CONCLUSION
Groupons ici, très brièvement et très simplement, les résultats de notre enquête.
Comment le genre littéraire que nous étudions est-il né? — On peut dire que l'esprit des fabliaux a préexisté aux fabliaux. Le jour où, dans la commune forte, riche et paisible, naquit la classe bourgeoise, germa aussi le goût de l'observation réaliste et railleuse, et l'esprit de dérision pénétra aussitôt la seule forme poétique alors développée : des intermèdes comiques se glissèrent dans les héroïques épopées. On conçoit aisément qu'ils s'en soient vite détachés : lorsque les jongleurs disaient quelque chanson de geste dans les communes, ils devaient choisir ces épisodes burlesques, et souvent la courte séance de récitation s'achevait sans qu'ils eussent trouvé le temps de revenir à leurs nobles héros. Leur public de vilains riches s'accoutume à les entendre isolément, à en rire, demande même de véritables parodies de chansons de geste. Bientôt on sent que ces intermèdes plaisants n'ont jamais été que des intrus dans les poèmes féodaux ; l'esprit bourgeois réclame ses droits propres : de là ces petits poèmes dont Richeut est le type, qui n'ont d'autre objet que la description ironique de la vie quotidienne et moyenne.
A ces tableaux de mœurs, il s'agit de trouver un cadre ; il faut une action où se meuvent ces personnages familiers. Les jongleurs n'ont que faire d'aller chercher dans l'Inde des intrigues appropriées, et, selon un mot spirituel de Charles Nodier, l'intervention des adorateurs de Bouddha dans nos contes populaires n'est qu'un conte de savants, moins plaisant que les autres. Les jongleurs n'ont qu'à recueillir les récits qui, depuis le haut moyen âge, végètent obscurément dans la tradition orale ; ils y trouvent des intrigues menues, admirablement machinées : ce sont des cadres excellents pour leurs tableaux de mœurs plaisantes. Voilà le fabliau constitué.
On sait ce qu'il fut : tour à tour léger et grossier, tantôt fin et tantôt cynique, riant d'un rire trop facile, toujours moqueur, rarement satirique, excellent témoin des qualités inférieures de notre race. On sait encore son prodigieux succès : comment il anime de ses tendances des genres voisins, coexiste avec les plus pures légendes chevaleresques, contamine parfois les poèmes les plus nobles ; comment il ne reste pas confiné dans les foires et les carrefours, mais comment, porté tantôt par les pires goliards et les plus humbles jongleurs, tantôt par des chevaliers comme Philippe de Beaumanoir, il pénètre dans les salles seigneuriales et jusque dans les « chambres des dames » ; comment enfin on peut le suivre, avec Jean de Condé, jusqu'au seuil des solennelles cours flamandes..., quand soudain il meurt.
Brusquement, au début du xiv^ siècle, il disparaît. Pourquoi?
On soutient communément, depuis J.-V. Le Clerc, qu'il n'est pas mort à cette date, mais qu'il s'est simplement transformé pour devenir la farce du xv*' siècle ; il aurait été seulement transposé du mode narratif au mode dramatique.
L'historien de notre vieux théâtre, M. Petit de Julleville, a montré comment cette opinion est à la fois séduisante et fausse : « L'esprit des deux genres est sensiblement le méme^'. Le fabliau raconte vivement, dans un rythme court et dans un style aisé, une aventure plaisante ; la farce s'empare du même fait, et dans le même style et la même mesure, elle met en dialogue ce que le fabliau avait raconté. Ajoutons, ce qui est frappant, que l'époque où l'on cesse de composer des fabliaux est précisément celle où l'on commence à écrire des farces ; le xiii*^ siècle et le xiv*^ appartiennent aux fabliaux ; le xv*' et le xvi^ aux farces. Il semble d'abord que l'un des genres succédant ainsi à l'autre et en tenant lieu, le second ne soit qu'une transformation du premier. Il ne faudrait pas exagérer cependant jusqu'à prétendre qu'il en soit ainsi, ni faire une vraie filiation de ce qui fut plutôt une succession. Si la farce était ainsi sortie du fabliau tout entière, il y aurait plus de ressemblance entre les sujets traités dans l'un et l'autre genre. Nous avons conservé quelques centaines de fabliaux ; nous ne possédons pas moins de cent cinquante farces ;
1. Petit de Julleville, La Comédie et les mœurs en France au moyen âge, 1886, p. 55.
si la farce n'était qu'un fabliau métamorphosé, quarante ou cinquante farces reproduiraient sous la forme dialoguée le récit d'autant de fabliaux. Or il n'en est pas du tout ainsi. Les rapprochements de sujets sont très rares d'un genre à l'autre, et ces quelques rapprochements n'empêcheront pas qu'on puisse affirmer que, si la farce hérite de l'esprit narquois et de l'humeur libre du fabliau, elle est néanmoins tout à fait indépendante et dispose d'un fonds comique en grande partie original et propre à elle. »
Ajoutons que, pour vérifier l'hypothèse, il faudrait qu'on pût saisir quelque trace de cet avatar, qu'on pût voir, en quelque fabliau dialogué, les personnages s'animer, prendre une figure et une voix. Il faudrait retrouver, dans l'œuvre d'un même poète ou de deux poètes contemporains, à la fois des fabliaux et des farces. Rien de tel. Non seulement il n'y a pas coexistence des deux genres, mais il n'y a pas succession immédiate. Il est exagéré de dire : « le xiii^ et le xiv^ siècle appartiennent aux fabliaux ; le xv*^ et le xvi^ aux farces. » Ainsi qu'on l'a vu, si l'on excepte les vingt ou trente premières années, le xiv^ siècle ne connaît plus les fabliaux. Il se produit, en fait, entre les deux genres, une solution de continuité, une brusque rupture. Pendant soixante ans au moins, nous ne rencontrons dans notre histoire littéraire ni un fabliau, ni une farce. Quand le goût des spectacles comiques se développa au xv^ siècle, les fabliaux étaient depuis longtemps oubliés ; mais les contes bruts que les jongleurs avaient pour un temps élevés à la dignité d'œuvres littéraires n'avaient pas cessé de vivre. Les auteurs comiques du xv*^ siècle firent exactement comme deux cents ans auparavant avaient fait les jongleurs et comme font aujourd'hui les folk-loristes, M. Luzel ou M. Sébillot : ils se baissèrent vers la tradition orale. Ils y retrouvèrent ces anciennes médailles, non effacées, les contes populaires, qui circulaient, circulent et circuleront indéfiniment dans le peuple. Ainsi le genre littéraire des fabliaux n'a pas provigné cet autre genre littéraire, la farce. Le grand torrent des contes populaires continue de couler à travers les siècles : à deux cents ans de distance, les jongleurs et les clercs de la Basoche en ont détourné, sans l'appauvrir, deux minces ruisseaux : les fabliaux, les farces.
Il n'y a donc pas transformation, il n'y a pas non plus épuisement du genre : la matière des fabliaux est inusable, aussi brillante aujourd'hui qu'aux premiers jours ; les derniers de nos poèmes, ceux de Jean de Gondé, sont aussi plaisants que les plus anciens. Il y a disparition soudaine et complète.
Rappeler les dures souffrances qui affligent les classes moyennes au cours du malheureux xiv^ siècle ou bien les grands mouvements religieux populaires qui l'agitent, toutes conditions peu favorables à l'éclosion des gauloiseries, ce serait alléguer des causes disproportionnées aux effets. A peine peut-on indiquer, sans trop insister, que l'esprit politique est plus développé chez les bourgeois de Philippe le Bel qu'au temps de saint Louis : Renart le Contrefait^ cette encyclopédie satirique, remplace les vieux contes inoffensifs de Renart ; les dits politiques ruinent les légers contes à rire de l'âge précédent ; en un certain sens, malgré l'apparence paradoxale du mot, c'est la satire qui a tué le fabliau.
Mais voici une cause plus directe, plus réelle.
Qu'on veuille bien prendre garde à ce fait, vraiment considérable : à la date où disparaissent les fabliaux (vers 1320), ils ne sont pas seuls à disparaître : mais en même temps meurent ou se transforment tous les genres littéraires du siècle précédent. Plus de chansons de geste, plus de poèmes d'aventures, plus de romans rimes de îa Table Ronde, mais de vastes compositions romanesques en prose ; plus de contes de Renart, mais de graves dits moraux ; les anciens genres lyriques, chansons et saluts d'amour, jeux-partis, pastourelles, ont vécu; les vielles sont muettes ; à la place, des poèmes d'une technique de plus en plus compliquée, destinés non plus au chant, mais à la lecture, virelais, rondeaux, ballades, chants royaux. Une période distincte de notre histoire littéraire est vraiment révolue, si bien que M. G. Paris peut arrêter à cette date critique, comme au seuil d'un âge nouveau, son Histoire de la littérature française au moyen âge.
Ge qui se produit alors, on peut le définir aisément : c'est l'avènement de la littérature réfléchie. Plus d'auditeurs, des lecteurs ; un public non plus d'occasion, mais stable ; une minorité lettrée, ayant ses goûts propres, ses préférences, diverses selon les cours. Le jongleur a vécu ; le poète naît, ou plus précisément l'homme de lettres.
A cette date s'achève Y âge des jongleurs, dont les dates extrêmes coïncident avec l'éclosion première et la disparition des fabliaux ; à cette date aboutit un lent travail de près de deux siècles, dont il importe d'expliquer clairement le caractère.
Comme tout peuple dont on peut atteindre les orig-ines littéraires, la France a connu une époque exclusivement épique et religieuse : époque primitive, de poésie anonyme, pojjulaire, impersonnelle, presque inconsciente, et nos premiers trouvères devaient fort ressembler aux aèdes homériques. Le poète n'est pas un jong-leur de profession, mais souvent un guerrier ; c'est Taillefer, c'est Bertolai, l'auteur de la chanson primitive de Raoul de Cambrai, qui chante les combats que lui-même a combattus.
(( Toute la vie des guerriers est enveloppée de poésie vivante ; ils se sentent eux-mêmes des personnages épiques et ils entendent d'avance, au milieu des coups de lance et d'épée, la chanson glorieuse ou insultante qui sera faite sur eux... Cette épopée n'a pas été faite pour charmer des auditeurs indifférents ; elle est l'écho immédiat des sentiments, des passions, des triomphes, des deuils de ceux qui la font et l'entendent ^ » La poésie est toute à tous, et se confond avec la vie. — Or, nous sentons très nettement ce qui distingue Phémios et Démodocos de Pindare et d'Euripide, mais les intermédiaires nous échappent pour la plupart ; de même, nous sentons fort bien ce qui distingue Taillefer ou Bertolai de Ronsard ; mais, ici, nous connaissons toute la série des intermédiaires, et ce sont précisément nos jongleurs du xiii^ siècle.
L'époque où fleurit, avec les fabliaux, toute une série d'autres genres destinés à mourir en même temps qu'eux, et qui va de la fin du xii*^ siècle au commencement du xiv^, peut se caractériser d'un mot : c'est la période transitoire, au cours de laquelle la poésie, de spontanée qu'elle était, devient réfléchie. Epoque semi-primitive, où la poésie n'est plus populaire et n'est pas encore individuelle, âge intermédiaire, vraiment raoyen^ où l'art se substitue peu à peu à l'instinct. Epoque de transition et de très lente transition, parce que d'une part nos pères ne furent pas dirigés par des exemples classiques et ne reçurent pas du
1. G. Paris, Piihl. de la Soc. des Ane, Textes français, extr. du Journal des Savants, 1 885*6, p. 45.
dehors, comme les Romains par exemple, la révélation soudaine d'une poésie supérieure ; parce que, d'autre part, le moyen âge a, de toutes façons, contrarié le développement de l'individu, donc de l'artiste.
En cette période qui ne possède plus le pouvoir de création collective et qui n'a pas encore la notion de l'art, quel peut être le fondement de la poésie ? L'amusement. Elle est le délassement, la récréation d'une race bien douée. Elle n'a d'autre source que le bien-être matériel, la paix : c'est la courtoisie et la gaieté française qui, sans culture, portent leurs fruits. Alors que les jongleurs, héritiers déjà incompris des anciens chanteurs de geste, des anciens « aèdes », touchent à une époque où l'épopée n'est déjà plus qu'une survivance et commence à dégénérer en roman de cape et d'épée, quel peut être leur rôle ? Ils sont des amuseurs.
De là, les deux sens du nom de jongleur : poète et bouffon. Ils n'ont pas encore pris conscience de leurs prochaines et hautes destinées. « Il n'y a pas ici-bas, dit Pierre le Chantre, une seule classe d'hommes qui ne soit de quelque utilité sociale, excepté les jongleurs, qui ne servent à rien, ne répondent à aucun des besoins terrestres, et qui sont une véritable monstruosité ^ » Quel jongleur aurait su protester contre ce jugement? lequel aurait pu répondre à cette question : « à qui sert un poète ? » La société de leur temps leur fît une place restreinte et sacrifiée ; mais eux-mêmes, dans leurs œuvres, se font une place moindre encore. Leur moi n'y apparaît pas ; ils ne conçoivent pas une poésie où s'exprimerait leur âme individuelle. Pas de propriété littéraire, c'est-à-dire que chaque thème, lyrique, épique ou romanesque, est commun à tous , meuble , indéfiniment remaniable et transmissible '^ ; pas de stylistes, c'est-à-dire que, sur la langue, cette matière plastique, nul n'imprime la marque per-
1. « Nullum genus hominum est in quo non inveniatur aliquis utilis usus contra nécessitâtes humanas, praeter hoc genus hominum, quod est monstrum, nulla virlute rederaptum a vitiis, necessitatis humanae nuUi usui aptum. » (Cité parL. Gautier, Epopées françaises, II, 203.)
2. De là vient de nos jours la surprise de tout lettré qui, versé dans la connaissance des siècles classiques, aborde pour la première fois la lecture de nos travaux de critique littéraire sur les œuvres du moyen âge. Il n'y trouve étudiés que les sources des légendes, leurs difTérents états successifs, leurs remaniements. De l'organisation spéciale du poète, de ses mérites originaux, de son influence, nulles nouvelles, et pour cause.
sonnelle et volontaire de l'ouvrier ^ ; pas d'écoles poétiques, c'està-dire nul groupement d'esprits autour d'un esprit créateur, nulle maîtrise d'un génie souverain. Pas de biographies de poètes ; aucun souci de la gloire personnelle ; nulle trace de ce gran disio delV eccellenza, dont bientôt, sous un autre ciel, Dante sera tourmenté.
On ne leur demande que d'être des amuseurs, et ils ne sont rien de plus. La littérature n'est encore qu'un jeu pour les réunions mondaines, un passe-temps pris en commun, et selon les mondes, soit une littérature de salon : c'est la poésie courtoise; soit une littérature de bons dîners : ce sont les fabliaux -.
Pourquoi les fabliaux? Pour s'irriter, se venger? Non, point de haines vigoureuses. Ce sont des caricatures plaisantes, pour rire.
Pourquoi les romans de la Table Ronde? C'est l'imagination qui s'amuse à plaisir. Les jongleurs s'emparent des profondes légendes bretonnes, les travestissent à la mode du jour, les recouvrent d'un brillant et banal manteau de cour. Ne croyez pas que leurs héros soient des symboles incarnés ; il en est des légendes de la Table Ronde et du Saint Graal, comme des m}' stères de la franc-maçonnerie ; c'est une draperie prestigieuse qui est censée cacher le Saint des Saints ; mais ne soulevez pas le voile : il n'y a rien derrière. C'est la folle du logis qui vagabonde, comme les chevaliers errants, à V aventure.
1. On dit d'ordinaire que la faute en est à la langue, qui n'était pas encore sufïîsanament formée, fixée. Mais la langue était au xiii^ siècle parfaitement organisée, harmonieuse plus qu'aujourd'hui, non alourdie par les sons nasaux, chantante et sonore comme le provençal ou l'italien. Ce n'est pas l'instrument qui manque aux ouvriers; ce sont les ouvriers qui manquent. Le style est œuvre de volonté et d'individualité. Qu'est-ce que l'histoire d'une langue, sinon l'histoire des révolutions volontaires, « des coups d'état » que quelques hommes, Ronsard, Pascal, Racine, Victor Hugo, ont tentés sur elle ?
2. On est étonné souvent de la place toute petite que les lettres tiennent dans les préoccupations des hommes d'alors : voyez saint Louis, le grand artisan de la Sainte Chapelle. Je ne connais que deux textes qui nous renseignent sur ses goûts poétiques : celui où il nous est dit qu'il faisait aux convenances mondaines ce grand sacrifice, quand, à quelque festin, les jongleurs avait été introduits, d'attendre, pour dire ses grâces, qu'ils eussent fini de chanter; l'autre, où il condamne un de ses chevaliers, surpris par lui en train de fredonner un poème lyrique, à ne chanter plus que chuis sa chapelle des hymnes pieuses : car le roi n'aimait pas la « vanité des chansonnettes ».
Bédier. — Les Fabliaux. 28
On comprend dès lors que ces genres , si divers d'aspect, romans de la Table Ronde et fabliaux, aient pu coexister, car ils ne satisfont l'un et l'autre, par des moyens divers, qu'à un même et unique besoin : l'amusement. Qu'ils aient plu aux mêmes hommes, ce n'est plus qu'un fait historique curieux, qui nous prouve une sorte de parenté entre le monde des chevaliers, plus grossier qu'on ne le soupçonnerait sous son élégance superficielle, et le monde des bourgeois, plus affiné qu'il ne semblerait, sous sa grossièreté foncière ; ce n'est qu'un fait de détail, qui peut s'expliquer ; car, malgré la division des classes féodales, notre race est une. Quand un jongleur, admis ou toléré par tous à la faveur d'une condescendance faite de bonne humeur et de mépris, chante soit dans une haute cour, soit au perron de VEndit à Saint-Denis, soit dans un repas de corps de métier, soit dans un festin de tournoi, on accepte de lui, indifTéremment, fabliaux et légendes chevaleresques ; qu'il amuse, peu importe la manière : toute poésie n'est alors qu' a une risée et un gabet ».
Mais, en même temps, s'accomplit obscurément une sorte d'évolution qui s'achève au début du xiv^ siècle. Lentement, presque inconsciemment, les jongleurs s'essayent à la littérature réfléchie.
Ce n'est pas impunément que, pendant tout le cours du xiii*^ siècle, ils ont exercé les qualités primesautières de notre race : dans les fabliaux, le don d'observation juste et fine ; dans les romans d'aventure, la puissance d'imagination, d'une grande hardiesse et pourtant sûre d'elle-même, mesurée jusque dans le fantastique. Ils se sont accoutumés à faire vivre leurs héros d'une vie plus vraie. Certes, longtemps impuissants à peindre un caractère individuel, ils ont dû se contenter d'une psychologie rudimentaire, procédant « par grands partis-pris », comme dans les vieilles chansons de geste ; longtemps ils ont dû, pour distinguer un sentiment d'un autre, recourir à l'allégorie, de même que les statuaires, pour distinguer un saint d'un autre, recouraient aux symboles et aux attributs ; longtemps, ils n'ont vu que le type, leur conception abstraite et les procédés traditionnels ou logiques qui pouvaient servir à exprimer ce type. Mais peu à peu, pour avoir rimé tant de poèmes lyriques, ils se sont exercé:^ à regarder en eux-mêmes, à démêler leur propre originalité ; pour s'être si longtemps plies aux contraintes de la rythmique provençale,
ils ont acquis la première notion de ce que la forme ajoute à la matière; pour avoir si souvent, dans les poèmes chevaleresques, décrit les conflits intimes du cœur, ils ont appris à discerner plus finement les nuances des sentiments ; pour avoir, en tant de fabliaux, peint les mœurs de la vie réelle, ils se sont accoutumés à l'observation directe ; ils ont pris intérêt au concret, c'est-à-dire à la nature.
Alors, au début du xiv^ siècle, l'éducation du public s'étant faite en même temps que la leur, public et poètes se trouvent plus proches de la littérature réfléchie. Les humbles jongleurs de la veille passent assez brusquement à l'extrême opposé, aux pires vanités des gens de lettres : aux Rutebeuf et aux Adam de la Halle succèdent les Guillaume de Machaut et les Eustache Deschamps. Les genres qu'ils développent de préférence sont ceux qui mettent le mieux en relief l'originalité de l'écrivain ; ils se complaisent aux poèmes de facture savante, aux artifices des rimes riches et des rythmes compliqués ; ils enrichissent et alourdissent la langue par un afflux de mots latins, à peine francisés ; ils ne daignent plus rimer de fabliaux : pour que l'esprit gaulois reprenne ses droits (avec usure), il faudra attendre Marot ; mais, dans la conscience toute nouvelle de leur dignité de poètes, ils recherchent les graves sujets historiques, les problèmes moraux, les hautes discussions politiques. Si la Renaissance fut si lente à venir, s'il nous faut attendre encore pendant deux siècles le souffle du génie antique et du génie italien, c'est au malheur des temps qu'il faut l'attribuer, aux grandes misères du xiv^ et du xv*^ siècle, et surtout à l'influence néfaste du goût flamand et de la cour de Bourgogne. Mais déjà, au début du xiv^ siècle, la notion d'art est née, grâce au lent effort de nos jongleurs, les modestes rimeurs de chansons de geste, les humbles conteurs de fabliaux.