‹ Les fables complètesChapitre 1 sur 110 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE J£T C · texte numérisé non relu

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Droit de tntdnction Ttaerri

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PREFACE

De toas les genres de littérature qae j'ai cultivés pendant ma vie, la fable est celui auquel je songeais le moins. Un aimable vieillard, (jui se plaisait à rassembler dans son salonles poètes et les littérateurs de sod temps, M. Dutramblay, me conseillait, il y a un quart de siècle, d'en essayer. C'était un arrière -petit -neveu de la Fontaine par les femmes, et il s'en était peut-être rapprocbé davantage par SCS apologues. « Vous ne sauriez croire, me disait-il , le plaisir que ce travail procure. Il n'exige pas une grande tension d' esprit. Le début n'est pas loin de la fin. C'est an tout petit drame dont les incidents et les péripéties ne coûtent pas un grand efiurt d'imagination , et cela plaît aux lecteurs de tiius les Ages. Le maître l'a dit : • Les longs ouvrages me font peur; o et les lecteurs d'aujourd'hui en disent autant. On aime les livres qu'on peut quitter et reprendre sans avoir besoin de se rappeler ce qu'on a déjà lu , et sans trop se préoccuper de ce qu'on va lire. Faites des fables, vous m'en remercierez. ■ J'avais presque envie de lui répondre : ■ Vous êtes orlévre,

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monsieur Josse; > mais il n'éiait pas posûble de jeter à ce bon vieillard on mot qui pdt blesser son extrême bonhomie.

Un autre de nos fabulistes me tenait à peu près le même langage. C'était M. Lebailly, dont les ouvrages ne méritent pas l'oubli dans lequel ils paraissent tomber. Une versification sisce , un rare talent d'observation, une grande simplicité de narration , de la finesse dans les détails, de la variété dans l'ensemble, devaient assurer aux fables de cet excellent homme une longue et honorable durée. J'ose dire, sans blesser aucune réputation vivante, qu'elles sont , après Florian, les plus dignes de passer à la postérité, si toutefois il y a maintenant une postérité pour quelqu'un. M. Lebailly traduisait le monde dans ses apologues sans y mettre beaucoup de malice. Il me disait comme M. Dutramblay : ■ Faites des fables ; ■ et comme il médiiait alors une collection des chefs-d'œuvre de tous les fabulistes morts on vivants, il me priait bonnement de lui faire deux on trois chefs-d'œuvre pour les insérer dans son recueil.

Ce travail ne me souriait pas. Non que la gloire et l'épithète de l'inimitable la Fontaine me fissent reculer devant ce genre de poésie. Il y a bien longtemps qu'on n'écrirait plus en France , si on avait peur d'aller se heurter contre un inimitable. Qui aurait osé prendre la plume après les grands auteurs du siècle de Louis XIV ? Quel homme de talent, je ne dis rien de ceux qui n'en ont pas , ils osent tout , je parle de ceux dont le génie ou l'esprit n'étouffe point le sens commun, quel écrivain enfin eût osé laire des tragédies après Corneille et Ilaciae , des

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comédies après Molière et Regnard , des sermons après Bossuet et Bonrdjlone, des épttres après Boilean, des fables après la Fontaine? Qui aurait osé imprimer ses lettres après Mme de Sévigné ? Tous ces grands auteurs, dont on ne concevrait pas la rencontre dans on seul et même règne, si déjà l'esprit humain ne nous edt njontré le même phcnomène dans les siècles de Périclès, d'Aoguste et de Léon X, n'avaient pas empêcbé les Voltaire et les Crébillon d'écrire des tragédies , les Destouches et les HarÎTaus de faire des comédies, les Massillon de prêcher. Ceux-là n'avaient pas arrêté davantage les Ducis, les Joseph Chénier, les Beaumarchais et autres illustres de la génération qui avait succédé à Voltaire.... Ceux-ci, entin mais je m'aperçois que je vais toujours en descendant, et je n'irai pas plus loin.

J'étais déjà coupable moi-même de bien des péchés littéraires : j'avais fait des comédies, des tragédies, des poèmes, des épîtres, des dialogues, des épigrammes, des histoires. Je n'avais pas composé de sermonsj car la révolution de 89 m'avait enlevé la cure de Saînt-Merry, que le frère de mon père devait me résigner. Il est probable que sans cela la sève de mon cerveau se serait transformée en sermons au lieu de se mouler en lignes cadencées, ce qui m'eût valu un évèché, peut-être même un chapeau rouge.

Hais l'homme est-il maître de faire ce qu'il vent en ce monde 7 Peut-il dire de quel côté se dirigeront ses idées? Il y a dans tout du hasard , de l'occasion , de l'imprévu ; et, pour mon compte, je n'ai jamais été maître de faire ma volonté ; les circonstances ont presque toujours con- 'Cou^k

!▼ PRÉFACE

trarié mes désirs ou ma vocadon, et la série d'êvénements dont se compose ma vie m'a conduit sans m'en douter à publier des fables et à écrire celte préface.

Je pourrais commencer coomie Figaro et me prendre à mon entrée dans la vie humaiDe. MaLs on sait d'avance que ma volonté n'y a été pour rien. J'y suis venu comme ■j viennent les rois et les bergers, sans le savoir, sans le vouloir, sans Être libre de ne pas y venir. J'arrive tout droit à ma première destination. Je devais. donc être l'un des curés de Paris, on jeiait tontes mes idées dans cette direction. La Révolution survient, on se met à persécuter les prêtres, à fermer les églises. Voilà mon premier état démoli et mon esprit rendu à la liberté. Que faire ? que choisir? vers quel but marcher? I.a vocation me répond : • Fais des vers, il y a là de la gloire, et lu l'aJmes.s C'est bien, je ne demandais pas mieux. Mais il y a deux ou trois heures dans la journée où il faut compter avec le matériel de la vie ; l'idéal des illu^ons ne sufQt pas; et ma volonté fut encore une fois contrariée.

A part ce qne la Providence se réserve, trois choses iaflaentsur la destinée d'un homme : l'éiat de sa fortune, ses passions et son caractère. Ha famille, tout honorable et tout honorée qu'elle éiait, ne jouissait que d'une aisance honnête; et la plus honnête des aisances, coupée en six pans égales, ne donne pas à chacun des copartageants le moyen de vivre à Paris, de s'établir derrière un bureau, et de laisser aller sa plume au vent de ses inspirations. ^On n'avait pas encore inventé une foule de moyens de fortune , plus ou moins honorables, que les progrès de l'industrie littéraire ont mb à la porlée des écrivains, et ces

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PRÉFACE

moyens d'ailleurs a'anraient pas t caraclère.

Ce caractère est un mélange bizarre de bienveillance . et de caasticilé. Je me méfie de tont le monde et de tout en général, et je me conKe au premier venn. La contrainte, les déiours, les ambiguïtés, les grimaces, me fatignent, m' impatientent et m'irritent. Je marche droit, et les boîteuK ne me vont pas. La nature a fait passer par les veines de mon père dans je ne sais quelle partie de mon corps nnc conscience qui croit avoir^une notion exacte dn faux et du vrai, du juste et de l'injuste, et qui ne permet point à ma langue de trahir la vérité, de la déguiser, de la reruser k qni la demande. C'est le présent le plus funeste que le ciel puisse faire k un homme qui est obligé de vivre avec les hommes. C'est le moyen le pins sûr d'être dupe toute sa vie; à cet égard, mon sort a été rempli, coinoie dit Oreste. Mais il ajoute qu'il en est content, et je ne dis plus comme lui.

Quant à mes passions, tout bien compté, bien examiné, je n'en ai qu'une de réelle. Je suis né avec un prodigieux amour pour la gloire, sans alliage de lucre ; je m'en accuse. Mais ce n'est pas une ambition vague, indéterminée, indifférente sur le but et les moyens. Je n'étais pas un de ces esprits irrésolus , prêts à se jeter à l'aventure dans la première lice dont la barrière se trouve levée, et qni deviennent des César ou des Mandrin, des Richelieu on des Dubois, suivant qu'il plaît à la Fortune. Non ; mon ambition était attachée à une idée fixe. Je ne tenais nollement à être an César ou on Richelieu. Si Dieu me l'eût proposé, je ne réponds pas que je l'eusse accepté. C'est à

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■n PRÉFACE.

la gloire des grands poètes que je visais. Une statue de Corneille , de Molière, de Voltaire, me tenait en extase. Mes yeux se mouillaient malgré moi. Les statues d'Alexandre, de Lonis XIV, de Snlly, me laissaient froid comme le marbre dont elles étaient faites. Je n'enviais au dernier que sa franchise. Sa pnissance, sa gloire, ne me tentaient pas. Il m'importait fort peu qae l'histoire parlât de moi à la postérité : elle est d'ailleurs assez sujette À se tromper. C'était moi qui voulais parler par mes ouvrages aux générations futures. L'idée de voir mes livres dans les mains d'un homme qui devait naître dans trois ou quatre siècles me faisait bondir de joie comme un enfant. Eh bien! la force, la tyrannie des circonstances m'a jeté précisément dans les deux carrières ou s'étaient faits les Alexandre et les Richelieu , et pour lesquelles je n'avais pas la moindre vocation. Notez que mon caractère m'y a joué des tours pendables , qu'il m'a empêché de sal«ir les avantages que je pouvais y trouver ; et les deux métiers que j'ai été contraint de faire n'ont cessé de nnire à celui que je préférais.

C'était peu d'avoir été poussé par la Fortune on par la Providence dans un cul-de-sac comme l'artillerie de marine. A peine y étais-je entré, qu'une cinquième révoludon m'arrive. Un grand homme me fait demander si je veux de lui pour consul à vie et pour empereur. 11 pouvait fort bien se passer de me consulter; mais moi, je pouvais lui répondre "aî, comme les habiles, ou que m'imparte? comme les indifférents. Ma raison était pour ce dernier parti, mon diable de caractère me force à dire n^n, et mon avancement est perdu. Je n'en deviens que

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PREFACE y»

pins Apre à la poësie, malgré le colonel, le ministre et nn sénateur de mes parents qui avait fait des livres dans sa jeunesse, et qni ne voulait pas qae j'en fisse moi-même. Paris fut plus qne jamais te but de mes désirs. On ne peut faire des vers qu'à Paris, et c'est là seulement qu'on peni leur donner la vie -et la publicité. Raynouard me disait à Toulon qu'après avoir rimé trente ans en province , il avait été obligé de tout refaire à son arrivée dans la capitale; et ma passion me criait : ■ Paris ! Paris ! > comme les Cosaques qni nous suivaient dans nos retraites.

J'arrive donc à Paris; je vais tout droit à Talma, à Lafon, à Saint-Prix, gens très-bien élevés, d'un accès facile , d'un goût sûr, d'un commerce agréable. Je la tenais, cette ville si ardemment désirée, ce ihé&tre, pre-. mier bnt de mon ambition ! Bah'l un ordre survient. Toute l'artillerie de marine va se faire tuer en Saxe , il faut repartir ; et, tout suant de la lectnre de mon Chv/s, je ne fais qu'nn saut du comité qni l'a reçu dans la diligence de Mayence.

Je reviens à ce Paris par trois ou qnatre champs de bataille et par les prisons de la Poméranie. Je trouve un autre monde, d'autres rois, d'autres influences, d'aub-es opinions. Le hasard m'ouvre un asile dans le petit étatmajor d'un prince ami des arts et des lettres. Une heure de travail tout au plus, des appointements qui suffisent à ma modeste existence, de la bienveillance, une protection assurée; je vogue. Ud coup de vent souffle de l'Ile d'Elbe, et ma petite barque est encore une fois renversée. Si ma conscience l'eût voulu cependant , je pouvais passer par Gand pour revenir aux Tuileries. Pas pos-

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