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LES CONTES POPULAIRES DANS L'ANTIQUITE ET DANS LE HAUT MOYEN AGE

I. Qu'il est téméraire de conclure de la non existence de collections de

contes dans l'antiquité à la non existence des contes.

II. Les Fables dans V antiquité. Résumé des théories émises sur leur ori-

gine, destiné à mettre en relief cette vérité, trop souvent méconnue par les indianistes, que, lorsqu'on a fixé les dates des diverses versions d'un conte, on n'a rien fait encore pour déterminer l'origine du conte lui-même.

III. Exemples de contes merveilleux dans Vantiquité : a) en Egypte; b) en

Grèce et à Rome : Midas, Psyché, les contes de l'Odyssée, Mélampos, Jean de l'Ours, le Dragon à sept têtes, le fils du Pêcheur, Glaucos, etc.

IV. Exemples de nouvelles et de fabliaux dans Vantiquité : Zariadrès. Les

Fables Milésiaques. La comédie moyenne. Une narration de Parthénius. Sithon et Palléné. Contes d'Apulée, d'Athénée. Formes antiques des fabliaux du Pliçon, du Vai/^ palefroi, des Quatre souhaits Saint-Martin, de la Veuve infidèle, etc. V. Exemples de contes dans le haut moyen âge : examen de la collection dite le Romulus Mariae Gallicae.

On vient de le voir, l'argument qui est à la base de la théorie indianiste consiste à dire : si nous jetons les yeux sur ITnde, aux siècles qui précèdent ou suivent immédiatement la venue de Jésus- Christ, les contes et les recueils de contes y foisonnent. Or, ces contes sont, le plus souvent, les mêmes qui se redisent encore dans nos villages. Considérons, au contraire, l'antiquité classique. Ici rien de semblable. Point de recueils. Ça et là, des contes isolés, tellement imprégnés des idées mythologiques ou morales de Rome et de la Grèce, qu'ils sont morts en même temps que la Grèce et que Rome, et qu'on ne peut les rapprocher des contes populaires actuels.

On voit la portée de l'argument. Le sol de l'Europe est aujourd'hui sillonné par les traditions populaires, qui l'arrosent de mille fleuves, rivières et ruisseaux. Depuis quand? — Depuis le moyen âge seulement. Auparavant, malgré des siècles de culture hellénique et romaine, le même vieux sol apparaît au folk-loriste comme

aussi desséché que le Sahara. Si donc il s'est trouvé soudain inondé de récits populaires, ce n'est sans doute pas qu'il ait su faire enfin jaillir de ses profondeurs des sources jusque-là secrètement enfouies; non, mais c'est que « le grand réservoir indien », qui, nous le savons, était déjà rempli jusqu'aux bords aux premiers jours de notre ère, s'est soudain déversé, en un courant impétueux, sur le monde occidental.

C'est l'argument fondamental. Il importe donc de l'éprouver tout d'abord.

. Le lecteur n'attend certes pas des modestes pages qui suivent une histoire méthodique de la fable, des légendes merveilleuses, de la novellistique dans l'antiquité, — ce qui serait la matière de plusieurs livres. 11 verra trop que j'ai exploré très superficiellement et très rapidement le sol antique. Mais, si cette recherche, tout incomplète qu'elle lui apparaîtra, m'a suffi pour ramener au jour, en grand nombre, presque à chaque coup de sonde, des apologues, des contes merveilleux, des nouvelles, des fabliaux, les mêmes qu'on retrouve postérieurement dans l'Inde et dans les littératures orales modernes, nul ne songera à me reprocher de ne pas épuiser la matière. Précisément parce que mon enquête n'a pas été systématique, mais presque accidentelle, il en ressortira clairement que les contes antiques sont à fleur de sol ; qu'il suffit, dans ce prétendu désert, du moindre coup de baguette, donné au hasard, pour faire jaillir du roc les sources cherchées.

Tout d'abord — on nous l'accordera aisément — il ne faut tirer nul avantage de ce fait qu'il est impossible d'opposer aux grands recueils des contes indiens des collections antiques similaires.

Pourquoi l'Inde possède-t-elle ces recueils? C'est que le bouddhisme s'est plu à prêcher par familières paraboles. A cet effet, il a ramassé dans le courant oral et a coordonné des contes populaires. Sans le bouddhisme, nous ne posséderions pas ces recueils, — non plus, sans doute, que nous ne posséderions la théorie orientaliste de l'origine des contes.

Mais puisque l'antiquité classique n'a connu ni le bouddhisme, ni aucune nécessité, ni religieuse ni littéraire, qui l'induisît à

recueillir les contes des petites gens, il est très concevable qu'elle ne les ait pas recueillis. Bien plus, n'ayant pas de raisons positives pour compiler ces humbles récits, elle en avait de fortes pour ne pas les collectionner. Car on s'explique fort bien, par le mépris constant des classes lettrées à l'égard des contes de bonne femme, que ni Thucydide ni Cicéron n'aient colligé des contes.

Mais, si l'antiquité classique ne possède point de recueils qu'on puisse opposer au Kalilah, ignorait-elle les contes mêmes du Kalilahl C'est là une tout autre question.

Les contes populaires ne sont pas en effet parvenus, à toute époque, jusqu'à la littérature. Prenez tous les écrivains français, depuis la Renaissance jusqu'à la fin du xvii^ siècle ^ : vous ne trouverez, dans cet énorme amas littéraire, aucune collection de contes de fées. On eût fort étonné Racine ou Bossuet, si on leur fût venu dire que chaque village de France possédait un trésor inépuisable de fictions et cette révélation les eût, je crois, médiocrement intéressés. Pourtant il est certain que, si M. Emmanuel Cosquin eût vécu à Montiers-sur-Saulz vers 1675, il aurait pu y composer une collection de contes sensiblement pareille à celle qu'il y a recueillie aux alentours de 1875. Que M. Cosquin n'ait point vécu au xvii^ siècle, et que nul n'ait pu s'aviser, à cette époque, de tenter une œuvre pareille, ce sont des faits contingents, historiquement très explicables.

Pareillement M. Giuseppe Pitre , contemporain de Scipion Emilien ou de Verres, aurait sans doute pu recueillir en Sicile une collection de contes aussi belle que l'est sa collection. Maison s'explique aisément, par des raisons historiques, qu'il ne se soit rencontré de Pitre ni parmi les centurions de Scipion Emilien, ni parmi les scribes de Verres.

Il suffira donc de montrer qu'il existait, dans l'antiquité, sinon des recueils de contes, du moins des contes, tout semblables aux contes indiens ou aux contes populaires modernes.

Quand les orientalistes le nient, de quels contes entendent-ils parler?

Est-ce des contes d'animaux?

Ou bien des contes merveilleux?

1. Les cinq dernières années exceptées, puisque les contes de Perrault sont de 1697, ceux de la comtesse d'Aulnoy, de 1698.

Ou bien des nouvelles et des fabliaux?

Parcourons rapidement ces trois catégories, qui comprennent toutes les formes possibles de contes.

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