e édition, 1890, p
population musulmane clans un contact fort intime, recueillirent oralement beaucoup de récits. Plusieurs de ces récits, d'origine bouddhique, avaient un caractère moral et môme ascétique : ils ont été facilement christianisés; d'autres, sous prétexte de moralité finale racontaient des aventures assez scabreuses : on garda l'aventure en laissant là, d'ordinaire, la moralité; d'autres enfin furent retenus et traduits comme simplement plaisants. »
Ai-je besoin de dire que, longtemps, l'auteur du présent travail ne douta point que là fût la vérité? Cette théorie avait pour elle non pas seulement les qualités des beaux systèmes, l'ampleur et la simplicité, — non pas seulement l'autorité de ces noms glorieux : Silvestre de Sacy, Théodore Benfey, Reinhold Koehler, Gaston Paris, — mais cette force toute puissante des idées courantes, anonymes, reçues dès la jeunesse, on ne sait de qui, de partout, jamais discutées.
Le système était assuré, semblait-il. 11 n'y avait plus qu'à refaire, après tant de savants, le prestigieux voyage d'Orient : passer, avec chaque fabliau, d'une taverne de Provins ou d'Arras, où un jongleur l'avait rimé, à Grenade, où quelque Juif espagnol l'avait traduit de l'hébreu en latin; remonter avec lui jusqu'à la cour des kalifes contemporains de Charlemagne; puis, plus haut encore, en Perse, auprès des princes sassanides, pour s'arrêter enfin sur les bords du Gange où un religieux mendiant, prêchant les quatre vérités sublimes, le contait à la foule.
Sur la route, on pouvait seulement espérer reconnaître avec plus de précision, çà et là, les étapes. Des deux courants, littéraire et oral, qui avaient précipité les contes sur le monde occidental, lequel avait été le plus puissant? Avaient-ils suivi des marches parallèles et simultanées,
ou diverses ? Quelle était, clans l'œuvre de la transmission des contes, la part propre des Juifs? celle des Byzantins? celle des croisés ? celle des pèlerins ? celle des prédicateurs, qui, les ayant recueillis en Syrie, revenaient les prêcher en France ?
Surtout, ce qui devait être neuf et fécond, c'était d'étudier par quel travail d'adaptation les jongleurs avaient approprié aux mœurs chrétiennes, féodales, des contes tout imprégnés d'idées indiennes; comment l'imagination orientale s'était réfractée dans des consciences françaises, jusqu'à modifier l'esprit de notre littérature, et peut-être de nos mœurs.
Je n'ignorais pas, même dans cette période de foi profonde en ces doctrines, que d'autres systèmes existaient, selon lesquels toute la vérité ne serait pas enclose dans la théorie orientaliste : l'un qui, de Grimm à M. Max Mûller, s'obstinait à rapporter les contes populaires, non pas à l'Inde des temps historiques, mais aux âges primitifs de la race aryenne; l'autre, plus jeune, qui, de Tylor à M. Andrew Lang, croyait y trouver, non pas des conceptions bouddhistes, mais des survivances de mœurs abolies, dont pouvait seule rendre compte l'anthropologie comparée. — Pourtant à quoi bon s'y arrêter? D'un côté, un système d'une belle simplicité, d'un positivisme séduisant, qui ramène à l'Orient, par des voies sûres, d'étape en étape, des contes de tout genre, contes de fées, contes à rire, contes d'animaux; de l'autre, des théories... qui le combattent? — non pas; qui lui concèdent, au contraire, la validité de ses arguments, quand il fait venir de l'Inde des contes à rire et des fables, et qui, pourtant, prétendent trouver, dans une seule classe de récits, — dans les contes merveilleux, — tantôt des mythes aryens, tantôt des traces de mœui's sauvages.
Avait-on ce droit de laisser faire la théorie orientaliste quand elle ne vous embarrassait pas, de passer outre en cas contraire ? A voir la gêne manifeste des chefs de l'école anthropologique, comme M. Andrew Lang, toutes les fois qu'ils se heurtaient aux théories indianistes, il était évident que ni les mythologues, ni les anthropologistes n'avaient rien qui les concernât dans des contes venus de l'Inde et parvenus en Europe seulement aux environs des Croisades. 11 fallait donc, semblait-il, se méfier de ces mirages : de ces deux systèmes, l'un était chenu et caduc; l'autre, mort-né.
Comme les gouvernements, les systèmes périssent par l'exagération de leur principe, et sont communément ruinés par ceux-là mêmes qui, pour avoir voulu les compléter et leur faire porter leur dernières et logiques conséquences, les ont soudain sentis s'effondrer. Tout système est comme un beau monument, qui donne asile à de nombreux et divers esprits. De puissantes mains l'ont édifié; tous le croient solide. Tantôt l'un de ses hôtes, moins par nécessité que pour le plaisir des yeux, l'étaye d'élégants arcs-boutants, le soutient par quelque colonnade; la plupart se bornent à le revêtir de belles fresques, qui l'ornent sans le compromettre. Un jour, l'un quelconque de ses habitants, le plus humble, le plus confiant, veut ajouter quelque chose à l'édifice; non pas même le surélever, maio le couronner simplement d'une pierre de faîte. Les fondements n'étaient pas solides : tout l'édifice se lézarde et branle.
Quel fut le premier et imperceptible craquement du monument, comment celui qui l'entendit essaya longtemps de se persuader qu'il se trompait, que le beau palais ne
branlait pas, comment il tentait de se rassurer, à voir tant crillustres hôtes l'habiter en paix qui ne doutaient pas qu'il ne fût fondé sur le diamant, — c'est un historique qui n'intéresserait pas le lecteur, et d'ailleurs fort obscur pour celui même qui écrit ces lignes. Qui peut suivre clairement le mystérieux travail par lequel se fonde ou se détruit une croyance ?
Toujours est-il que je crus bon de faire la critique du système orientaliste, et sincère d'exposer mes doutes sur sa solidité. Gela, malgré le consentement presque universel, qui l'accueille depuis tant d'années. Mais, disait Pascal, (( ni la contradiction n'est marque certaine d'erreur, ni l'incontradiction n'est marque certaine de vérité. »
Voici, brièvement, quelles sont nos positions.
L'argument fondamental de la théorie orientaliste est celui-ci : A suivre, à la piste, un conte populaire, on remonte d'âge en âge et de pays en pays jusqu'à un texte sanscrit. Arrivé là, il faut s'arrêter. Invinciblement, nous sommes ramenés vers l'Inde, aux premiers siècles du bouddhisme; à cette époque, les contes y foisonnent. Cherchez-les en Grèce, à Rome, ou dans le haut moyen âge : l'antiquité classique, le monde chrétien jusqu'aux Croisades paraissent les ignorer.
Après nous être mis en garde contre la tendance à croire que, des diverses formes d'un même conte, la plus ancienne en date est nécessairement la forme-mère, — ce qui est le sophisme : post hoc, ei'go propler hoc, — nous avons recherché s'il était vrai pourtant que le monde occidental eût si tardivement connu les contes populaires. Il n'a pas été malaisé de rappeler (Chapitre III) que, pour les fables tout au moins, la proposition des indianistes devait
être renversée, et que les contes d'animaux foisonnaient en Grèce à une époque où nous ne savons rien de l'Inde et où les Grecs ne soupçonnaient même pas qu'elle existât ; — ni de montrer qu'il en est vraisemblablement de même des autres parties du folk-lore, à en juger par de très anciens contes plaisants ou merveilleux, égyptiens, grecs, romains, qui sont parfois les mêmes que redisent encore nos paysans ; — il n'a pas été malaisé davantage d'établir la même vérité pour le moyen âge antérieur aux Croisades, qui nous livre, en une seule collection, presque autant de fabliaux que l'Inde.
Mais, disent les orientalistes, que sont ces rares contes antiques en regard de (( l'Océan des rivières des histoires », qui, à l'époque des Croisades, se déverse soudain sur l'Europe? Au xii'' et au xuf siècle, voici que sont traduits en des langues européennes les plus importants recueils orientaux : aussitôt les fabliaux fleurissent en France, en Alle-
magne.
J'ai fait effort (Chapitre lY) pour apprécier à sa juste valeur l'importance de ces traductions; je les ai analysées; j'ai dressé la statistique des récits qu'elles mettaient à la disposition de nos conteurs, et de ceux que nos conteurs peuvent paraître leur avoir empruntés. Et ce nombre est dérisoire. D'où il résulte que ces grands recueils sont restés des œuvres de cabinet.
Cette démonstration, qui dissipe un iclolum lihri^ et qui sera utile aux folk-loristes moins familiarisés avec le moyen âge, est, à vrai dire, superflue pour les représentants les plus autorisés de la doctrine orientaliste. Ils reconnaissent, en effet, que les contes populaires sont le plus èouvent étrangers aux grands recueils sanscrits, et que, s'ils viennent de Tlnde, ils n'en viennent que rarement par les livres. C'est la tradition orale qui les porte
communément à travers le monde et cette tradition a son point de départ dans l'Inde.
Gomment fondent-ils cette opinion? Uniquement — et c'est en effet la seule méthode possible — sur l'introspection de chacun des contes qu'ils prétendent ramener à l'Inde. Ces contes — dit la théorie — portent en euxmêmes le témoignage de leur origine indienne : soit que l'on y découvre, même sous leur forme française ou italienne, des survivances de mœurs indiennes, soit encore qu'à certains traits maladroits des versions européennes correspondent, dans les versions orientales, des épisodes plus logiques, donc originaux.
La première de ces prétentions, qui tend à retrouver dans les fabliaux ou dans les contes de paysans des débris de mœurs indiennes, voire de croyances bouddhistes, est si vaine, que seuls, les sous-disciples de l'Ecole paraissent n'y avoir pas encore renoncé. Aussi, nous accordons volontiers que, dans le chapitre où nous rappelons quelques-unes de ces tentatives avortées (Chapitre V), nous avons trop cédé au désir de vaincre sans péril des adversaires peut-être imaginaires.
On ne saurait se débarrasser aussi aisément de la seconde de ces affirmations, à savoir que les formes occidentales d'un conte, comparées aux formes orientales, se révèlent souvent comme de gauches et illogiques remaniements.
Pour le démontrer, les orientalistes ont appliqué, en un grand nombre de monographies de contes, des procédés de comparaison infiniment minutieux. Avec une bonne foi patiente dont le lecteur sera juge, j'ai accepté cette méthode. Le nombre des pages de ce livre serait doublé, si j'y avais exposé toutes les enquêtes que j'ai tentées. J'ai dû me borner : j'ai du moins rapporté celles qui concer-
naient tous les fabliaux attestés en Orient. Le nombre en est, sans doute, très grand? Plus d'un lecteur sera surpris peut-être de voir qu'ils ne sont que onze.
Orles résultats de ces enquêtes (Chapitres VI et VII)' me paraissent contredire la théorie indianiste.
Dans certains contes — et c'est le cas le plus fréquent — les groupes occidental et oriental n'offrent en commun qu'un minimum de données, si nécessaires à la vie même du conte, qu'elles se retrouvent fatalement dans toutes les formes possibles ; si bien qu'on ne peut rien savoir du rapport de ces versions, ni décider si les formes occidentales sont les primitives ou inversement.
En d'autres cas, loin que les versions orientales soient les mieux agencées, les plus logiques, partant les versionsmères, il semble au contraire que le rapport soit inverse, et ce sont les versions indiennes qui apparaissent plutôt comme des remaniements.
Si ces observations sont justes, l'ambitieuse théorie orientaliste devra se réduire à ces inoffensives propositions, que nul ne lui contestera jamais. L'Inde a, très anciennement, pour diverses causes et notamment pour les besoins de la prédication bouddhiste, inventé des contes. Elle en a surtout recueilli, qui existaient déjà, dans la tradition orale. Elle les a rassemblés, la première, en de vastes recueils, tandis que les Egyptiens et les Grecs, qui les contaient, eux aussi, ne daignaient que rarement les écrire.
Ces recueils sont restés longtemps confinés dans l'Inde. Pourtant, après avoir été traduits en diverses langues de l'Orient, deux ou trois d'entre eux seulement, et très tard, au xii" et au xiii® siècle de notre ère, ont été mis en latin,