MR, V
don ; je le lui accorderai et l'autre obtiendra le double. — Faites, dit l'envieux, que je perde un œil 1 » C'est ainsi que l'envieux devint borgne, et le convoiteux aveugle. — Ecoutez encore ce conte : Un pauvre mercier ambulant, ne pouvant payer l'avoine et le fourrage pour son cheval, l'attache dans un pré bien clos, qui appartient au seigneur du pays. « Ce seigneur, lui a dit un marchand, est loyal et bon : si le cheval est placé sous sa sauvegarde, des larrons pourront bien s'en emparer ; mais on n'aura pas en vain invoqué son appui ; il dédommagera le volé et fera pendre le voleur. » Le mercier s'est rendu à ces raisons : il recommande son roussin au seigneur, et dit par surcroît force oraisons, pour que Dieu ne permette pas que nul emmène son cheval hors du pré. Dieu « ne lui faillit mie » : personne n'emmena son cheval hors du pré : le lendemain, le mercier retrouve dans ce champ à la même place... la carcasse de son bidet : pendant la nuit, une louve l'a dévoré. Il s'en vient devant le seigneur et lui conte comment il a perdu son cheval sur sa fiance : <( Je l'avais mis sous votre sauvegarde et sous celle de Dieu. — Soit ! mais combien valait le cheval? — Soixante sous ! — En voici donc trente I pour le reste , fais-toi payer par Dieu. Va le gager sur la terre ! » Le mercier s'en va, tout marri de cette cruelle et juste sentence, quand il rencontre un moine : « A qui es-tu ? — Je suis à Dieu ! — Sois donc le bienvenu ; comme son homme lige, tu répondras pour lui. Il me doit trente sous ! paye-les-moi ! » — L'affaire est portée devant le seigneur, qui juge selon les saines coutumes du droit féodal : (( Es-tu l'homme de Dieu ? paye ! Ne payes-tu pas ? c'est renier ton maître. » Le moine s'exécute ^.
Dans tous ces contes, transparaît la même gaieté maligne et innocente, piquant à peine, à fleur d'épiderme. Les poètes s'amusent à ces esquisses rapides. Ils se complaisent en cet esprit de caricature, non trop tourné à la charge, avisé, fin, jovial et léger.
Mais ce sont jusqu'ici des sujets trop simples ; parfois cette bonne humeur anime un petit drame plus complexe, ingénieusement machiné, fait vivre quelques instants tout un monde de