‹ Les fables complètesChapitre 80 sur 110 · LIS DEUX TOILETTES · texte numérisé non relu

LIS DEUX TOILETTES

Sur le pavé d'une ville prîucière.

Roulait un beau coupé, que deux fringants chevaux Emportaient dans leur course en des flots de poussière. Un blason rehaussait l'azur de ses panneaux.

Sur un velours bordé d'une frange dorée, Le fier automédon étalait sa livrée , Et dans ce char briilar Reposait une femme élégar Dont l'or et le saphir ornaient les blonds cheveux.

Un passant la regarde et frissonne de rage.

11 la suit d'un œil menaçant, Sans lit conii^tre en rien, il éclate, il l'outrage. ■ Quel scandale, dît-il, quel luxe impertinenti

Voilà les heureux de la terre!

Voilà les riches d'à présent I

Ils insultent à la misère. »

iz^mnCoC^Ic

FABJLE XVUI. 2

El tout en suivant son chemin.

Il répète en jurant son sinistre refrain.

A quelques pas plus loin se présente à sa vue Une femme modeste et simplement vêtue, Allant à pied, sans cocher ni laquais.

Elle avait cependant un blason, un palais;

Et mon homme l'a reconnue.

Mais, s'il a pris le même ton.

Son courroux maintenant prend un autre langage. « Voilà, s'écria-t-il, les riches de notre fige. Au plus crasseux avare ils feraient la leçon. L'ouvrier meurt de faim qnand chez eux tout abonde.

Qu'importent aux heureux du monde

Le maquignon, le carrossier, Le fabricant, le marchand et l'artiste,

Et le doreur et le sellier,

Et la lingère et la modiste?

A qui vit du travail leurs mains n'en donrient plus, r leurs écua. ■

Et qui tient ces discours? Est-ce un Cafre, un sauvage? Est-ce un ivrogne? non. Un fou? pas davantage.

Il est Français et mécontent;

Tout critiquer est son système.

Mais dire blanc et noir, et jiresqne au même instant,

C'est trop; et j'aimerais autant

Qu'il fût d'accord avec lui-même.

iz^rt^Gouj^lc

LE RENARD ET l'oURS.

Un fin renard, disciple ou descendant Dn célèbre flatteur qu'a chanté la Fontaine,

Ed courant les monts de Pjrène, Dans les pattes d'un ours tomba par accident. C'était bien l'ours le plus vorace, Le plus dur, le plus loup-garou, Que de Bayonne au Canigou, De Callisto jamais eût enfanté la race.

Mais comme il digérait son second déjeuner, En attendant l'heure de son dîner.

Il avait mis le renard en fouFrière, El, pour veiller son prisonnier, Sur le devant de sa tanière Il s'était en travers étendu tout entier.

Hou t«nard cependant fait bonne c< Et ce répit lui rendant l'espérance,

11 se met à flatter son terrible geôlier.

Vain espoir! ce geôlier d'une nature étrange A peu de goût pour la louange.

Le flatteur a beau s'enrouer, Rien ne fléchit ni ne dérange

Le cerbère au long poil qu'il veut a:

iz=rtNGoi.)«^lc

Vante-t-il son courage eaim jour de bataille? Un sourd grognement Ini répond.

La majesté de sa royale taille?

De sa lai^e poitrine il en sort nn second. La beauté de son poil? On grogne de pins belle. La noble fierté de son port?

Monseigneur grogne encor plus fort.

Le pauvre diable en perdait la cervelle, Lorsqa'en examinant d'un regard efiaré Ce vienx groin si dur et si revèche, Sons la paupière gauche il remarque une brèche, El que d'un œil l'onrs était déferré.

Le voilà qui se met à conter des histoires.

Il parle d'Annibal, la terreur des Romains, Du sultan Bajazet, l'e&roi des Bj'Eantins :

« El ces deux héros, ces deux gloires.

D'où leur venait, dit-il, cette faveur des cienx ?

C'est qu'ils étaient borgnes tous deux. •

Le gro(,'nement s'apaise ; et, la tète penchée. Mon ours tourne vers lui sa paupière ébréchée. Mais l'babile fiatteur n'a garde de le voir, Du sultan Bajazet sa verve intarissable

Vient aux Cyctopes de la Fable.

■ Borgnes, s'écria-t-il, mais quel œil vif et noir l >

L'ours eu avait un de semblable; Il relèye à ces mots ses pattes de devant.

Et se remet sur son séant.

< rtoD, poursuit le renard, notre commune mère

iz=rtNGooy[t'

«72 LIVRE Vn.

rt'a jamais enfanté d'aussi (teaux demi-dieux : Non , la beaulé , pour séduire et pour plaire, 9'eul jamais besoin dtt deux yeux.

— Je le crois bien, dît l'ours tout fier et tout jojens.

Je mangerai qui dira le contraire.

Mais toi, mon bon ami, j'en aurais du chagrin. Je ne toucherai pas un seul poil de ta têie.

J'aimerais mieux mourir de faim ; Va-t'en. « Et le renard est parti de la main.

Sans attendre qu'il le répète.

Il n'est pas de tyran, fdt-il des pins brutaux,

Dont ne puisse nn flatteur adoucir la nature.

Attachez-vous surtout à louer ses défauts :

C'est la recette la plus sûre.

FABLE XX

LBB DEUX BOXEURS.

Deux boxeurs renommés |)ar leur force athlétique, Rivaux de gloire, et partant ennemis.

Pour amnser la tourbe britannique.

S'étaient assez longtemps assommés et meurtris.

De bonnes gens lassés de leur brutale escrime,

Espéraient mettre un terme à cette déraison ,

Quand le hasard , qui n'est pas toujours bon ,

Les remit face à face au bord d'un noir abîme.

iz=rtNGoi.)«^lc

FABLE XX. 373

Le péril était grand ; ils le voyaient toos deux, Sons leurs pieds se brisait une mer mugissante;

Et, comme un géant monstrueux,

La falaise abrupte et (glissante Inclinait ses rochers sur le gouffre écnmenx.

Hais U haine est aveugle ; et mes fougueux athlètes , A l'aspect l'un de l'autre ont roidi leurs poignets,

Et , se posant sur leurs jarrets , Ramènent en arrière et leurs corps et leurs létes . Un horrible combat suit de près ce défi.

Leurs cris injurieux dans les airs retentissent. Sur lenrs flancs, sur leurs fronts, leurs coups ont rebcoitti. De leurs yeux , de leurs dents des flots de sang jaillissent. Les deux rivaux enfin corps à corps se saisissent, Et de leurs bras nerveux s'étreignent à l'envi.

Le peuple vient en foule au bruit de celte lutte, Applandit à leur rage, et des bords dn rocher, De l'abîme avec joie il les voit s'approcher, Et s'apprête à jouir de leur terrible chute.

Ses vœux cruels sont bientAt exaucés.

Dans les flots , qui sous eux s'entr'ouvrent et bondissent. Comme une lourde masse ils tombent embrassés , Et par la foule en chœur des hourras sont poussés. Mais an grand jonr encor les flots les revomissent. Le ciel à leur malbeur offre un dernier recours.

Ils peuvent, nageurs intréjûdes, Échapper en s'aidant aux abîmes liquides.

Et regaipier le bord pleins de gloire et de jours.

iz=rtNGoo«^lc

tT4 uvtx. vn.

Non, de lenr intérêt triomphe la colère.

Chacun croit étonffer, noyer saa adversaire;

Et de ce combat inhumain.

De lear orgneil bmtal ils sont tous deux victiines. Afiâiblis l'un par l'antre, ils ont même destin ; Et ioT eux. pour jamais se ferment les abîmes. N'auraient- ils pas mieux fait de se donner la main?

Hier, sons cette allégorie, Tu me peignais, Guizot, la stupide folie

De deux partis qni nous sont chers.

J'ai cousu ce m^tin des rimes à ta prose; Hais au salut commun leur vanité s'oppose ;

Et ni la prose ni mes vers Ne peuvent conjurer Teffroyable revers

Que leur démence nous impose.

LK SANSONNET DAKS l'eHBIRRAS.

< Voyez- TOUS cet oiseau qui plane dans les denx?

Disait uD sansonnet à sa peuplade ailée.

C'est l'épervier, fuyons, Atons-nous de ses yeux, •

Et, loin de prendre la volée,

La peuplade lui répondait :

I Ce n'est qu'une hirondelle et tu D'es qu'un benêt. • Mais sur les étoumeanx s'abattit le corsaire.

iz^rtNGooylf

H en prit un an bec, nn antre à chaque serre; Et de leurs sots dédains mon sansonnet vengé Les quitta sans prendre congé.

Tout en plaignant le destin des prophètes.

En blâmant la sottise et l'incrédulité

Des étourdis qni, pour croire aux tempêtes, Attendent que sur eux la foudre ait éclaté,

11 rencontre un vol d'alouettes, Qui dans un champ voisin picore en liberté, ' Ces oiseaux-li, dit-il, sont peut-être moins bëtes,

U les aborde, et, selon son désir, La joyeuse tribu s'empresse à l'accueillir.

Voilà qu'en voltigeant et trottant sur la plaine,

En jetant aux échos ses refrains si jolis.

Elle arrive en nn pré qu'on vient de tondre à peine;

Et ses regards sont éblouis

D'nne clarté vive et soudaine,

Qu'à droite, à gauche, en chatoyant.

Lance en brillants éclairs un miroir tournoyant. « N'allez point jnsque-là, croyez-en ma prndenoe; C'est un piège, arrête*, criait le sansonnet. L'oiseleur n'est pas loin; et, si quelqu'une avance.

Elle sera prise au filet.

— A d'antres, laisse-nous, dît la troupe étourdie;

Tu n'es qu'un dseau de malheur. »

Elle accourt; le filet sur elle se replie.

Une moitié demeure aux mains de l'obeleur;

iz^mnCoOi^Ic

Et le cœur gros, le* paupières baissées, Déplorant lei effets d'nn fol entêtement, Mon sansonnet s'éloigne et s'en va tristement Chercher des télés plus sensées.

Dans tin vol de perdrix le hasard le rooduit. Deux jours entiers il l'adopte, il te suit, Lorsqn'en un champ d'épis, où leur troupe butine. Il v<Ht, sur des sentiers habilement (racés.

De perfides coUels par l'oiseleur dressés, Et veut de la tribu prévenir la ruine.

Hais hélas! ses conseils ne sont pas mieux suivis.

Et les malheureuses perdrix Vont se prendre aux lacets qu'à leur folle imprudence A signalés sa prévoyance.

C'était à délester, i perdre la raison.

Mon prophète à ce conp sent fléchir son conrage.

Ira't>il dans les bois chercher un ermitage I

Se fera-t-il épervier ou pigeon?

Où pourra't-il en paix finir son existence?

U n'en sait rien ; et nioi je réponds qu'aujourd'hui, Lorsque tous les partis luttent d'extravagance. Le sage, s'il en est, n'en sait pas plus que lui. Je renonce à donner des leçons de prudence.

;lz-MNG00g[c

Page 1