V. le chapitre VIII
Bédier, — Les Fabliaux. 2
vivent, un peu par leur faute, dans une zone moins pleinement éclairée. Il est bon que ceux-là demandent y;///.? de lumière^ même s'ils la demandent en la niant témérairement. De là le sens profond de cette parole : « 11 faut qu'il y ait des hérésies. » Si nos critiques sont démontrées fausses, la démonstration de leur fausseté fortifiera, pour le plus grand bien de la science, les théories mêmes que nous avons combattues.
Si, au contraire, nos critiques sont fondées en fait et en raison, qu'on veuille bien songer, avant de nous reprocher le caractère en apparence négatif de nos conclusions, à la place que tient tout système faux, aux théories voisines qu'il comprime, au nombre de travailleurs qu'il immobilise pour un travail stérile.
Combien d'esprits restent aujourd'hui défiants à l'égard des recherches de MM. Lang et Gaidoz, et de toute tentative folk-loriste, de peur de s'exposer à la déconvenue comique qui consisterait à prendre pour des survivances de mœurs primitives, pour des détritus des conceptions les plus antiques de nos races, les imaginations de quelque prédicant bouddhiste!
S'il est vrai que la science des traditions populaires doive être débarrassée de l'obsédant problème de Torigine des contes, les savants qui s'occupent de novellistique cesseront de croire que toute leur tache doive consister à étudier, à propos de Chaucer, le ÇukasaptaU\ à faire défiler inutilement sous nos yeux, à propos de La Fontaine, tous les conteurs passés, convoqués des points les plus opposés de la terre, du midi au septentrion et de l'orient au couchant.
Quelle aurait été la seconde partie de ce livre si nous avions admis la théorie indianiste? Considérant les fabliaux comme une matière non proprement française, mais étran-
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gère, il aurait fallu étudier commeut rimaginalion orientale s'était réfractée dans l'esprit de nos trouvères. Là aurait du être l'effort du travail : mais, si Thypothèse orientaliste est vaine, cette recherche eût porté à faux. Si nous avions admis que les contes orientaux se sont transformés en fabliaux, les fabliaux en farces françaises d'une part, d'autre part en nouvelles italiennes, nous aurions dîi étudier les transformations que les novellistes italiens ou les auteurs comiques du xv^ siècle ont fait subir à leurs modèles supposés. Or notre conception de l'origine des fabliaux écartait les recherches de ce genre : les auteurs de farces françaises et les novellistes italiens ont pris leurs sujets non dans les fabliaux que, sauf Boccace peutêtre, ils ignoraient aussi bien que Ptolémée ignorait l'existence de l'Amérique, mais dans la tradition orale. Fabliaux, farces, nouvelles italiennes ne sont que les accidents littéraires de l'incessante vie populaire des contes. 11 est peut-être utile de comparer entre elles ces diverses manifestations littéraires (v. notre chapitre IX). Mais il est permis aussi de considérer les fabliaux comme des œuvres non pas adoptives, mais exclusivement françaises; et de même les nouvelles de Sercambi ou de Bandello, sans se préoccuper de leurs sources, comme des œuvres exclusivement italiennes. — Cette conception est fausse peut-être, — négative, non pas.
Quels traits communs nous révèle l'analyse des fabliaux? Quelle est la portée de X esprit gaulois^ fait de gaieté facile, libre jusqu'au cynisme, réaliste sans amertume, optimiste au contraire, rarement satirique? Ou bien, quand il est satirique, quelle autorité ont les auteurs de fabliaux à mener le convicium saeculi^ quelle est la valeur de leurs
railleries contre les femmes, le clergé, les chevaliers, les bourgeois? (Chapitre X.)
Quels sont les procédés de composition et de style de nos trouvères dans les fabliaux? (Chapitre XI.)
Comment Tesprit des fabliaux naît et se développe au cours du xii'' siècle, en même temps que la bourgeoisie des communes affranchies, par elle et pour elle; comment il représente l'une des faces de la littérature du moyen âge, et forme avec l'esprit chevaleresque le plus saisissant des contrastes. (Chapitre XII.)
Comment, pourtant, le goût des fabliaux et de la littérature apparentée se répand dans les plus hautes classes, si bien que nous constatons une étrange promiscuité des genres les plus nobles et les plus bas, des publics les plus aristocratiques et les plus grossiers. (Chapitre XIII.)
Que peut-on savoir des auteurs de fabliaux? et comment la place qui leur fut faite dans la société du temps rend compte de cette confusion des publics et des genres, explique que les jongleurs soient à la fois les porteurs des plus héroïques, des plus idéalistes poèmes, et des plus ordes vilenies. (Chapitre XIV.) Quel est, en résumé, l'évolution du genre littéraire des fabliaux? Pourquoi vient-il à dépérir et s'éteint-il au début du xiv*' siècle? (Chapitre XV.)
Telles sont les principales questions que pose notre seconde partie. Nous ne faisons que les indiquer, par ce bref sommaire : non que nous les tenions pour secondaires et accessoires, mais comme elles sont moins exposées à la controverse que les précédentes, il nous a paru moins utile de marquer ici par avance nos positions. Le lecteur, plus curieux de connaître nos jugements par leur dispositif que par leurs considérants, pourra se reporter à notre conclusion, où nous les résumons.
Mais on peut dire qu'il y a ici, réunis par un lien factice, deux livres en un : le premier qui serait d'un apprenti folk-loriste, le second d'un apprenti romaniste.
Nous croyons pourtant que Funité de ce travail n'est pas seulement dans son titre : Les fabliaux. Elle est tout entière dans cette proposition : l'étude d'un groupe de contes populaires quelconque, vaine si on tente de les suivre de migration en migration jusqu'à leur indécouvrable patrie, peut être féconde si on les considère sous la forme que leur a donnée telle ou telle civilisation. — Notre première partie propose et définit la méthode; la seconde tente de l'appliquer. Elle est dans les nécessités du sujet; et, si nous n'avions choisi les fabliaux, comme exemple nécessaire, il nous aurait fallu traiter d'un autre groupe quelconque de contes, soit des nouvelles de Straparole ou de Sacchetti, soit d'un autre recueil de contes populaires modernes, breton ou lorrain.
Celui qui écrit ces lignes doit à M. Gaston Paris plus qu'il ne saurait dire. Il y a sept ans, parmi les travailleurs français et surtout étrangers qui entouraient sa chaire, M. Gaston Paris distinguait le plus jeune, le plus anonyme de ses auditeurs, encore sur les bancs de l'Ecole normale. Il l'admettait, sans lui faire subir le stage ordinaire des néophytes, à ces conférences du dimanche dont nul de ses anciens élèves ne perd jamais le souvenir; il ouvrait sa Romania au premier travail de ce débutant. Quelques mois plus tard, par une inexplicable faveur, chaque semaine, à jour fixe, il l'appelait chez lui ; et pendant une année, le professeur de l'Ecole des Hautes Etudes et du Collège de France donna à l'étudiant d'inoubliables leçons privées, en sorte que celui-ci n'apprit pas les éléments des méthodes de la
philologie romane dans des manuels, mais à leur source la plus pure, dans le commerce du noble esprit qui les avait fondées ou précisées. L'année suivante, le même élève fut envoyé, grâce à lui, en Allemagne; des lettres d'introduction de M. G. Paris auprès des savants d'outre- Rhin l'y avaient précédé, et M. Hermann Suchier, de l'Université de Halle, lui accordait, entre autres, un appui précieux. — Depuis, à Paris, plus tard dans l'Université suisse où son élève eut l'honneur d'enseigner, de près comme de loin, par ses lettres comme par ses entretiens, soit que M. G. Paris lui ouvrit sa bibliothèque de folk-lore, soit qu'il accordât à l'une de ses publications un encourageant compte rendu, soit qu'il ait fait admettre le présent livre dans la Bibliothèque de VEcole des Hautes Etudes, partout, sous des formes ingénieuses et multiples, toujours présente, s'est étendue sur son travail et sur sa vie privée la chère bienveillance de son maître.
Rappeler ici ces choses, c'est un devoir aimé. C'est un péril aussi; car le lecteur de ce livre verra trop clairement que cette confiance aurait pu être placée sur un plus digne, et qu'un autre, s'il avait rencontré au début de sa carrière un aussi puissant patronage intellectuel, en eût mieux profité. Je n'ai su reconnaître tant de bienfaits que par une infinie affection et par beaucoup de travail.
Par une qualité, du moins, les disciples de M. G. Paris m'avoueront pour l'un des leurs.
Il se trouve que ce travail sur les fabliaux, que M. G. Paris a de plus ou moins près dirigé, contredit certaines idées qu'il a soutenues. Cette théorie orientaliste que j'attaque, il ne l'a pas acceptée dans ses prétentions excessives; mais dans la limite où elle est en effet vraisemblable, il la croit vraie. L'étude des faits m'a conduit à des conclusions contraires. Je sens combien elles sont téméraires, se
heurtant à une si redoutable autorité. Je ne les exprime pas sans tremblement : je les exprime pourtant.
Par là du moins, M. G. Paris me reconnaîtra comme de son école. Parmi ceux qui la forment, il n'en est pas un qui soit à son égard comme le fainulus passif du docteur Faust. Tous ont appris de lui la recherche scrupuleuse et patiente, mais indépendante et brave, du vrai ; la soumission du travailleur, non à un principe extérieur d'autorité, mais aux faits, et aux conséquences qu'il en voit découler; la défiance de soi, la prudence à conclure, mais aussi, quand il croit que les faits ont parlé, Thonnèteté qui s'applique à redire ce qu'ils ont dit. Tous ont retenu de lui ces paroles élevées : a Je professe absolument et sans réserve cette doctrine que la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui se permet, dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il en tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. »