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MR, I, 31, le Prêtre et Alison

2, M R, II, 34, le Prêtre et le chevalier. Ce sont les mêmes traits élégants, peu individuels, qui dessinent aussi les portraits, non plus des vilaines ou des bourgeoises, mais des hautes et puissantes femmes de barons, comme d'ailleurs dans les aristocratiques romans de Chrétien de Troyes :

De la dame vos voldrai dire

Un petitet de sa beauté :

La florete qui nait el pré,

Rose de mai ne flor de lis

N'est tant bêle...

. . ,La dame estoit plus très cointe

Quand ele est parée et vestue

Que n'est faucons qui ist de mue,

Ne espervier ne papegaut.

Dune porpre estoit son bliaut

Et ses manteaus, d'or estelée...;

D'un sebelin noir et chenu

Fu li manteaus (au col coulez...;

En la teste furent li œil

Clair et riant, vair et fendu;

Le nés ot droit el estendu,

Et miels avenoit sur son vis

Le vermeil sor le blanc assis

Que le synople sor l'argent.

Et de sa bouche estoit vermeille,

Que ele sembloit passerose,

Tant par estoit vermeille et close ;

Neïs la gorge contreval

Sembloit de glace ou de cristal,

Tant par estoit cler et luisant,

Et desuz le piz dedevant

Li poignoient .II. mameletes

Auteles comme des pommelés.

[Guillaume au faucon, MR, II, 35).

Comme ces portraits ne sont jamais embellis plus que de raison, de même les caricatures ne sont pas trop chargées. Sous l'exagération nécessaire et voulue des traits, on retrouve la nature. Voyez la vieille truande, déguenillée et coquette encore, toute fardée et qui raccommode ses hardes près d'un buisson, dans l'attente de quelque galante aventure :

Par dedevant une maison, La vieille recousoit ses piaus, Son mantelet et ses drapiaiis Qui n'estoient mie tôt noef, Ainz ot vëu maint an renoef...

En cinc cens dés n'a tant de poins Com ele i a de dras porpoins ; La s'asorelle et esgohele ; Son pochon ot et s'escuele, Son sakelet et ses mindokes; Un ongnement ot fait de dokes, De vies argent et de vies oint Dont son visage et ses mains oint Por le soleil, qu'il ne l'escaude ; Mais ce n'estoit mie bêle Aude, Ains estoit laide et contrefaite ; Mais encor s'adoube et afaite Por çou k'encore veut siecler.

Quant ele vit le bacheler^ Venir si très bel a devise, Si fu de lui si tost esprise K'ainc Blancheflor n'Iseut la blonde Ne nule feme de cest monde N'ama onques si tost nului Com ele fist tantost celui ^.

Le jour où l'on fête les saints Rois de Cologne, trois dames de Paris, la femme d'Adam de Gonesse, sa nièce Maroie Clippe et dame Tifaigne, marchande de coiffes, ont décidé de déjDenser deux deniers à la taverne :

— « Je sai vin de rivière

Si bons qu'ainz tiens ne fu plantez !

Qui en boit, c'est droite sautez.

Car c'est uns vins clers, fremians '

Fors, fins, frés, sus langue frians,

Douz et plaisanz a l'avaler... »

Les voilà attablées, et une large ripaille commence. Elles 1. MR, V, 129, la Vieille truande.

boivent à grandes hanepées, mangent à larges platées, engloutissent chopines, oies grasses, gaufres, aulx, oublies, fromages et amandes pilées, poires, épices et noix, et chantent, <( par mignotise, ce chant novel » :

Commère, menons bon revel !

Tiens vilains l'escot paiera Qui ja du vin n'ensaiera !

Mais tandis que les autres boivent « à gorge gloute », celleci, plus délicatement gourmande, savoure chaque lampée à petits traits

Pour plus sur la langue croupir;

Entre deux boires un soupir

I doit on faire seulement;

Si en dure plus longuement

La douceur en bouche et la force.

Elles sortent en chantant :

Amours! au vireli m'en vois!

et leurs pauvres maris les croyaient en pèlerinage ^ .

Toutes ces qualités de composition et de style, rapidité, vérité, naturel, donnons-nous le plaisir de les considérer réunies dans ce gentil chef-d'œuvre, Auberée.

Le fils d'un riche bourgeois de Compiègne aiine la lîlle d'un voisin moins fortuné. « Elle est trop pauvre pour toi, lui dit son père, et l'on devrait te tuer, si jamais tu osais me reparler ^e telle folie. » Refus cruel,

Quar Amors, qui les siens justise.

Le vallet esprant et atise ; El cuer li met une estincele Qu'il ne pense qu'a la pucele.

Mais, pendant qu'il languit, un riche veuf, moins intéressé

que le vieux bourgeois, épouse la fillette. Notre amoureux se

désespère,

Ne voit riens qui ne li enuit; Mult het le solaz de la gent, Mult het son or et son argent

1. MR, III, 73, les Trois dames de Paris. Cette beuverie finit par dégénérer eu une répugnante scène d'ivrognerie. Ce ton est rare dans les fabliaux. On se rappelle, à regarder cette lourde kermesse, que l'auteur, Watriquet de Couvin, est un Flamand.

Et la grant ricliecc qu'il a,

Et jure que mult s'avilla

De ce que onques crut son pcre...

Mult soloit estre gens et beaus

Qui orc a le vis taint et pale.

A tout prix, il faut qu'il la voie, qu'il lui parle. Une vieille complaisante, Auberée, couturière de son état,

Qui de maint J^arat mult savoit,

a pitié du jouvenceau, naguère si gai, si « envoisié », maintenant tout accablé de chagrin. Par pure bonté d'âme — sans compter qu'elle y gagnera cinquante livres — elle promet de tenter quelque galante entreprise : que le jeune homme lui abandonne seulement son beau siircot, fourré de peau d'écureuil !

Un jour de marché, après avoir guetté le départ du mari, munie du siircot fourré, elle s'en vient vers la jeune épousée et l'amuse par de longs bavardages de commère :

— « Et Dieus, » fait ele, « soit çaiens ! Dieus soit a vos, ma douce dame !

Ausi ait Dieus merci de Tame

De Tautre dame qui est morte,

Dont mult mes cuers se desconforte :

Maint jor m'a çaienz honorée !

— Bien vignoiz vos, dame Auberée, ' Fait la dame, « venez seoir.

— Ma dame, je vos vieng veoir, Quar de vos acointier me vueil ; Ge ne passai aine puis ce sueil Que l'autre dame morte fu.

Qui onques ne me fist refu

De riens que ge li demandasse...

— Dame Auberée, faut vos riens Se riens vos faut, dites le nos ! ^

— <( Dame, fist el, ge vieng a vos C'une goûte a ma fille el flanc ; Si voloit de vostre vin blanc

Et un seul de vos pains faitiz ;

Mais que ce soit des plus petiz !

Dieu merci, je sui si honteuse,

Mais ainsi m'engosse la teuse

Que le me covient demander.

Ge ne soi onques truander.

Aine ne m'en soi aidier, par m ame ! >^

— «Et vos en avrez, » dit la dame, Qui ert a privée maignie.

Bkdier. — Les Fahliau.T\ 23

Celé, ({ui ert bien enseignie,

Delez la borgoise s'assiet.

— « Certes, fait ele, miilt me siet

Que j'oi de vos si grant bien dire !

Comment se contient vostre sire ?

Vos fait il point de bêle chiere?

Ha! com il avoit l'autre chiere !

Ele avoit mult de son délit !

Bien vorroie veoir vo lit :

Si verroie certainement

Se gisez ausi richement

Com faisoit la première femme. »

La maîtresse du logis consent innocemment, montre le beau lit conjugal à la vieille rusée qui, subtilement, ayant laissé une aiguillée de fil et son dé dans le surcot du galant, le glisse, à Tinsu de la dame, sous la courte-pointe. Puis elle s'en va, toujours bavardant, comme elle était venue.

Le mari revient chez lui, fatigué, et veut se coucher. Il entre dans sa chambre, aperçoit la bosse que fait le surcot sous la courte-pointe. — « Qu'est cela? » Il découvre le lit, retire l'élégant vêtement.

Qui 11 boutast dedenz le cors Un coutel très par mi le flanc, N'en traisist il goûte de sanc.

Tant durement fu esbahis :

(( lia, las ! » fait-il, <( ge sui trahis Par celé qui aine ne m'ama!... »

Il tourne en tous sens le surcot susj)ect,

Dehors le remire et dedenz Qu'il sanble qu'acliater le vueille ;

et, tout épris de jalousie, il fait cette conjecture assez plausible :

« Et las, dit-il, que porrai dire De ce surcot? » Et dit par s'ame Que il fu a l'ami sa femme...

A cette pensée, il court vers elle, la saisit par le bras, la jette à la rue, sans un mot d'explication, et referme l'huis sur elle. Voilà l'innocente, tout esmâi^ie ^ dans la nuit solitaire. Quel crime a-t-elle commis? Pourquoi cette querelle? Soudain quelqu'un s'approche :

<( Ma belle fille, Dieus t<$^art !

Que fais-tu ci ?... »

On le pense bien : c'est Auberée qui l'aborde ainsi. La pauvrette lui demande en grâce de l'accompagner jusque chez son père. — « Chez ton père? Je n'en aurais garde! Il te battrait, donnerait raison à ton mari. Viens plutôt chez moi. J'ai une chambre secrète où tu demeureras, paisiblement cachée, jusqu'à ce que la folie de ton mari soit passée. »

Elle accepte cette offre si sage et trouve, en effet, chez Auberée, bon souper, bon gîte, et le galant qui l'attendait. — C'est bien taillé, maintenant il faut coudre : il s'agit d'apaiser le mari.

Le surlendemain, quand matines sonnent, Auberée conduit la jeune bourgeoise à l'abbaye de Saint-Corneille. Elle lui ordonne de s'allonger sur le sol, devant l'image de Notre-Dame, dans l'attitude de l'adoration, lui met une croix près de la tète, une autre aux pieds, deux autres à main droite et à main gauche, allume tout autour huit cierges de plus d'une toise chacun et lui recommande de ne point se relever jusqu'à son retour.

Elle court chez le mari, frappe à la porte. — « Que voulezvous à cette heure, dame Auberée? — C'est donc ainsi, « failli, mal enseigné, » que tu rends ta femme malheureuse? Effrayée cette nuit par un mauvais rêve, je suis allée au moûtier, et là, qui ai-je trouvée? Ta pauvre femme en oraison, tout entourée de cierges ardents ! Est-ce de la sorte que tu dois traiter

...Ce tendron qui hier lu née, Qui dëust la grant matinée Çaiens dormir en ces cortines ?

Et tu l'envoies as matines !

As matines ! lasse pechable !...

Vielz la tu faire papelarde?

Mal feu et maie llamme Tarde Qui juesne feme ainsi envoie ! »

Le mari, très satisfait que sa femme ait si pieusement employé le temps passé hors de chez lui, court à Saint-Corneille, y trouve en effet la pénitente, toute lasse de sa veillée dévote, la relève et la reconduit au logis, rassuré, A moitié rassuré seulement, car un doute persiste : d'où venait le surcot mystérieux ? Comme il passe par une rue, tourmenté de ce soupçon, il entend Auberée qui crie :

« Trente sols ! la veraie croix !

Or ne me chaut que ge plus vive !

Trente sols ! dolente chaitivc !

Trente sols, lasse! que ferai? Trente sols ! et où les praiidrai ?

Trente sols ! lasse, trente sols !

Or venra çaiens li prevoz.

Si prendera ce pou que j'ai :

C'est le songe que je song-eai ! »

— « Qu'avez-vous donc, dame Auberée ? » Et la vieille raconte, dolente, comment un valet lui avait confié l'avant-veille un surcot à raccommoder. Elle avait déjà commencé l'ouvrage, à telles enseignes que son aiguille et son dé ont dû rester après ; elle l'a perdu, elle ne sait où. Voici que son client redemande son surcot ou trente sous ! Trente sous ! Que devenir ? « Dame Auberée, n'étes-vous pas entrée ce jour là en quelque maison ? — Oui, un instant chez vous-même. » Le bourgeois retourne en hâte à son logis, examine le surcot : le dé et l'aiguille y sont, en effet, attachés !

Qui ii donast trestote Fouille N'ëusl-il pas joie graignor!

Ainsi la vieille délivra Le borgois de mauvais penser, Que puis ne se sot apenser Quant il du surcot fu délivres ; Et celé ot les cinquante livres.

Bien ot son loier deservi :

Tôt troi furent en gré servi !

Ce qu'on admire surtout dans Auberée^ comme en presque tous nos contes, c'est comment le ton, la versification, la composition, s'accommodent, s'adaptent exactement au sujet traité; comment le style y exprime de manière adéquate (( l'esprit des fabliaux ».

Peu de genres au moyen âge ont eu cette bonne fortune que la mise en œuvre y valût l'inspiration. « Le fabliau, dit M. Lenient, ne demande pas, comme l'épopée, une grande invention, une inspiration élevée, un souffle puissant et continu. Nos vieux trouvères se perdent et s'embarrassent dans les longs poèmes chevaleresques, d'où Ton ne sait plus comment sortir une fois qu'on y est entré. Ils sont plus à l'aise dans le cadre étroit d'une action commune et familière dont l'issue est toujours facile, où quelques détails ingénieux, quelques traits piquants suffisent aux agréments du récit. Leur langue naïve, simple et gracieuse,

alerte et sautillante, mais dépourvue de force et de dig-nité pour exprimer les grands sentiments, excelle à raconter et à médire. Plus tard, La Fontaine et Voltaire, dans leurs contes, ne trouveront rien de mieux que d'en reproduire la forme et les allures ^. » Nul délayage, mais une juste proportion entre les diverses scènes ; aucune coquetterie de forme, mais les trouvailles que sait faire la gaieté; nulle recherche de sous-entendus galants, comme chez les poètes erotiques du xyiii"^ siècle, mais la seule bonne humeur, cynique souvent, jamais voluptueuse ; nulle prétention au coloris ni à la finesse psychologique comme chez les conteurs du xvi*^ siècle qui alourdissent ces amusettes en leurs nouvelles trop savantes, mixtures de Boccace et de Rabelais, mais la simplicité, le naturel. C'est vraiment la Muse pédestre :

Légère et court-vêtue, elle allait à grands pas. 1. Lenient, la Satire en France au moyen âge, 1859, p. 83.

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