JUPITER ET LE SAPAJOU
Un de mes booDétes cridqnes, Tout en louant mes vers, ce qui ne déplut pas, Me reprochait pourtant, comme un très-vilain cas.
Mes quelques fahles politiques.
Le reproche arrive un peu tard.
Ésope dans Samos, Menénius dans Rome, Et Phèdre et le malin qu'on appelle bonhomme,
Peuvent en réclamer leur part.
La fable politique est la première en date.
La Vérité jadis dut emprunter sa voix,
Pour régenter les peuf^es et les rois, Tous les pouvoirs enfin qu'on redoute et qu'on flatte. Les temps où nous vivons en seraient-ils exclus? Dans les nouvelles mœurs o'est-il que des vertus? Tons nos hommes publics sont-ils de vrais modèles? Dans ce brujrant conflit d'électeurs et d'élus. Ne Toit-on pas sui^r des passions nouvelles.
Des scandales nouveaux et de nouveaux abus?
Aux honneurs que la Charte au mérite réserve,
D,niz=rtNGoOJ^[c
L^ntrigne el U favenr n'ont-elles plas de pari? Et, parmi tons ces grands d'hier et de hasard, Juvétul vÎTraîl-il sans déchaîner sa verre?
Nons TC^Dons, direz-vous, eu pleine liherté; U n'est pins de ponvoir qu'on n'attaque et ne fronde. Et, quand on jette enfin la vérïté
A la face de tout le monde,
Pourquoi voiler sa nudité?
D'accord, mais qu'a produit celte véracité?
De l'aigreur, de la haine et tonjours du scandale.
Sans Dul profit pour la morale;
Des injures, des dém«iti$.
Qu'à la tète et partout, d'une façon brutale. Se lancent tour à tour les gens et les partis. En face du public, dont l'ail malin les guette. Nul à sei détracteurs n'ose donner raiscm.
L'oi^eil se fait en eux l'arocat du démon.
Ia fausse honle les arrête.
Nul regret, s'il en vient, n'arrive au repentir; On se cabre et roidit contre sa conscience j
Et l'on meurt dans l'impénitence.
Pour n'oser pas tout haut se convertir.
Mais lorsque, se couvrant d'un voile allégorique. Sous le nom emprunté d'un être fantastique, Ld fable attaque nn vice, un travers, une erreur. L'homme, eu qui la leçon goutte à goutte pénètre, Pour juge el pour témoin n'ayant plus que son cœur. Se travaille en secret, et s'amende peut-être. Si, tant qu'il peut pécher, s'amende le pécheur.
D,niz=rtNGoi.)«^lc
Je sDivrai donc ma tdche; et, si ia voix publique Daigoe encor applaudir ï ma muse critique.
Je Ferai bonne guerre aux vanités du jonr.
C'est là que doit frapper l'arme du ridicule. C'est là qu'est le danger, je le dis sans délour.
Hais cette fois, en prenant ma férule.
Je m'adresse aux petits; les grands auront leur tour.
An temps où Jupiter menait la race liuciaine. Pour se désennuyer des humeurs de la reine.
Qui sauvent tourmentait son infidèle époux, Il avait fait venir des plages de Cayenne, Que les dieux connaissaient bien longtemps avant nous, Le plus joli des sapajous.
Un jour le favori, las d'amuser son maître.
Lui disait : < Sais-tu bien, mon Ja[Hter tonnant,
Que le monde va mal? et, si tu l'as fait naître,
Je ne t'en fais pas compliment;
Il n'est pas ce qu'il devrait être.
Que font, pour ne citer que le règne animal, Tant d'êtres inégaux, enfants de ton caprice? C'est de la part d'un dieu la plus dure injustice, Cbacun enfin de tous devrait être l'égal.
— Ce«t juste, répondait le roi de toute chose; Je recoonfûs ma fanle et la veux réparer.
Vois-tu ces animaux qui sucent une rose?
Eb bienl en pucerons je vous métamorphose.
Vous serez tous pareils, cesse de murmurer.
D,niz=rtNGoO«^lc
160 LIVRK V.
— Doucement, dit le singe, il faut bien nous entendre Si j'aspire à changer, ce n'est pas pour descendre.
— Soit, > reprit JnpUer; et les êtres vivants,
Qne nourrissaient et la terre et ses îles, Cirons, mouches, fourmis, jusqu'aux moindres reptiles, Furent tous par un mot chanj^és en élépbants .- La terre en était pleine; et toute sa surface Ne suffisait plus même à l'effrayante masse De ses monstrueux habitants.
Mon péroi-eur. serré par la tète et les flancs.
Ne pouvant plus bouger de place.
N'ayant pour paître que l'espace Où par ses gros voisins il était enchflssé, Criait : < Bon Jupiter, dclivre>moi de grâce De ce peuple géant dont je suis oppressé. ■ Hais le dieu répondait que toute créature Avait droit comme lui de croître et de grandir; Qn'éumt tous désoi-mais de la même nature, 11 ne pouvait à chacun départir
Plus d'espace ni de pâture.
Mon singe reconnut cjue son rêve était fou,
Et, revenant à sa première forme.
Aima mieux vivre sapajou
Qne de mourir de faim dans une taille énoi^ne. Mais tous les rêveurs d'aujourd'hui Le comprendront-ils comme lui?
Oui, dira chacun d'eux, cette belle ntopie
N'est qu'une illusion de la philanthropie.
Mais, puisqu'il faut des petits et des grands, Pourquoi ne suis-je pas au rang des éléphants? El cette outrecuidance, en révoltes féconde, Peat durer autant qne le monde.