‹ Les fabliauxChapitre 5 sur 257 · Revue critique an 4 décembre · texte numérisé non relu

Revue critique an 4 décembre

convenir qu'à un groupe d'hommes très déterminé. On peut les définir des contes ethniques. On constitue ainsi des groupes de contes celtiques, germaniques; chrétiens, musulmans; médiévaux, modernes. Il est tel conte de la Table Ronde que nous rapportons avec assurance à TArmorique ou au pays de Galles, même si nous n'en possédons aucune forme bretonne, ni galloise.

En second lieu, la comparaison des traits accessoires des différentes versions peut nous renseigner sur la propagation du conte. Ils sont en effet, souvent, les témoins des adaptations nécessaires que le conte a dû subir pour passer de sa patrie à des groupes d'hommes voisins, plus ou moins différents, incapables de l'accepter sans le modifier.

On sait combien cette méthode est féconde pour l'étude des légendes épiques et hagiographiques. Elle l'est aussi pour déterminer l'évolution d'un grand nombre de contes, de ceux, par exemple, qui forment le noyau des romans de la Table Ronde.

Le grand malheur a été de croire, depuis cinquante ans, que ces mêmes procédés pouvaient s'appliquer à des contes quelconques. On parvenait à établir l'origine de la légende d'Arthur : pourquoi pas celle de la Matrone o^'£/?A<?5e ? On pouvait étudier l'histoire de Renart : pourquoi pas celle d'une fable quelconque? On pouvait reconstituer l'histoire poétique de Garin de Monglane ou de Saint Brandan : pourquoi pas celle du Petit Poucet? Pourquoi les contes populaires les plus aimés, les plus répandus, seraient-ils précisément ceux dont il est interdit de déterminer l'origine et les migrations ?

La raison en est simple, pourtant.

La méthode est bonne pour les contes ethniques, parce qu'elle se résume à marquer quelle limitation les données

sentimentales, morales, merveilleuses de la légende lui imposent dans l'espace et dans le temps; à étudier à quels hommes elle convient exclusivement; au prix de quelles transformations elle peut convenir à des hommes différents de ses premiers inventeurs.

Mais Timmense majorité des contes populaires, presque tous les fabliaux, presque toutes les fables, presque tous les contes de fées échappent, par leur nature, à toute limitation.

Les éléments « qui les constituent réellement » reposent soit, dans la plupart des fabliaux et des fables, sur des données morales si générales qu'elles peuvent également être admises de tout homme, en un temps quelconque; soit, dans la plupart des contes de fées, sur un merveilleux si peu caractérisé qu'il ne choque aucune croyance, et peut être indifféremment accepté, à titre de simple fantaisie amusante, par un bouddhiste, un chrétien, un musulman, un fétichiste.

De là, leur double don d'ubiquité et de pérennité. De là, par conséquence immédiate, l'impossibilité de rien savoir de leur origine, ni de leur mode de propagation. Ils n'ont rien d'ethnique : comment les attribuer à tel peuple créateur? — Ils ne sont caractéristiques d'aucune civilisation : comment les localiser? — d'aucun temps : comment les dater?

On l'a voulu faire pourtant; de là, ces vaines comparaisons de versions, si souvent tentées avant nous et par nous, et dont le lecteur trouvera plus loin des exemples significatifs ; — de là, ces bizarres constructions purement logiques, fondées sur la similitude de traits accessoires indifférents ; — de là, cette histoire étrange de chaque conte, histoire sans dates et sans géographie, soustraite aux catégories de l'espace et du temps ; ces généalogies où une

forme du xix^ siècle apparaît comrae Tancêtre d'une forme de l'Egypte ancienne ; ces groupements de versions qui associent en une seule famille, sans que jamais on sache pourquoi, ici un conte breton et un récit kalmouk, là un narrateur arabe et un novelliste italien.

La question de l'origine et de la propagation des contes paraît donc une question mal posée. Elle est soluble, elle est résolue déjà, souvent, quand il s'agit des contes ethniques. Pour les autres, qui forment l'immense majorité, il est impossible de savoir où, quand chacun d'eux est né, puisque, par définition, il peut être né en un lieu, en un temps quelconques; il est impossible de savoir davantage comment chacun d'eux s'est propagé, puisque, n'ayant à vaincre aucune résistance pour passer d'une civilisation à une autre, il vagabonde par le monde, sans connaître plus de règles fixes qu'une graine emportée par le vent.

Donc ce travail tend à une sorte de déplacement de la question.

L'histoire ne nous permet pas de supposer qu'il ait existé un peuple privilégié, ayant reçu la mission d'inventer les contes dont devait à perpétuité s'amuser l'humanité future. Elle nous montre, au contraire, que chacun a créé ses contes, qui lui appartiennent : les Bretons, les Germains, les Slaves, les Indiens. Puisque chaque peuple a le pouvoir de créer des contes ethniques, il est naturel de supposer qu'il a pu aussi inventer des contes plus généraux, qui, étant très plaisants et très inoffensifs en leurs données, voyagent indifféremment de pays en pays.

Il faut donc conclure à la polygénésie des contes. Il faut renoncer à ces stériles comparaisons de versions, qui prétendent découvrir des lois de propagation, à jamais indécouvrables : car elles n'existent pas. Il faut abandonner

ces vains classements qui se fondent sur la similitude en des pays divers de certains traits forcément insignifiants (par le fait môme qu'ils réapparaissent en des pays divers) — et qui négligent les éléments locaux, différentiels, non voyageurs, de ces récits, — les seuls intéressants.

Ces mêmes contes non ethniques, indifférents si on les considère en leurs données organiques, patrimoine banal de tous les peuples, revêtent dans chaque civilisation, presque dans chaque village, une forme diverse. Sous ce costume local, ils sont les citoyens de tel ou tel pays : ils deviennent, à leur tour, des contes ethniques.

Sous cette forme, les contes de fées n'impliquent pas seulement ce merveilleux banal, qui, seul, vagabonde du Japon à la Basse-Bretagne ; mais ils retiennent, en des parties non transmissibles de peuple à peuple, le souvenir de mœurs locales parfois très anciennes, de conceptions surnaturelles abolies, et par là fournissent des matériaux précieux aux anthropologistes, aux mythologues : le champ reste ouvert à l'ingénieuse Mélusine.

Pareillement, les mêmes contes à rire indifférents sous leur forme organique, immuable, commune à Rutebeuf, aux Mille et une Nuits, à Ghaucer, à Boccace, deviennent des témoins précieux, chez Rutebeuf, des mœurs du xiii'' siècle français; dans les Mille et une Nuits, de l'imagination arabe; chez Ghaucer, du xiv® siècle anglais ; chez Boccace, de la première renaissance italienne. — G'est ce qu'essaye de montrer, par l'exemple des fabliaux, la seconde partie de ce livre.

Qu'il me soit permis de prévoir ici, en quelques mots, deux critiques.

D'abord, on peut dire que, si l'on supprimait de ce tra-

vail tout ce qui n'est pas Tétude des fabliaux, on Tabrègerait de moitié. Je Faccorde ; mais c'est trop peu dire : qui ferait cette suppression ne le réduirait pas seulement de moitié ; il le réduirait à néant. — Nous nous trouvions en présence d'une théorie de l'origine des fabliaux, qui les faisait venir de l'Inde. S'appuyait-elle sur des arguments tirés de l'examen des seuls fabliaux? Non, mais sur des séries de considérations historiques et sur une méthode comparative d'où elle concluait à l'origine orientale des fabliaux et d'autres groupes de contes, indistinctement. Si elle se fût confinée dans le seul examen des contes à rire, elle ne compterait pas : il en serait de même de toute tentative de réfutation qui ne voudrait retenir de ses arguments que ceux qui concernent spécialement les fabliaux.

Une autre critique plus grave est celle qu'on tirerait du caractère négatif en apparence de mes conclusions. Je me défends ailleurs ^ contre ce reproche de scepticisme et d'agnosticisme. Le premier alchimiste qui a soutenu l'impossibilité de découvrir la pierre philosophale n'était pas un sceptique, mais un croyant. On peut me dire, pourtant : à la fm de votre longue discussion, il n'y a rien de fait, rien, qu'une théorie ruinée, si tant est qu'elle le soit.

Si elle ne l'est pas, si elle triomphe de nos faibles attaques, cette discussion n'aura pourtant pas été inutile. Toute critique de méthodes est chose bonne ; car il arrive souvent que les partisans d'un système, trop convaincus de l'évidence de leurs principes, n'aient pas conscience qu'ils ont négligé de les rendre également clairs pour tous. Inondés de la lumière qu'ils en reçoivent, ils oublient que des esprits sincères (et non nécessairement aveugles)

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