LA CX1EHTBXJI DU DOCTEUR
Le docteur ayant proposé à Pornic de visiter ce jour-là quelques-uns de ses clients, cette offre fut acceptée avec plaisir, et les deux amis montant en voiture, se firent conduire dans un quartier du centre parisien occupé par le monde élégant.
La première visite fut pour un artiste en renom, qui ne se contentait pas d'attirer le public par ses travaux, mais qui cherchait encore à le surprendre par ses excentricités. Il dédaignait,
bien entendu, de s'habiller comme tout le monde, oubliant ce vers de. la fable :
Ce n'est pas sur l'habit Que la diversité nous plaît, c'est dans l'esprit.
Il fut un temps, c'est déjà une vieille histoire, où il était de mode de protester contre tout le passé de la littérature et de l'art. Toutes les révolutions se font par la violence; la conquête procède volontiers par l'extermination et non par la fusion. U n'y avait donc pas moyen de s'entendre.
La jeune génération, entraînée par quelques chefs aventureux, ne sachant comment exprimer son aversion, son mépris pour ce qu'elle appelait la tradition et la routine) se livrait à toutes les débauches des idées, des discours et du costume-.
Il parait prouvé aujourd'hui que pour avoir du talent, il n'est pas indispensable d'avoir un chapeau pointu, une barbe inculte, un habit débraillé et les yeux hors de la tête.
Le malade que le docteur Hermann allait visiter en était resté fa ces manifestations exté-
rieures, ce qui était tin véritable signe d'infirmité mentale. 11 portait avec audace un costume de fantaisie qui ressemblait un peu à celui de François I er . Il établissait ainsi un synchronisme entre sa personne et les bahuts antiques qui formaient son ameublement. Le docteur lui tendit la main en souriant,
« Je ne vous demande pas des nouvelles de votre 8anté,lui dit-il; vous êtes splendide. Avezvous donc quelque nouveau chef-d'oeuvre à nous faire voir? Je vous présente mon ami, trèsamateur des belles choses.
— Il s'agit bien d'oeuvres d'art, dit l'artiste avec quelque dédain.
— Quoi! auriez- vous brisé vos pinceaux... et que prétendez-vous faire?
— Monter au ciel, dit l'artiste avec emphase.
— Je suis persuadé, cher ami, que le ciel sera la récompense de vos vertus ; mais n'est-il pas toujours telnps d'y monter?
— • Je prétends y monter et en redescendre à volonté.
— Avez-vous donc découvert le secret de l'hirondelle qui vole contre le vent?
— Pas encore; je n'en suis qu'au ballon.
— Allez donc où le vent vous souffle.
— Je n'en resterai pas là, dit l'artiste inspiré ; j'ai la foi qui transporte les montagnes.
— Qui transporte les ballons? moi aussi j'ai cette foi; mais où vont-ils?
— Permettez, docteur, le ballon n'est que pour amuser la galerie, j'en conviens; mais voyez cet appareil, je vais vous révéler les secrets de l'avenir.»
L'artiste voulait atteindre un petit objet enfermé précieusement dans un tiroir.
« Non, dit le docteur en l'arrêtant, j'avoue mon incompétence; je vous le dis franchement; j'aimerais mieux vous voir reprendre vos travaux d'art.
— Toujours! dit l'artiste en se laissant tomber tragiquement sur un siège moyen âge ; dites tout de suite que je suis fou! on en disait bien autant de Salomon de Gaus, de Fulton, de tous les bienfaiteurs de l'humanité ! Mais je suis Ajax! j'arriverai malgré les dieux. Après tout, docteur, ajouta-t-il en se levant, et en changeant do ton, savez-vous bien qu'on n'ajamais tant parlé de moi?
— Vous m'en direz tant, répondit le docteur en souriant; je commence à comprendre; adieu, cher Ajax, et que les vents vous soient favorables. Et les deux amis se retirèrent en faisant les meilleurs compliments.
— Il me paraît bien malade, dit Pornic avec intérêt.
— Gui, dit le docteur, j'en ai plusieurs dans ma maison de santé dont l'état est moins inquiétant ; il intéresse cependant tout le monde par sa foi robuste et son intrépidité. »
Ils quittèrent leur voiture, et ils continuèrent leur promenade sur le boulevard où Ton rencontre ce qu'on appelle tout Paris.
Ils se trouvèrent bientôt en présence d'un jeune homme, dont la figure était intelligente et les manières distinguées.
«Eh! mon cher auteur, dit le docteur en l'arrêtant, que devenez-vous? parlez-moi d'abord du succès éclatant de votre dernière pièce.
— Docteur, ditle jeune homme, laissez-moi passer, je suis en retard ; je vais à mon magasin.
— A votre magasin? Etes-vous donc devenu l'éditeur de vos œuvres?
38 LES BXTBtatS.
— Non pas de mes œuvres littéraires ; c'est un trop mauvais métier.
— Quoi ! vous auriez renoncé à la littérature 1
— Vanité des vanités, s'écria l'auteur, — > moi qui croyais à ma renommée! comment! les journaux ne vous ont pas appris que je suis confiseur?
— Yousl un penseur, un poète! descendre à des soins si vulgaires?
— Mon cher ami, lui dit lf poète, en lui parlant à l'oreille; pu n a jamais tant parlé 4e moi.
— Tout s'explique, reperdit le docteur, en le quittant, je recommanderai vos produits h mas malades. C'est çojrane vous le voye*, dit*il àPornie, une variété de la maladie que nous avons observée, mais tenez en voici un autre exemple, car c'est presque une épidémie* »
he docteur avait remarqué uu bowme d'un âge mûr, assis h une table de café et lisant les journaux.
« Vous ici 1 mou cher romancier, demanda le docteur ; vous venez sans doute vous entendre avec votre éditeur pour l'impression de quelque nouvel ouvrage ?
— Moij dit l'homme de lettrée, pour qui nie prenez-vous I /regardez cette main r est-ce celle d'un homme de plume? Non, je viens m'eutendre avec Mme Prévôt pour la vente de mes bouquets. Mais je les expédie volontiers directement aux belles dames qui en l'ont la demande. Ctat pour rien : vingt francs un bouquet de roses avec la signature de l'auteur,
— Yous êtes donc jardinier î
— D'où sortez vous? Gela a fait assez de bruit, mon éditeur ne s'en plaint pas, il n'a jamais vendu tant de mes livres que depuis que je n'en fais plus.
— Cher, poète répondit gracieusement le docteur, permetteâ-moi de préférer les fleurs de votre esprit, car elles ne pourront mourir, et il le salua de la main.
— Cette maladie est donc bien commune? demanda Ponde a son ami, quand ils surent quitté le jardinier.
— Oui, elle est très-fréquente, je pourrais sans aller bien loin vous en montrer d'autres exemples; mais vous n'exigerez pas que je vous conduise chez un compositeur qui se Ferait volon*
tiers carme déchaussé, à la condition de diriger lui-même son orchestre en robe ' blanche et les pieds nus; chez un grand poète qui se croit homme d'État, chez un homme d'État qui s'est fait vaudevilliste, chez un fécond romancier qui est chef de cuisine, chez un publiciste qui veut faire des drames, chez un historien qui se croit général d'armées; celui-ci explique aux gens du métier comment il fallait faire pour gagner les batailles.
« Vous savez que David, qui était un grand peintre, prétendait qu'il était, avant tout, un fort joueur de violon ; et Balzac, ce génie universel ! ne voulait-il pas tenir un magasin d'épiceries sur le boulevard des Italiens, et servir, lui Balzac, des sacs de café aux passants?
— Je veux croire que ces gens sont sincères, dit Pornic, mais en certains cas, n'y a-t-il pas un peu de calcul, un peu d'orgueil dans ces changements de vocation? Il me semble qu'autrefois chacun se contentait de faire son métier.
— Oui, dit le docteur; autrefois un penseur était absorbé dans son œuvre; il ne songeait guère à sa renommée. C'est une maladie récente
qui se rattache à ma triste spécialité. Elle vient du besoin d'occuper de soi, de faire de l'effet à, tout prix ; en ce temps d'égalité tout le monde a horreur de l'égalité. Le tumulte est si grand dans la vie nouvelle! les esprits faibles crient plus fort que les autres et s'affublent d'un déguisement bizarre pour se faire remarquer dans la foule bruyante.
« On a surpris un de ces ambitieux qui ne pouvant payer ni un panégyriste , ni même un insulteur, crayonnait pendant la nuit son nom sur les murs en l'accompagnant d'une grosse injure, pour se vanter d'avoir des envieux.
« Mais c'est assez pour aujourd'hui, cher ami, il ne faut pas s'arrêter si longtemps sur ces petites misères; vous en verrez bien d'autres. »
Et les deux amis retournèrent lentement à la maison de Passy en devisant encore sur cette défaillance qui consiste à vouloir paraître autre chose que ce que Ton est.
US 8UBXATTJAHL.
La journée du lendemain fat consacrée à l'examen de quelques autres infirmités morales* Pornic fat d'abord conduit par son ami chez un malade dont l'exaltation était inquiétante.
Le cabinet dans lequel ils furent introduits était garni de modèles en plâtre de mains d'hommes, de femmes et d'en&nts, sur lesquelles le devin faisait ses expériences et ses démonstrations. •
Il supprimait le libre arbitre; il prouvait sur-
abondamment que les penchants , les instincts, la durée plus ou moins longue de la vie, la destinée enfin, tout cela est tracé d'avance par des lignes certaines et irrécusables, par la longueur et la forme des doigts, par les habitudes de la main. A voir son enthousiasme, nul n'aurait pu suspecter sa bonne foi, et c'est pour cela qu'il appartenait au docteur. C'était un grain de folie ; le grain germait, il produisait à son tour d'autres semences et cette folie était partagée par les esprits faibles que le besoin de l'inconnu entraînait à, accepter ses oracles.
« Cher docteur, dit l'habile homme, après les présentations d'usage, je ne cherche plus à vous convaincre ; pourtant ma science ne repose pas sur de vaines hypothèses, mais bien sur une longue observation et sur des faits; je voudrais que vous eussiez en médecine un diagnostic aussi irrécusable.
— Je m'incline devant votre expérience, dit le docteur.
— Vous plaisantez? Eh bien, je puis vous donner une nouvelle preuve démon art. Si Monsieur