LA ROTE
qui aurait exposé sa vie pour l'avancement de ht science ou pour l'amour de l'humanité. Lesquels, sont les plus fous de ceux qui ont tenté cette entreprise, on de ceux qui les admirent et les acclament f
« Mais c'est ici l'hippodrome des triomphateurs. Ici Ton décerne les palmes de la gloire éphémère. Voyex dans ce côach and four, traîné majestueusement par quatre chevaux de poste, avec les postillons enrubannés : c'est le vainquent des dernières courses. Gela a fait assez de bruit; son cheval favori est arrivé premier, d'une demi-tête. Depuis, le cheval est mort, il est vrai, et le cavalier est mourant. Gela Ini coûte cent mille francs, et peut-être la vie; mais il a gagné.
— Il parait en effet bien malade, dit Poraic avec pitié.
— Et celui qui vient à nous, demanda Roland, qu'en direz-vous? C'est le jeune héritier d'un grand nom, le possesseur d'une immense fortune qu'il aurait déjà dissipée si, après quelques folies, sa famille ne Pavait fait mettre en tutelle pour sauver si non sa vie, du moins ce qui reste
de son patrimoine. Ses revenus, tels qu'ils sont, dépassent encore la liste civile de plus d'une principauté, et cependant il est chargé de dettes. Ses créanciers le suivent, ils attendent un dénouement qui ne tardera pas; nous assistons au dernier tableau.
— Quoi 1 si jeune I n'y a-t-il plus d'espoir ?
— C'est un vieillard, vous dis-je. Voyei : la voiture marche au pas ponr ne pas ébranler les nerfs surexcités du mourant , son regard est éteint; c'est presque un convoi funéraire. Ils passent près de lui, ceux qui ont été les témoins de ses duels, les amis d'un jour qui ont provoqué et partagé ses désordres; et aussi celles qui ont vécu de ses dépouilles, et qui ont précipité sa ruine. »
En effet, ces combattants de la folle armée du plaisir, le saluaient de la main avec pitié, de m^me qu'après le combat, les soldats survivants saluent en passant celui qui expire sur le chariot d'une ambulance.
A ce moment même la scène qui attirait les yeux des deux amis présenta un contraste lamentable et imposa silence aux plus communicatifs.
C'était un équipage étincelant, aux livrées couleur de feu qui s'avançait en sens inverse et qui allait croiser le mourant.
Une héroïne aux cheveux épars, d'une beauté audacieuse et ruisselante de diamants était étendue dans sa large berline qui ressemblait à un lit suspendu. C'était k l'influence pernicieuse de cette créature que le mourant devait son désastre, et la galerie le savait. Le regard qu'ils échangèrent en passant , elle dans sa superbe indifférence, lui dans sa dernière misère, ce dernier regard faisait horreur,
Pornic très-ému de celte scène muette et de l'attitude des spectateurs , interrogeait des yeux son ami.
« Ne me demandez rien, pauvre innocent, W.
dit Roland, il y a des hontes qu'il ne faut pas voir, même quand elle» s'étalent en pleine lumière.
— Je vous dispense de ces scrupules ; je suis vécu pour tout voir.
— Non, mon ami, gardez votre ignorance; tenez, voici un personnage plus amusant Ce cavalier qui vient à nous eu saluant tout Je
monde, c'est k rommàm à k mode. Si ce n'est un homme de goût, c'est du moins, un garçon d'esprit. Il a adopté un système qui lui réussit. Il s'est fait le chantre et l'apôtre des anges tombés. C'est dans l'abjection de ces natures djgtadées qu'il aime à retrouverait ranimer k flamme des sentiments les plus purs,
« Mais n'attendez pas. de lui l'apologie de ce qu'on appelle les honnêtes gens du monde au milieu duquel nous rivons, et surtout du grand monde; s'il met en scène un de ces personnages qu'il n'a peut-être jamais fréquentés^ c'est pour les accuser d'hypocrisie, et d'immoralité- On ne trouverait pas dans tonte cette haute sonate qu'il nous décrit avec complaisance, un homme sans reproche. Il ne manque pas de faire parler et agir une duchesse comme une fille panfae.
Cela fût toujours plaisir. C'eat le succès du cabinet de lecture. Les mécontents, et c'est le gond nombre, acceptent volontiers ces insinuations. « C'est pourtant vrai, disent-ils àk veillée, voilà « bien cette vieille noblesse; ces gensrlà ne va- * lent pas mieux que nous. »
— Mais n'est-il pas permis à un romancier de
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signaler les défaillances, les iséicaks, les erreurs de son temps?
— Sans doute, mais à la condition de reposer
et d'élever l'esprit par le contraste de quelque noble caractère; et encore la vérité ne serait pas toujours une excuse admissible. N'y a- t-il pas en justice des procès qui ne se plaident qu'à hais clos?
— Voici peut -être encore une de vos célébrités ? » demanda Pornic en voyant approcher un équipage qui faisait sensation,
La dame ou plutôt la femme qui Y occupait avait une physionomie vulgaire, les traits accentués, le regard hardi. Elle attirait cependant les suffrage a de bon nombre de promeneurs ; elle saluait avec l'affabilité d'une souveraine qui reçoit Tbommage de ses sujets.
* C'est une artiste, dit sérieusement Roland*
— Eh bien , reprit Pornic, vous avez caloin* nié la fouîe; vous voyez qu'elle a encore le goût, le sentiment de l'art. Cela me rappelle cette belle page de Mme de Staël qui nous peint Corinne descendant du C api tôle après sa poétique improvisation, et le peuple romain s'eeriant,
dans son enthousiasme : * Vive Corinne, vive le « génie, vive la beauté ! » Comment la nommezvous?
— D'où venez-vous, mon ami, pour ne pas savoir un nom qui a fiait le tour du monde?
C'est une chanteuse des rues qui est devenue riche et célèbre en chantant sur les tréteaux des chansons grotesques. Elle est, comme vous voyez, fort à la mode, et on assure qu'elle a été appelée dans quelques salons du grand monde.
— De ce grand monde que vous défendiez tout à l'heure?
— Je ne vous dis pas que cela soit bien grave et que le vrai monde soit responsable de cette curiosité.
« Après tout ne cherchez pas à distinguer ici le vrai monde; ce serait peine perdue, c'est trèsmauvais ton d'avoir l'air comme il faut. Voyez cette jeune femme, elle est frisée comme un bichon, elle porte aux oreilles des sonnettes d'or, sa basquine est ruisselante de sequins; elle se donne l'air d'une bohémienne qui va monter sur les planches. — Vous la prenez pour ce qu'il
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y a de pis? elle porte un nom respecté; elle est la plus honnête et la plus charmante des femmes du monde.
« Mais assez de folies, mon cher Poraic, assez d'infirmités morales; nous pouvons nous en tenir à cet échantillon de la popularité. Je vous ai fait voir en plein vent le monde et ses travers. Un autre jour nous le surp rendons chez lui; nous ferons des visites domiciliaires. Convenez seulement que ma clientèle vaut bien celle du docteur. »
Les deux amis, en reprenant le chemin de la maison , se contentèrent alors d'observer dans les équipages qui se suivaient pour rentrer en ville, les femmes qui se faisaient remarquer par les costtupes, les déguisements les plus bizarres, les coiffures les plus extravagantes, comme pour jeter un défi au bon sens et à l'opinion. Mais le bon sens paraissait ce jour-là avoir donné sa démission, et Poraic, le nouveau débarqué, était presque le seul à s'étonner do cette démence parisienne.
La vie d'Héva n'était ni agitée ni accidentée. Pour raconter son histoire il faudrait écrire celle de sa pensée. Après .sa tâche de chaque jour qui était toujours la même, elle continuait à écrire pour elle seule le journal de ses sentimante les plus intimes* Par une douce et maladive illusion, c'était encore à sa mère absente qu'elle adressait la letae que sous transcrivons. EHe essayait peutrêtre de rassurer sa conscience en choisissant «ne telle confidente.
« Ma mère bien-aimée, toi qui tout en travaillant et en filant me racontais de si belles choses, ta m'as appris à m'occuper toujours, à aimer la lecture, à tâcher de m'instruire. Ta m'as bien dit de ne jamais laisser mes bras et mon esprit inactifs; aussi dans mes heures de liberté, pour suivre tes commandements, je lis les livres que mon onde m'a prêtés.
« Oh ! la belle histoire que j'ai trouvée dans une vieille chronique du temps de Louis XII ! c'est comme un conte de fées. Pour y ramener mon esprit, je veux la redire à ma mémoire, comme si je te la racontais. Je la confie à ce papier qui ne sera bientôt plus qu'un peu de cendre; car je ne sais encore pourquoi, il me serait impossible de parler de cette histoire à tout autre qu'à ma mère chérie.
« Dis-moi si sur la terre où je t'aimais comme je t'aime encore, tu as jamais vu plus de dévouement, de fidélité, de tendresse. Elle a été heureuse celle qui a vécu de cette amitié et qui est morte de cette douleur. Mais comment at-elle osé parler au roi ! Et toi, mère, n'aurais-tu pas gardé ton secret au plus profond de ton cœur?
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« Ecoute bien ! Louis XII , dont la figure n'avait rien de séduisant , était bon et aimable. II inspira à une belle Génoise la passion la plus singulière dont l'histoire ait jamais parlé. Lorsqu'il fit son entrée à Gênes au mois d'août 1503, une noble Génoise, nommée Thomassine Spinola, jeune et parfaitement belle, fut tellement frappée de l'air de bonté de Louis XII qu'elle ne put défendre son cœur des impressions de la tendresse la plus vive , selon l'expression de la chronique.
t Elle fut présentée au roi ; elle osa lui avouer ses sentiments, et elle supplia Louis XII de lui accorder le titre de sa maîtresse de cœur. Le roi, le fidèle époux d'Anne de Bretagne fut si touché de sa naïveté et de son innocence qu'il consentit à être son Intendio, ce que le chroniqueur traduit par : lié d'amitié honorable et amiable intelHgence. Thomassine regarda cette grâce comme la faveur la plus précieuse qu'elle eût pu recevoir de la fortune ; elle ne s'occupa plus que du roi, elle ne vécut et ne respira que pour lui.
« Louis XII ayant quitté Gênes et l'Italie pour rentrer en France, Thomassine toute confiante
dans aria amitié, supporta sans peine oette absence «t demeura fidèle à son Intmdàê. Mais le rai étant taaofeé sérieusement malade en avril 15fe,le bnrit de sa o>vt se répandit en Itafie et parvint ans omities de la pauvre Thomasfrine. EU» en ta accablée, et en quelques jours l'excès de sa douleur la conduisit an tombeau.
« Le roi qui avait autant de charité que de piété, fut sensible à cette fin prématurée. Un historien-poéte écrivit par son ordre la eamplainte de Gênes sur la mort de Dame Tbomassine Spinola, Génoise» dame lateadia du roi, et fit de plus son élégie et sonépitaphe.
« Louis XH, pour témoigner de l'innocence de cette amitié, ordonna qm Fépitaphe fût gravée sur le tombeau de la belle Spiaola, en signe <de«»n<a»tt*M6 wwmanct ei spectacle mémorable.
c Adieu, mère, pardonne-moi, et toi aussi, douoe Thomassine, paidanne-mei de brûler si vite le roman <de ton coeur que n'aurait peut-être jamais dû écrire Héva. *
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Poraîc avait à cœur de ménager le temp» du docteur, il craignait aussi d'embarrasser la craintif a Hé? a par sa présence, et il s'exilait volontairement. Il se trouvait un jour dans le ehalet de son nouvel ami le chroniqueur, et l'entretien roulait encore sur le hue, l'éclat, Fesrcentrâilé des Urilsttes qu'ils avaievt remarquées pendant leur récente promenade au bois de Boulogne.
Lee interlocuteurs n'étaient pas d'aoeord sur
la qaesùom controversée du laire effréné. Pornic blâmait ees cstroagwees, et le journaliste invoq liait les drowistaiieesaUéiiiiaiite^ que ees prodigalités étaient favorables aux travailleurs, et qu'après tout ceux qui n'approuvent pas le luxe ne sont pas tenus de l'imiter- Un renfort inattendu Tint donner une nouvelle activité à la discussion.
On annonça Mme de Saint-Sever. Nous nous garderons d'employer la dénomination railleuse que nos voisins appliquent sans distinction à toutes les femmes qui écrivent, car nous devons aux femmes beaucoup de livres charmants qu'un homme n'aurait pas su composer ; nous dirons plus respectueusement que Mme de Saint-Sever était femme de lettres.
En affectant la plus grande austérité, Mme de Saint-Sever aimait à être en relations avec les journalistes, non sans doute pour conquérir une vaine renommée dont elle faisait ion marché mais seulement pour l'expansion et le triomphe de ses idées.
Elle avait entrepris de réformer les mœurs, et non contente de provoquer la réforme dans des
livres, elle prêchait d'exemple. Son étroite robe grise, couverte d'une simple veste de même couleur, tombait perpendiculairement jusqu'à ses pieds sans être soutenue par le moindre artifice. Un feutre à grands bords ombrageait son maigre et pâle visage; c'était là tout l'ornement de sa personne qui ne se distinguait pas par d'autres agréments. La grâce même lui eût semblé être un article de luxe dont elle devait s'abstenir Elle tendit la main à Pierre Roland avec une mâle assurance.
c Gomment êtes-vous? cher confrère, lui ditelle; je viens de voir votre ami Hermann, et je n'ai pas lieu d'être satisfaite de lui. Mais pardon vous êtes en affaire?
— Nullement, madame, permettez -moi de vous présenter M. Pornic qui sera heureux de connaître l'illustre auteur de : Encore qua rante jours et Ninive sera détruite. — Mme de Saint-Sever, continua-t-il, en s'adressant à son ami, a écrit un livre foudroyant contre la nouvelle Babylone. Le titre a fait sensation; ce sera bien autre chose quand le livre va paraître.
— Vil flatteur! dit la dame en minaudant, vous recevrez le premier exemplaire.
— Mille grâces , madame ; mais pardon , que vous a-t-il fait, ce méchant docteur? Vous au* rait-il mise au régime?
— • Moi, au régime? l'austérité de ma vie est connue; je ne vis que de privations; mais laissons cela. Figurez-vous que je fonde une société philanthropique qui doit sauver et régénérer k vieux monde, j'ai le droit de compter sur la sympathie de tous les hommes sérieux; eh bien cela fait sourire votre docteur. Ne voulait-il pas me tâter lepouls?
— Voilà qui est irrévérencieux l et de grâce quelle est cette société nouvelle?
— Mais vous en avez sans doute entendu parler? c'est le club de la simplicité.
« L'idée m'a été inspirée par la brochure d'un grand jurisconsulte, mais il s'agissait de la mettre en pratique, et, j'ai eu ce courage. Je demande donc au docteur s'il veut que sa nièce soit affiliée à notre club.
— Et que dit-il à cela ?
•— Il ne dit rien de sensé! il prétend que cha-
cun doit garder son indépendance , que ce qui est de la modération pour les uns est encore du luxe pour les autres, qu'il aimerait mieux obéir à une loi somptuaire qu'aux exigences d'une coterie. H a dit le mot.
— Cependant, dit Roland très-sérieusement, ce que vous proposez est bien simple. D s'agit de revenir aux ordonnances de Philippe le Bel, vous ne pouvez mieux vous adresser; c-'est la question du jour et j'ai pris mes notes; écoutez : cela remonte à l'an 1294. « Premièrement : nulle Bourgeoise n'aura char. — Nul Bourgeois ni Bourgeoise ne portera vair, ni gris, ni ermine, ni or, ni pierres précieuses, etc. Nulle damoiselle, si elle n'est chastelaine, n'aura qu'une paire de robes par an. — Nul ne donnera au grand mangier que deux mets et un potage au lard. » D'autres articles fixent le prix des étoffes depuis 25 sous pour les grands seigneurs, et jusqu'à 6 sous pour les bourgeois. N'est-ce pas là votre programme?
— • Vous voilà dans mes idées, cher confrère; si on ne portait ni soie, ni velours/ ni cachemires, ni bijoux, ni dentelles, les maris ne se-
raient plus aux expédients, et tout le monde serait riche.
— Excepté, il est vrai, ceux qui les vendent.
— Yoilà des gens bien intéressants! des inutiles, des oisifs qui spéculent sur la faiblesse et la vanité.
— Il y a bien aussi, fit observer Pornic, les ouvriers qui créent toutes ces merveilles et qui vivent de ce luxe.
— Eh bien, ils feraient autre chose ; ils feraient du bon drap bien chaud, de la toile, des vêtements modestes pour tout le monde, et il n'y aurait plus de pauvres; tout le monde serait heureux ; voilà mon rêve.
— C'est admirable, dit le traître Roland, en se tournant vers Pornic. Il me semble qu'à une autre époque on avait essayé quelque chose d'aussi simple. Ne voulait-on pas couper les habits pour en faire des vestes? C'était encore de la fraternité.
— Le malheur, dit la dame auteur, c'est que cette égalité que tout le monde invoque, personne n'en veut. Ce costume que j'ai adopté est plein de décence, il est commode et économique;
eh bien je n'ai trouvé que trois personnes pour m'imiter ; et encore elles ne sont pas d'accord avec moi pour la coiffure. Jusqu'à cette petite Héva qui ne rit jamais et qui s'est permis de sourire en regardant mon chapeau.
— Chère madame, dit Roland, si j'étais femme j'adopterais tout de suite votre costumé. Mais ceci me fait faire un retour sur moi-même ! L'inutile n'existe pas seulement pour la toilette ; il est dans tout ce qui nous entoure. Ces meubles, ces glaces, ces tableaux, ces bronzes, ce; potiches; quelle profusion d'inutilités ! Si vous me convertissez, je vais vendre tout cela et vivre en anachorète. Il n'y a d'utile que le cIqs, le couvert et le pain du jour.
— Cher confrère, dit l'heureuse réformatrice, vous allez bien loin ; mais si vous abondez ainsi dans mon sens, vous n'avez qu'à annoncer le club de simplicité dans votre prochaine chronique; dites aussi un mot de mon livre : Encore quarante jours, et le succès est assuré.
— Oui, dit Roland, après un silence; mais il me vient encore un scrupule. Je pense à mes livres, à mes chers livres. La plupart sont inu-
tiles; je ne parle pas des vôtres bien entendu. Il faudra donc renoncer à ma bibliothèque? La littérature est un article de luxe. Il y a des plumes d'or, des livres qu'on appelle des bijoux et des diamants, des périodes qui ont l'ampleur d'un manteau de cour, des portraits ciselés comme des camées antiques, des styles tout chargés de paillettes et de clinquant. Tout cela sera proscrit dans votre nouvelle Jérusalem? Je veux bien réformer les abus; mais je ne puis me Suicide/. Que fèrai-je? et que ferons-nous, nous tous qui ne vivons que du superflu ; nous, les annalistes des modes, de l'élégance, du théâtre, de la fantaisie ? cela demande réflexion; permettez-moi d'ajourner mon adhésion au elub de la simplicité. »
Mme de Saint- Sever avait mal supporté cette tirade inattendue; elle commençait à voir d'où venait le vent.
« Vous voilà bien comme les autres, monsieur le philosophe, dit-elle en se levant pour prendre congé. Vous voilà bien, ne songeant qu'à vos petits intérêts personnels au lieu de considérer le grand intérêt social. — Et enfonçant son cha-
peau sur sa tête, elle se retira pour poursuivre sa propagande.
— Qu'en pensez-vous? demanda Roland à son ami. Voilà un champion qui est venu à propos soutenir votre opinion sur les vanités de ce monde. En abondant dans votre sens, elle m'a fait gagner ma cause. Voilà bien les extrêmes ; pour les fuir on se réfugierait volontiers vers l'extrême opposé. Le paroxysme de la simplicité est une faiblesse. Cette maladie est encore dans les attributions du docteur et se rattache à l'objet de vos études. »
Notre jeune Breton commençait à se fatiguer de toutes les aberrations dont ses amis lui prodiguaient le spectacle.
En effet, à leur appel, les sujets à observer se présentaient avec tant de facilité qu'il eût fini par se croire dans un monde d'insensés.
Il voulut reposer son esprit de ces petites misères; il n'avait pas oublié la mission de confiance dont Hermann l'avait chargé pour la petite fille malade. Il ne s'était pas borné à la
Pornic n'avait pas encore le cœur pris; la prédiction du chiromancien n'était pas accomplie , mais plus il observait la gracieuse Héva , plus cette image tenait de place dans son esprit ; il attendait même avec quelque impatience la fin de ses excursions pour la retrouver à la maison.
Suivant la prescription du docteur, il s'abstenait ordinairement d'adresser la parole à la jeune fille ; mais dans ce cas particulier cStte réserve lui eût paru gauche et affectée. Il lui tendit fraternellement la main.
« Mademoiselle, dit-il, puisque nous nous rencontrons ici dans une intention commune, ayez la bonté de faire ce partage; vous m'excuserez de vous charger de ce soin dont vous vous acquitterez mieux que moi ; d'ailleurs je suis attendu chez M. Roland. »
Héva comprit cette discrétion ; elle en fut reconnaissante ; elle donna donc sa main à Pornic, et cette main tremblait bien un peu — et puis elle dit à la petite fille de se lever, et elle h conduisit dans les bras de Pornic, en engageant tout bas l'enfant à dire merci.