PRÉSENCE
I. Position de la question : force singulière de persistance et de diffusion que possèdent les fabliaux et, en général, toutes les traditions populaires; d'où ce problème : Comment expliquer la présence des mêmes traditions et, plus spécialement, des mêmes contes, dans les temps et les pays les plus divers ?
II. Qu'on ne saurait séparer la question de l'origine des fabliaux du problème plus compréhensif de l'origine des contes populaires, en général. C'est ce que montrera l'exposé des diverses théories actuellement en conflit.
III. Théorie aryenne de l'origine des contes : les contes populaires modernes
renferment des détritus d'une ancienne mythologie aryenne.
IV. Théorie anthropologique : ils renferment des survivances de croyances,
de mœurs abolies, dont l'anthropologie comparée nous donne l'explication.
V. Théorie des coïncidences accidentelles. VL Théorie orientaliste : les contes dérivent, en grande majorité, d'une
source commune, qui est l'Inde des temps historiques. VII. Que cette dernière théorie seule nous intéresse directement : car, seule, elle donne une solution au problème des fabliaux ; mais aucune des théories en présence ne peut la négliger : car, vraie, elle les ruine toutes.
Un soir de moisson que le poète Mistral causait avec des gars de son pays, un mari et sa femme passèrent en se querellant. Gomme les paysans s'amusaient de la dispute, le mari se contenta de dire, résigné : « Qu'y ferons-nous? C'est la Femme au pouilleuxl » — « Qu'est-ce à dire? » demanda le poète, et un vieillard lui conta cette facétie : « Il était une fois un berger qui eut une altercation avec sa femme, un peu acariâtre ; —
mais il ne faut pas, camarade, que cela vous empêche d'être amoureux et de vous marier, si quelque belle fille ici vous plaît ; toutes ne se ressemblent pas, et rien n'est ennuyeux comme d'être vieux et vieux célibataire. — Tout à coup, au milieu de la querelle, la femme crie à son homme, avec des yeux furieux : (( Tais-toi donc, tu n'es qu'un pouilleux! — Moi, pouilleux! riposte le mari. Répète, et je te casse les côtes. » Et soufiletée, battue, elle revient, criant : « Pouilleux! » Le mari l'attache, en dépit des coups de griffe, à une corde, et dans le puits la descend, enragée. — « Le répèteras-tu ? lui disait-il encore. — Oui, pouilleux! » Et dans le puits la folle descendait. Jusqu'aux mollets, jusqu'aux hanches cependant l'eau l'enveloppait, et le démon ne cessait de crier : « Pouilleux ! — Eh bien ! tiens ! reste! » Et l'homme la plonge au fond, avec l'eau sur la tête. Mon bon monsieur, croiriez-vous bien, vrai Dieu! qu'en barbottant, la noyée réunit les mains en l'air, et ne pouvant lancer le mot fatal, elle faisait le geste d'écacher entre ses ongles! Pour le coup, le berger, bon diable au fond, céda et la tira du puits'. » Le vieillard de Mistral eût été fort surpris, sans doute, si on lui eût dit que sa plaisante histoire n'était point née dans son village, et que les belles filles des lies d'Or n'y étaient primitivement pour rien : que, le même jour, peut-être, un paysan de l'Argonne^, un pa^'san Gascon 3, un paysan de l'Agenais* la redisaient de la même façon que lui; que, bien loin de la Provence, elle amusait, toute semblable, les Allemands^; qu'il y a plus de trois cents ans, à Stamboul, elle faisait déjà rire les Turcs 6.
1. Frederi Mistral, Lis isclo dor. Avignon- Paris, 1878, CacJio-Pesou, p. 302.