‹ Les fabliauxChapitre 2 sur 257 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Voici, sur un sujet léger, un livre pesant. Quelques-uns m'en feront reproche : les fabliaux étant les contes joyeux du moyen âge, à quoi bon alourdir ces amusettes par le plomb des commentaires érudits ? Que nous importent, après tout, ces facéties surannées ? Ne suffisait-il pas de rire un instant de ces contes à rire, — et de passer ?

Pourtant j'ai traité gravement cette matière frivole. C'est à ces joyeusetés, voire à ces grivoiseries, que j'ai consacré, à l'âge des longs espoirs, mon premier et plus sérieux effort.

Ce n'est pas que je me range à l'opinion néfaste selon laquelle tout objet de science mérite égale attention. C'est une tendance commune à beaucoup d'érudits de s'enfermer dans leur sujet , sans se soucier autrement de son importance, grande ou menue. Volontiers, ils s'en tiennent à la recherche pour la recherche, et professent que toute investigation, quel qu'en soit Tobjet, vaut ce que vaut celui qui l'entreprend. Les résultats qu'ils obtiennent servirontils jamais à personne? Ils laissent à d'autres, sous prétexte de désintéressement scientifique, le soin d'en décider. Or, comme une phrase n'a toute son importance que dans son contexte, un animal dans sa série, un homme dans son milieu historique, de même les faits littéraires ne méritent l'étude que selon qu'ils intéressent plus ou moins des

Bédier. — Les Fabliaux. 1

groupes de faits similaires plus généraux, et une monographie n'est utile que si l'auteur a clairement perçu ces rapports. Il est bon de se rappeler ce mot de Claude Bernard, plaisant, mais profond. Un jeune physiologiste lui présentait un jour une longue monographie d'un animal quelconque, soit le crotale ou le gymnote. Claude Bernard lut le livre, a. J'estime, dit-il à l'auteur, votre conscience; je loue votre labeur. Mais à quoi serviraient, je vous prie, ces trois cents pages, si, par hasard, le gymnote n'existait pas ? »

Bien que je ne sois jamais réellement sorti de mon sujet, pourtant, si par hasard les fabliaux n'existaient pas, il resterait peut-être quelque chose du présent travail.

Car l'étude de nos humbles contes à rire du xiii'' siècle, indifférents par eux-mêmes, peut contribuer à la solution de problèmes plus généraux.

C'est pourquoi je me soucie peu qu'on me critique d'avoir pris trop aux sérieux ces contes gras; mais je redoute, au contraire, de la part des savants qui sont au courant du sujet, le juste reproche de n'avoir pas craint, en ce livre de débutant insuffisamment armé, d'aborder de front ces problèmes.

Ils sont de deux sortes.

En tant que les fabliaux sont, pour la plupart, des contes traditionnels^ qui vivaient avant le xiii® siècle et qui vivent encore aujourd hui, ils font partie du trésor des littératures populaires ; ils avoisinent les contes merveilleux et les fables, et comme tels intéressent les folk-loristes; car la question de leur origine et de leur transmission se pose pareillement pour eux et pour les autres groupes de contes populaires.

D'autre part, comme constituant un genre littéraire distinct, propre au moyen Age français , les fabliaux inté-

ressent les historiens de notre vieille littérature : il s'agit de les étudier dans leur développement et dans leur rapport aux autres genres.

De là, les deux parties de ce livre.

Pour la question d'origines, il semble que la solution en soit de longue date acquise à la science. Depuis les temps lointains de Huet, évèque d'Avranches, quiconque a parlé des fabliaux l'a proclamé : ils viennent de l'Inde. Tout récemment encore, dans sa Littérature française . au moyen âge ^ — qui, pour chaque question, sait nous dire où en est aujourd'hui la science, souvent où elle en sera demain, — M. Gaston Paris écrivait :

(( D'où venaient les fabliaux? La plupart avaient une origine orientale. C'est dans l'Jnde, en remontant le courant qui nous les amène, que nous en trouvons la source la plus reculée (bien que plusieurs d'entre eux, adoptés par la littérature indienne et transmis par elle, ne lui appartiennent pas originairement et aient été empruntés à des littératures plus anciennes). Le bouddhisme, ami des exemples et des paraboles, contribua à faire recueillir ces contes de toutes parts et en fit aussi inventer d'excellents. Ces contes ont pénétré en Europe par deux intermédiaires principaux : par Byzance, qui les tenait de la Syrie ou de la Perse, laquelle les importait directement de l'Inde, et par les Arabes. L'importation arabe se fit elle-même en deux endroits très différents : en Espagne, notamment par l'intermédiaire des Juifs, et en Syrie, au temps des Croisades. En Espagne, la transmission fut surtout littéraire...; en Orient, au contraire, les croisés, qui vécurent avec la

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