VERSIONS EN LANGUES EUROPEENNES
Rédaction grecque
par Siméon, fils de Seth, .Stephauites et Ichnelates
•A. : 1697, 1780, 1851, etc..
ad.: ilal., 1583, 1872; lat. : 1666)
Rédaction espagnole
du :
de.
Calila é Dymn ta. de Gayangos, 1
ad. lat. de Ramon de 1313 (incd.).
Rédaction turque
par Ali-Tchélébi (1540) [Hoiimayoun Nameh.) ,, .. J. , . . traductions ; espagn. 1554-9);
Rédaction nindoustame franc (1724 17781-
Khired-afroiiz (Calcutta, 1815). angl. (1747)"; grecque (1783) ; etc.
Rédaction hébraïque
aar le rabbin Joël (vers 1250)
éd. Dcrenbourg, 1881.
Rédaction latine
par Jean de Capoue (1263-78) Directorium hamanae vitne ■•A. 1480 ; Dcrenbourg, 1887.
Trad. allemande
(1265-1385) Buch der IVeisheit éd. : 1483, 1484, etc..
\ho\\. (1623); danoise (1618).
Trad. espagnole
Exemplarlo c. los enganos
(éd. 1493, 1498...)
Rédaction italienne
Discorsi degli animali
par Firenzuola (1548)
Trad. franc. : Cottier (1556) et Pierre de Larivey (1577)
Rédaction italienne
par A. -F. Doni.
Filoso/ia morale
éd. 1552, 1606....
qu'on a faites pour ramener plusieurs d'entre eux à la mythologie grecque. »
En second lieu, — puisque les contes ne pénètrent en Europe qu'au moyen âge, — à quelle époque du moyen âge apparaissentils? Leur venue soudaine coïncide soit avec l'établissement de relations plus intimes entre les peuples de l'Occident et ceux de l'Orient, soit avec l'apparition de traductions des recueils orientaux en des langues européennes. Il en résulte clairement que les contes ont pénétré chez nous à la faveur de contacts plus particuliers de l'Asie avec l'Europe. Les principales occasions de cette transmission, il faut les chercher :
Dans l'influence de Byzance, point central où se touchent les deux civilisations ;
Dans l'existence d'un Orient latin, dans la rencontre fréquente et prolongée des Asiatiques et des Francs en Terre-Sainte, à la faveur des pèlerinages, ou surtout des Croisades;
Dans la longue domination des Maures en Espagne, et dans le rôle de courtiers joués par les Juifs entre l'Islam et le Christianisme. « Une large part dans l'introduction des apologues et des contes orientaux en Europe, dit M. Lancereau ^, doit être attribuée aux Juifs. Arts, sciences et lettres, tout ce que les Arabes avaient emprunté à l'Inde et à la Grèce, ils le transmirent aux peuples de l'Occident. Dès le x^ siècle, leurs écoles étaient florissantes, surtout en Espagne. En même temps qu'ils traduisaient en hébreu ou en latin les auteurs grecs les plus classiques, ils ne négligèrent pas les fables de l'Orient. Parmi ces vulgarisateurs, il faut citer en première ligne Pierre Alphonse, avec sa Disciplina clericalis^ le traducteur du Livre de Sendabad^ l'auteur de la version hébraïque du Kalila et Dimna^ et enfin Jean de Capoue. Nos trouvères et nos vieux poètes ont tiré de
1. Lancereau, Pantchatantra, 1871, p. xxiii. — M. de Montaiglon dit de même (M R, I, Préface) : « Le vrai intermédiaire, c'est le peuple cosmopolite par excellence et le seul qui le fût au moyen âge, c'est-à-dire les Juifs, Orientaux eux-mêmes d'esprit et de tradition, qui seuls savaient l'arabe et qui seuls pouvaient le traduire en latin... La solution de la question, c'est-àdire le vrai passage des contes orientaux en Europe, est peut-être tout entière dans le Talmud. S'ils se trouvent dans le Talmud et dans l'Inde, c'est le Talmud qui les aura conservés chez les Juifs, et ce sont eux qui, en les écrivant en latin, en ont donné à l'Europe le thème et la matière. »
leurs ouvrages les sujets des récits que leur ont empruntés à leur tour les conteurs italiens et français du moyen âge et de la Renaissance. »
De plus (mais cette opinion de Benfey n'est pas universellement admise dans l'école), les Mogols, à la faveur de leur domination, du xiii^ au xv*^ siècle, dans l'Europe orientale, ont pu également ouvrir un débouché nouveau aux contes indiens.
En troisième lieu — et c'est là l'argument le plus puissant, — les contes européens portent souvent en eux-mêmes le témoignage de levir origine orientale. Souvent, même dans des versions modernes, on relève des traits qui, altérés ou non, sont indiens; parfois même, — malgré le remaniement brahmanique très anciennement subi par la plupart des recueils indiens, — on y trouve des traits de mœurs spécifiquement bouddhiques.
Ces observations provoquent une méthode comparative souvent employée par les orientalistes, supérieurement maniée par M. G. Paris, en de trop rares monographies de contes. Il s'agit de comparer les différentes formes conservées d'un récit. Elles se classent en deux séries qui s'opposent : ici un groupe oriental, là un groupe occidental. Or, si l'on considère les traits qui diffèrent de l'une à l'autre version, cette comparaison doit ou peut conduire aux observations suivantes : les traits présentés par le groupe occidental en désaccord avec le groupe oriental sont d'ordinaire gauches et maladroits. Ils se trahissent donc comme des adaptations. Sous la forme orientale, au contraire, les traits correspondants et différents sont naturels, logiques, conformes aux mœurs du pays et à l'esprit du conte. Les formes orientales sont donc des formes-mères.
En résumé, l'école indianiste a réponse aux deux questions : d'où viennent les contes? comment se propagent-ils?
Mais, tandis que tous les partisans de Benfey sont sensiblement d'accord sur le problème de la propagation des contes, ils sont plus ou moins réservés sur la question à^ origine.
Pour expliquer l'origine des contes, la théorie la plus affirmative et la plus hardie est à peu près celle-ci : l'immense majorité des contes populaires sont nés dans l'Inde. La plupart ont été inventés par les premiers apôtres du Bouddha pour répondre à un ]3esoin spécial de sa religion, qui est d'envelopper sa morale du manteau des apologues.
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Les partisans les plus hardis de cette théorie vont si loin dans cette voie, ils sont si bien persuadés que les Indiens ont jadis possédé un don créateur particulier, qu'ils attribuent une valeur supérieure aux versions modernes, orales, des contes qui sont aujourd'hui recueillis dans l'Inde : s'étant transmises de génération en génération dans l'intérieur de la race créatrice, ces formes seraient plus pures que les versions nomades, erratiques.
Au contraire, d'autres savants se montrent infiniment plus réservés sur la question d'origine. Ils admettent que les prédicateurs bouddhistes n'ont été que des collecteurs et des arrangeurs de récits oraux, comme un Etienne de Bourbon au moyen âge; — que les contes pouvaient vivre depuis longtemps déjà dans l'Inde et s'y transmettre oralement, quand, pour la première fois, ils servirent à la propagande religieuse ; — que, peut-être même, ils ne sont point nés dans l'Inde, mais y ont été importés. Cependant, pour ces savants, ces contes, non indiens, seraient pourtant orientaux. Ils croient, eux aussi, à une source unique, et cette source est orientale. Mais où jaillissait-elle? En Assyrie ? En Perse? C'est une question sur laquelle ils se prononcent avec aussi peu d'assurance que sur l'emplacement du Paradis Terrestre.
Mais tous les partisans de l'école indianiste sont d'accord du moins sur la question de la propagation des contes. Ils reconnaissent une importance presque identique à la transmission par les livres et à la transmission orale. Les contes passent des livres à la tradition orale, de la tradition orale aux livres, etc., indéfiniment. Ils croient à l'influence de Byzance, des Croisades, des Juifs. Les contes se sont propagés, oralement et littérairement, sensiblement par les mêmes voies, qui partent de l'Inde.
Bref, l'attitude des indianistes peut se résumer par cette phrase de R. Kœhler :
« Le point de vue de Benfey sur l'origine et l'histoire des contes populaires européens est, comme il le dit lui-même, une question de fait, qui sera complètement résolue le jour seulement où tous les contes, ou presque tous, auront été ramenés à leur original indien. Ces résultats sont à prévoir; d'ores et
déjà, on a ramené tant et tant de contes à des sources indiennes, que nous ne devons jamais admettre, sinon sous les plus prudentes réserves, que tel d'entre eux puisse être, en tel autre pays, d'origine autochtone. »
PLAN GÉNÉRAL d'uNE CRITIQUE DE LA THÉORIE INDIANISTE
Nous avons marqué le caractère essentiel de la méthode indianiste : c'est de prendre un conte dans la tradition populaire vivante et de le « suivre à la piste », d'âge en âge, en remontant le courant des littératures.
Le plus souvent, elle se résume en ce raisonnement : Soit un conte moderne; je le retrouve dans le Directorium humanae vitae. Or, je prouve que ce recueil a une origine indienne. Donc le conte est indien.
Soit cet autre conte moderne : je le retrouve dans le Roman des Sept sages français. Or, je prouve que le livre des Sept sages remonte à un original indien. Donc le conte est indien.
Nous voici de la sorte, innocemment, malgré nous, ramenés à l'Inde.
Tant que la théorie n'a point d'argument plus probant (et souvent il en est ainsi), son raisonnement est médiocre. Il se réduit à ceci : la plus ancienne forme conservée de ce conte est indienne; donc le conte lui-même est indien.
Ce sophisme porte un nom dans l'Ecole : Post hoc^ ergo propter hoc. Nous savons — et ceci n'est pas en discussion — que, pour des raisons historiques et religieuses très bien déterminées, les Indiens ont composé de vastes recueils de contes. Nous savons également que ce sont les plus anciens recueils qui nous soient parvenus. D'autre part, nous savons encore que les contes populaires ont la vie dure. Ce n'est donc pas miracle si la plus ancienne forme conservée d'un conte populaire moderne est fournie par un recueil indien, puisque les recueils indiens sont les plus anciens. Et il n'y a guère lieu d'admirer et de s'écrier comme Mayenne dans la Satire Ménippce : <( 0 coup du ciel ! » toutes les fois qu'on est, comme on dit, « ramené » à l'Inde.
Il faut nous dégager de cette habitude littéraire et livresque, souvent presque invincible, qui nous entraîne à considérer que la version d'un conte la plus anciennement écrite est, nécessairement, la primitive. Gela est vrai du Cid de Guilhen de Castro par rapport au Cid de Corneille ; mais non de deux versions d'un conte, non plus que de deux manuscrits, non plus que de deux mots.
Soit deux mots, l'un italien, qui se trouve dans la Divine Comédie, l'autre qui ne nous est révélé . que par un patois moderne français. Direz-vous que le plus anciennement attesté a créé l'autre? Non, mais qu'ils peuvent avoir une source commune, le latin, et — sauf le cas spécial des mots savants — la date de la composition des livres où ces mots apparaissent importe peu. Ce mot patois peut avoir autant d'intérêt et plus d'ancienneté que le mot écrit par Dante. — Ainsi des contes populaires : les formes indiennes sont généralement les plus anciennes qui nous soient parvenues ; mais il n'y a, a priori, aucune raison suffisante pour que ces versions représentent la souche du conte et pour qu'on leur attribue plus d'importance qu'à telle version recueillie aujourd'hui de la bouche d'un paysan westphalien ou dauphinois K II peut y avoir eu, depuis le jour de l'invention du conte, vie indépendante des deux versions, et la source commune des deux formes peut être ailleurs que dans l'Inde.
Que le raisonnement post hoc, ergo propter hoc soit le plus souvent la maîtresse forme des indianistes, c'est chose explicable, si l'on se rappelle la genèse probable de la théorie. Elle n'a point en effet germé dans l'esprit de collecteurs de contes modernes, qui, par une méthode d'investigation ascendante, se seraient lentement trouvés conduits vers l'Inde; — mais les constructeurs du svstème furent, au contraire, des éditeurs
1. Ce que M. G. Paris dit des chansons s'applique à merveille aux contes : c De même que souvent le zend, le sanscrit, le lithuanien, le grec, le gothique ont conservé chacun seul une des lettres du mot primitif, permettant, par leur rapprochement, de le reconstituer, ainsi chacune des versions différentes de nos chansons est souvent seule à posséder un des traits originaux; et il arrive ici le même phénomène que pour les langues, c'est-à-dire qu'on voit quelquefois un trait excellent et authentique conservé dans une version qui d'ailleurs est très rajeunie et altérée. » Revue critique, 22 mai
ou des commentateurs du Calila et Dimna ou du Sendahad. Partant de ces vastes collections, ils recueillaient les versions plus récentes des cent ou cent cinquante contes du Sendahad et du Calila, et les retrouvaient presque tous sous des formes plus modernes. S'ils étaient partis du Décaméron, peut-être n'est-il pas téméraire de croire que, ne trouvant chez Boccace qu'une quinzaine de contes attestés dans l'Inde, ils n'eussent point construit leur théorie. Mais rien de plus explicable que leur tendance, rien de plus naturel ^, ni de plus faux que leur raisonnement.
Ce raisonnement est, au fond, celui même des arabisants des xvii*^ et xviii^ siècles, de Galland, par exemple : les plus anciennes formes qu'ils connaissaient des contes étaient arabes ; aussi l'imagination arabe fut-elle considérée comme la génératrice première des contes, jusqu'au jour où l'on découvrit des formes plus anciennes.
Les Arabes furent, au xviii^ siècle, les grands inventeurs de contes; au xix^ siècle, ce sont les Indiens. Qui sera-ce, au xx*^ siècle?
Après cette observation préliminaire, destinée à nous mettre en garde contre un sophisme évident, quel sera le plan général de notre critique de la théorie orientaliste?
1. Veut-on saisir, dans toute son amusante naïveté, et comme en flagrant délit, le sophisme dont il s'agit? Comme appendice aux Facétieuses Nuits de St7-aparole{Jannei, 1857), l'éditeur publie des notes comparatives pour chacun des récits, sous ce titre : Tableau des sources et des imitations de Straparole. En effet, chaque liste de références est divisée en deux paragraphes, sous les rubriques : origines — imitations . Or, quelles sont les origines de chaque conte de Straparole? — Ce sont toutes les versions antérieures à celle de Straparole. Et toutes celles qui sont postérieures sont imitées de Straparole. On le voit : le départ est facile à faire! Exemples : « Nuit II, fable V. Simplice Rossi est amoureux de Giliole, femme de Guiriot paysan, et estant trouvé par le mary, fut battu et frotté qu'il n'y manquait rien. Origines : Le fabliau de la dame qui attrapa un prêtre, un forestier et un prévôt; — Boccace, Dec, VIII, 8. — Imitations : Bandello, III, 20, Bouchet, Serée 32, La Fontaine, les Rémois, etc. » — Grâce au même très simple raisonnement, on lit plus loin : « Nuit III, fable IV. Marcel Vercelois fut amoureux d' Etiennette , laquelle le fit venir en sa maison, et cependant quelle conjuroit son mari, il se sauva secrètement. Origines : Boccace, VII, 1. Ce conte rappelle celui du mari borgne, conte qui, parti de l'Inde, a trouvé place dans la Disciplina clericalis, dans les fabliaux, etc., V. VHitopadésa, p. 217, ss,, etc.. »
Le fait est le suivant : de grands recueils indiens existent. Ils nous fournissent la forme la plus ancienne de beaucoup de contes. Ils ont été souvent traduits; ils ont beaucoup voyagé.
Quelle a été leur influence?
1^ Est-il vrai de dire qu'il n'ait pas existé en Europe de contes populaires antérieurement à la propagation des recueils indiens, antérieurement aux rapports plus intimes, aux échanges plus réguliers de traditions que Bjzance, les pèlerinages, les Croisades auraient établis entre l'Orient et l'Occident?
2° Quelle est l'influence des recueils orientaux sur la tradition orale? Beaucoup de contes sont-ils tombés du cadre de ces recueils pour vivre de la vie populaire?
3*^ Est-il vrai de dire que l'on retrouve souvent, dans nos contes populaires européens, des traits de mœurs indiennes, voire spécifiquement bouddhiques?
4° Comparant un à un les contes sous leurs formes orientales et occidentales, est-il vrai que les versions occidentales se trahissent comme remaniées, gâtées, adaptées, partant comme issues des pures formes orientales?