Auteurs qui nous ont laissé des fabliaux
Bernier. [La Housse partie, MR, I, o). Nous ne savons plus rien de ce jongleur, qui rêvait pourtant de vivre dans la mémoire des hommes :
Et cil qui après vivre veulent Ne devroient ja estre oiseus...
Son poème est un de nos fabliaux les plus ingénieusement composés et
Méon (t. I, p. 356) ont publié ? Rien qu'on puisse imaginer, sinon qu'en 1581. le président Fauchet a attribué ce fabliau intitulé Boivin à Courtois d'Arras. Pourquoi? on l'ignore. Depuis 1585, la Croix du Maine, du Verdier, Caylus, Ijegrand d'Aussy, Barbazan, Dinaux, P. Paris ont répété, comme de juste, l'allégation de Fauchet : car une erreur une fois exprimée ne périt plus. Pilz ne croit pas cette attribution légitime et, de fait, il est impossible de se figurer un seul point de contact entre ces deux poèmes, ou même d'imaginer pourquoi P'auchet les a rapprochés, sinon par une erreur de mémoire. M. Pilz annonce pourtant qu'il démontrera bk?ntot la fausseté de cette attribution par la comparaison linguistique du lai de Courtois et du fahliou de Boivin. Il ne devrait pas suffire pourtant qu'îi la fin du xvi<^ siècle un savant ait commis une distraction pour que les érudits du xix^ siècle fissent à ce lapsus calami l'honneur d'une réfutation qui ne peut pas supposer moins de huit jours de travail !
le mérite en apparaît mieux, si nous le comparons à la très médiocre version anonyme que nous avons conservée du même conte (MR, II, 30). Dernier vivait vers la lin du xiii^ siècle, ou le commencement du xiv*', comme le prouvent des irrégularités nombreuses dans la déclinaison (v. notamment V. 317, cf. Pilz, p. 17). Quant à sa patrie, elle reste incertaine. V. la longue et peu probante étude de Pilz, p. 11-16. Il veut démontrer que Bernier est « un Picard qui écrit sous rinfluence du dialecte francien ». Les traits linguistiques qu'il range sous les n°^ 1, 2, 4, 6, 8, 9, 10 sont plus généraux que le picard et le francien. Le n^* 3 (a nasal distingué de e nasal) n'est pas appuyé par assez d'exemples pour qu'on sache si ce n'est pas le hasard qui a associé des mots en a + \as. -\- confi., en les distinguant de e + Nas. + cons. Au n^' 5, on peut remarquer que le poète dit fils au cas régime : or, presque tous les textes picards disent fil. — La rime lie : mie [n^ 7) n'est pas limitée au picard. — Enfin, au n" 12, l'auteur aurait dû noter le grand nombre de rimes où s est distinguée de z (42, 56, 68, etc.), ce qui contredit l'hypothèse picarde.
De quel pays était Bernier? Ce fabliau est de ceux dont M. Hermann Suchier a bien voulu examiner spécialement les rimes avec moi ; il croyait que Bernier était Parisien. Parisien ou Picard? Les rimes de ce poème sont peut-être trop peu nombreuses pour que nous le sachions jamais précisément, même quand notre connaissance des anciens dialectes sera plus avancée. D'ailleurs, ce problème ne vaut pas la grande peine qu'il coûterait à être élucidé. Les fabliaux non localisés par quelque indice géographique ne pourront jamais l'être assez précisément pour devenir des témoins utiles de tel ou tel dialecte : au point de vue linguistique, la question est donc peu importante ; au point de vue littéraire, elle est à peu près nulle. Parisien ou Picard, Bernier restera toujours un inconnu.
Colin Malet, auteur de Jour/let (IV, 98). Il était Artésien (v. le vers 1). Son fabliau se distingue entre tous par une originalité : il peut revendiquer peut-être l'honneur d'être le plus parfaitement ignoble de tous. « Il suffirait, dit J.-V. Le Clerc [Hist. lilt., XXIII, 205), pour faire comprendre quel sens énergique était attaché dans la vieille France à ce mot : une vilenie. » Legrand d'Aussy ayant eu l'idée bizarre d'identifier le héros de cette aventure avec l'auteur du conte, M. Pilz annonce qu'il recherchera prochainement siJouglet est Colin Malet. Legrand d'Aussy et Dinaux (v. Pilz) attribuent encore, par pure fantaisie, à ce Jouglet, dont nous n'avons rien, le fabliau anonyme du Sot chevalier. Cela n'est pas à discuter.
Courteharhe ou Cointebarhe (ms. C), auteur des Trois aveugles de Compiègne (MR, I, 4). Il appartenait certainement au Beauvaisis. Peut-être estil aussi l'auteur, très digne d'estime, du fabliau du Chevalier à la robe vermeille.
Durand, auteur des Trois bossus (I, 2). Inconnu. Il n'y a pas lieu de s'arrêter aux fantaisies de Dinaux, Trouvères de la Flandre et du Cambrésis, p. 149.
Enguerrand d'Oisi, auteur du Meunier d'Arleux (II. 28). Nous ne le connaissons que par ces deux vers qui nous apprennent sa patrie et son état (v. 404) :
Enguerrans, li clers, qui d'Oisi A esté et nés et nourris..,
Estrées, Arleux, Palluel et Oisi sont quatre communes espacées sur une
longueur d'un peu moins d'une lieue et demie entre Douai et Cambrai (cf. les notes géographiques de l'édition Raynaud).
L'œuvre d'Enguerrand est d'une technique extrêmement primitive et grossière; c'est un clerc qui rime comme un vilain illettré. Aucun fabliau ne nous est parvenu sous une forme aussi fruste, soit que la forme originale fût déjà aussi négligée, soit peut-être que la transmission orale l'ait corrompue. Toujours est-il que les rimes inexactes, les vers faux, les assonances vagues ne s'y comptent plus. Voici quelques exemples de ces ii-j)eu-près : apielé '.entendez (o2); conforter : entendez (66); entresail : /mimais (70); fenwie : parente (80 et 124); cf. vers 92, 96, 98, 102, 120, 136, 152, 186, 188, 190, 200, 218, 224, 230, 248, 232, 262, 268, 288, 296, 300, 304, 318, 328, 332, 354, 372, etc.
Eustache d'Amiens. A rimé le Boucher d'Abbeville (III, 84), Eustache d'Amiens n'est connu que par cette unique pièce, ([ui nous renseigne sur sa patrie et sur l'endroit où il a composé son fabliau.
Garin, Giierin. Cette signature est celle de six fabliaux, MR, III, 61, 86, 92; V, 124, 126; VI, 447. Avons-nous affaire ici à deux noms différents, Garin, Guerin, et, si c'est un même nom, désigne-t-il un seul et même trouvère? On ne sait. Il n'y a dans ces six fabliaux aucune indication géographique, sauf dans le Chevalier c/ui faisait parler les muets (VI, 147), où le héros va de Provins à la Haye en Touraine, ce qui ne nous renseigne guère, et dans la Grue (V, 426), où l'auteur dit avoir entendu conter son fabliau (( à Vercelai, devant les changes ». — Sur ce Vercelai, cf. le Congé de Baude Fastoul, Méon, I, vers 265, où on lit :
Sire Jehan de Vregelai
A vostre congié m'en irai...
Ou bien s'agit-il de Vézolay (Yonne)? M. Pilz [loc. cit.) annonce une élude linguisti(|ue (jui décidera. Nous avons étudié de près les rimes de ces six fabliaux; mais cette recherche ne nous a pas conduit à des résultats assez assurés pour que nous osions les communiquer ici. Disons pourtant qu'il n'est pas impossible que ces fabliaux aient tous été composés, sauf la Grue, dans rile de France, vers le milieu du xiii*' siècle.
Gautier, auteur de Connebert, V, 428, et du Prêtre teint, VI, 139.
Le héros de Connebert est un prêtre né à Cocelestre (= Colchester, et non Glocester, comme le veulent MM. de Montaiglon et Raynaud). Ce n'est pas à dire que Gautier soit un poète d'outre-Manche : son fabliau ne présente aucun trait anglo-normand. Il appartenait à la classe des jongleurs errants et nous donne quelques détails sur sa vie malheureuse. Il a composé ses poèmes dans l'Orléanais (v. le Prêtre teint., v. 1-30).
Gautier le Long, auteur de la Veuve (II, 49). M. Foerster, à la première page de sa préface du Chevalier as deus espées, déclare que ce Gautier est certainement aussi l'auteur du Valet c/ui d'aise a jnalaise se met (II, 44). M. G. Paris appuie cette affirmation [Lilt. fr. au moyen âge, 2^ éd., p. 412). On aurait plaisir à adopter cette hypothèse : ces deux poèmes, qui sont des tableaux de mœurs plutôt que des contes, sont, en effet, uniques dans notre vieille littérature, pour la fmesse singulière des observations morales, très réalistes et très pessimistes. De plus, ils sont l'un et l'autre manifestement picards, et si fortement imprégnés de traits dialectaux qu'il est inutile d'en faire ici une démonstration; l'examen le plus superficiel des rimes le prouve; voyez, pour le Valet, les rimes 446, 422, 184, 214, 220, 278, 302,
— icSl —
316, 325, 334, les formes no, vo aux vers 47, 62, 82, 94, 122, 128, 148..., les formes vir ^ (100), prisomes (119), voliemes (150), prendernns (105, 118), averoit ['209), etc., etc. (Cf. Foerster, Jahrhuch f. rom. ii. engl. PhiL, N. F., t. I, p. 304-7). Voyez, de même, dans la Veuve, des rimes comme porsiuue : siuiie (466), etc.. — J'ai pourtant une objection à présenter contre l'attribution de ces deux pièces à un même auteur. Le Valet est d'une facture infiniment plus grossière et néglig-ée; les rimes insuffisantes, les véritables assonances y enti'ont en grande proportion. Voici le relevé, pour les 100 premiers vers seulement: il y a 18 assonances contre 32 rimes, c'est-à-dire qu'un tiers des vers n'est pas rimé [dos : esUiinfort, 6 ; chemises : aemplies 8; ait : caitis 20, cf. les vers 26, 32, 38, 50, 52, 54, 56, 58, 64, 68, 74, 84, 92, 96, 102). Comparez la Veuve : ici, au contraire, les rimes sont pures, soignées, exactes. Sur 502 vers, je ne relève que deux rimes incomplètes : estre, honeste, 240, despiliés : pitié, 488. Y a-t-il lieu d'attribuer au même poète deux pièces d'une technique si différente"? — Quant à l'hypothèse de M. Pilz, qui voudrait identifier Gautier le Long avec Gautier le Loup (MR, II. 40), il n'y a pas lieu de la prendre en considération. Nous n'avons heureusement pas à nous occuper de cet obscène jongleur. Une autre conjecture de M. Pilz, selon laquelle Gautier le Loup aurait quelque rapport avec l'auteur du fabliau anonyme de la Damoiselle qui aveine demandoit, ne repose sur aucun fondement solide.
Guillaume. C'est le nom que porte l'auteur d'une des versions de la Maie honte (IV, 90). MM. de Montaiglon et Raynaud l'appellent sans raison Guillaume le Normand, pour l'identifier avec l'auteur du Prêtre et dWlison (II, 31). J.-V. Le Clerc a fait de même avant eux. Pourtant on accordera que deux hommes puissent s'appeler Guillaume, sans que tous deux s'appellent Guillaume le Normand. Et ces deux personnages, ils les ont identifiés avec Guillaume, Clerc de Normandie; sur cette attribution, vovez l'article suivant.
Guillaume le Normand. C'est le nom que porte l'auteur du fabliau du Prêtre et d'Àlison (11,31). Est-il, comme l'ont conjecturé plusieurs savants, le même que Guillaume le Clerc de Normandie, auteur du Bestiaire (Famour, du Besant Dieu, des Treis moz, des Joies Nostre Dame? Déjà, en 1869, M. G. Paris repoussait cette identification [Revue critique, 1869, n^ 30; cf. Reinsch, Zts. f. rom. PhiL, III, p. 200). Elle a été reprise pourtant par M. E. Martin, dans son édition du Fergus (1872). Mais M. Adolf Schmidt [Romanische Studien, IV, p. 497) a fait justice de cette hypothèse, en se fondant surd'excellentes remarques dialectales : l'auteur du fabliauest, selon lui, un Normand qui habitait l' Angleterre dans la seconde moitié du xiii^ siècle. La dissertation de M. Seeger (Halle, 1881. cf. Ztz. f. rom. PhiL, VI, 484) est une étude dialectale et métrique des poésies authentiques de Guillaume le Clerc de Normandie et n'ajoute rien à la démonsti-at-on de M. Adolf Schmidt.
Haiseau. Ce n'est guère que depuis 1890 que nous savons quelque chose de ce jongleur. Au seul fabliau que nous possédions de lui {VAjineau, III, 60), le tome VI de l'éd. Montaiglon a ajouté trois autres contes, tirés du ms. de Berlin : les l^rois dames qui trouèrent Lanel au conte, 138; les Quatre prestres, 142; le Prestre et le mouton, 144, le plus court des fabliaux conservés. Ses poèmes se distinguent entre tous par leur manière rapide, fruste, brutale. Un vers de Haiseau nous permet de dire qu'il était Normand : une de ses héroïnes (VI, 138, v. 47) jure, en effet, par « saint Bédier. — Les Fabliaux. 31
Hindevertde Gournai », dont le sanctuaire ne devait pas être connu très loin à la ronde. La petite ville de Gournai en Bray possède une église de saint Hildevcrt, datant du xii*' siècle, et classée aujourd'hui parmi les monuments historiques.
Henri cVAiideli. [Le lai cVArislole, V, 136). V. ci-dessus, p. 387. Cf. Augustin, Sprachliche Uniersuchung ùber die Werke Henri d'Andelis [Ausrj. und Ahh., pp. Stengel, Marbourg, 4885).
Jea/i, auteur à'Auherée. Inconnu.
Iliion le Roi est la signature que porte le charmant fabliau du Vair palefroi (I, 3).
Huon Piaucele est celle que portent les fabliaux d'Esionni (I, 19) et de Sire Hain et dame Anieuse (I, 6).
Huon de Cambrai est celle de la Maie Honte (V, 120).
J.-V. Le Clerc est disposé à reconnaître un seul personnage sous ces trois noms; nous n'aurions affaire qu'à un trouvère, qui aurait aussi composé la Sene fiance de l'A, B, C (Jubinal, Nouveau recueil, II, 275), et la Description des ordres religieux (Jubinal, Œuvres de Butebeuf, t. I, note T, p. 441 ; cf. Dinaux, Trouvères artésiens, I, p. 188). Ces derniers poèmes sont signés ainsi : le Roi de Cambrai. L'auteur unique de toutes ces pièces s'appellerait donc Huon Piaucele le Roi de Cambrai; ce qui, au premier abord, semble être un nom un peu long; mais il faudrait considérer le roi comme ne faisant pas partie du nom propre : ce serait le titre- honorifique qu'ont porté tant de présidents de puys et do corporations de ménestrels. — Il est évidemment impossible de savoir si ces hypothèses sont fondées et si un seul trouvère est l'auteur de nos quatre fabliaux et des poèmes publiés ou inédits qu'énumèrent V Histoire littéraire et Jubinal. Mais l'examen des rimes des quatre fabliaux amène à cette conclusion qu'ils ont tous quatre été composés dans le même pays, qui est une province du Nord-Est de la France et qui peut être le Cambrésis.
Voici les traits linguistiques les plus caractéristiques de ces poèmes :
A. Le Vair palefroi.
I. Réduction de la triphthongue iée dans les mots soumis à la loi de Bartsch : engignie : compagnie (700); cf. 604, 860, 1166.
II. Confusion de s et de z. Forz : trésors (12); cf. 24, 112, 494, 1190.
III. Distinction constante, attestée par plus de trente rimes, de a + Nas. + cons. et de e + Nas. + cons. (une seule exception, peut-être, au v. 40). — Remarquez (v. 142) la rime : anciens : sens.
IV. C picard : bouche : douce (202), cf. 87, 362, 407, 496, 600, 668,