturés; ces produits devaient être introduits en franchise, et la vente en être interdite. Préparée avec beaucoup de soin, la collection venait d’arriver à destination, quand Warwick s’en fit livrer la plus grande partie et en réalisa la valeur, sous prétexte de constituer les ressources nécessaires à un envoi de troupes qu'il devait mettre à la disposition de Louis XI, et que, d’ailleurs, il ne fit point partir. Le surplus des objets fut réembarqué par suite de la guerre civile, et tomba entre les mains de pirates. Ce fut donc un échec complet. Mais l'initiative de Louis XI ne méritait pas moins d’être mentionnée (1).
&. Les grandes foires périodiques étaient nécessaires
(1) Le souvenir en a été conservé dans des lettres patentes de 4471, datées d’Amboise et réglant l'indemnité due aux deux banquiers de Tours. — Cet intéressant épisode de notre histoire a été relaté par
M. Picard, dans son Rapport général sur l'Exposition universelle de 1889, p. 4.
en un temps où les communications étaient lentes et difficiles. Aussi tendirent-elles à perdre de leur importance, à mesure que les moyens de pénétration et les procédés d’échange s’amélioraient, et, d’un autre côté, se firent sentir, tous les jours davantage, les nombreux inconvénients qui en résultaient : perte de temps, grands frais de déplacement, intervalles trop éloignés, installations défectueuses. En même temps que la population augmentait, que les déplacements devenaient plus faciles, les routes plus sûres, les transports moins coûteux et plus commodes, comme conséquence, des marchés permanents se créèrent dans tous les pays, et de grands centres commerciaux se constituèrent, que l’accumulation des produits transforma en foires perpétuelles (1). D’autre part, l’industrie progressait et se décentralisait, pour ainsi dire, faisant affluer ses produits sur tous les points du globe. En un mot, les commerçants et les producteurs allaient, dans tous les centres importants, au-devant des consommateurs, qui trouvaient sur place presque tous les objets nécessaires à leur usage. Les marchés se multiplièrent, et les foires, sauf quelques exceptions, ne subsistèrent que dans les agglomérations rurales (2).
Dès lors, à côté de l'impulsion de l'intérêt mercantile, un nouveau courant se produit, déterminé par le mouvement ascensionnel de l’industrie. Plus sûre d’elle-même, fière de ses conquêtes, elle éprouve le besoin de les offrir à l'appréciation du public; celui-ci examine et compare les objets présentés à ses regards, et, en s’éclairant sur leurs mérites respectifs, fait affluer, par ses préférences, les pro-
(4) V. M. À. GERVAIS, 0p. cêt.
(2) V. L’Hospitalité et les pérégrinations des hommes, par M. Raymond Boyer, Toulouse, 1895, pp. 135 ets,
duits les meilleurs et les moins coûteux sur le marché d’où s’éliminent, par contre, les produits d'ordre inférieur Cette provocation directe à la comparaison est un stimulant pour la concurrence, qui est l’âme du commerce et de l’industrie.
Telle est la raison des Expositions. Le désir de vendre en est bien toujours le mobile ; mais le but direct est la divulgation des progrès industriels. L'institution de jurys en a, dès l’origine, accentué le caractère didactique.
5. C’est en France, en 1798 (an VI), que s’ouvrit l’ère des expositions industrielles. Relativement aux beaux-arts, l'inauguration remonte au XVI siècle (1).
La Révolution française, qui fut, à la fois, sociale et économique, provoqua une application générale, absolue, de ses principes. Dans le domaine industriel, cette application fut féconde ; elle eut pour résultat la proclamation de la liberté du travail et de la propriété industrielle, lois fondamentales du droit naturel, en vertu desquelles chacun doit avoir, d’une part, le libre choix et le libre exercice de sa profession, et, de l’autre, la pleine jouissance des produits de son travail.
Depuis de longs siècles, l’industrie et le commerce de la France étaient, en quelque sorte, paralysés par une règlementation excessive, qui contraignait souvent les inventeurs (2) à demander asile aux nations rivales, surtout à
(1) C'est en 1648 qu'il fut décidé que l’Académie de peinture et de sculpture, qui venait d’être fondée, organiserait, chaque année, une exposition des œuvres sortant des ateliers de ses membres. Mais ce n'est qu'en 1699 que cette institution fonctionna régulièrement. En 1793, tous les artistes français furent admis à exposer, d’où la nécessité d’un jury d'admission.
(2) Il suffit de rappeler les noms de Nicolas Briot, l'inventeur du
l'Angleterre, dotée, bien avant notre pays, de lois protectrices de la propriété industrielle. Colbert, Turgot, Necker avaient certes accompli de nobles efforts pour accroître la prospérité nationale; mais le régime des corporations et des douanes intérieures entravait le libre essor du génie français et, notamment, était incompatible avec l'institution des expositions, qui implique une pleine liberté d’initiative professionnelle, de concurrence et de circulation. — Il est juste cependant de signaler une tentative intéressante, due à l'initiative privée, une exposition de «machines et forces mouvantes », qui fut ouverte, à Paris, rue de la Harpe, en 1683; le catalogue en a été conservé. Ce ne fut là qu’un essai isolé.
Quand la tourmente révolutionnaire prit fin, le besoin se fit sentir de donner à l’industrie nationale, désormais libre de toute entrave, une impulsion nouvelle et un solennel encouragement. Sous l'inspiration de François de Neuchâteau, ministre de l'Intérieur, le Directoire promulgua, le 9 fructidor an VI, une loi qui conviait à un concours public ingénieurs et fabricants. Aux termes de cette loi, une exposition devait avoir lieu chaque année ; la qualité de Français était exigée pour y participer, et chacun ne pouvait exposer que des produits de son industrie propre : il s'agissait de fèter exclusivement le travail national.
L’Exposition de l'an VI, installée au Champ-de-Mars et
inaugurée, avec beaucoup d'éclat, le 3° jour complémen-
balancier à frapper les médailles, — de Lenoir, qui porta à un si haut degré de perfectionnement la fabrication des instruments de précision, — de Réveillon, le fondateur de la première manufacture de papiers peints, — de Decharme, l'inventeur des tôles embouties et vernissées, — d’Argand, l'inventeur de la lampe à double courant d’air,
taire, dura onze jours (18-28 Septembre 1798). Cent-dix maisons, toutes de Paris ou de la région environnante, y prirent part. Malgré des proportions restreintes, le succès fut très vif. Trente-et-une récompenses furent décernées par un jury composé de savants et de fabricants distingués. Ces honneurs, rendus aux arts industriels, coïncidèrent heureusement avec l'institution du Conservatoire des Arts et Métiers.
En dépit des prescriptions de la loi du 9 fructidor an VI, la seconde exposition ne put s'ouvrir qu'en 1801 (an IX). Bien que très sommaire encore, elle marqua un réel progrès : plus de 200 exposants se réunirent dans la cour du Louvre, où elle fut installée ; une centaine de récompenses furent distribuées. Cette seconde exposition eut surtout pour résultat de frapper davantage l'esprit du public, qui comprit, par le renouvellement de ces concours industriels, qu'il y avait là plus qu'une fête, plus qu’un plaisir des yeux.
Il convient de signaler, en 1802, un fait important, la fondation, due à Chaptal, de la « Société pour l’encouragement de l’industrie nationale », organisée sur le modèle d’une société analogue, créée en Angleterre, par Shipley, dès 1756. Indépendante du Gouvernement, mais s’unissant à lui pour coopérer au développement de l’industrie et de l’agriculture, elle contribua, dans une large mesure, aux progrès réalisés dans ces deux branches de l’activité nationale, et exerça une influence marquée sur l’épanouissement des expositions.
Cette même année (an X), eut lieu, conformément à un arrêté des Consuls, la troisième exposition nationale, à laquelle participèrent 540 industriels, dont 250 furent récompensés,
Avec Le XIX® siècle, le mouvement ascensionnel de ces manifestations s’accentua rapidement. Le cadre s’élargit de plus en plus : la quatrième exposition, retardée jusqu'en 1806, fut installée dans un palais édifié sur l’Esplanade des Invalides. Elle dura vingt-quatre jours et provoqua l’inscription de 4422 industriels, venus de 104 départements, — chiffres qui donnent la mesure des progrès accomplis en huit années.
Les guerres du premier Empire ne permirent pas d’ouvrir, comme cela avait été décidé, une exposition nationale, tous les trois ans. Absorbée par sa politique conquérante, la France se laissa même considérablement distancer, sur le terrain industriel, par l’Angleterre, qui perfectionnait rapidement son outillage, substituant partout la machine à la main d'œuvre, et décuplant sa production ; quand M. le baron Dupin poussa le cri d'alarme, il n'était que temps pour la France de lutter contre une concurrence qui menaçait son industrie nationale d’une désastreuse infériorité.
En 1819, fut reprise la tradition interrompue. C'est à partir de cette date qu’on vit le mouvement gagner les pays étrangers : des expositions eurent lieu, à Gand, en 1820 ; à Tournay, en 1824 ; à Harlem, en 1825 ; la Russie entra dans cette voie en 1829 ; l'Allemagne, en 1834; l’Autriche, en 1835.
En France, après deux expositions (1823 et 1827), qui ne se distinguèrent de celle de 1819 que par une plus longue durée et par un plus grand nombre de récompenses (1), l'institution prit un nouvel essor et tendit à revètir un caractère démocratique. C’est ce qui ressort de la
(1) V. la note 2 de la page 14.
circulaire que M. Thiers, alors ministre du Commerce, adressa aux préfets, à l'occasion de l'Exposition de 1834, et dans laquelle il exprimait le désir de voir les départements $e signaler encore plus par l’envoi de produits destinés aux classes laborieuses que par l’étalage d'articles de luxe (1).
Trois autres expositions se succédèrent à Paris, avec un succès toujours croissant, de cinq en cinq ans, en 1839, 1844 et 1849, en exécution de l’ordonnance du 4 octobre 1833. Celle de 1849, qui resta ouverte pendant six mois, fut caractérisée par la créalion d’une section agricole et d’une section coloniale ; ce fut la dernière exposition universelle nationale de la France (2).