FOLIE ET SAGESSE
état civil ; de là elles passèrent an théâtre, elles devinrent le demi-monde, et elles aspirent peutêtre à pénétrer dans le vrai monde qui prend déjà pour modèle, sinota leurs mœurs, du moins leur costume et quelquefois leur langage.
Enfin un auteur dramatique, pour faire honte h son temps, traduisit sur la scène les débauches des toilettes les plus impossibles, comme on traîne un criminel devant le tribunal. Le succès dépassa son attente. — En sortant du théâtre les dames du meilleur monde se hâtèrent de renchérir sur ses inventions; les modes qu'il avait fustigée? du fouet de sa satire, figurèrent à l'étalage de tous les magasins et furent audacieusement adoptées.
C'est pour cela que Mme de Saint-Sever *e livrant au torrent de la hante fantaisie, apparaissait couronnée et enguirlandée de lourdes chaînes d'argent et de clinquant, comme si elle voulait enlacer tous les cœurs dans ses filets.
« On vous trouve enfin ! s'écria~t-elle de loin d'une voix perçante, en élevant les bras.
— Quelle bonne chance vous amène? chère madame, demanda Roland en s'avançant au-de-
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vant d'elle et en lui offrant un siège..., Quel est l'heureux homme que vous cherchez avec tant d'ardeur?
— Qui je cherche ? dit-elle en s'étendant avec autorité sur un large fauteuil de jardin; ce n'est certainement pas vous; je ne me charge pas de recommander les railleurs, je ne protège que les cœurs sincères.
— Vous êtes bien dure pour vos anciens amis!
est-ce donc l'aimable Pornic, demanda Roland en présentant son ami, est-ce ce jeune Breton qui est aujourd'hui l'objet de vos sollicitudes!
— Lui-même, dit-elle en regardant Pornic avec une bienveillance toute maternelle. J'ai obtenu pour lui la faveur de la plus séduisante invitation. Il a été très-remarque, — d'heureuses destinées lui sont promises. Je suis chargée de l'enlever, et de le conduire en petit comité à la maison de campagne de la belle Mme Nathan, dans une île enchantée, un véritable décaméron.
— Il y a des gens qui ont du bonheur, dit Roland d'un ton sentencieux.
— Oui,, dit la dame en s'adressant à Pornic, je vous ai demandé à tous les échos. Je vous ai
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cherché chez le docteur, chez votre inséparable Roland. Je vous trouve enfin dans les jardins d'Àrmide ; mais ajouta-t-elle en contemplant de loin la beauté radieuse et la sérénité d'Héva, mon protégé aurait -il déjà laissé sa raison' dans cette maison d'insensés? »
Pornic, fort intimidé de la proposition inattendue de cette complaisante ambassadrice, s'était rapproché d'Héva et ne savait que répondre.
« Permettez-moi, chère dame, dit Roland, de prendre la parole au nom de votre jeune protégé que l'émotion paralyse; il est évidemment bien reconnaissant de vos soins désintéressés ; mais vous le voyez, ajouta-t-il en montrant les deux jeunes gens, vous arrivez trop tard.
— Gomment trop tard?
— »• Oui, vous assistez au dénoûment de la comédie.
— Au dénoûment 1 reprit la dame avec dédain; on demande l'auteur de ce chef-d'œuvre.
— Mais vous y êtes bien pour quelque chose, répondit le cruel Roland, et Pornic vous a de grandes obligations.
— Je ne tiens pas à sa reconnaissance.
— Gomment? belle dame; n'est-ce pas on observant l'abnégation de votre club de la simplicité, et le paroxysme de vos élégances, dont vons lai avez donné successivement le spectacle qu'il a appris à préférer la modération en tontes choses? U a trouvé tant d'insensés dans notre monde qu'il a voulu se tenir à égale distance des extrêmes ; et enfin, c'est dans la maison de la folie qu'il est venu chercher la sagesse. »
La compagnie défila lentement en saluant avec cérémonie. — L'auteur convaincu de : encore quarante jours et Ninive sera détruite, n'accepta pas la politesse de Pierre Roland, qui lui offrait son bras sans la moindre rancune; Mme de Saint-Sever voulut demeurer solitaire sons les ombrages de la maison de santé.
Si elle avait fait valoir tons ses titres, elle au rait sans doute obtenu le droit de séjour dans cet asile des infirmités morales, tandiB que le jeune couple, aisisté de prudents amis, s'élançait avec confiance vers ses modestes et heureuses destinées.