‹ Les fabliauxChapitre 21 sur 257 · Pauli, Scliimpf und Ernst, p. p. Œsterley, 1866, vfi · texte numérisé non relu

Pauli, Scliimpf und Ernst, p. p. Œsterley, 1866, vfi

Et les conteurs français ou italiens du xvii^ et du XYin*^ siècle la recueillent et la diversifient de vingt manières, jusqu'à former comme un petit cycle de la femme obstinée ^. Encore n'ai-je pas énuméré la moitié des versions recueillies par Dunlop-Liebrecht et par M. Ristelhuber -, et il serait facile, à qui en aurait la patience de doubler, de tripler, de quadrupler ces longues listes de références : mais cette nouvelle liste quadruplée resterait ellemême incomplète.

Ainsi, du nord au midi, du moyen âge au jour présent, à travers le temps, à travers l'espace, vit, se transforme, se multiplie ce méchant conte. Je l'ai choisi insignifiant, à dessein. Ce n'est qu'une nouvelle à la main, une facétie. Or, quel est le héros historique assez populaire pour que son souvenir se prolonge dans la mémoire du peuple au delà d'un siècle écoulé? Qui jîourra dire, au contraire, depuis combien de centaines d'années vit cet humble conte du pré tondu, cette bouffonnerie, comme l'appelle Mistral, aquesto boufonado?

Des milliers de contes à rire végètent ainsi, obscurément, au fond de tous les cerveaux. On me conte l'un d'entre eux, et soudain, de ma mémoire confuse, sort le récit. Je le savais déjà, mon voisin le sait aussi, et nous ne saurions le plus souvent dire en quel lieu, à quel jour, de quel livre ou de quelle bouche nous avons reçu cette historiette.

J.-V. Le Clerc reconnaît dans le Décaméron beaucoup de fabliaux : c'est donc que Boccace a plagié les trouvères ! Le

1. Telle, par exemple, la forme du coupeur de bourse, où la femme, refusant de retirer cette expression malsonnante, et empêchée de parler, fait le geste de couper une bourse; celle du cornard. où elle fait des cornes avec ses doigts [Le cliasse-eniiuy ou l honneste entretien des bonnes compagnies..., par Louis Garon, Paris, 1681, centurie IV, 8, p. 321). — Telle la jolie forme du merle et de la merlette : une discussion, suivie de coups, s'engage entre deux époux, sur la question de savoir si l'oiseau qu'ils sont en train de manger, un soir de mardi gras, est un merle ou une merlette. L'année suivante, au môme soir du mardi gras, le mari dit, à table, à sa femme : « Te rappelles-tu comme nous avons été sots, l'an dernier à pareil

jour, de nous quereller à propos de ce merle? — De cette merlette! » réplique la femme. La dispute recommence et se renouvelle tous les mardis gras {Elite des contes du sieur d'Ousùlle, éd. Ristelhuber, p. 22).

2. V. Dunlop-Liebrecht, Geschichte der Prosa-Dichtung, Anmerk., 475». — Ristelhuber, Contes du sieur dOuville, p. 22. — Liebrecht, Germania, l, 270.

Décaméron doit être rendu à la France, et le patriotisme de J.-V. Le Clerc s'exalte. — Le Médecin malgré lui n'est autre que le fabliau du Vilain Mire : les moliéristes en concluent à l'omniscience de Molière qui, sans doute, avait lu le manuscrit 837 de la Bibliothèque nationale. — Un savant de province recueille des contes de veillée dans son village; il y reconnaît l'esprit spécial des paysans bretons, ou bien des montagnards d'Auvergne. Mais voici c[u'on rapproche deux de ces collections de contes provinciaux : ce récit, qui paraît autochtone en Auvergne, et celui-ci, caractéristique du génie breton, c'est la même chose : et cette même chose, c'est aussi une nouvelle de Boccace, et c'est un fabliau. Ce conte étrangement diversifîable, accommodable à des civilisations diverses, bon bourgeois de chacjue cité, musulman ici, là chrétien, jDrêt à servir toutes les morales ou à faire rire tous les gosiers, a déjà subi mille et une métamorphoses; les prêtres bouddhistes en ont fait une parabole, et les frères prêcheurs du moyen âge un exemple; les princes persans se le sont fait conter par leurs favoris ; le Dioneo et la Lauretta de Boccace l'ont dit à Florence, et voici qu'un folkloriste le rapporte de Zanzibar.

Or, il en est ainsi, non seulement des contes à rire, mais de tout un trésor de légendes, de contes merveilleux, de chansons, de proverbes, de superstitions, de pronostics météorologiques, de devinettes. « Si Peau d'Ane m'était conté, dit La Fontaine, j'y prendrais un plaisir extrême, » et toute l'humanité blanche, jaune ou noire, y prend, en effet, plaisir. — La légende du Chien vengeur de son maître s'est fixée à Montargis; celle du Mari aux deux femmes, à Erfurt; au château de Mersebourg, près de Leipzig, j'ai pu voir partout reproduite, sur les blasons, sur les tombeaux des anciens évêques, l'histoire de la pie volevise. Un corbeau géant, captif dans la cour du château, y expie encore le crime ancien. — Mais les légendes du chien de Montargis, du Mari aux deux femmes, de la Pie voleuse, insoucieuses des localisations, volent librement par les pays.

De même pour les chansons populaires. Roméo s'irrite contre l'alouette matinale : quelles lèvres ont les premières, dans le haut moj^en âge ou dans la primitive antic[uité, chanté la première aubel et quel est aujourd'hui le village où une aube n'ait

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jamais été chantée? Ne possédons-nous joas jusqu'à des aubes chinoises ^ ?

Voici une devinette : « Une terre blanche, une semence noire, trois qui travaillent, deux qui ne font rien, et la poule qui boit.

— C'est le papier, l'encre, la main qui écrit et la plume. » On la trouve dans de vieux recueils de joyeusetés du xv^ siècle, dans des collections à' indovinelli italiennes, en Sicile, en Angleterre, en Lithuanie, dans la Dordogne, dans le Forez, en Serbie -.

Ainsi, l'on constate que chaque peuple, chaque province, chaque village possède un trésor de traditions populaires, — une collection de proverbes, de devinettes, — des traditions météorologiques, médicales, — une faune, une flore poétiques,

— des contes j)laisants, — des contes d'animaux, — des légendes historiques ou fantastiques, — des chants populaires;

— et l'on remarque en même temps ce second fait qu'il n'existe qu'un très petit nombre de ces chansons, de ces légendes, de ces contes, de ces proverbes, qui appartiennent en propre à ce village, à cette province, à ce pays.

On constate, au contraire, que chacune de ces traditions possède une force merveilleuse de survivance dans le temps, de diffusion dans l'espace, si bien qu'on peut dire avec le plus extraordinaire collecteur de contes de notre temps, M. Reinhold Kœhler : « Le nombre des contes localisés en deux ou trois points est relativement petit, et serait encore bien moindre, si on les avait recueillis partout avec le même zèle... On peut dire que celui qui a lu la collection de Grimm ou celle d'Asbjœrnsen et Moe n'a plus rien à trouver d'essentiel et de nouveau dans les autres collections 3; » — ou bien, avec M. Luzel : « Nous retrouvons dans nos chaumières bretonnes des Aversions de presque toutes les fables connues en Europe^; » — ou encore, avec M. James Darmesteter : « Tout ce qui est dans le folk-lore français se retrouve dans tous les autres; il n'y a pas, à proprement parler, de folk-lore français, ou allemand, ou italien, mais

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