‹ Les fables complètesChapitre 2 sur 110 · TOI PRÉFACE · texte numérisé non relu

TOI PRÉFACE

ûble de Ini faire entendre raison. Elle me dit qu'il ne fallait jamais quitter sa patrie , jamais déserter sa cause. Je reste , et me voilà entre mon caractère et ma fortime, n'ayant que ma passion pour vivre.

Or, pour vivre de la passion des vers, il fallait alors, comme toujours, des patrons , des prôneurs et des coteries. Cela ne vient pas tout seul. Des patrons ! je n'avais ni le courage de les cherclK:r, ni l'esprit de les conserver. J'en ai fait vingt fois l'expérience. Des prAneurs 1 ceci va droit au fenilletoa ; je ne connaissais pas un journaliste , et je ne concevais pas qu'on pAt aller dire à un homme : » Monsieur, voici des vers de moi, faites-moi le plaisir de les vanter. • Quand il m'arrivait d'en publier, j'étais, en les ajiportant à l'Aristarque, d'une gaucherie à lear porter préjudice ; et l'Aristarcjne ne me savait ancnn gré de mon embarras. Des coteries I on ne »'en fait pins à l'âge où j'étais déjà parvenu. Et puis elles avaient forgé tant de grands hommes qui me paraissaient des pygmées 1 En leur demandant de l'admiration, de la réputation, de la vogue, il eut fallu eu rendre aux camarades ; impossible : mon caractère ne s'y serait jamais plié.

Il y avait bien quelques fortunes littéraires commencées, mais elles venaient du vaudeville, du roman, de U brochure ; je n'y voyais pas de la gloire. Ma passion superbe avait peine à descendre jusqu'à l'opéra -comique. J'arrivai cependant, j'obtins des succès , j'eus ma veine de popularité; mais peu d'argent ; ftlelpomène n'en donnait guère k ses courtisans. Il y avait d'ailleurs contre elle une conspiration sourde qui ne tarda point à éclater de toutes parts. Une foule de jeunes gens, qoi ne manquaient

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ni de talent nï de génie, ei qui tenaientà vivre largement, chose qui m'a été toujours très-indifierente , reconnurent i]ue les sentiers battus n'aboutissaient qu'à l'hôpital, et se jetèrent à corps perdu dans la nonveauié, où ils étaient sûrs d'être suivis par la foule. Ils abandonnèi-ent la comédie et la tragédie pour le drame; non le drame de Diderot , de Mercier ou de Beaumarchais, c'eût été se traîner dans une ornière; mais un drame d'une forme nouvelle on renouvelée des Anglais et des Allemands. Cette révolution s'en prit à toutes les vieilles choses. Aucun livre ne put paraître, sons peine de mort, avec un titre ancien, la ballade exceptée. Ce que nos aïeux nommaient Poésies fugitives, on l'appela Méditations; ce qu'ils appelaient Dithyrambes , on le nomma Messéniennes . On Inventait des titres bizarres, comme Orientales, Feuilles d'automne, ïambes. Étincelle', Larmes du poète, et autres, qui attiraient l'atteation et le chaland. Ce n'était pas un crime, d' autant mieux que sons ces titres nonveaux se reacon- Iraient des choses an^ques et bien sonnantes. Mes tragédies et mes epîtres étaient comme ud habit passé de mode, et, pour cent mille francs de rente , je n'aurais pas cherché nu nouveau titre à mes compositions. J'aurais cru mentir an public ; et je vous demande si je pouvais alors lui présenter des fables; car il faut loujonis ramener le sujet de cette préface, comme on ramène dans une sonate on une fantaisie le premier motif qui en fait la base.

Je laissai faire les novateurs et me contentai d'abord de ne pas les suivre. Mais voilà qu'ils en vinrent à renverser les bustes de nos grands hommes, à publier qu'avant eux on n'avait rien fait de bon; que les poètes, les comc-

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X PRÉFACE

diens et te pablic des dw-«eptième et dix-bn!tième siMes n'avaient pas le sens commun; que tont cela devait être bafoué, détruit, pour faire place k des gloires plus vraies, plus solides. Les mesures étaient bien prises, les rôles bien distribués. Les conjurés du second rang s'ctaieat emparés des journaux pour louer les antres, pour entonner l'en thoudasme. Au fond, qu'est-ce que cela me faisait? Ils me fermaient le théâtre, ils dégoûtaient les libraires des poésies passées de mode, ils accaparaient l'argentdes amateurs ; c'éiait un préjudice , sans doute, mais je n'avais jamais envié les succès des antres. Qu'avais-je besoin de les attaquer au milieu de leur iriorrpbe? Hélas ! je croyais qu'ils étaient dans le faux, que leurs succès n'étaient pas de bon aloî ; et ma véracité ne put se disftenser de le leur dire en vers et en prose, de se lancer enfin dans la guerre des classiques et des romantiques ; et j'attirai sur moi toutes les colères , tontes les injures de la nouvelle école. J'aurais été bienvenu , si j'avais risqué dans cette bagarre un livre de fables !

Ce n'est pas tout. La politique m'attira bien d'autres avanies. Tj arrivai, comme partout, avec mon caractère. Je ne pouvais pas le laisser chez moi. D'abord je voulus dire la vérité ans gens de la Restauration, j'y perdis mon épanlette. Une dixième révolution se fit, et des fous prétendirent la détourner de la voie qu'elle avait prise on qu'on lui faisait prendre. J'étais bien libre de les laisser s'user dans les émeutes ou s'enrouer dans les rues. Quoique l'un des auteurs de la nouvelle Charte, je pouvais très-bien m'en remettre pour sa défense à ceux qui exploi- Mient à leur profit cette révolution noovelle. Non, il fal-

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lait qae mon caractère fit des siennes, que je rompisse en visière à la république menaçante. Je voyais U l'erreur, le désordre, la licence, et je partis de la main. Qu'en advinl-il? ce qu'il advient à tout homme qui se met en avant. Je fus roué, abtmé de coups ; et ceux pour qui je les avais reçus me dirent : « C'est bien fait ; de quoi te méles-tD? •

J'en fns pour mes contusions et mes meurtrissures. Cette crise fut longue et dure. Ma vieille réputation y périt, mon ancienne popularité lit conune celle de tant d'antres. Je passai du Capitole k la roche Tarpéienne, du Panthéon aux Gémonies. Je ne dirai pas les enfants, mais tes frères cadets de cenx qui applaudissaient mes vers au collège, se mirent à les dénigrer, à les couvrir de boue et de ridicule. On avait imprimé un jour que j'étais tout près de Boileau par mes épltres; on me ravalait maintenant au-dessous de Cxitin. La génération qni m'avait loué aurait dû me défendre, elle j était intéressée ; mais dans ce monde on ne défend ses amis qne lorsqu'ils n'en ont pas besoin. Le ridicule est comme la peste : on s'éloigne de ceux qui en sont atteints. Mes &nrîens louangeurs firent chorus avec mes détractears actuels. On répétait les titres de mes ouvrages; et, sans savoir te premier mot du texte, on chargeait le tout de quolibets, de sarcasmes et de balourdises. On a compté jusqu'à cinq cents épigrammes par année contre ma personne, ma figure, mes poésies, ma cravate, mes discours de tribune, mon épi de cheveux rebelles et ma redingote verte. Tout échappé de collège qui entrait dans un feuilleton essayait sa plume sur ma friperie, etcroyaitmedevoirson premier coup de pied.

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m PRÉFACE.

Pouvais- je jeter des fables à la tète d'un public ainsi fait? il les aurait joliment reçues ! On aurait travesti mes vers, et il aurait pris la parodie pour la pièce. On lui avait tant dit qae j'étais un àne, mais nu âne vrai, à quatre pattes, à longues oreilles ! et il avait fini par le croire. Un relieur avait lancé un prospectus dans lequel ma peau figurait, avec le prix à côté, entre le maroquin et la basane. Un de mes amis l'a lu et me l'a dit. C'était une étrange façon de me voir doré snr tranche. Je n'avais pas songé à celle-là dans les rêves de gloire dont je berçais ma jeunesse. Ces rËves s'étaient perdus dans une mare de fîel. Je faisais des vers cependant ; c'est ma panacée contre les déboires et les déplaisirs de ma vie; mais je me gardais bien de les publier. Il ne paraissait sons mon nom que cens qu'on me prétait, et Dieu sait s'ils étaient bons I Quant aux miens propres, ils étaient proscrits d'avance. Permis à moi d'en appeler à la postérité. Je le faisais quelquefois, mais bien bas, seul à seul, porte close. Si les passants l'avaient entendu, on m'aurait enlevé cette consolation posthume. J'étais chassé, banni du monde littéraire, de la seule carrière ob je fusse entré par goût, par vocation; et cela parce qu'on m'avait jeté dans l'arène politique, et parce que j'avais dit ma pensée à tout le monde, sans acception de parti ni de coterie. L'auteur des Guêpes avait donc raison d'imprimer que j'étais mort.

Me voilà cependant. Comment cela s'est-il fait? comment a lîni cette guerre de huit ans, seize fois plus longue que ne dure une mode ordinaire? Est-ce lassitude? est-ce pudeur? N'importe, j'en remercie ceux qui m'on relevé, et dans le nombre j'ai reconnu bien des mains qui m'avaient

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PRÉFACE. Mil

frappé. C'est à denx on trois fables de moi qa'il» se sont attachés ponr donner le signal de cette réaction. Le public de rinstilnt avait ri et applaudi ; et je dois dire en général que, tontes les fois qu'on avait permis an public de m' entendre, je n'avais eu qu'à me louer de sa bienveillance. Hais cette fois les journaux firent chorus le lendemain avec mon auditoire de la veille ; et à l'exception de qnelqnes retardataires qui font encore un feu d'arrière-garde, il ; ent, suivant l'argot du jour, une majorité incontestable en faveur de ma résurrection littéraire. Les amis, et même quelques indifierents, vinrent me dire, comme MM. LebaiUy et Dutramblajr : « Faites des fables; . et j'en fis. J'en avais dix à peu près dans mon bagage; j'en composai d'autres pour les séances particulières de l'Académie. Elles 7 furent bien reçues; et, comme nn poète ne refuse pas nn laurier qu'on a l'air de lui tendre, je cessai tout commerce avec Melpomène, Thatie, Calliope ei autres, pourme jeter dans les bras de.... Voulez-vous médire, s'il TOUS plaît, comment s'appelle la Muse de la Fable? les Grecs l'ont totalement oubliée, et par une raison toute simple, c'est qu'ancnn de leurs poètes n'avait fait de fables quand on a inventé les Muses. Ils ne se doutaient pas qD'un esclave phrygien devait naître quatre ou cinq siècles après pour leur enseigner l'apologue. A cette époque même, on s'occupait des grandes victoires de Cyrus, des lois de Solon, de l'expédition du Gaulois Bellovèse, mais aucunement d'un petit bossu qui menait au monde dans le boui^ SÂmorium. La Grèce n'entendit parler de lui que trente ans après; mais ses trois plus illustres philosophes Inifirenttme belle part dans l'estime des hommes. Socrate

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