‹ Les extrêmes: légendeChapitre 15 sur 38 · LE SURNATUREL · texte numérisé non relu

LE SURNATUREL

veut me confier sa main, je lai dirai d'où il vient, ce qu'il est et ce qu'il sera. » .

Pornic interrogeant son ami du regard avança sa main avec confiance.

Le devin contempla attentivement la physionomie du jeune homme avant de regarder sa main, puis il étudia avec une grande application les lignes de cette main et les autres signes qui constituaient sa science problématique, et enfin il dit avec assurance :

« Voici une nature franche et naïve qui ne s'est jamais écartée du droit chemin.

— Ce n'est pas beaucoup se compromettre, dit le docteur en souriant.

— Attendez, continua l'homme de la science, je lis dans ces lignes élémentaires que votre ami a toujours vécu dans la simplicité des champs; il n'aime pas encore, mais il aimera bientôt. »

Pornic , un peu surpris , fit un mouvement pour retirer sa main ; mais son interlocuteur la retint et continua ses prédictions.

c II lui sera difficile de supporter le mouvement , le paroxysme de la vie parisienne ; s'il obéit à ses penchants, il retournera vivre au

sein de la vraie nature , c'est là qu'il trouvera le

bonheur.

-—Je vous fais compliment, dit le docteur; il y a peut-être quelque chose de vrai; seriefc-voas un peu sorcier ?

— Je suis chiromancien, répondît l'homme du destin, ef mon livre a en vingt éditions.

— B n'y a pas un poète qui pourrait en dire autant, répondit le docteur, en prenant congé. Et les deux amis se retirèrent en remerciant le devin de ses oracles.

— Il faut que j'aie encore l'air bien provincial, dit Pornic, pour que votre malade puisse ainsi lire mon origine dans le creux de ma main, et m'annoneer ma destinée avec tant d'assurance.

«~ Mes malades <wl quelquefois de ces hallucinations, répondit le docteur, et c'est un symp* tome alarmant. S'il» se trompaient toujours, ils seraient guéris de leur erreur, et il» feraient moins de victimes. Leurs prédictions ont été quelquefois fatales aux esprit» faibles; mais celle qui vous a été faite , mon ami , n'a rien de bien effrayant; mot seul j'aura» à m'en plaindre.

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— Oui, dit Pomic, l'oracle a parlé ; mais s'il est éerit que j* dois retourner à la vie des champs, c'est bien le cas de tout voir. Eu approfondissant ces misères morales, je regretterai peut-être moins Ce foyer de lumière qui m'attirait*

— Seive*-moi donc, cher Virgile^ dit Hermann en le faisant monter dans sa voiture ; je suis le Dante; je vais vous guider dans un nouveau cercle de ténèbres. *

Le malade chez lequel Us s'arrêtèrent paraissait avoir le meilleur jugement et l'esprit le plus sain. H parlait des hommes et des choses avec une grande supériorité. Mais les hasards de la conversation ayant amené le nom de Jules César,

• Nous avons conversé hier avec lui, dit le malade; nous «avons à quoi nous en tenir; e'est une histoire à refaire. »

Le docteur regarda Pomic d'un air d'intelligence, et présenta son ami comme un homme fort curieux d'être initié aux nouveaux mystères.

* Monsieur a tu Jules César? demanda Pornic avec curiosité.

— Pas absolument, dit sérieusement le malade; mais en présence d'une nombreuse assemblée, je l'ai évoqué, et mon jeune fils qui est un précieux médium, a écrit sous sa dictée des pages admirables que je me propose de livrer à l'impression.

— Mais comment vous expliquez-vous cette intervention des esprits? demanda timidement Hermann.

— Gela ne se démontre pas plus que tous les phénomènes inexplicables au milieu desquels nous existons. La vie est un grand mystère.

Vous ne nous avez pas encore, que je sache, expliqué l'électricité qui est la force physique par excellence ; eh bien ! l'attraction des médiums est une force intellectuelle ; il n'y a que ceux qui ne veulent pas voir qui ne sont pas convaincus. Pour moi, c'est une admirable initiation qui me permet de m'isoler des petitesses de mon temps, et de vivre dans l'intimité des grands esprits.

— C'est ce que je fais volontiers, dit Hermann, en ouvrant les livres de ma bibliothèque ; cela me dispense de vos jeunes médiums en lesquels je n'aurais pas une confiance absolue.

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— Docteur, vous êtes un esprit fort; cependant quand vous voudrez, je vous ferai entendre des choses dont vous serez confondu.

— Puisqu'il ne s'agit pas d'un article de foi , répondit Hermann, il vaut peut-être mieux être esprit fort qu'esprit faible: mais je ne demande pais mieux que d'être éclairé, je ne fermerai pas les yeux à l'évidence. Je vous promets d'assister à une de vos prochaines séances.

— Qu'en dites-vous, docteur? dit Pornic quand ils furent sortis. Celui-ci n'est-il pas dans un état désespéré?

— Oui, répondit Hermann, cette épidémie morale a doublé le nombre des aliénés en Europe et en Amérique. Mais c'est assez, mon ami, je veux vous épargner d'autres variétés de cette infirmité. Je pourrais vous montrer bien des gens qui ne voudraient pas s'incliner devant les mystères de la religion et de la destinée , mais qui ont une foi absolue dans la table qu'ils font tourner; des magnétiseurs qui savent mieux que moi guérir toutes les maladies; des somnambules qui ne demandent qu'une boucle de cheveux pour vous dire la bonne aventure: des em-

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piriques qui vous guérissent avec un atome délayé dans l'Océan. Vous souriez? vous demandez qui peut ajouter foi à ce* mystifications? Hélas ! le besoin de l'inconnu, du mysfériettt, de l'imposable est si bien dans la psnvro nature humaine, que dans notre siècle dot lumières, toutes ces croyances trouvent des adeptes, et que c'est une folie contagieuse. »

L'AVJBV.

« Ma chère mère , f ai hésité bien longtemps ; je me décide à t'écrire tout ce qui s'est passé dans mon esprit. Je ne puis garder mon secret. A qui le dirais- je si ce n'est à toi?

« Un soir, j'étais à travailler dans le cabinet de mon oncle Hermann > mais mon âme n'était pas là; elle était avec toi; je te voyais, je te parlais, je te demandais ce que je devais faire dans ce monde où tu m'as abandonnée; à qui je devais dévouer ma vie , puisque je suis à charge

à celui qui a bieu voulu me recueillir. Quand le brait de la sonnette a retenti dans ce grand silence , quand la porte du cabinet s'est ouverte , il m'a semblé que tu me répondais, que tu venais à moi.

« Ce n'était pas toi ; jmais c'était bien ton envoyé. Je l'ai reconnu tout de suite par l'influence surnaturelle qu'il a exercée sur moi, aussitôt qu'il a parlé. C'était comme un écho de ta voix, tant il y avait de douceur et de tendresse dans ses paroles. J'ai compris qu'il était déjà le maître de ma destinée.

c Quand mon oncle Hermann est venu à moi et m'a dit d'aller faire préparer la chambre de son ami, il m'a semblé que cet ordre m'était donné par le voyageur, et je lui ai obéi. C'est alors seulement qu'il m'a aperçue; et comme je passais, il m'a saluée sans rien me dire. Pour moi, je ne le regardais pas, mais je le voyais dans ma pensée.

« Il parle très-bien le français; personne ne devinerait le pays d'où il vient; mais moi j'ai bien reconnu un Breton de chez nous. Il faut qu'il soit du côté de Scaer ou de Quimperlé, car

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il y a des mots qu'il dit tout comme s'ils sortaient de tes lèvres chéries, et sa voix ressemble à la tienne.

« Quand je l'ai vu le lendemain, il était bien tel que je l'avais deviné. Sa force dominait ma faiblesse et sa douceur me rassurait. S'il me regarde, il me semble que tu as les yeux sur moi.

« C'est un ami de mon oncle Hermann; il s'appelle Pornic; il ne fait que passer, il retournera dans notre Bretagne; il n'y emportera pas même le souvenir de mon nom. Il ne saura jamais qu'il est venu me voir de ta part, que tu m'as parlé par sa voix, que tu m'as regardée par ses yeux ; mais il restera dans ma mémoire comme une émanation de ta tendresse.

« Avant même que l'encre ait le temps de sécher, cette lettre va être brûlée; je mourrais de confusion si on en lisait une ligne, et pourtant je suis soulagée, je suis heureuse de l'avoir écrite. Toi seule tu peux me laisser mes illusions, tu peux pardonner les folies de ton Héva. *

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Gomme il était écrit, la lettre confidentielle fat livrée aux flammes; la famée odorante se dispersa dans l'espace, et la cendre légère, detit Héva craignait encore les révélations, fat ensevelie par elle ait pied d'un rosier qu'elle aimait.

UW VOIS» DB CAMfAOXB.

Pour les Parisiens, le joli village de Passy, bien qu'il soit aujourd'hui inlra muros, sera toujours la campagne. Le docteur Hermann avait donc un voisin de campagne dont l'intimité lui était très -agréable; c'était Pierre Roland, le spirituel chroniqueur, qui demeurait l'hiver rue de la Bruyère, dans le quartier des artistes, mais qui passait la saison d'été à Passy.

Son habitation dépendant d'un domaine plus vaste, était composée d'un joli chalet pittoresque

et d'un jardin; elle était située au-dessous de celle du docteur, dans la direction d'Auteuil, sur la pente qui descend jusqu'à la Seine. De la terrasse qui bordait le jardin d'Hermann, on distinguait de loin, au milieu d'un bouquet d'acacias, le pignon du chalet rustique.

Les gens de lettres fraternisent volontiers avec les hommes de la science. Le docteur préoccupé de ses graves travaux, était dans ses heures de loisir aussi simple qu'un enfant. Il s'amusait de l'esprit léger et des contes du feuilletonniste. De son côté, Pierre Roland, observateur par nature, recueillait dans les conversations du docteur des faits dramatiques, dont il tirait bon parti et qui variaient son répertoire.

Hermann, qui ne s'appartenait pas, trouvait commode de mettre quelquefois son ami Pornic en demi-pension chez Pierre Roland. Celui-ci . s'arrangeait au mieux de son pensionnaire. L'analyse de cette naïve et franche nature, faisait contraste avec les personnages de convention qui posaient devant lui dans le monde. Pornic avait aussi beaucoup à gagner dans l'intimité d'un homme qui savait si bien voir et qui avait tout

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