UN VOYAGEUR
misère, a l'esprit un peu malade. Ma sœirr me Ta confiée en mourant. Je la garde pTès de moi au double titre -de parent eft de docteur.
— J'ai rarement tu une Ingore pi os intéressante, dit Pornic. Mais eîte parattsi ïntelîigente ! ce nVst qu'un trouble passager, vous pourrez sans doute la sauver ?
— Partons plutôt de vous, cher Poraïc; ditesmoi quels sont vos projets. Vous êtes jeune, instruit, indépendant; vivrez- vous dans Totre riche domaine de Bretagne, en contemplation de la belle et calme nature, dans les loisirs de Tëtude et de la science, ou bien venez-vous aventurer voire inexpérience dans le $rand tu* multe parisien? Si tous vivez près de nous, vous savez comme je serai heureux de retrouver en vous un ami, presque un fils ; si vous retournez dans vos belles campagnes, je me consolerai de votre absenoe en songeant que vous serez plus calme, plus recueilli, plus heureux enfin, sous les ombrages de vos grands châtaigniers, où nous avons passé ensemble de si beaux jours.
— Cher ami, répondit Pornic en lui pressant
la main, mon premier besoin était de vous revoir ; je me souvenais comme vous des heureuses années que nous avons passées dans la plus douce intimité, quand vous me donniez vos précieuses leçons dont je ne profitais pas toujours Aujourd'hui je suis libre; j'ai voulu goûter encore ce bonheur. Et puis, Paris exerçait sur moi une attraction invincible. Je vous dirai ce que j'attends de vous; mais je ne veux pas vous troubler dans vos travaux. Je m'en rapporte à votre générosité pour les heures que vous voudrez me donner.
— Je suis à vous aujourd'hui et toujours; mais pour le moment il faut vous reposer; vous me raconterez plus tard vos projets. »
Le docteur sonna. Une servante parut, portant une lumière, et le docteur voulut conduire luimême son ami dans la chambre qui lui était réservée pour s'assurer s'il était installé d'une façon confortable, et, rentrant dans son cabinet, il continua ses travaux jusqu'à une heure avancée, avant de se livrer au repos.
La .petite maison occupée par le docteur était agréablement située sur les hauteurs de Passy, qui n'était autrefois qu'un beau village et que la grande ville vient d'embrasser dans son immense ceinture.
Là encore quelques beaux jardins sont ménagés autour des habitations. La jeune malade errait sous ces ombrages salutaires et y cherchait le calme pour son esprit troublé. Le docteur était d'ailleurs fixé dans ce quartier éloigné du centre
ïk LES EXTRÊMES,
par les soins assidus qu'il donnait a une maison de santé du pays.
Les misères au soulagement desquelles il avait consacre sa vie, étaient des plus douloureuses. Il cherchait à ramener à la raison les esprits égarés par les chagrins, les passions, quelquefois même par l'hérédité ; car les plus incrédules sont bien forcés^ en pareil cas, de s'incliner devant la tache du péché originel.
Par amour de l'humanité, comme par amour de la science, il s'était passionné pour ce genre d'étude. Il avait tellement observé, qu'un geste, un regard, un aiguë étaient pour lui des symptômes concluants.
En étendant ses recherches sur tous les sujets qui posaient bous ses yeux dans le monde, il en était arrivé a cette triste conclusion qu'une certaine aberration existe en germe chez un grand nombre de gens raisonnables, et qu'il suffit d'une circonstance, d'un excès, d'un malheur, d'au bonheur quelquefois pour la développer.
Forme s'était levé de bonne heure; il errait dans le jardin, dont la terrasse domine le fleuve et dont h vaste horizon s'étend jusqu'aux coteaux
verdoyants de Meudon. En s' approchant d'un kiosque ombragé de vigne vierge qui s'élevait à l'extrémité du jardin, il s'arrêta en apercevant la jeune fille qu'il avait entrevue la veille. Elle était occupée à écrire avec tant d'attention qu'elle n'entendit même pas le bruit des pas du promeneur.
A ce moment le docteur ouvrit sa fenêtre et appela Pornicd'tm signe de la main.
« C'est mon heure de liberté, dit-il à son ami qui entrait ; j'espère que vous êtes reposé de vos fatigues. Racontez-moi donc ce que vous venez faire ici; dites-moi en quoi je puis vous servir.
— Mon cher Hermann, dit Pornic en prenant un siège , si vous étiez resté dans le pays, ma vie aurait été douce et facile. Ma fortune est indépendante; j'ai de la jeunesse, de la santé, de l'instruction, tout ce qu'il faut pour passer agréablement le temps ; mais j'ai la conscience de mon inutilité, de ma nullité. Je suis sous l'influence d'une langueur, d'un découragement, d'une atonie qui me tuent. Si j'avais su concentrer mes efforts sur la terre que je dois cultiver et améliorer, ma vie était toute tracée. J'aurais trouvé
dans mon voisinage quelque bonne ménagère qui aurait soigné ma maison et élevé mes enfants.
« Mais j'ai trop vécu de la vie intellectuelle. J'ai lu vos livres, vos journaux ; je sens que je n'existe que par les liens qui me rattachent à vos idées de progrès; je suis entraîné par le mouvement. Le chemin de fer passait devant moi comme un chemin qui marche, je l'ai suivi et je suis heureux. Peut-être quand j'aurai vu, je serai désenchanté; peut-être me trouverai -je heureux de m'enfuir sous mes bocages et mes châtaigniers; mais il le fallait, j'ai voulu voir....
— Il est peut-être mieux d'avoir vu, dit froidement le docteur, un peu effrayé de cette animation ; cependant ceci est contraire à la sagesse du Coran, qui dit en toutes lettres: « Malheur à celui qui a vu !» Le tableau de la vie parisienne est semblable à beaucoup de choses qui demandent à n'être pas vues de trop près. En tout cas, j'y aurai gagné votre présence sous mon toit, et notre ancienne amitié va puiser un nouvel aliment dans nos entretiens intimes. Mais, ditesmoi, quel est l'objet spécial de vos observations? que voulez-vous voir ?
— Tout, dit Pornic avec vivacité; mais il y a surtout un sujet qui m'intéresse : c'est peut-être ma sympathie pour vous, mon ami, qui a porté mon esprit de ce côté. J'ai lu beaucoup de livres de psychologie ; j'ai fait des recherches sur les aberrations de l'esprit , et ce que je veux voir avant tout, docteur, c'est la maison de santé dans laquelle vous prenez soin des pauvres insensés. J'aimerais à retrouver quelques traces de raison dans ces esprits malades, quelques lueurs dans ces ténèbres. »
Le docteur réfléchit profondément et demeura quelques instants sans répondre. Il semblait s'inquiéter des intentions de Pornic, et former, de son côté, quelque contre-projet.
« Eh bien, mon cher enfant, dit-il enfin, c'est la dernière chose que je vous conseillerais de voir. Il ne fait pas bon vivre dans cette atmosphère ; il faut y être préparé par de fortes études. La contagion est à craindre ; c'est un tableau trop lamentable.... Yous avez de plus belles choses à étudier.
— Yous avez donc peu de confiance dans ma fermeté d'âme, docteur?
— Et vous dans mes prescriptions? Mais nous pouvons transiger, mon ami. N'est-ce pas Montesquieu qui disait que les Parisiens avaient fait construire les Petites-Maisons pour faire croire que tous les fous y étaient renfermés? Il en est encore ainsi : ma clientèle se compose <Fun grand nombre d'aliénés, touchant à la folie par un «eul point, fort raisonnables sur tout le reste; ils vivent dans le monde en pleine liberté. C'est cette variété intéressante que je veiu vous faire connaître; et cela est d'autant plus facile, qu'avec mes malades je cause de tout, excepté de l'objet de ma visite. Ils se croient bien plus sensés que moi, et me traiteraient volontiers de fou quand je ne suis pas de leur avis. Je vous présenterai, si vous voulez, comme un de mes amis qui fait son entrée dans le monde ; et œ que vous verrez vous dispensera peut-être de porter plus loin vos investigations. Vous reconnaîtrez, au reste, que, pour un débutant, il n'est pas aussi facile que vous le supposez de distinguer où finit la raison, où commence la folie.
— Va donc pour ce moyen terme I dit Pornic.
Je vous remercie de cette concession, mon cher
ami, et je n'userai de votre offre qu'avec discrétion.... Mais, dites-moi encore, tjouta-t-il *vec embarras.
— Parlez donc en toute liberté.
— Eh bien ! je pense à votre jeune nièce, que je viens devoir au jardin, occupée à écrire.... C'est, en vérité, une charmante nature. On ne saurait voir une physionomie plus naïve et plus touchante.
— Oui, dit le docteur, elle est malheureuse.
Depuis la mort de sa mère, comme je vous l'ai dit, son esprit est resté un peu faible. Il m'est difficile d'obtenir d'elle une parole. Je ne veux pas la contraindre; il ne faut pas même paraître remarquer sa souffrance. Avec le temps, avec du calme, du repos, des témoignages d'intérêt, j'espère qu'elle retrouvera un jour quelque sérénité.... Mais parlons d'autre chose.... Gomment allez -vous employer votre temps?
— J'ai beaucoup de choses à voir, dit Pornic, en vrai provincial que je suis. Ne vous inquiétez pas de moi; je me tiendrai k votre disposition quand vous voudrez de moi pour faire vos visites.
— Oui, dit lentement le docteur, mais il fau-
dra varier nos plaisirs. Ainsi nous aurons bientôt chez des amis du voisinage une soirée littéraire et dramatique ; tout cela sera nouveau pour vous. Il ne faut pas négliger de vous instruire de nos mœurs et coutumes. »
Pornic accepta cette proposition avec reconnaissance et commença, de son côté, son métier de touriste.
UJf 8AX.OM VABISUW.
Le jour fixé pour la soirée dramatique annoncée par le docteur ne tarda pas à arriver. A la nuit noire, par des' chemins inconnus, Pornic fut conduit par son ami dans une élégante villa de Passy, perdue dans les ombrages d'un parc magnifique.
Le docteur et Pornic furent reçus avec les plus grands égards par le maître de la maison. On les conduisit jusqu'aux places d'honneur qui leur étaient réservées dans le grand salon, en
face du petit théâtre qu'on avait disposé avec goût au fond de la pièce.
L'assemblée était brillante et ressemblait à toutes les réunions du même genre. Un observateur prévenu aurait bien remarqué dans certaines physionomies quelque chose d'étrange et d'égaré; mais, à vrai dire, en y regardant' de près, on en trouverait bien autant dans quelques assemblées.
Après les politesses et les présentations d'usage, le maître de la maison, qui savait son monde, ne voulut pas laisser languir la soirée. Pour occuper tout de suite l'attention de la société, il pria une jeune dame de vouloir bien se mettre au piano.
Le morceau était à grand effet ; on n'aurait pas mieux fait au Conservatoire. Ce fut bien autre chose quand le charme d'une voix harmonieuse accompagna l'instrument. La musique semblait exercer sur cette assemblée une impression extraordinaire.
Ce fut pour Pornic une agréable surprise de voir paraître au piano l'aimable Hé va, qu'il croyait confinée dans la retraite, et qu'il n'espé-