MR, V, 126, la Grue
5. MR, V, 128, Connehert. — Jacques de Baisieux nous dit, à la fin d'un conte (III, 62) : '
Jakes de Baisiu sans doutance L'a de tieus en romane rimée Por la trufe qu'il a amée.
S'il faut admettre la conjecture de Scheler [tieus), il aurait rimé son fabliau d'après un conte tiois. Il l'aura sans doute entendu conter dans celte langue.
Bédier. — Les Fabliaux. 9
fabliaux, au contraire, on ne peut jamais saisir une influence matérielle, directe, de ce genre. Pourquoi, jamais, un jongleur ne parle-t-il de l'Orient ? Pourquoi ne fait-il jamais allusion à un livre oriental qu'il aurait lu, ou dont il aurait entendu parler? Pourquoi ces poètes ont-ils jalousement dépouillé leurs contes de toute apparence exotique? Pourquoi ne trouvons-nous jamais dans les fabliaux ni un nom de personnage, ni un nom de lieu, ni un détail de costume qui se réfère à l'Orient? ni jamais un nom d'auteur juif ou arabe? Pourquoi nul de nos trouvères ne dit-il avoir rapporté son récit d'un pèlerinage en Terre-Sainte, ou l'avoir reçu d'un pèlerin ou d'un marchand revenu d'outremer ou d'un croisé?
Retenons donc ce fait : on a beau traduire, au cours des xii^ et xiTi^ siècles, des recueils orientaux, il ne semble pas qu'un seul des soixante ou cent poètes allemands et français dont nous connaissons les contes ait utilisé ou même connu ces traductions. Tous, ils représentent uniquement la tradition orale. Il est donc d'ores et déjà probable que ces traductions, qui ne leur sont point parvenues, sont demeurées des œuvres de cabinet.
Pourtant le fait serait si étrange qu'il exige une plus ample démonstration. Cet argument négatif, tiré du silence des conteurs, ne suffit point. Il serait possible que l'influence des livres, indirecte et inconsciente, ait été, pourtant, réelle et forte. Nos conteurs puisaient dans la tradition orale, il est vrai, mais cette tradition orale pouvait elle-même prendre son origine dans les recueils asiatiques, mis, quelques années auparavant, à la disposition des Européens.
Nous possédons d'une part la tradition orale des contes du moyen âge, représentée en partie par les fabliaux; — d'autre part, la tradition écrite, représentée par des traductions occidentales de recueils orientaux. — Opposons l'une à l'autre ces deux catégories de contes.
A cette fin, plaçons-nous au commencement du xiv*^ siècle — aux environs de l'an 1320 — à la date où le genre des fabliaux a déjà produit tout ce qu'il devait produire. Quels étaient les
recueils orientaux que nos conteurs, directement ou indirectement, avaient pu utiliser?
Il s'agit de dresser ici d'une part la liste de tous les contes orientaux que la tradition écrite avait mis à la disposition des conteurs d'Occident ; — d'autre part, une liste, aussi étendue que possible, des contes occidentaux conservés — et de A^oir combien de contes des livres orientaux sont aussi conservés sous des formes occidentales.
Cette liste est-elle très lonsrue? Il en résultera cette vraisemblance que les livres ont dû exercer une profonde influence sur la transmission orale. Cette liste est-elle, au contraire, très courte? Il en résultera la preuve que cette influence fut insignifiante ou médiocre. — Cette recherche est-elle légitime et probante ?
Est-elle légitime? — Qu'appelons-nous contes occidentaux^ formes occidentales^^ Nul ne nous contestera que ce doivent être uniquement les fabliaux et les exemples des prédicateurs, c'està-dire les contes qui vivent d'une manière indépendante, en dehors des recueils, à l'état sporadique.
Voici, par exemple, un conte, Senescalcus, qui se trouve en vers français dans une version du roman des Sept Sages^ en prose espagnole dans le Libro de los Engaîïos^ traduction du même roman. Il est, dites-vous, français, espagnol. D'autre part, comme il se trouve dans le Sindbad syriaque, dans le Syntipas grec, dans le Sandabar hébraïque, etc., et que l'archétype de ces recueils est d'origine indienne, Senescalcus est aussi indien. Nullement : si ce conte — comme c'est, en effet, le cas pour Senescalcus — n'est jamais sorti de ces traductions, s'il ne s'est jamais évadé hors du Roman des Sept Sages^ si vous ne jDOUvez démontrer qu'il ait jamais passé à la tradition orale, il n'a jamais été français ni espagnol ; il est et demeure un paragraphe d'un livre étranger; il reste un conte indien.
Car enfin, lorsque l'on prétend que nos contes populaires sont d'origine indienne, on n'entend pas dire seulement que le Pantchatantra^ que le Roman des Sept Sages ont été traduits en français, en espagnol, etc., ce que personne ne contestera. On entend — n'est-il pas vrai? — que ces contes vivent et ont vécu en Europe d'une vie indépendante.
Pour savoir si tels de ces contes ont vraiment vécu au moyen âge, le seul critérium possible est leur existence à l'état isolé, sporadique. A vrai dire, tel fabliau ou tel exemple peut, malgré cette apparence, n'être lui-même qu'un remaniement savant d'une traduction orientale, et n'avoir jamais vécu sur les lèvres du peuple. Mais, pour la démonstration que nous nous proposons ici, nous sommes en droit — car il ne peut être que défavorable à notre thèse de l'admettre — de considérer tous les fabliaux ^, indistinctement, comme les témoins de la tradition orale : et les considérer comme tels, c'est rester, tout au moins, dans la vérité générale.
; Cette enquête, assurément légitime, sera-t-elle probante?
Nous allons dresser le bilan de tous les contes que pouvaient connaître, pai^ les livres, les conteurs du moyen âge. Nous savons que ce ne sont pas les seuls qu'ils aient pu, à cette éj)oque, recevoir de l'Orient. Nous savons que la théorie orien-
1 taliste ne considère la tradition écrite que comme l'un des véhicules possibles des contes ; en quoi elle a raison : la transmission orale a dû, en effet, être infiniment plus puissante. Si nous dépouillons les recueils orientaux traduits au moyen âge, nous voyons quels contes les Européens ont sûrement connus à cette époque par les livres^ mais non pas tous ceux qu'ils ont pu connaître. Cependant, il est bon, pour l'instant, de considérer uniquement ces traductions : d'abord pour déterminer le rapport de ces traductions à la tradition parlée — et c'est notre principal objet; — puis, pour marquer ce fait connu, mais non assez observé, que beaucoup de ces contes renfermés dans les recueils orientaux n'ont pu venir d'Orient aux hommes du moyen âge que par la seule tradition orale. Par exemple, le lai cVAristote se trouve dans le Pantchatantra. Mais le Pantchatantra n'a été connu en Europe qu'en 18i8 par l'édition de Kosegarten ; au moyen âge, il n'a pu êcre connu que parle Directorium huinanae vitae. Il se trouve que le Directorium ne renferme pas ce conte. Donc, il n'a pu venir de l'Inde en France — s'il en vient — que par la seule tradition orale.
1. Poiu' les exemples, nous serons obligé de faii'e quelques réserves nécessaires (v. p. 139-140).
Nous dresserons une statistique, qui sera, comme toute statistique, incomplète. Car, si nous possédons toute la tradition écrite du moyen âg'e, c'est-à-dire tous les recueils orientaux qui furent alors traduits, il s'en faut que nous connaissions toute la tradition orale.
Combien de contes, populaires au moyen âge, n'ont pourtant pas reçu la forme poétique des fabliaux, ni n'ont été recueillis par les sermonnaires? Combien de contes, qui avaient pris cette forme poétique ou cette destination pieuse, ne nous sont point parvenus? Même parmi ceux qui nous sont parvenus, combien en négligerai-je, par insuffisance d'information?
Je prends, du moins, comme témoins de la tradition orale :
1^ Les deux plus vastes recueils de contes du moyen âge, savoir :
Le recueil de MM. de Montaiglon et Raynaud pour la France, V Le recueil des GesammtaLcnteuer pour l'Allemagne ;
2° Deux copieuses compilations d'exemples, celle de Jacques de Vitry ^ et celle d'Etienne de Bourbon -, en tout, environ quatre cents contes.
Opposons-les à la tradition écrite orientale.
ANALYSE DES RECUEILS ORIENTAUX TRADUITS AU MOYEN AGE EN DES LANGUES OCCIDENTALES
' 1° Disciplina clericalis.
I 2'' Discipline de clergie.
■ 3° Chastiernent d'un père a son fils.
Pierre Alphonse, le juif compilateur de ce recueil, était né en 1062, et fut baptisé en 1106. Son livre n'a été composé qu'après sa conversion, et ses sources sont le plus souvent arabes : (( Lihellum compegi^ nous dit-il, partim ex proverhiis philosophoriim et suis castigationibus arabicis, partim ex animalium et volucrum similitudinibus. »
1. Exempta of Jacques de Vitvy, éd. by Th. Fred. Crâne, Londres, 1890.
2. Anecdotes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit d'Etienne de Bourbon..., p. par A. Lecoy de La Marche [Société de l'Histoire de France), 1877.
1^ Contes de la Disciplina clericalis : Ceux de ces contes qui
se trouvent au moyen âge sous forme indépendante :