LA CHANSON BRETONNE
commandait, il me semble que je loi obéirais comme à toi-même. La foi que j'ai en ton messager m'a rendu l'esprit, le bon sens, la raison, tout ce que tu m'avais pris en m'ahandonnant ; je suis guérie.
« Pour la chanson, puisqu'on n'a pas voulu m'en dispenser, j'ai essayé de me souvenir de celle que tu chantais en filant et qui nous faisait toujours pleurer, tu sais bien :
Jeffik, Jeffik, ne ouzoc'h ked Pez ann estik en deuz laret.
« Dans toute l'assemblée, il n'y avait qu'un auditeur qui pouvait me comprendre. Je tâchais d'imiter la douceur et la lenteur de ta voix. J'ai bien vu que la chanson lui plaisait et lui rappelait le pays. Il m'en remercia le lendemain en présence de mon oncle Hermann ; mais alors j'ai été si troublée que je n'ai su rien lui répondre. Gomme tu aurais grondé ton Héva! »
Nous avons trouvé dans le recueil de M. de la Villemarqué la traduction de cette vieille chanson qu'Héva chantait dans l'idiome breton avec
serait dans une grande confusion; la moindre parole la trouble. Elle a besoin de se recueillir, la pauvre enfant. L'essai que j'ai tenté en la faisant paraître à la soirée à laquelle vous avez assisté, était prématuré et lui a laissé une grande fatigue. »
Cet état de souffrance ajoutait encore à l'intérêt que le naïf Pornic portait à la jeune garde-malade. 11 se contenta de la saluer à son arrivée, et Héva après avoir échangé quelques mots avec son oncle, rentra dans la maison.
« L'enfant va toujours mieux, dit Hermann, demain vous pourrez me suppléer, en emportant des joujoux et des gâteries; dans les convalescences, le contentement est le meilleur des spécifiques..!. Je vous quitte encore pour quelques visites urgentes. »
LA EIWB.
Les artistes passent leur vie à meubler leur mémoire qui plus tard vient en aide à leur imagination ; car on n'invente rien. L'esprit ingénieux se souvient et donne une forme heureuse à ses souvenirs. On ne peint bien que ee qu'on a vu, aussi l'éloge par excellence de toute œuvre d'imagination se résume dans cette simple exclamation : comme c'est vrai !
Léonard de Vinci ne se promenait jamaissans un carnet sur lequel il inscrivait les physiono-
mies originales à mesure qu'elles passaient sous ses yeux; Pierre Roland, peintre de mœurs, dont le pinceau était une plume, faisait des recherches analogues dans Tordre moral ; il avait aussi son carnet et il prenait ses notes.
U s'amusait à étudier la nature toute primitive de Pornic ; il aimait à le faire causer ou plutôt à le faire poser devant lui, et il venait voisiner avec ses deux amis plus souvent qu'à l'ordinaire. Sans se rendre bien compte du motif réel des excursions médicales qui se succédaient, il supposait que le docteur Hermann pouvait avoir une intention secrète, et il résolut d'abonder dans son sens.
c Mon cher ami, dit-il à Pornic, en devisant avec lui dans le jardin d'Hermann, si vous tenez absolument à voir des fous, il n'est pas besoin d'aller chercher les malades du docteur, je me fais fort d'avoir une clientèle plus nombreuse que la sienne, et je vous demande la préférence. Venez seulement avec moi à deux pas d'ici, à la rivière du bois de Boulogne ; c'est l'heure favorable. Tout Paris va défiler devant nous; nous passerons la revue et je vous signalerai les plus
malades, qui tôt ou tard auront mis dans les mains de notre ami. »
Pierre Roland et Poroic, en traversant une
partie du bois furent bientôt installes dans deux siégea confortables sur le passage des promeneurs, sur une sorte de promontoire, d'où ils pouvaient embrasser d'un coup d'œd les points de vïiô pittoresques qui les entouraient et le cortège fantastique qui allait défiler devant eux.
À peine ils avaient pris place dans leur observatoire qu un cavalier passa devant eux et les salua de la main.
* C'est, dit Roland, M. X,.* un de nos habiles statuaires, »
Le cavalier avait retenu son cheval, était revenu sur ses pas et s'était rapproché des deux amis,
* Eh bien, mon cher, dit-il à Roland, je vous l'avais bien dit; je suis à pied,
— C'est-à-dire à cheval, interrompit Roland,
— Je suis à pied, vous dis~jo ; je veux dire que je n'ai plus de travaux,
— Et que vous a-t-on dit au ministère?
— Ils m'ont répondu comme à an mendiant qu'ils m'avaient déjà donné l'autre jour.
— Il ne doit pas être facile, dit Roland, en consultant Pornic, il doit être même impossible de répondre aux besoins, aux exigences des artistes.
— Eh messieurs, dit le cavalier en s'animant et en s'adressant à tous deux, n'est-ce pas leur devoir? à qui voulez-vous que je vende ma statue équestre? Il n'y a que l'État qui puisse m'acheter mon François I" #
— C'est évident, répondit Roland, mais mon cher, avec votre beau et sympathique talent, ne pourriez-vous travailler pour le public?
— Oui, faire du métier, des modèles de pendules, sacrifier les nobles intérêts de l'art 1 mais soyez tranquille, je parlerai au chef de bureau, je lui dirai, monsieur....
— Non, dit Roland, ne lui dites rien.
— Je lui dirai , monsieur, vous êtes ici pour me servir, pour me faire travailler. S'il n'y avait pas d'artistes, il n'y aurait pas de bureau des beaux-arts; vous êtes mon employé, vous n'avez pas le droit de laisser mourir de faim moi et....
— Et votre cheval, interrompit sérieusement Rolatfd; mon ami, voulez- vous me permettre de vous donner un conseil?
— Non vraiment, car je sais d'avance ce que vous allez me conseiller, repondit le cavalier en cinglant son cheval; je lui commanderai de me commander ma statue; et il partit au galop.
— Eh bien! dit Roland à Pornic, celui-ci ne vaut-il pas les malades de notre docteur? et il ne veut pas même de ma consultation. C'est une faiblesse qui devient plus rare parmi les artistes. Celui-ci a plus de talent qu'il n'en faut pour se tirer d'affaire; il en est encore à réclamer le droit au travail. Il va indisposer par sa violence ceux dont la bienveillance lui est nécessaire et il se fera consigner à La porte. N'est-ce pas un commencement d'aliénation produit par l'orgueil? *
Ce bouillant cavalier commença le défilé tumultueux dans lequel Roland devait retrouver bon nombre de ses connaissances.
Ce fut d abord dans un équipage aui vives couleurs, un jeune couple qui captivait l'attention générale. * Les voicil disait-on de toutes
parts; déjà de retour! n'est-ce pas admirable de tes revoirs vivants ï »
À chaque instant la vohwre était arrêtée par des rencontres amicales. Le jeune homme et la jeune femme avaient à répondre à ipïlle questions, aux témoignages du pbs vif intérêt.
« A quel péril ont-ils donc échappé? demandait-on dans un groupe qui entourai! Roland et son ami. Ont-ils été surpris par des brigands; ont-Os fait naufrage?
— Quoi ! vous ne sav« pas! répondait xm ami mieux informé, c'est le petit vicomte de X.... Vous ne connaissez pas l'histoire merveilleuse de sa lune de miel! H a fait avec sa jeune et vaillame épouse l'ascension du Mont-Blanc. Ds ont^ passé la nuit sur le pic le plus inaccessible; au-dessus des nuages.
— Pourquoi faire? demanda naïvement Parme à son ami.
— Pour faire autrement que les autres. N'estce pas quelque chose? vous vbyefc que le succès est complet. Les voilà posés; c'était absolument inutile, aussi les journaux de l'Europe en Mù parlé. On ne ferait pas une telle ovation à ceto 1