‹ Les FabrecéChapitre 2 sur 6 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le contremaître Gibal, dit Sang-de-Bœuf, traversait l'atelier.

— M'sieu Florent, coula-t-il à mi-voix, le patron a téléphoné. Il vous attend à onze heures et demie.

Il ne s'en alla pas tout de suite, comme s'il avait quelque chose à ajouter. C'était un vieillard trapu et apoplectique, le plus vieil ouvrier des Établissements Fabrecé.

Il les avait vus, petite imprimerie d'abord, — au temps où M. Pierre portait la blouse noire du typo, — s'accroître et prospérer jusqu'à la cité industrielle d'aujourd'hui, avec sa fabrique de caractères, ses innombrables machines, ses rotatives, ses linotypes, ses atehers à la lumière rouge, les hangars nouveaux du cinéma : une entreprise colossale qui renouvelait les procédés de l'impression et de la gravure, jetait sur le marché des montagnes de papier encré, colorié, parlant, vivant, des kilomètres de pelHcules photographiques d'où surgissait, trépidante, la vie moderne.

Quarante ans, pendant lesquels le vieux Gibal, de ses gros yeux de bœuf de labour, avait vu grandir et se ramifier la famille du fondateur, Pierre Fabrecé,

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le savant célèbre, membre de l'Institut et du Sénat : neuf beaux enfants, réduits à huit par la mort de Mlle Thérèse, et qu'il avait tous vus naître, depuis Jean-Mai'C, le maître actuel, jusqu'à Florent, dont il aimait les vingt ans aventureux et les dispositions étonnantes pour le métier.

Paternel, il lui souffla :

— Et ne rouspétez pas, fiston ! ^'otre frère m'a l'air de s'être levé du mauvais côté.

Florent s'était mordu les lè\Tes. C'est cela : Jean- Marc le recevrait après le courrier, comme un employé qu'on semonce, au lieu de le bourrer fraternellement, au sortir du déjeuner.

Avec une rancune de cadet brimé par l'ancien, il releva son visage tourmenté, d'un blanc fané, qui, sous une brosse rousse, offrait un front démesuré de rêveur, des lèvres fines, un menton court ; avec des yeux de charbon qui brûle, ces yeux qui lui donnaient, à certaines minutes comme celles-ci, l'air méchant. De race, malgré sa petite taille et une légère claudication qui le mortifiait, il semblait, sous sa blouse de travail, un jeune aristocrate déguisé.

— C'est bien, on ira! jeta-t-il maussade, se raidissant d'autant plus contre la m^ercuriale prévue, qu'il était très mécontent de lui. Une mauvaise veine, décidément.

L'auto démolie hier, passe encore ! On le savait bon chauffeur, et, s'il avait mal viré, c'était pour éviter ce stupide mendigot : pan ! dans le mur, l'avant de la limousine en miettes ; un miracle qu'il ne se fût pas tué ! Mais le reste. L'avant-veille, à Fontai^bleau, cette ribote scandaleuse à l'hôtel du Gr

Roy, avec des sous-officiers de dragons, terminée par une rixe dans un beuglant.

Et il était un intellectuel, fier de son savoir, un passionné de lectures philosophiques autant que de beaux vers, un artiste à ses heures, fou de peinture et de musique. Non, pas la peine de faire le mahn ! Ce qui lui était le plus pénible, c'était l'obsession d'un visage tuméfié de femme, au masque de fai^d rose et de cheveux postiches, et, sous l'œil, la tache d'un coup de poing asséné au vol par lui, brute ivre, dans la bagarre, lui, un bourgeois riche, un membre de l'élite, lui, un Fabrecé.

D'où lui venaient ces instincts de violence qui le saisissaient par crise? Et pourquoi difîérait-il tant des siens?

Sang-de-Bœuf s'était éloigné, indulgent. Il fallait qu'il jetât sa gourme, « le petit )>. Mais M. Jean-Marc, bougre ! ne plaisantait pas. Et, après tout, il était dans son rôle d'aîné et de chef.

Un petit ricanement ; le voisin de Florent, un noiraud velu, se fessait le dos de la main : présage symbolique de la scène familiale. Florent le toisa de si près que l'autre plongeait, sournois.

Des camarades haussèrent les épaules. Les avis sur Florent se partageaient : un bon garçon, généreux, disaient les uns, et qu'on respectait depuis que, d'une passe dé jiu-jitsu, il avait proprement flanqué à terre le grand Jules ; mais fantasque, objectaient les autres, mauvais coucheur quand ça lui chantait, et, en définitive, de la graine de patron. D'ailleurs, pour qu'on le vît ainsi turbiner tour à tour dans chaque atelier, avec de furieux coups do chien suivis de flemme

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molle ou de carapattes, alors qu'il pouvait se la couler douce chez lui, il fallait qu'il fût un brin marteau.

Dégoûté, il lâcha son travail. Dans la cour, Sangde-Bœuf lui fit de loin un signe de menace amical. Le petit car électrique réservé aux fonctionnaires et qui reliait les Établissements au domaine privé, filait à toute allure. Florent sauta sur le marchepied, au risque de se faire tamponner par le car inverse.

— Excellent pour vous tuer, jeune homme, dit l'ingénieur Virquot, assis sur les coussins, une brassée de dossiers sur les genoux.

— Ça me connaît, dit l'autre, dédaigneux ; car il méprisait Virquot, gros homme cafard, qui avait convoité jadis la main d'Isabelle, sa seconde sœur, aujourd'hui Mme Cj^ille Jacquemer.

Et comme certaines présences lui étaient insupportables, il n'attendit pas l'arrêt pour descendre, le talon et le corps si en arrière que Virquot se dressa, pensant le voir s'aplatir ; mais Florent avait repris, juste à point, son équilibre, et disparaissait par la petite porte du parc.

Changement à vue. Après les hautes cheminées de fabrique, les toits parallèles et les murs bas, les préaux sans arbres, au second plan les monotones logis d'ouvriers, cette cité de fer, de verre, de jbriques et de ciment, toute rigide, géométrique et nue, c'était la fraîcheur luxuriante de la forêt de printemps, dont le Val-Montoir, ancien pavillon de chasse royale, occupait six hectares dévalant en pentes douces et en replis vallonnés jusqu'à la Seine.

A mi-hauteur, la maison. Un corps de logis vieillot, la demeure des parents, flanquée de deux ailes neuves,

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occupées par les enfants, avec un jardin à la française et une terrasse en balustres découvrant le panorama d'eau, de champs et de bois. Pour faire court, une cage d'ascenseur montait et descendait, oblique, entre deux tranchées gazonnées.

Florent préféra prendre par le raidillon. Comme il atteignait le grand frêne planté, disait la légende, par Sully, une main s'abattit sur son épaule :

— Regarde !

Son frère Antoine, gros garçon en bras de chemise, lui montra son veston formant sac d'où sortaient une queue fauve en panache et une petite tête aux yeux vifs.

— Un écureuil qui nous est tombé sur la tête et qui a fait si peur à Miche qu'elle s'est sauvée.

— Qu'en vas-tu faire?

— Tu vas voir. Tiens, petit, retourne au bon soleil. Il déposait avec douceur le vêtement ; et l'écureuil,

un instant étonné, regardait coquettement à droite, à gauche, puis en trois sauts, prrt !

Antoine, la bouche ouverte, le regarda disparaître et se mit à rire, sans bruit. Il avait des traits épais et les yeux vagues, d'un bleu flou. Ses pieds et ses mains étaient larges, sa démarche rustique ; il sentait bon la terre fraîche et rappelait étonnamment le grandpère Marie-Joseph Fabrecé, un carabinier de Charles X, redevenu simple paysan, et qui était mort dans sa maisonnette du Petit-Barbeau, au miheu de ses champs et de ses bêtes. La grand'mère Anne l'avait suivi de près ; et l'on vénérait, comme les pures origines de la famille, ces deux figures de vertu simple.

— Alors, dit Florent, Michette était là?

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— Oui, elle avait apporté des tulipes à la Surintendante.

Ils appelaient ainsi, en raison de ses fonctions, leur sœur aînée, Sophie.

Florent sourit. Il s'intéressait à l'amour d'Antoine pour sa sœur de lait, la jolie Jenny-Rose, de son nom d'enfance Miche ou Michette, parce qu'elle avait l'éclat savoureux du pain blanc. Sa mère, la nourrice Noémie, les avait allaités ensemble. Elle vivait au Val-Changis, remariée à un brave homme à moitié sourd, pépiniériste et jardinier.

— Michette t'aime toujours?

Antoine ne répondit pas tout de suite ; il était lent et pétri d'une pâte plus commune que ses frères. Sorti du régiment, il semblait n'y avoir pris qu'un surcroît de développement physique ; à trente ans, il serait énorme. Mais Florent l'aimait pour sa candeur et sa bonté.

— Oui, dit Antoine, nous nous aimons bien. Florent le contemplait avec des yeux brillants et

tendres :

— Dis-moi, tu ne fais pas de bêtises, au moins?

— Quelles bêtises?

— Tu ne... enfin, ce serait dommage. Elle est gentille, cette enfant !

Antoine devint tout rouge ; puis, indigné à cette supposition :

— Mais je respecte Miche, et, d'ailleurs, elle saurait bien se faire respecter! Que vas-tu chercher là?

— Ne te fâche pas, je le sais... Tu es un bon cœur. Tiens, tu me fais plaisir à voir.

Antoine demanda :

Et où vas-tu comme cela?

— Le Gouverneur m'attend.

On donnait ce nom à Jean-Marc, par malice, mais avec déférence : n'était-il pas, après le Père et Maman Reine, le premier des Fabrecé, le guide et le soutien? En lui s'incarnaient l'autorité et le relief de cette grande famille dont les lettres de noblesse dataient de vingt-cinq ans à peine et qui, autant qu'une souche de vieille caste, était fîère de sa force et de son union.

— Il m'attend aussi, dit Antoine. Qu'est-ce qu'il me veut?

Florent sourit encore, ce qui lui donnait une grâce inattendue et charmante :

— Tu le demandes? Il va t'empoigner à cause de Miche.

— Ah ! soupira Antoine, la Surintendante rôde toujours là où elle n'a que faire. Elle lui aura encore fait un rapport.

Il ajouta, pessimiste :

— Et Jean-Marc garde la chambre avec la goutte à l'orteil. Tu parles si ça va barder.

— Bah ! dit Florent qui regagna la maison en sifflotant, le cœur allégé.

Le contact d'Antoine le calmait toujours.

Dans sa chambre régnait un fantastique désordre, auquel il ne voulait pas qu'on touchât. Des épures et des manuscrits encombraient une table à tréteaux, parmi les livres de Nietzsche écornés, griffonnés de notes, et VEthique, de Spinoza. Sur une étagère, un bocal d'eau baignait une petite échelle, où des grenouilles vertes servaient de baromètre.

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Cà et là, ses propres œuvres : un lézard minéralisé qui commençait à sentir la pharmacie ; la partition de son Printemps mouillé (d'indéchiffrables hiéroglyphes) ouverte sur le piano ; au mur, des tableautins sans cadre et de couleurs bizarres, surtout un portrait de la « petite comtesse », Mme Polotzeff, sa troisième sœur, d'une telle audace impressionniste que Simone, enrichie d'yeux violets, de lèvres bleuâtres et de joues jaunes, avait décliné avec effroi cette horreur.

On frappa discrètement :

— Puis-je entrer?

C'était la douce figure d'Isabelle, son teint mat de recluse, sa calme expression de vie intérieure. Elle portait en bandeaux ses cheveux châtains, cerclés d'un ruban de velours noir, sa seule recherche. Ses robes noires n'avaient pour tout ornement qu'un col et des poignets blancs, toilette de religieuse laïque qu'elle avait adoptée depuis le foudroyant malheur : son mari qu'elle adorait, aveuglé en quelques heures par une hémorragie rétinale.

Cyrille Jacquemer, la veille encore, professait en Sorbonne. Historien distingué et âme exquise, mais d'une sensibilité si frémissante qu'elle avait eu peur, les premiers jours, qu'il se tuât.

Elle s'était consacrée à ses travaux, lectrice, secrétaire, dactylographe, afin qu'il pût continuer la vie intellectuelle qui lui était indispensable. Elle avait le grave sourire de celles qui se sont renoncées, et rayonnait de beauté morale.

Sa perfection décourageait Florent, qui l'adorait et se sentait indigne d'elle.

Il devina qu'elle savait...

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— Oh ! Isabelle, comme tu dois me mépriser... Elle le regardait avec une tendresse affectueuse,

attirée par cette nature si opposée, toute en contrastes brusques et d'un charme indéfinissable.

— Mon pauvre Florent, étais-tu dans ton bon sens? L'accent de cette voix lui pénétrait délicieusement,

douloureusement les moelles, lui donnait envie de sangloter ou de baiser frénétiquement le bas de sa robe. L'ignominie de ses escapades lui apparut sous un jour excessif ; et, prompt à exagérer, il se tint en horreur :

— Est-ce que ma mère a appris?...

-— Non, mon ami, elle est malade, et on lui cachera.

— Malade ! s'écria-t-il alarmé... Qu'est-ce qu'elle a? 11 vouait à Mme Fabrecé le culte passionné dont

tous ses frères et sœurs entouraient l'admirable femme, la noble compagne du grand Fabrecé.

— Ne t'effraie pas. Cependant, oui,- elle a besoin de ménagements. Notre ami Le Jas vient de l'ausculter ; elle souffrait sans se plaindre : son cœur est fatigué.

Florent s'était détourné, et elle vit de grosses larmes lui couler des paupières.

— Si tu savais, fit-il d'un ton morne, ce n'est pas entièrement de ma faute. Je lutte contre moi pendant des semaines, et puis...

— C'est parce que ton existence manque de but et de discipline. Tu fais de trop grands rêves. La vie n'en exige pas tant pour être belle. Un seul devoir, et c'est assez.

— Tu as raison, tu as raison ! Mais, toi, tu es parfaite !

— Oh ! Florent, répondit-elle avec une mélancolie

enjouée, je suis si loin de ce que tu dis. Une pauvre femme, va. Et si peu raisonnable. Ainsi, tiens, je suis ravie de l'arrivée de Simone ; eh bien, crois-tu que l'idée de la voir avec ses beaux enfants me fait souffrir, moi qui aurais tant voulu être mère !

— Chère Zabelle, chère !

Elle reprit :

— Je suis venue te rassurer un peu sur ce que tu sais...

Et baissant la voix :

— J'ai été trouver cette femme...

— Que j'ai ignoblement frappée? Je cognais au hasard : je ne m'en suis pas moins conduit comme un charretier. Tu as été la voir, toi?...

— Oui, Jean-Marc craignait le scandale, des attaques de journaux, des poursuites. J'ai vu cette pauvre fille et, à ma prière, elle ne portera pas plainte.

— Gomment n'ai-je pas été lui demander pardon? gémit-il.

— Elle est partie et... elle n'a pas voulu accepter d'argent.

— Oh ! — Florent s'empourpra : — Que doit-elle penser de moi?

— Rien. Oublie cette triste aventure.

Il baissa les yeux : son orgueil souffrait devant le mal gratuit qu'il avait fait et la sévérité, encore trop indulgente, de sa sœur.

— Zabelle, crois-tu pouvoir me donner la main? Elle s'approcha de lui et lui mit au front un baiser

de paix. Il se détourna, le cœur gonflé, et colla son front à la vitre.

Quand il se retourna, elle n'y était plus.

Mlle Sophie déployait son humeur tatillonne. Elle avait grondé la cuisinière, bousculé le jardinier, fait pleurer une des femmes de chambre, intimé à Gervais, le vieux maître d'hôtel, de ne plus servir de bordeaux de la seconde cave sans ses ordres.

Belle gi^ande fille que ses trente-six ans avaient séchée, elle accusait, sur ses traits déveloutés, dans ses gestes sans moelleux, la prépotence de ce titre : la Surintendante, qu'elle acceptait sans sourire et justifiait par une ponctualité infatigable. Fée du logis dont on devait ménager la susceptibilité, et avec qui de petits heurts étaient toujours à craindre.

Chacun en savait quelque chose. Telle quelle et malgré ses défauts, on l'aimait pour ses qualités, sa droiture et son énergie. Puis, après Jean-Marc, c'était l'aînée. Elle participait à sa suprématie.

Étroitement gainée dans une blouse de soie lilas et une jupe de soie prune, ses bouffants ondulés tranchés d'une mèche grise, elle taquinait la chaînette d'or de sa facc-à-main ou l'aumônière d'argent suspendue à sa ceinture de cuir.

On souriait un pou à ces façons de coquetterie

tardive, la sachant sensible aux hommages, mais défiante de l'amour, sur la cruelle déception de ses vingt-six ans : les avances, retirées à la dernière minute, d'un prétendant titré et millionnaire. Depuis, elle avait supérieurement repoussé deux ou trois partis, heureuse ainsi, affîrmait-elle, sans parvenir à le faire croire et sans en être sûre elle-même.

Elle faisait son inspection habituelle. Après la véranda, le grand salon, passant son doigt sur les glaces et sur les meubles, pour s'assurer qu'il n'y restait pas un grain de poussière. Une toux gênée la fit sursauter. Elle rougit en reconnaissant M. A'irquot qui, avec un onctueux sourire, la saluait très bas.

M. Virquot, tiens ! Elle l'avait rencontré trois fois cette semaine. Devait-elle y voir un hasard ou une coïncidence? N'avait-il pas rougi aussi? Est-ce que?... Un hommage sincère flatte toujours. Elle s'était soudain inquiétée d'un petit bouton sec au menton et était allée bien vite le masquer de poudre de riz.

M. Virquot? Il n'était pas mal, et on lui prêtait du mérite. De là à soupçonner un soupirant plein de tact, et d'ailleurs sans espoir, il n'y avait qu'une illusion, Mlle Sophie la franchit. Aussitôt sa pudeur alarmée se promit d'éviter le gros homme ; sa déférence pourtant l'avait charmée.

Pour M. Virquot, cette rencontre le frappait de foudre. Imbécile, de n'y avoir pas songé plus tôt! Évidemment, l'extrême fraîcheur... Mais la dot ! Et M. Virquot d'admirer dans la glace son teint blafard, son col renversé et sa cravate, un nœud de confection piqué d'une perle fausse.

l Se trouvant au premier étage, Sophie visita Tap-

partement des Polotzefî. Diverses choses y manquaient : des oreillers aux lits d'enfants. On les avait pris sans la consulter, pour Mimi et Nénette, les filles de la pauvre Claudie. Un rien, sans doute, mais qui trahissait les instincts parcimonieux de la seconde femme de Jean-Marc, Armande, à l'égard de ses bellesfilles, alors que pour ses beaux jumeaux, Pierre-Jean et Jean-Pierre, elle ne regardait pas au prix de la plume et de la dentelle.

N'importe, Sophie réclamerait les oreillers, pour le principe. Il y avait aussi la garniture de toilette à renouveler ; mais puisque les Polotzefî n'arrivaient que la semaine prochaine...

Revoir Simone la réjouit. Elles s'entendaient assez sans autre parité de goûts. Mais c'est le mari, Serge, qu'elle ne pouvait souffrir. Il lui gâtait son plaisir, car elle ne savait se faire à sa perpétuelle ironie et à ses taquineries mordantes.

Doù venaient-ils encore? De Florence? Quels voyageurs ! Comte russe, naturalisé citoyen américain, et qui portait en lui cette disparate avec bien d'autres, Serge promenait sa femme à tous les bouts du monde : un hiver à Rome, un été en Ecosse, en véritable enfant gâté, oisif, dilettante, apte à tout et bon à rien.

Pauvre Simone ! Dire qu'elle avait failli mourir de chagrin parce qu'on s'était opposé pendant deux ans à ce mariage : une crise de neurasthénie noire qui l'avait fait se jeter un jour dans le grand bassin des Eaux-Vives. Sans Antoine adolescent, qui avait courageusement plongé...

Était-elle heureuse, seulement? Si l'argent fait le

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bonheur, peut-être. Mais Simone n'avait que vingtcinq ans, était tendre, bonne, sensible : de quoi la faii-e souffrir, avec un homme d'un amour-propre et d'une irritabilité maladive sous son air de séduction galante.

A son dernier séjour, elle était bien changée, l'air absent ; on l'eût dite détachée même d'Ivan et de Betty qui avaient, Ivan surtout (le vivant portrait de son père), tant besoin de surveillance.

Sophie pinça les lèvres : on ne lui ôterait pas certaines idées de la tête. Elle traversa un couloir, se trouva dans le logement de Jacques, le consul de Chine, qu'on ne voyait que tous les trois ou quatre ans, et dont alors l'arrivée mettait la mxaison en fête : « Le Chinois va venir, le Chinois s'embarque! Le Chinois tombera ici le 15 ! »

Et tout de bon, il serait là dans huit jours, resterait six mois au moins. La bonne chose que de se retrouver ainsi tous réunis, dans un grand courant de tendresse renouvelée et au moment où on allait célébrer les quarante ans de mariage du Père et de la i\Ière !

Mais Sophie s'avisa qu'à songer aux absents elle oubhait les présents, son frère l'officier, son blessé. Il était là pourtant, le « Chevaher sans peur et sans reproche » ; — trop long, elle préférait dire : Olivier, — revenu en congé de l'Ouadaï et prêt à repartir pour Dakar, quand sa plaie, un coup de feu dans l'humérus, rouverte après sa convalescence du Val-de-Grâce, serait guérie.

Olivier, son préféré après Jean-Mai^c. C'est qu'à Jean-Marc, elle vouait de l'adoration, du fétichisme, un culte particuUer où se résumaient son orgueil fami-

liai, son respect du chef de la lignée, ses ambitions pour l'avenir des Fabrecé. Olivier bénéficiait d'une autre sorte de vénération : celle qui s'attache à quelqu'un de haut et de distant. Elle reconnaissait sa supériorité sans savoir lui marquer toute son affection intimidée, car il lui donnait souvent l'impression d'un prêtre ou d'un apôtre, par l'ascétisme de sa vie et le sérieux de ses pensées.

Il était en train de lire les Mémoires de Biaise de Montluc. Il goûtait ces proses rudes et concentrées. Il leva sur elle ses yeux brun sombre qui luisaient avec un reflet de fièvre dans son teint pâle. De fines moustaches noires soulignaient le dessin d'une bouche fière. Son bras en écharpe laissait pendre une main fine coupée d'une cicatrice, un sillon de lance africaine.

— Comment vas-tu ce matin? demanda-t-elle doucement, elle qui avait toujours une voix nette et perçante.

Il sourit ; sa gravité habituelle se nuança de douceur.

— De mieux en mieux ; j'espère pouvoir aller à Paris prochainement.

— Si le docteur le permet.

— S'il permet, cela va de soi.

— Tu as des amis à revoir, des démarches à faire?

— Oui.

Les dames Sarnel l'attiraient, probablement. Il était resté en relations avec elles, depuis qu'il leur avait transmis les adieux, la bague et la montre d'André Sarnel, son camarade, mort à l'ambulance de ses blessures.

— Tu n'es donc pas bien ici?

Il répondit évasivement :

— Je reviendrai.

Méfiante, elle n'osa insister. Mais un soupçon jaloux se précisa, parce qu'elle redoutait toute possibilité d'amour, comme un danger ou une déchéance. Et les dames Sarnel lui plaisaient peu. Pourquoi au juste? Peut-être à cause de l'amabilité marquée de la mère et de la fille cadette ; car les deux autres, l'une infirme, et l'autre si malade...

Pourtant, elle savait Olivier très éloigné du mariage ; il évitait même ce sujet et on ne lui avait connu aucun attachement. Elle voyait là un signe de pureté qui répondait trop à son propre idéal pour qu'elle pût l'en blâmer ; et si on lui eût objecté qu'elle n'était pas absolument indifférente à des préoccupations plus frivoles, comme tout à l'heure, elle se fût indignée, mais sans essayer de concilier ces contradictions féminines.

Sur la cheminée, une photographie pâlie, de celles qui ont quelques années de date et ont passé de cadre en mains, attira son regard : l'uniforme colonial, les deux galons d'Olivier ; mais le visage lui était inconnu, un doux visage émacié qu'allongeait une barbe flottante. Elle s'approcha :

— Tu permets?

— André Sarnel.

Il accentua ce nom comme une présentation.

— Il te l'avait donnée?

— Non. C'est sa famille, depuis, en souvenir.

— Ah !... Tu l'aimais bien?

— Quel être rare ! Le vrai type du soldat ; une

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abnégation, un stoïcisme ! Sa blessure était abominable. Il n'a pas voulu qu'on l'endormit. 11 m'a tenu la main, spulement, pendant qu'on le charcutait. Sophie pâlit :

— Quand je pense que pareille chose pourrait t'arriver !

— C'est notre métier. Il n'est grand qu'en raison des risques.

— Tu as beau dire, c'est aiïreux !

— C'est ainsi.

Et pensif :

— Ce que Sarnel possédait de plus beau, c'était le sourire de l'âme, la joie intérieure.

— Ne la possèdes-tu pas?

— Je la cherche.

— Tu as la vocation pourtant.

— Là-bas, oui, je suis vraiment soldat.

— Et ici?

— Je reste un homme.

Sophie, qui n'était point tendre, eut les larmes aux yeux.

— Olivier, tu n'es pas malheureux?

— Ni heureux, Sophie. Qu'est-ce que cela fait? Le bonheur !...

Son geste dédaigneux éloigna l'éternel mirage dont vivent et meurent les hommes.

— Je voudrais tant te comprendre ! N'as-tu pas confiance en moi?

Il sourit :

— Laissons cela. Si nous allions voir notre mère? Veux-tu ?

— Elle repose en ce moment.

Et Sophie l'informa de ce que le docteur avait dit.

Justement Henri Le Jas entrait. Un homme brun, d'une carrure et d'une franchise sympathiques : c'était l'intime de la maison.

— Quel hôpital ! fit-il gaiement. Le bras du lieutenant, la goutte du patron, le coryza de M. Pierre-Jean et la cohque de son petit-frère.

— Et Nénette? demanda Sophie. L'avez-vous vue? Elle toussait.

— On ne me l'a pas montrée.

Sophie regarda son frère pour attester l'injustice sourde qui la préoccupait : cette indifférence d'Armande, pour n'oser dire son hostilité envers les filles de la morte.

Mais Olivier ne pensait qu'à sa mère. Le Jas dut le rassurer ; et, comme il s'apprêtait à le panser, elle se retira et gagna l'autre aile où habitaient Jean-Marc et sa femme.

Mécontente :

— Ce n'est pas bien, dit-elle tout haut.

Sa pensée remontait cinq ans en arrière, évoquait Claudie. La pauvre âme ! Une véritable enfant : cerveau confus, impulsions brusques, nervosité maladive. Comme elle tremblait devant Jean-Marc, parfois dur ! Il est vrai que, si peu pratique, incapable de diriger sa maison, pleine de bonnes volontés impuissantes, prompte aux larmes, aux désespoirs, aux scènes, jalouse de surcroît, et pas toujours à tort, — soyons juste ! — elle l'exaspérait fréquemment. Fragile, une pneumonie greffée sur une mauvaise grippe l'emportait. Mimi avait alors deux ans, Nénette onze.

Jean-Marc se remariait un an après. Qu'il n'eût pu

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supporter la solitude, à trente-quatre ans, rien d'étonnant. Il avait sincèrement pleuré Glaudie, avec regret, peut-être même un peu de remords. Mais cette union, de tempéraments si opposés, ne l'avait pas rendu assez heureux pour qu'il restât esclave du passé.

Et au choix d'Armande, après tout, il n'y avait rien à reprendre : situation, qualités de ménage, prestance, agrément. C'était la femme qui convenait à Jean-Marc. Il lui devait ces bébés magnifiques, à trois ans des Hercules grassouillets aux phs de chair rose. En était-il assez fier ! Tandis que Nénetle et Mimi poussaient délicates comme leur mère. Mais n'était-ce pas une raison pour que la nouvelle venue les entourât de soins et de tendresse ? Ah ! les femmes, même les meilleures... Et Armande était-elle des meilleures?

Sophie en douta presque :

— Non, ce n'est pas bien !

Vingt fois, une observation amicale lui était venue aux lèvres ; mais, outre que le sujet était délicat, ses rapports avec Armande gardaient une correction nette, sinon une entente absolue. Fallait-il risquer de les compromettre? Les froissements naissent si vite, s'aggravent si facilement ; et comment Jean-Marc, d'autorité ombrageuse et partiale pour sa jeune femme, prendrait-il la chose ?

« Il faudra que j'en parle à Mère-grand », se dit Sophie.

Tactique heureuse : un peu de diplomatie ne nuit pas, là où tant d'intérêts et de conflits sont en jeu. Une grande famille ressemble à un couvent ; sous l'uniformité des règles, les caractères divergent, les influences s'entre-croisent.

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Sophie rebroussa pour aller voir Mme Siglet-du-Salt. La vieille femme impotente, mais encore lucide pour ses quatre-vingt-sept ans, adorait Nénette et Mimi, et même, avec l'injustice des vieillards, en qui le raisonnement affaibli laisse place à l'instinct, elle n'aimait plus qu'elles, indifférente aux enfants de Simone et même aux jumeaux d'Armande. L'autorité de son âge et son rang de bisaïeule la qualifiaient pour intervenir; et, s'il le fallait. Maman- Reine, bien qu'elle s'imposât une grande réserve, viendrait à la rescousse.

Une ombre se dissimula quand Sophie passa devant la porte vitrée d'une lingerie. Entrer, ne voir personne et découvrir, derrière une haute corbeille à linge, une fillette en canotier, jupe courte et cai^table sous le bras, fut l'affaire d'une seconde.

— C'est toi, Nénette, fit-elle très étonnée. Pourquoi te caches-tu?

L'enfant venait de pleurer et avait une joue rouge.

— Pour rien, ma tante.

Très mince, blonde, fine, une tête maigriotte, de grands yeux bleus effarouchés, jolie pour peu qu'elle se fût épanouie, tels ces bourgeons frileux à qui le printemps tarde, Antoinette baissait la tête, d'un air d'animal pris au piège.

— Comment, pour rien, tu as peur de moi?

— Oui. Oh ! non, ma tante !

— Oui, non?

Sophie éleva la voix :

— Qu'est-ce que c'est? Tu vas mentii% à présent? Cette rudesse décontenança la jeune fille. Quinze ans, déjà. S'en serait-on douté? Son air

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trouble et buté frappa une fois de plus Mlle Fabrecé. « Elles sont entêtées et fausses », insinuait Armande. Serait-ce vrai?

— Je veux savoir ce que tu faisais là?

— Ne le dites pas à marraine, je vous en supplie ! Et Nénette, qui ne se résignait pas à dire maman,

dans son amour pour la disparue, fondit en larmes. Sophie fut émue :

— Ma pauvre petite, je ne te veux pas de mal. Pourquoi me traites-tu comme une étrangère?

Il s'éveillait en elle des sentiments qu'elle eût mal démêlés, et qui lui faisaient plaindre les filles de Claudio, comme elle avait plaint sa belle-sœur, mais en se souvenant de leur incompatibilité et sans comprendre ces natures semblables, toutes frémissantes, sensitives repliées au plus léger choc.

— Vous n'êtes pas une étrangère pour moi, ma tante. J'ai eu peur d'être grondée parce que... parce que j'allais, bien que marraine me le défende à cette heure-ci, chez ma Mère-grand.

— Viens-y avec moi, dit Mlle Fabrecé. Tu n'es pourtant plus une enfant pour pleurer ainsi.

— Oh si ! tantine, je suis une enfant, puisque tout à l'heure ma... ma...

Les sanglots l'étoufîèrent :

— Marraine m'a giflée.

Sophie eut un haut-le-corps :

— Giflée? Pourquoi?

— Parce qu'elle est nerveuse. Elle a dit que j'avais répondu mal pohment, mais ce n'était pas vrai.

Sincère, évidemment. Sophie ne répondit rien, mais la prit contre sa poitrine et la serra.

— Viens t'expliquer chez ta Mère-grand, mais posément, raisonnablement ; elle est âgée.

— C'est vrai ! Que je suis égoïste !

— Là, sèche tes yeux. C'est bien. J'aime qu'on soit courageuse.

Elle ajouta, grave :

— Et une autre fois, Antoinette, ne te cache pas de moi.

Armande et Jean-Marc, dans le grand cabinet de travail, échangeaient des répliques vives ; elle, sans ménagements, les nerfs chavirés, lui, attentif, le regard embusqué sous ses épais sourcils, un sourire de parade amincissant ses lèvres. Il gardait son sang-froid, là où elle le perdait, comme tout à l'heure en passant sur Nénette sa colère.

Les tempes de Jean-Marc grisonnaient ; sous un large front blanc, le visage hâlé, la mâchoire forte dégageaient une maîtrise. Autoritaire et tendu, il était faible au fond, et dissimulait les passions qui le dévoraient : l'ambition, la richesse et le plaisir ; il les maintenait dans les grandes lignes qu'exige le respect de soi et, malgré son âpreté positive, plein de noblesse et d'honneur, au sens usuel de ces mots.

Armande, à cette minute, apparaissait presque laide, elle qui passait pour délicieusement jolie. Son teint de fleur s'enflammait sous l'opulente chevelure noire qui sinuait à ses tempes. Les yeux secs, la bouche crispée, elle s'abandonnait pour la première fois au démon impérieux des bourrasques qu'elle avait jusqu'alors muselé sagement ; mais cette trahison la

saisissait à l'improviste. Croire à la fidélité de son mari, à leur bonheur sans mélange, et, sur présentation de facture d'un bijou qu'elle n'avait nullement reçu, facture égarée sous une enveloppe à son nom, constater que Jean-Marc...

Ah ! c'était vil, c'était lâche, c'était !...

Les mois lui manquèrent.

Crâne, il niait, ce qui la mettait hors d'elle, encore qu'elle ne lui eût pas pardonné d'avouer. Car de preuves, elle n'en avait pas. Le joaillier — peste ! un des meilleurs de la rue de la Paix — venait de se confondre en désolations au téléphone : la négligence d'un commis... « Non, non, du tout ! M. Fabrecé n'avait pas acheté le moindre bijou à Mlle Hycler, des Bouffes. C'est au contraire pour Mme Fabrecé qu'il avait commandé la veille un sautoir de perles, et son propre fils allait avoir l'honneur de le lui apporter tout à l'heure en auto, avec force excuses. »

Que penser? Le pire, c'était plus sûr. Armande y croyait :

— Qu'est-ce qui me dit, quand tu m'as priée de te laisser causer avec Virquot, que tu n'en as pas profité pour t'entendre avec le bijoutier? Le téléphone n'est pas pour les chiens.

Elle se décelait vulgaire, ne se surveillant plus. Il proposa :

— Veux-tu que je fasse rappeler Virquot? Préfères-tu l'interroger seule?

— Ah ! non ! Pas de témoins ! Lavons notre linge sale entre nous !

— Écoute, ma chérie, j'ai été patient jusqu'à présent, mais tu passes les bornes, je t'assure.

LES KABKECE 27

Elle le regarda avec détresse, ébranlée d'espoir, rejetée à l'incertitude. Les apparences vagues, les coïncidences fugitives, ce qui vous effleure et ce qu'on écarte, prenaient corps : tel soir d'absence, tel prétexte donné...

— Je ne te crois pas !

— A ton aise. C'est un peu fort, tout de même. Parce que je veux te faire plaisir et t'offrir des perles que tu désirais depuis longtemps, tu crois plutôt un chiffon de papier erroné que moi qui t'aime ! Voyons, tu sais bien que je t'adore !

Elle songea aux perles, dont elle raffolait. Oui, c'était une pièce à conviction. Et sa crédulité ne valaitelle pas mieux? Mais l'idée d'être trompée l'atteignait dans une vanité si sensible, autant que dans sa tendresse, qu'elle s'écria pour le démasquer :

— Je vais aller parler à cette femme, je saurai la vérité.

— Va donc ! Tu te rendras ridicule.

Elle eut un cri de véritable désespoir :

— Jure-moi, jure-moi que tu ne l'aimes pas?

— Moi? Je m'en soucie autant que d'un tambour de basque. Non, mais pourquoi veux-tu que j'aime cette petite grue qui a cinquante ans passés?

— Ce n'est pas vrai, elle est beaucoup plus jeune ! Un homme ne regarde pas, en pareil cas, à une indélicatesse :

— Aux lumières, oui. Elle a deux amants, d'abord.

— Ce n'est pas une raison. Et comment le sais-tu?

— Potins de cercle. Je déteste les actrices. Me croistu, à présent?

— Non !

28 LES FABREGÉ

Mais son regard brillait moins farouche ; la divine illusion, dont cependant elle n'était qu'à demi dupe, lui fermait les yeux sous les baisers qu'à petits coups savants Jean-Marc, l'ayant attirée de force sur ses genoux, lui appuyait au creux des paupières, au coin de la bouche qu'elle détourna. Tressaillante, elle se cachait la figure comme si elle pleurait, honteuse, dans le cou qui du ras de la barbe la piquait.

— Petite sotte adorée !

Et il se mit à rire franchement.

— Je ne veux pas que tu ries !

Alors il l'embrassa de nouveau et elle n'eut plus le courage de retirer ses lèvres. Retrouvant sa présence d'esprit, elle dit après un silence apaisé :

— Tu vas me gronder : j'ai été trop brusque avec Nénette. Je lui ai donné une claque.

— Oh ! fit-il très contrarié. Tu sais que je ne suis pas partisan du tout...

— Elle était insolente.

— Alors, concéda-t-il.

Mais cette absolution ne lui vint pas du cœur. Armande excédait ses droits : si c'étaient ses enfants encore ! Il souffrait de ce malentendu croissant entre sa femme et ses filles ; et, pas assez clairvoyant pour en discerner les causes et fixer les responsabilités, il départait en bloc un blâme ennuyé, en soutenant Armande, pour le bon ordre.

Il lui sembla cependant qu'en ne se rebiffant p'as il venait de payer d'une lâcheté vis-à-vis de sa fille sa trahison envers sa femme.

Un souci : ces enfants qui grandiraient avec une autre mère et d'autres frères ; inconvénient fatal des

remariages. D'insaisissables griefs, combattus de pitié, s'élevaient en lui envers les filles de Claudie : la nervosité, l'instabilité de ces tempéraments ; et, sans qu'il se rendit compte, les préventions fluides soufflées par Armande : « caractères difficiles, ombrageux ». Car elle savait exploiter des incidents menus, des accrocs fortuits.

Il ne pouvait douter pourtant de sa véracité. L'idée qu'elle obéît peu à peu et de plus en plus à une jalousie inconsciente de marâtre ne lui serait jamais venue. Par cela seul qu' Armande était sa femme, il l'enrichissait généreusement, en véritable mari, des qualités qu'il lui souhaitait.

Elle craignit les réflexions qu'il pouvait faire; et, par diversion de chatte, elle se pendit à ses épaules :

— Monstre !

Il se dégagea en douceur. Une douleur lancinante se rappela à son orteil :

— Maintenant, Mandi, les affaires sérieuses. J'ai vingt lettres à dicter encore !

Elle fît la moue, redevenue gracieuse, le teint éclairci par l'orage ; et ce charme trompeur d'ingénuité qui, joint à la merveille de sa chair de lait, lui donnait un si séduisant éclat :

— Tu sais, dit-elle, il faut absolument que tu maries ma sœur à ton frère.

— Qui ça, Olivier?

— Tu es bête : le Consul.

— Le Chinois? Excellente idée ! Il compte se marier en effet. Mais Liane voudra-t-elle? Pas près de Paris, la Chine.

— S'ils s'aiment?

30 LES FABKECÉ

— Evidemment ; c'est beau, l'amour.

Elle arrêta d'un baiser l'ironie :

— Je te laisse. Travaille !

Jean-Marc attira le téléphone des usines, sonna son secrétaire et sa sténographe, compulsa des papiers, reprit avec une ardeur victorieuse sa tâche, jetant des ordres, recevant des chefs de services, écoutant l'un, rappelant l'autre.

Son visage retrouvait toute son énergie. Comme une revanche d'avoir amadoué sa femme et cédé pour sa fdle, il jouissait de l'impression de crainte et de respect dégagée par sa voix coupante et son regard léonin. Commander l'enivrait. Ses plaisirs ne comptaient guère, à côté de cet instinct dominateur par lequel, s'inspirant de Napoléon, il concentrait dans son cerveau tous les rouages de cette exploitation énorme, parant à tout, décidant tout sur-le-champ, avec une fertilité de ressources, une ampleur de mémoire qui forçaient l'admiration de ses directeurs, dressés à son exemple.

Un orgueil de tradition exaltait encore cette suprématie : il perpétuait l'œuvre de son père, à présent retiré dans la spéculation pure, des travaux de laboratoire et de législation. Il était l'arbre de transmission du génie inventif, spontané, fécond de Pierre Fabrecé, du maître initial, l'inspirateur de ce monde en mouvement, de cette cité du labeur à laquelle un fil de voix par le petit appareil à main le reliait : la fabrique grondante du souffle ininterrompu des chaudières, du glissement des chariots, du rythme des machines, du roulement des camions; ces Établissements dont lui, Jean-Marc, deuxième du nom, était le centre vivant.

et que dirigeraient plus tard, le plus tard possible, ses fils, héritiers de sa race et continuateurs de son destin.

Antoine et Florent patientaient depuis trois quarts d'heure quand il donna l'ordre de les introduire.

L'énervement de Florent avait fini par gagner le placide Antoine. Il songeait qu'il eût pu, pendant ce temps, raccompagner Miche à travers bois. Il la revoyait, tête nue, les cheveux naturellement ondes, car, vraie petite fermière, elle ne craignait ni vent ni soleil ; une robe de serge bleue épousait ses formes nettes ; comme ses petits pieds chaussés de cuir jaune trottaient allègrement sur la mousse!

Florent, son émotion tombée, se déprimait, optimiste après le repas qui le remettait sous pression, mais, comme tous les nerveux, pessimiste avant. On avait sonné depuis longtemps le premier coup du déjeuner. Une irritation tiraillait ses traits. Jean-Marc se moquait-il?

Leurs regards, leurs demi-mots mécontents les liguaient et, puisqu'on allait les humilier l'un devant l'autre, renforçaient leur bravoure. Elle tomba, en présence du Gouverneur.

Il leur imposait, non seulement par son prestige, mais par cette autorité magnétique que les forts exercent.

Florent, qu'il toisait, baissa les yeux le premier ; Antoine détourna les siens.

— Je ne vous fais pas mes comphments, dit-il vertement. Vous me forcez à vous dire, pour des hommes de votre âge, que de méchants gamins ne se conduiraient pas autrement.

— Tu exagères, risqua Florent.

32 LES FABKECE

— Laisse-moi parler : tu auras ton compte. D'abord, Antoine ! Je suis au courant de tes façons d'être avec Jenny-Rose : elles ne me plaisent pas. On vous a rencontrés ensemble fréquemment. Quand tu ne fais pas avec elle l'école buissonnière dans l'allée des Biches, — je suis renseigné ! — tu es toujours fourré au Val-Changis chez sa mère.

— Je ne...

— Attends! Où veux-tu en venir? Si c'est une amourette, elle est mal placée ; tu t'affiches et tu compromets cette petite... Un Fabrecé doit garder de la tenue. Si tu projettes de séduire ta sœur de lait, dont les parents sont de braves gens quoique pas malins, c'est plus vilain encore ; car tu ne pourras rien réparer.

— Mais jamais...

— Je n'ai pas fini ! Reste l'hypothèse, infiniment plus probable, que Jenny-Rose, coquette comme toutes les filles, s'amuse de toi. Ta recherche la flatte, elle en conçoit ou peut en concevoir des espoirs intéressés et ridiculement ambitieux ; et c'est toi, benêt, qui, un jour, seras le dindon de la farce.

Il arrêta le geste de protestation de son frère :

— Quoi qu'il en soit, il faut que cela cesse !

Et marquant bien qu'il tenait la simplicité d'Antoine pour néghgeable et escomptait sa soumission, il jeta quelques notes sur un carnet, puis releva la tête avec un peu d'ironie :

— Eh bien?

Antoine tournait sa langue comme s'il mâchait une boule de gomme. Il répondit enfin :

— Pour ce qui est de la chose et de ce qu'on t'a raconté, puisqu'il y a des gens qui n'ont rien de mieux

à faire et que ça les occupe, c'est exact. Jenny-Rose et moi, nous nous rencontrons selon notre plaisir ; et nous ne faisons rien de mal. Il n'y a rien à reprendre à nos actions et à nos idées.

— Tu crois que ça me suffît?

Antoine s'échauffait lentement :

— Je t'ai répondu parce que tu es mon frère, et que je te respecte malgré tout...

— Malgré quoi? dit Jean-Marc atteint au vif.

— Malgré que tu me parles comme si j'étais encore de la classe et n'avais pas vingt-deux ans sonnés à l'horloge du quartier. Car enfin, permets-moi de te le dire, Jean- Marc, tout ça ne regarde que moi, c'est mes affaires.

— Tu te trompes ; tes affaires, dès qu'elles engagent ton nom, notre nom, me regardent.

— Je n'ai de compte à rendre à personne, dit Antoine excité par la complicité agressive de Florent, et si tu le veux bien, tu ne nous feras plus l'injure de supposer que nous avons, Jenny-Rose et moi, des mauvaises idées. Comme elle est, je le suis. Rien à dire. Tous deux francs et honnêtes.

— Alors, tu es entiché de cette petite roublarde?

— Jean-Marc, si tu veux mal parler d'elle, j'aime autant m'en aller. N'abuse pas de ce que tu es le Gouverneur.

— Mais, ' voyons, voyons, tu ne vas pas me dire que tu l'aimes sérieusement?

Sous le doute injurieux, Antoine se cabra. Et, campé sur ses jambes :

— Et si je ne l'aimais pas, répliqua-t-il, révolté, est-ce que je vivrais comme cela avec elle? Me prendstu pour un sale individu? Je suis un Fabrecé. Est-ce

que j'irais séduire une enfant? Si tu le crois, tu as bien mauvaise opinion de moi. Et d'elle, si tu supposes qu'elle est rusée et veut m'empaumer. Non, mon ami, ça ne colle pas ; ne cherche plus. Ce n'est ni ceci, ni cela, c'est de la belle et de la bonne amour, tout court. " — Et où cela vous mènera-t-il? Je suis curieux de le savoir.

— Devant m'sieu le maire, dit Antoine. Où veux-tu que ça nous mène?

Jean-Marc sursauta, et Florent eut un petit frisson anarchiste : « Hardi, le gars ! » eût-il crié. Maintenant, il s'amusait : ah ! la colère stupéfaite du grand.

— Est-ce que tu es fou?

— Pense pas, dit flegmatiquement l'autre.

— Epouser une paysanne !

— Paysanne? Ni plus ni moins que notre vénérée grand'mère, quand grand'père Fabrecé l'a prise pour femme.

« Envoyé ! pensa Florent. Personne ne connaît mon Antoine, et dire qu'ils le croient bête !... » Jean-Marc fronça les sourcils :

— Ce n'est pas sérieux?

Et soudain, violent :

— C'est idiot !

— Pourquoi? demanda Antoine, têtu.

— Jenny-Rose, notre belle-sœur? C'est à pouffer, mon pauvre garçon !

Il la voyait dans leurs salons, fagotée, en face d'Armande en grand décolletage, ou, ignorante et rustique, côtoyant quotidiennement Sophie, Isabelle et lui-même. L'orgueil l'encoléra :

— Antoine, le Père est absent, je^^lo représente. Tu

LES FABREGÉ 35

vas me promettre de cesser ces rendez-vous et ces promenades.

— Je ne peux pas.

— Dis que tu ne le veux pas. Voyons, je vais te parler en ami. Un bon conseil : voyage quelque temps. Tu réfléchiras, tu te ressaisiras...

— Je ne vais certainement pas m'en aller au moment où la Comtesse et le Chinois arrivent et où on va fêter le quai^antenaire des parents.

Jean-Marc dit avec une rondeur soudaine, car il avait de ces revirements :

— Précisément, j'aurais voulu en pareil moment leur éviter toute peine. Il serait généreux à toi de ménager notre mère souffrante. Et le Père est assez absorbé par ses travaux, sans que tu lui infliges d'aussi misérables tracas.

Antoine, calme, répondit :

— Je vais te dire une bonne chose : c'est à notre père que je veux en appeler.

M. Fabrecé, qui s'était un peu surmené en présidant deux importantes commissions au Sénat, était attendu pour demain ou après-demain.

— Si tu crois qu'il t'approuvera !

— C'est le Père, il jugera.

Il prononça ces mots avec ferveur, comme tous l'eussent fait. Le Père, pour eux, cela disait tout. Jean-Mai'c se mordait les lèvres :

— Eh bien, soit !

Mais son air ne présageait rien de bon. Décidé à ne pas avoir le dernier mot, il venait de prendre une résolution brutale, qu'il s'abstint et pour cause de laisser soupçonner.

Florent vit alors se diriger sur lui le regard sévère ; et un malaise qu'il se reprochait comme une faiblesse l'envahit. Il n'avait pas, comme Antoine, des excuses avouables.

Jean-Marc lui dit avec une sérénité inattendue :

— Je ne reviendrai pas sur les faits accomplis. Je suppose que tu les regrettes?

Florent regarda le parquet.

— Une sanction est indispensable, non seulement en soi, mais vis-à-vis de ceux qui n'ignorent pas ton aventure. C'est un gros scandale étouffé. Tu partiras ce soir pour Londres. Je te chargerai d'une mission auprès des principales maisons d'édition.

— Et pour combien de temps?

— J'aviserai.

— Et si je refuse?

— Tu ne refuseras pas. Sans mes démarches, sans celle d'Isabelle surtout, tu passais en correctionnelle. Un Fabrecé, ce serait beau !

Jean-Marc s'était levé, — aïe, l'orteil ! — et d'un ton moins rigoureux :

— Ce que je t'inflige est autant dans ton intérêt que dans le nôtre, et me coûte. Je motiverai ton absence auprès des parents, de Jacques et de Simone, de façon à sauvegarder ton amour-propre.

Florent hésitait, contracté. Le bien et le mal se disputaient en lui. La rancœur, l'humiliation et les sentiments qui ne s'élèvent, dans leur véhémence, qu'entre êtres du même sang. Mais l'image d'Isabelle et la conscience de sa faute... D'autre part, exilé là-bas, châtié comme un enfant, au moment de la grande fête de fannille, quand tous les cœurs battraient à l'unisson, c'était cruel.

LES FABUEGÉ 37

Il murmura d'une voix sourde :

— Je partirai.

Jean-Marc lui mit la main sur l'épaule :

— J'en étais sûr.

Il ajouta :

— C'est bien, allons déjeuner.

On prenait le café dans la véranda, quand Gervais apporta une dépêche. Jean-Marc la lut, Armande penchée sur son épaule, — un reste de méfiance — et s'écria :

— Jacques est à Marseille, il a pu prendre le bateau plus tôt. Il dînera demain avec nous.

Ce fut une explosion de joie. La bonne surprise pour père ! Sophie s'élança avertir sa mère. Les voix montaient. Un bonheur chaud courut. Des lois obscures régissent les affections familiales ; Jacques, en raison de ses absences et de son jovial caractère, bénéficiait d'un véritable engouement, rehaussé de fierté.

Seul avec Jean-Marc il portait, à trente ans, le ruban rouge, pour sa belle conduite lors des troubles boxers. Il avait défendu, six jours durant, son consulat attaqué par des hordes, et sauvé la vie à une trentaine de personnes. A ses côtés, la femme du consul d'Angleterre avait joué du revolver, visant juste et abattant son homme.

Tous les visages qui, une minute auparavant, déguisaient, dans le bon accord de la conversation, leurs préoccupations, Jean-Marc son alerte, Ai^mande sa

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jalousie, Isabelle et son mari leur tendresse inconsolée, Olivier une crise de doute comme celles qui ravagent les meilleurs prêtres, Antoine son amour et Florent son départ, tous les visages reflétèrent une joie identique : « Le Chinois arrive ! Le Chinois arrive ! »

La nouvelle, communiquée par Gervais à l'office, y reçut le même chaleureux accueil. Et Florent ne put s'empêcher de remarquer tout bas que Jacques avait du bonheur. L'excellent garçon méritait ces transports, mais pourquoi nul autre ne les eût-il suscités? Ni Simone, ni Olivier même?

j\Ime Siglet-du-Salt, attirée par la rumeur, — depuis des années elle déjeunait dans son appartement d'une tasse de lait — fut saluée avec enthousiasme. Haute, mince, la figure encore vivace sous ses cheveux blancs et s'appuyant sur une canne à bec d'argent et bout de caoutchouc, elle se tenait, les cils clignants, au miheu du cercle, qui lui répétait à l'envi :

— Le Chinois, le Chinois, Mère-grand !

Elle manifesta une joie mesurée. Dans les intervalles, elle oubliait son petit- fils. Assise dans un grand fauteuil, elle écoutait les projets loquaces : il fallait marier le Consul !

Toutes y songeaient, avec le désir et presque la certitude de faire son bonheur : Sophie, pour une de ses amies-, Isabelle pour une cousine de Cyrille. Mais Armande rappela, d'une prise de possession :

— D'abord, je le retiens pour Liane !

Sophie fit la sourde oreille : une demoiselle Charnot dans la famille, c'était assez. Concihante, Isabelle souriait. Assise près de son mari qui, très soigné, les cheveux un peu longs et la barbe lustrée, avait un

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visage intense de Christ, elle lui tenait la main d'un geste de guide et d'amante. Ce lien vivant les unissait d'une sensibilité particulière où la plus légère pression se répercutait.

— Pas possible ! s'écria Jean-Marc, qui, fumant son cigare, regardait le parc par une des vastes baies.

Armande s'élança, puis d'autres ; le même cri partit :

— Comment ! sans prévenir? Simone ! voilà Simone ! Le long de l'allée d'honneur qui aboutissait au

grand perron, une Victoria de la gare amenait, serrés dans le fond, Mme Polotzefî et ses deux enfants qu'elle tenait contre elle. Elle leva les yeux et agita son ombrelle d'un air vague. Elle avait le visage bouleversé et très pâle.

Moins Isabelle, restée auprès de Cyrille et de Mèregrand, — quant à Jean-Marc, sa goutte et son importance le ralentissaient — toute la famille, ruée en bas d'un flot, l'assaillait de questions, avec inquiétude :

— Rien de fâcheux?... Et Serge?... Pourquoi seule?... Tu n'es pas malade?... Comment n'as-tu pas télégraphié?

On sentit qu'elle faisait un grand effort de gaieté, embrassant et répondant au hasard. « Qu'est-ce qu'elle a? » se demandait chacun.

Très séduisante, un charme un peu exotique emprunté à sa vie nomade, d'un éclat de rose pâle et meurtrie, elle retirait, comme s'il lui eût comprimé le front, son bonnet en forme de mitre.

— J'ai une migraine atroce, dit-elle.

Bien que ce fût plausible, et qu'elle passât les mains sur ses tempes où se massaient en grappe d'admirables

cheveux d'or fauve, — un peu de henné? — personne ne fut entièrement dupe.

Aiunande s'empara d'elle, d'autorité :

— Viens embrasser notre mère, et nous te laisserons reposer ensuite.

Sophie lui saisit le bras de l'autre côté :

— Avez-vous déjeuné? Veux-tu prendre quelque chose? Tes enfants?

— Non, rien, merci !

On appelait Jean-Marc au téléphone. Antoine et Florent, discrets, retenaient Yvan et Betty vers qui accourait Mimi caressante, suivie de Nénette moins enthousiaste, car la précocité d'Yvan et son air de petit loup sauvage lui inspiraient une antipathie.

Isabelle s'était élancée vers Simone, à qui Mme Sigletdu-Salt ouvrit les bras avec une effusion machinale, comme usée; déjà Sophie et Armande entraînaient leur sœur chez Mme Fabrecé.

Étendue sur une chaise longue, celle-ci, entendant ouvrir la porte, se dressa en pied, et son beau visage resplendit :

— Mon enfant chérie !

Elle l'étreignit avec une émotion presque divinatrice, la scrutant de ses beaux yeux marron sombre, si veloutés, si expressifs. Mais Simone, avertie, garda assez d'empire sur elle-même pour éluder les soupçons :

— Serge? inventait-elle, avec une volubilité qu'elle tâchait de rendre naturelle, retenu à Florence par un congrès de sciences mathématiques auxquelles il s'intéressait particulièrement... Un peu fatiguée, rien de grave, elle le précédait à Val-Montoir... N'avait-il

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pas annoncé l'arrivée? Il devait le faire; un malentendu... Les enfants?... En parfaite santé, ils allaient monter l'embrasser...

Mme Fabrecé, les lèvres entr'ouvertes et le souffle court, — un flacon d'éther à sa portée, car les suffocations la guettaient, — contemplait avidement sa fille en lui tenant les mains ; sa tendresse anxieuse hésitait à se rassurer :

— Bien vrai? Tu as les traits tirés.

— La fatigue du voyage, assurait Armande impatiente de la chambrer, tandis que Sophie amorçait un mouvement de retraite.

Mais la mère, si longtemps privée d'elle, ne la cédait qu'à regret :

— Promets-moi que tu vas t'étendre, dormir un peu.

Simone, au supplice, la regardait avec un amour bouleversé, soucieuse de ne pas l'alarmer, et défaillant du besoin de se jeter contre son cœur et d'y pleurer toute sa détresse. Elle haletait depuis trente-six heures comme une biche traquée, vers ce refuge et cette détente... Qui pourrait mieux la comprendre et la plaindre?

Dans sa chambre, entre Sophie et Armande agacées d'être deux, elle déballa nerveusement son nécessaire de toilette.

— Mais non, je t'assure, Armande, et toi, ma bonne Sophie, il n'y a rien de terrible... Quelques soucis, comme tout le monde...

Et son visage, au sourire plus triste que les larmes, semblait une porte dont la serrure est fermée.

Par bonheur, on vint appeler Armande : le bijou-

LES FABREGÉ 43

tier... Cette diversion changea le cours de ses idées et la força de battre en retraite.

Mais pas davantage devant Sophie, Simone ne parla. Elle retirait de sa valise un kimono.

Sophie voulut lui dégrafer son corsage. Ce geste innocent fit reculer Simone ; et, avec vivacité :

— Non, laisse, je me déshabillerai seule. L'autre, peinée, vexée, obéit à un élan de bonté.

Certes, il lui en coûtait à elle, l'aînée... Mais un seul être dans la maison, en dehors de leur mère, saurait apporter à sa sœur un peu de paix : celle qui s'effaçait toujours, modeste, la meilleure de toutes.

— Veux-tu que j'aille te chercher Isabelle? L'expression presque dure de souffrance qu'avait

Simone parut se fondre. Elle fit oui de la tête, et, se jetant au cou de Sophie :

— Ne m'en veuille pas... Tu sauras plus tard...

— Mais oui, fit l'autre avec une rudesse aimante, mais oui.

Jacquemer et sa femme s'étaient retirés dans leur pièce de travail préférée, une galerie qu'un bowwindow inondait de jour, comme si les yeux morts de Cyrille en accueillaient une vague lueur, et que la caresse du soleil fût plus tiède à son visage :

— On va venir te chercher, disait-il avec cette intuition délicate des choses et des êtres qui ne le trompait guère.

Rien qu'au ton de Jean-Marc et d'Armande, cependant maîtres d'eux, il avait perçu l'orage. De même pour Simone, à sa poignée de main :

U LES FABRECÉ

— Un malheur est dans l'air, dit-il. Elle a fui son mari!

Un léger coup.

— C'est Sophie, devina-t-il. \^a, mon amie.

Ses doigts translucides cherchèrent sa femme. Un baiser descendit sur son front, la porte se refermait. La beauté qui, elle présente, l'animait, se retira : ses traits devinrent de cendre ; il gémit, avec une horreur grave :

— Ah ! quelle misère ! Ces ténèbres... Et Polotzeff y voit, avec ses yeux de chacal, la brute qu'il est !

Il détestait Serge, l'ayant percé à fond. Chez lui, répulsion ou amitié tenaient à d'impondérables, immédiates nuances.

Simone rangeait toujours ses affaires. Elle ne se retourna pas tout de suite, et faisant face à Isabelle, brusquement :

— Il n'y a que toi, dit-elle, pour me sauver !... Je suis perdue si on ne me tire pas de ses griffes ! Qu'on me fasse divorcer, vite, vite !

Elle parlait dans un cauchemar :

— Calme-toi, calme-toi !...

Et Isabelle la caressait comme un enfant qu'on rassure.

Simone se tordait les mains :

— Ma vie, ma pauvre vie gâchée... Ma jeunesse et ce qu'il en a fait, ma foi en lui, toutes mes illusions ; ah ! le misérable !

Sa grande sœur, l'attirant par la taille, la faisait asseoir auprès d'elle, blottie et frissonnante.

— Il me tuera, il l'a dit, il veut me tuer ; alors je me suis sauvée. Défends-moi ! Il est fou, et s'il n'est pas fou, c'est un monstre !

A phrases hachées, avec des trous d'ombre qui laissaient de l'inexplicable, des images accusatrices, des redites, et des retours qui bouclaient le cercle de cet enfer domestique, Simone fit sa confession.

A travers le drame, un étrange Polotzefî se dressa, tel que l'avait pressenti Cyrille, mais dépassant tellement toute créance, qu'Isabelle douta d'abord si Simone jouissait de son bon sens et ne parlait pas sous l'empire d'une de ces maladies nerveuses qui faussent, sans le détruire, aiguisent même le jugement, et donnent aux souffrances imaginaires de l'hystérie l'accent sincère des plus émouvantes douleurs.

Simone, comme si elle devinait, dit tristement :

— Je ne suis pas folle, va ; et pourtant il y aurait eu de quoi le devenir.

Elle racontait ses sept années de mariage, dont deux d'un bonheur instable, capricieux comme le caractère de Serge, mais subies par amour et consolées par la naissance d'Yvan. Pas longtemps. Déjà Serge la trahissait et elle en acquérait ces preuves qui s'évaporent, quand on croit les tenir, mais que son instinct et de sûrs indices attestaient. Car il l'avait trompée, non pas une fois, mais dix fois, mais cent fois, avec une adresse, un aplomb extraordinaires, de constants alibis, une chance incroyable, niant avec indignation, feignant, éprouvant même une tendresse perverse et ne reculant pas à la lui témoigner ; car elle ne pouvait afïïrmer qu'il ne l'aimât point à sa manière et qu'elle ne lui fût pas indispensable, comme une proie vive, un cœur et une chair à souffrance où son sadisme intellectuel s'assouvissait.

Et ce n'était que le commencement. D'année en

46 LES FAIJRECE

année, Serge impuni se révélait dans sa terrifiante bizarrerie. Sous le masque raffiné du Slave, mâtiné d'américanisme, un fauve apparaissait. Elle avait enduré des scènes outrageantes, des jalousies injustifiées, une tjTannie de geôlier, des frénésies de maniaque ; pis que cela, des coups !

Isabelle, incrédule, s'exclamait. Simone releva les manches de sa chemise : sous le coude, se tuméfiedent des bracelets bleuâtres.

— Oh ! il a osé !

— Oui, il y a trois jours, en m' attachant avec des cordes pour que je ne puisse me sauver. Car je ne me suis sauvée qu'au prix d'une suprême humiUation : il m'a fallu désarmer ses soupçons, feindre une réconciliation, subir l'horreur !...

Elle dépeignit leur fuite éperdue à la gare, pendant une courte absence de son bourreau, sautant dans un train, sa peur d'être rattrapée, sa hantise du châtiment.

— C'est abominable, répétait Isabelle, mais pourquoi? Pourquoi?...

— Le sais-je? Il m'est inconcevable. On dirait qu'il a bu des poisons ; si tu voyais alors son visage, son visage que personne ne connaît !

Un tremblement l'agitait.

— Il n'est pas morphinomane?

— Je ne crois pas. Comment savoir? Il est si soupçonneux. Il se surveille tellement.

— Mais te frapper? Comment est-ce possible?

— Oh ! c'est venu petit à petit. D'abord, sous prétexte d'éducation morale, de dressage à refaire. Car, disait-il avec un sourire exquis : « Qui aime bien, châtie bien !» Il a voulu m'imposer ses goûts, ses idées,

ses préférences, ses tics. Tu sais qu'il est très lettré et parfait musicien. Il exigeait que je lui fasse pendant des heures .la lecture ou que je lui joue au piano des nuits entières ; pour une intonation qui ne lui plaisait pas, pour une mesure trop lente ou trop brève, c'étaient des chiquenaudes, des pinçons où on voyait qu'il avait plaisir à faire du mal. Puis, cela ne lui a pas suffi ; il s'est armé d'une cravache. Elle était là, entre nous, comme une vipère allongée, prête à siffler et à mordre.

— Oh ! Simone ! Et tu as accepté cela ! Et tu as eu un autre enfant !

Que ces choses fussent, c'était à n'y pas croire ; mais que, depuis cinq ans, elle n'eût pas rompu le joug, cela renversait l'imagination.

Simone s'expliqua confusément ; elle avait trop à dire, et la difficulté de se faire comprendre la pai^alysait, car à cette heure, poursuivie par une honte indicible, elle ne comprenait pas qu'elle eût si longtemps, si inutilement pâti : il fallait qiX'il l'eût fascinée, oui, par sa volonté impitoyable, par ses reprises constantes d'am^our, ses serments passionnés, ses remords suppliants, jusqu'aux aveux d'un malade qui implore qu'on ne l'abandonne pas et qui, sitôt guéri, redevient féroce.

— Pour Betty ! Figure-toi : ce fut pendant une accalmie, oui, six mois où j'ai vu un Serge nouveau, empressé, galant, tel qu'avant notre mariage et comme délivré de lui-même. La pitié m'a désarmée : un reste d'affection plus forte que mes révoltes et mes griefs ; les fatigues et les souffrances de ma maternité pouvaient l'attendrir. Ah, bien oui ! La vérité est qu'il craignait que je ne lui échappe, et qu'il a voulu me

réenchainer par des devoirs nouveaux. Il m'a infligé la torture de l'espoir sans cesse renaissant et sans cesse trahi ; le mirage d'un être à qui j'aurais peut-être pardonné s'il s'était réellement transformé, et qui ne redevenait câlin que pour se montrer plus odieux.

« Car, après la naissance de Betty, après, ah ! ce fut vraiment l'agonie : j'ai râlé, râlé, râlé des mois et des années ; et pour ne pas en finir, ce n'est pas le courage, c'est la force matérielle, dans mon épuisement, qui m'a manqué. Tu n'imagines pas ! non, tu ne peux pas imaginer par quelles affres j'ai passé. Jusqu'aux derniers jours, à Florence, où il a débauché la nurse des enfants, une Anglaise assez jolie ; et il m'a souffletée un soir devant elle qui riait. Alors, c'était trop. Tout a craqué en moi; je me suis évadée, emportant mes petits comme une bête folle : tu comprends? Dis-moi, par pitié, dis-moi que tu comprends? »

Hélas ! non : Isabelle ne pouvait, malgré sa clairvoyance, démêler un tel mystère ; la déplorable faiblesse de sa sœur la stupéfiait. Soumise, l'épouse le doit ; mais à ce point ! Une Fabrecé, volontaire et orgueilleuse comme eux ! La Simone qu'elle avait connue pleine de vitalité, un petit être généreux, brave et fier... S'être laissé piétiner jusqu'à devenir cette esclave avilie, cette loque de femme?

Une bonté inlassable suffisait-elle à expliquer cette paille dans l'acier, ce bris du ressort dans une âme bien trempée?

Mais Simone n'en savait pas davantage. Les sentiments les plus contrastés, les plus nobles comme ceux qu'on ne constate qu'en rougissant, l'emprise de l'âme et des sens aux mains du magicien le plus despotique ;

la pitié impuissante, jaillie de l'éternelle indulgence féminine; l'orgueil de ne pas avouer aux siens le malheur qu'on avait craint sans le prévoir si grand, ce malheur qu'ignorante et insensée elle avait voulu, exigé de toutes ses prières et de toutes ses forces ; l'espoir obstiné des jours meilleurs, ses enfants surtout pour qui elle se sacrifiait, par un stoïcisme expiatoire de son erreur ; d'autres arrière-pensées qu'elle tut, terrées celles-là dans les replis de son cœur le plus score ', tout, oui, tout avait concouru pour épaissir sur elle les rets de l'envoûtement maléfique, juguler ses résolutions, sceller ses lèvres et cadenasser sa tombe.

Les mains de Simone, son front, ses joues, tout son corps brûlait. Isabelle, la persuasion échouant, dut lui faire presque violence pour la décider à se coucher. Son immense compassion enveloppait cette infortune à laquelle elle ne voyait pas d'issue.

Penchée sur la forme immobile, elle murmurait de douces et réconfortantes paroles, les seules appropriées, éloignant les terreurs et les fantômes. Ici, plus rien à craindre. Quelle indignation contre Serge, quand tous sauraient ! La grande famille nouerait autour d'elle ses bras en faisceau. Ses sœurs pour la soutenir, les hommes pour la défendre. Elle était à Val-Montoir, chez elle, dans la vieille maison de son enfance. Allons, qu'elle s'effoi-çât de ne plus penser, qu'elle reposât un peu ! Demain, on aviserait.

Mais Simone ne se calmait point. Soulagée d'abord par ses aveux, ce qui lui restait à dire l'étoufîait ; et ses nerfs surexcités ne pouvaient supporter ni l'éclat irritant du jour, ni, quand Isabelle eut tiré les rideaux, cette obscurité factice. Il fallut rouvrir.

— Sais-tu, dit tendrement Isabelle qui s'inquiétait, je vais téléphoner au docteur de venir. Il te donnera une potion ou des cachets calmants.

— Non, pas de médecin !

— Mais un ami dévoué comme Henri Le Jas? Simone poussait un faible cri ; et soudain pétrifiée,

comme devant un nouveau danger :

— Pas lui, je ne veux pas le voir ! Promets-moi !... Confondue, — pourquoi cette répulsion envers

Le Jas, un ami si loyal? — Isabelle demanda :

— Mais, as-tu à t'en plaindre?

— Non, dit Simone, avec un singulier et navrant sourire, oh! non...

Elle répéta seulement, avec un soupir :

— Je ne veux pas le voir.

Que restait-il là d'obscur et de trouble? Isabelle pressa Simone :

— Confie-toi, ma pauvre chérie ; dis tout à ta grande. Est-ce une chose que je ne doive pas répéter? Je suis sûre.

La main de Simone tressaillit sous la sienne.

— Épargne-moi... Si tu savais... Je ne puis... Henri ! Oh ! Pauvre ami !

Isabelle s'effraya, entrevit un soudain abîme :

— Quoi donc? Il n'est pas...

Le mot infamant ne put sortir. Non, impossible ! Simone si chaste, lui, si droit ! Non, entre eux, rien d'inavouable. Quand, d'ailleurs? Où? Comment? Non, elle ne pouvait y croire, dans sa foi au bien, au respect de soi et à l'honneur.

— Ah ! fit Simone, je ne veux pas que tu me méprises. Ne te méprends pas ! Entre Henri et moi.

LES FABKECÉ 51

je te le jure, il n'y a rien d'irréparable, il n'y a rien que sa pitié pour moi, mon estime pour lui, notre...

Isabelle lui mit la main sur la bouche, d'un mouvement de pudeur offensée, non pour elle-même, mais pour sa sœur malheureuse.

— Si ! Tu sauras, il faut que tu saches. Mais cela, c'est pour toi seule, toi seule...

— Mon Dieu ! dit Isabelle avec douleur : elle tenait à la vertu de Simone, à sa hauteur morale comme à la sienne propre.

— Il y a malheureusement une chose, qui, vois-tu, peut être terrible : les apparences. Oui, des papiers que Serge a volés et qui l'arment contre moi. Car nos sentiments, à Henri et à moi, n'ont rien que je doive renier : ils sont purs.

Isabelle la contemplait avec une bonté consternée ; la familiarité de ce petit nom la choquait comme une inconvenance. De quels sophismes du cœur Simone se payait-elle? Dans quels chemins de catastrophe s' et ait-elle aventurée ?

— Voilà, dit celle-ci s'accoudant sur l'oreiller et respirant avec effort, j'ai toujours apprécié sa nature franche, ses idées nettes, sa simplicité de manières. Jeune fille, il m'aurait plu davantage si je n'avais eu de regards que pour Serge. C'a été ma folie. Mariée, je revoyais Le Jas avec plaisir. Médecin, il ne m'intimidait pas ; ami, il m'inspirait toute confiance. Mais c'est seulement l'été dernier que nous avons eu une forme de rapports plus affectueux, plus rapprochés. Il soupçonnait mes chagrins, je lui en ai confié une partie.

— Oh ! Simone.

— Que veux-tu, je mourais, moi, à petit feu. Sa pitié a-t-elle grandi? Est-ce un autre sentiment que depuis longtemps il se dissimulait? Lui-même m'a avoué ce qu'il n'avait dit à personne, le secret douloureux de sa vie ; il m'a appris qu'il est et pourquoi il reste marié.

Isabelle se récria :

— Marié ! Et il le cachait ! Tout le monde le disait veuf, et lui-même...

— Il est marié. Ce sujet lui est trop pénible : il tient sa femme pour morte, mais elle vit. Il ne peut divorcer, elle s'y refuse. Elle n'a d'autres torts que de lui avoir empoisonné la vie par cette incompatibilité d'humeur et de scènes qui rend impossible le ménage, mais au regard de la loi ne le brise pas. Elle est bigote, vaniteuse, bête et méchante.

Sans s'arrêter à la pression de doigts d'Isabelle la rappelant à plus de charité et de justice :

— Ils vivent séparés depuis quinze ans, par accord : il lui fait une pension. Elle vit à Bruges dans une sorte de béguinage, fourrée dans les médisances et les patenôtres. Alors, tu vois : nos tristesses, nos misères semblables nous ont fait mieux nous comprendre, lui et moi ; un besoin de nous consoler, de nous soutenir. Et c'est ainsi que nous nous sommes aimés.

— Au moins, vous ne vous l'êtes jamais dit?

— Dit, non. Nous nous sommes quittés l'an dernier comme les autres fois, en amis, mais il s'était fait, nous le sentions, un changement, une orientation différente de nos pensées : notre existence avait un intérêt, presque un but. Nous nous sommes écrit.

LES FABREGE 33

— Quelle imprudence !

— Oh ! moi ! Rien de bien grave ; je lui parlais de mes peines 'd'alors, insoutenables. Cette lettre, enfermée dans mon écritoire, a disparu par enchantement : Serge l'aura volée avec une fausse clé. Mais, lui, Henri...

— Achève ! suppHa Isabelle.

— Lui, m'a écrit longuement, en l'absence de mon mari, une seule fois, où il se décidait à m'avouer qu'il pensait constamment à moi, qu'il ne se résignait pas à mon malheur, qu'il donnerait tout pour me voir sortir de ce bagne, qu'il m'aimait enfin !

— Oh ! C'est mal ! Je ne l'aurais pas cru capable de cela !

— Cette lettre, un espion de Serge, un domestique me l'a dérobée le soir même. Je ne l'ai jamais revue.

— Et depuis?

— Nous ne nous sommes rencontrés qu'un court instant cet hiver, dans un hall d'hôtel, à Rome. Nous arrivions, il repartait. Je l'ai congédié, tremblante, avant l'arrivée de Serge. Et tu peux m'en croire, ce fut tout.

— Mais il t'aime?

— Oui!

Un pauvre rayon d'orgueil illumina le visage de Simone.

— Et toi, tu...

— Moi, je l'aime aussi,

— Mais alors, ma pauvre enfant?

— Alors, que veux-tu?...

Simone retomba dans ses oreillers. Un long, un poignant silence. Elle avait fermé les yeux ; sur ses lèvres errait le même singulier et navrant sourire

54 LES FÂBREGÉ

que tout à l'heure. Puis cette clarté s'éteignit, et il n'y eut plus, sur son visage redevenu morne, qu'un accablement irrémissible, le sceau d'un destin de plomb.

C'était si saisissant, cette expression-là pour un si jeune être, qu'Isabelle en eut le cœur retourné. Elle regardait pitoyablement cette sœur aux yeux fermés comme morte, et, haïssant Serge et blâmant Le Jas, elle exécrait cet assassinat d'une âme que l'un, le bandit légal, avait lentement, lâchement torturée ; que l'autre, l'honnête homme, allait, avec tout son amour et par les pires souffrances, peut-être achever.

De petites voix fraîches, des poings légers contre la porte :

— Nous voulons voir maman !

Simone sans ouvrir les yeux dit :

— Fais-les entrer !

Ils avaient les bras chai^gés de fleurs : une bonne pensée d'Antoine.

Isabelle amena vers le lit cette annonciation d'aurore : ils étaient, à ses yeux, le sourire de la seule vie qui restât à la condamnée.

Simone les attira d'un goste véhément :

— Mes petits, mes petits !

Et elle éclata en sanglots .

Cinq heures du soir.

— Voilà, dit Le Jas d'un ton bref.

Il était assis dans la chambre de Florent, sur le petit divan rouge ; et le jeune homme le regardait avec une affectueuse commisération.

Le Jas, les coudes appuyés sur ses genoux et la tête dans ses mains, gardait cette attitude de prostration désolée si émouvante chez un homme.

— Et elle n'a pas voulu me recevoir. Par deux fois, elle a refusé.

Florent hocha la tête : orgueilleux d'une confiance qui l'élisait entre ses frères pour ses affmités d'intelligence ; et surpris, car leurs âges les séparaient, et jamais Le Jas, très fermé, n'avait fait allusion aux moindres sentiments personnels. Savoir Simone l'objet de ces sentiments le gênait dans son jaloux esprit de famille, sa décence fraternelle, et pourtant l'attendrissait ; car sa nature prime-sautière lui faisait goûter en tout l'aventure, rechercher, dans les fictions et la vie, le mystère redoutable et périlleux de l'amour.

Gomme il fallait que Le Jas souffrit, pour que son cœur eût crevé là, soudainement ! Et quelle crapule

que ce Polotzefî, que jusqu'alors il jugeait infiniment spirituel, pénétrant, les façons et l'esprit pleins de charme !

— Vous savez ma vénération pour Mme Jacquemer. Sa sévérité m'est extrêmement pénible.

Isabelle, dans un long entretien, lui avait parlé de telle sorte que Le Jas, à qui sa conscience ne reprochait rien de grave, se sentait à présent coupable. Cette lettre où il avait mis toute la tendresse qui débordait en lui, cette imprudence, elle le lui reprochait comme un crime !

Un crime ! Il n'était pas homme à séduire la femme d'un ami ! — et d'ailleurs Polotzefî n'était pas son ami — à abuser d'une faiblesse fugitive. Qu'avait-il donc rêvé, sinon d'aider à se délivrer une malheureuse? Ce qu'il éprouvait pour Simone était si nobkqu'il l'eût crié tout haut.

— Espérez, dit Florent ému. Tout s'arrange, bien ou mal.

— Mal, soupira le docteur. Devenir en suspicion aux vôtres me serait intolérable.

Florent entassait dans sa valise du linge, quelques livres, un ou deux bibelots.

— C'est vrai, vous partez, dit Le Jas découragé. Florent sentit revenir toute sa peine. Jean-Marc,

lui, n'oubliait pas ; il lui avait remis tout à l'heure ses instructions, et maintenant, pour prendre le train, on n'avait que le temps.

Partir en pareil moment, sur cette arrivée de Simone, celle du Consul demain ! Un délai ? Pas moyen d'y songer. Il rêva, comme jadis aux jours de classe ennuyeuse, l'empêchement providentiel. Si ses sœurs

LES FABKECK 57

intercédaient? Mais il n'était plus un gosse. Et il s'était engagé à obéir. S'il pouvait se donner une entorse, seulement, être pris d'une cholérine, si?... Rien à faire...

— Vous auriez été là, encore, murmura Le Jas, vous êtes un bon garçon, Florent, vous avez du cœur. Ce que je fais avec vous n'est peut-être pas trop correct ; mais, voyons, ai-je mérité ces duretés, ne suis- je pas un galant homme? Qu'a-t-on à craindre de moi? Simone vous aime spécialement, si! Vous auriez pu lui dire... Vous auriez su si elle ne m'aime plus ou si...

— Oui, oui, fit Florent de plus en plus contrarié et admirant combien la passion violente les plus réservés. Pauvre Henri ! Parbleu, il eût voulu les servir, elle et lui. Mais comment, puisqu'il partait?

Antoine entra :

— Voici l'heure.

A l'autre, maintenant ! Et Florent eût tant voulu rester là, pour savoir ce qu'il en adviendrait avec Antoine. Cette idée d'épouser Miche n'était peutêtre pas bien sage, et comment le Père la prendrait-il? Mais c'était crâne, la belle logique d'un cœur sincère.

— Tiens, et il prit le bocal sur l'étagère. Je te donne mes grenouilles.

— Alors, dit Antoine, si ça ne te fait rien, j'irai les reporter à la mare aux Bruyères.

Pouf ! par la fenêtre, le lézard minéralisé ! Florent prit dans un tiroir son revolver bull ; il allait l'insérer dans la gaine de son pantalon, sur la hanche, quand on entendit vrombir un moteur dans l'air.

— Un aéroplane !

Antoine se pencha, Le Jas leva les yeux vers l'oiseau de toile qui, dans le cadre de ciel, fila d'un trait.

On entendit une détonation sèche, comme un coup de fouet. Le Jas sursautait.

— Eh bien? cria-t-il, saisi.

— Bon sang de bon sang!

Antoine s'élançait, le petit revolver fumait ; Florent grimaça :

— Quel maladroit je fais !

Froidement, profitant de l'inattention, il s'était envoyé une balle en séton, au ras de la cuisse.

Émotion, brouhaha d'accident. Accablé de questions et donnant des détails, Florent, docile, se laissait panser. « Mâtin, que ça faisait mal ! »

Au moins, comme cela, il ne partirait pas.

Entre Simone et lui, un double courant de sympathie alterna.

La grande famille, d'habitudes régulières et vivant son trantran paisible et puissant, se sentait soulevée par des sentiments plus forts et plus vivaces : la curiosité, l'intérêt, l'apitoiement, la colère se heurtaient en une atmosphère d'orage. Car, rassurées sur Florent, les préoccupations refluaient vers Simone et son malheur : du moins sur ce qu'Isabelle avait cru pouvoir en laisser connaître, taisant, sur la volonté expresse de sa sœur, les dernières brutalités de Serge et tout ce qui les concernait, Le Jas et elle.

D'ailleurs Armande, forçant la porte, avait obtenu quelques confidences, et Simone avait tenu à s'entretenh" seule à seule avec Sophie. Mme Fabrecé et Mme Siglet-du-Salt n'avaient pu être tenues à l'écart

d'événements qu'on leur avait dosés selon l'âge de l'une et la santé de l'autre.

Chacun,- selon sa nature, avait traduit ce qu'il éprouvait : Mère-grand on vague dégoût, Maman- Reine en douleur, le Gouverneur et Armande en indignation, la Surintendante en révolte et Antoine en pitié. Olivier et Cyrille se taisaient : le premier attristé, le second par discrétion excessive et gêne de son infirmité, ne se sentant pas au même plan de discussion, parfois oublié, parfois consulté avec des égards presque trop attentifs.

Les opinions, les conseils, les récriminations se croisaient : Jean-Marc déclarant d'un air bourru qu'après tout, on l'avait avertie sur tous les tons et qu'elle payait de sa ruine son propre acharnement. Sophie inclinait à une séparation légale, à quoi Isabelle repartit que Simone, bien qu'infiniment à plaindre, n'était pas seule et qu'il fallait considérer surtout l'intérêt des enfants. Pouvait-elle y renoncer, sans savoir ce qu'au bout d'une procédure pai^eille, un tribunal déciderait? Jean-Marc, au mieux avec le président du tribunal civil, protesta qu'il en ferait son affaire ; puis, se ravisant avec la même énergie, réprouva ce qu'un éclat et son retentissement auraient de déplorable pour le grand nom du Père et de tous les Fabrecé.

La séparation, d'ailleurs, n'était qu'un divorce déguisé, puisque trois ans après... Le réclamer de suite offrait les mêmes avantages et les mêmes inconvénients... D'autre part, le Polotzefî était un drôle qu'on ne pouvait garder comme allié et parent !

— Oui, renchérissait Armande ; mais la jeunesse de Simone valait qu'on songeât un peu à elle aussi :

60 LES FABKEGE

elle pouvait plaire, se remarier, être plus heureuse, cette fois. Sophie, sceptique, hochait la tête avec un peu d'aigreur : se remarier, il n'en était pas question ; mais Simone pourrait, dans une dignité solitaire, telle qu'en un noble veuvage, se consacrer à ses enfants, ne plus faire sa vie qu'en eux. Antoine, froissé de les voir, avec les meilleures intentions, disposer de la destinée de leur sœur, murmura :

— Mais pourtant, mais pourtant...

Et comme l'émotion le faisait parfois bégayer :

— Si... Simone est en âge de dé... décider ce qu'il lui convient de faire...

Jean-Marc lui asséna un regard cinglant, Sophie montra un visage de réprobation. Indulgente à Florent, — sait-on pourquoi ces caprices du cœur? — elle ne manifestait pour Antoine, trop différent des autres, que dénigrement et que blâme, tout en l'aimant à sa manière.

Jean-Marc conclut de haut :

— C'est le Père qui prendra la direction de l'affaire. En cela, comme pour le reste, il agira au mieux des intéressés et de la famille.

La Famille ! Il accentua le mot comme un symbole, un acte de foi, un dogme dont l'intérêt supérieur devait légitimement sacrifier les égoïsmes particuliers. Et la façon dont il toisa Antoine rappela combien il restait sensible à l'explication de ce matin : atteint dans son orgueil personnel et blessé dans la considération due à tous. Vouloir épouser cette rustaude? Attends un peu, mon garçon !

Après un dîner agité, la soirée se termina tard. A la fm, les larges baies rayonnantes de clarté électriques

LES FARRECÉ 61

s'obscurcirent ; quelques rais lumineux persistèrent aux volets des chambres. Puis la grande maison entra dans l'ombre.

Mais chacun, dormant ou éveillé, poursuivait ses soucis ou ses rêves.

Florent, assoupi et fiévreux, se voyait à Londres, coiiïé d'un casque de poHceman et en train de déguster de l'aie avec le fils du directeur de la grande librairie Purgers and Son. Polotzefî survenait, en pantalon de soirée et escarpins vernis, le torse nu, portant, collées en guise de sinapisme, des affiches rouges, réclames du savon Miche-Soap, avec le portrait de Michette dans un médaillon en forme de plat à barbe. Polotzefî, sardonique et monocle à l'œil, tirait de ses poches des écrevisses cuites, dont il s'enguirlandait les cheveux, pour les braver.

Puis, dans un bar, Florent, juché sur un haut tabouret, regardait des cockneys boire du gin. Du plafond, Polotzeff tombait comme une grosse mouche et vibrait, drr ! drr ! en battant des bras. Une trompe d'éléphant lui sortait du menton : il en flagellait la nuque d'une jolie girl qui se retournait furieuse. Comment, Simone ici? Hors de lui Florent tirait cinq coups de revolver muets sur son beau-frère qui s'enfonçait dans le parquet devenu un lit de vase où le bar entier, comptoir, tabourets et clients, sombrait peu à peu. C'était l'enlisement boueux, la mort. Au secours ! Mais Florent ne pouvait crier et se réveillait le front Irempé de sueur.

— Que c'est bête ! soupira-t-il, essayant de se retourner sur le côté et de se rendormir.

Sophie eût voulu veiller sa mère qui s'y était refusée.

Elle allait s'assurer si Mme Fabrecé n'avait besoin de rien. En camisole et jupon court, le front hérissé de bigoudis pareils à des petits serpents, son ombre se dessinait un peu caricaturale sur les murs où couraient, car elle avait peur la nuit, les tressants de la clarté pauvre du bougeoir.

Mme Fabrecé ne s'éveilla pas. Sophie, masquant la lueur, la contemplait avec tendresse : un long moment elle resta là, immobile. Comme sa mère était belle ! Quel apaisement sur ce visage, où la sagesse d'une longue vie, toute pratique et idéale, vouée sans réserve aux siens, se lisait comme dans un livre ! Maintenant, sa tâche bien rempUe, vaincue par la nature, malgré la part qu'elle prenait aux tourments de Simone, elle descendait dans les profondeurs de ce sommeil dont le calme, chez les vieilles gens, ressemble à celui de la mort.

Sophie écoutait le souffle lent et oppressé. Chère Maman- Reine, elle était lasse... Et l'idée noire qui poursuit tous les êtres s'imposa : elle la chassait, cramponnée à l'espoir et à la volonté de la vie, devant cette femme qui avait si noblement tenu son rôle et qui — oh ! oui, il le fallait ! — vivrait de longues années encore.

Elle l'envia ; sa mère avait fait du mai^iage un vrai sacrement : l'œuvre de vie et d'âme. Mais n'était-ce pas une exception heureuse, justifiée par sa vertu autant que pai^ la supériorité du Père? Cet état difficile n'était-il pas gros de risques et de tourments? Témoin les Cyrille, heureux pai^ eux-mêmes mais privés d'enfants ; témoin les Jean-Marc, chez qui la présence des filles du premier lit créait de sourdes difficultés ; témoin Simone, pour qui ses petits étaient une

complication autant qu'un devoir. Jean-Marc n'avait pas été heureux avec Claudie, il apprenait à l'être avec Armânde ; ménage parfait? Non. Les Polotzeff, n'en parlons pas ! Quelle faillite !

Sophie se consolait ainsi de son célibat. Le souvenir de M. \'irquot revint tout à coup, et elle eut quelque mal à l'évincer. N'avait-elle pas refusé mieux? Et cependant, certains jours, elle sentait le vide, malgré ses besognes altruistes. Une vieille fille ! Elle souffrait obscurément d'une fonction humaine et sociale non accomplie. Des enfants lui manquaient.

Elle pensa à Nénetteet Mimi. Elle n'eût toutefois pas voulu les élever, s'y reconnaissant impropre. Comme les autres, elle eût voulu des enfants d'elle, liés à elle par le nœud de la chair et de la souffrance. Nénette et Mimi ! Pauvres petites !

Au fond, elle s'en était rendu compte aujourd'hui, ce n'est pas Mère-grand qui saurait les défendre. Son adoration restait puérile et maniaque ; sans largeur, exigeante de minuties et se satisfaisant d'un maintien de surface; et si lointaine déjà! Elle avait terriblement vieilli : bien des cellules en elle étaient desséchées qui ne revivraient plus.

Là encore, on n'eût pu compter que sur Isabelle, mais — .que c'est drôle et triste ! — la certitude qu'Isabelle fût la meilleure protectrice des filles de Claudie lui inspirait une involontaire jalousie, comme lorsqu'elle l'avait appelée pour recevoir les confidences de Simone. De vilains sentiments, qu'il fallait vite chasser !

Sophie sortait sans bruit. En regagnant son lit, elle faillit entrer chez Simone. C'eût été plus affectueux.

Elle s'abstint par discrétion. Elle vit de la lumière dans la chambre d'Olivier, hésita à frapper : s'il était souiïrant? Mais refoulant son bon vouloir inemployé de vierge mûre et pudique, — ses bigoudis, sa camisole, — elle passa devant la porte sans s'arrêter.

Olivier, le verrou tiré, écrivait une longue lettre. Parfois, il s'arrêtait, reposait sa plume, et, les yeux fixes, perdu dans sa rêverie, contemplait le désert de sa vie.

Elle s'étendait devant lui, sans douleur ni joie, plate et morne. Où était l'ardeur de son noviciat, sorti de Saint-CjT et entrant dans l'armée? Ne s'était-il pas cru marqué au front du sceau de flamme? Ne s'était-il pas voué au métier de soldat comme les missionnaires à l'apostolat? Et maintenant il traversait la crise de doute et de sécheresse dans laquelle les âmes ardentes et inassouvies se cherchent à un moment donné, pour se retrouver ou se perdre.

Qu'avait-il espéré de plus que ce qu'il avait rencontré? Une vie d'abnégation, de fatigue physique, d'effort moral ; une vie où ne le guidait ni l'ambition d'un grade, .ni la vanité d'une croix ; une vie où la rudesse des contacts avec des hommes simples fortifiait son caractère sans émousser sa pitié.

D'où lui venait donc ce dégoût grandissant d'une carrière qu'il ne traînait pourtant pas dans l'oisiveté d'une garnison ou le jeu de la petite guerre, mais poursuivait à travers des marches harassantes, coupées d'ordres brefs et de coups de fusil, ou suivies d'accalmies consacrées à dresser ses hommes et à se cultiver lui-même, selon les règles qu'il s'était données une fois pour toutes : régime, travail, volonté?

LES FABKECÉ 65

Sobre en tout, véritable ascète, veillant chaque nuit pour s'instruire, exerçant sans relâche sa force d'âme, n'eût-il pas dû éprouver au moins ce contentement sévère qu'assure la conscience du devoir accompH?

Et il n'était nullement heureux.

Il tirailla sa moustache d'un geste machinal, reprit sa plume :

« N'allez pas croire, mademoiselle, que j'attache trop d'importance aux misères inévitables d'une profession qui, exercée par des hommes, trahit leurs imperfections. Je ne me rends point malheureux pour quelque inconfort, des passe-droits ou la mauvaise humeur d'un chef. A l'exemple d'André Sarnel, votre frère bien-aimé, j'ai fait tout d'abord mon sacrifice à la disciphne et à la nécessité. Mais je vaux moins que lui, puisqu'il ne désirait rien de plus que la destinée qu'il s'était faite, et que je me sens harcelé d'inquiétudes qui, d'abord vagues et incertaines, prennent chaque jour plus d'empire sur moi.

« Je crois, mademoiselle, que le spectacle de la vie de famille ne nous vaut rien, à nous autres soldats, qui avons fait vœu de détachement et de sohtude. Vous l'avouerai -je? Plus d'une fois, au miheu des miens, je me suis pris à penser qu'à côté de cette mission de soldat, une des plus hautes à qui sait en comprendre la mâle beauté, il existe d'autres formes de l'action plus proches de nous et peut-être de ce bonheur dont l'illusion enchante et déçoit tous les êtres.

« Je me dis qu'il doit exister une grande douceur dans ces mots : une femme, des enfants ; l'union définitive de deux personnes qui, s'étant appréciées et

66 LES FABREGÉ

ayant même direction d'esprit, se donnent l'une à l'autre pour la vie et la mort. Je me demande alors si je n'ai pas été jusqu'à présent bien orgueilleux de penser que je parviendrai à faire seul mon « salut », au sens philosophique du mot, et si une compagne chère ne serait pas... »

Olivier s'arrêta encore...

Il se leva, prit la photographie de Sarnel, et du doigt la masqua, de façon qu'apparussent, seuls, les yeux intelligents où régnait tant de bonté et qui étaient aussi les yeux de Mlle Elisabeth Sarnel. Elle avait son âge, trente-deux ans, et possédait une âme d'éhte dans un corps infirme.

Leur sympathie, puis leur amitié, grandissaient sous les auspices du souvenir gardé au disparu. Aucune femme, sauf Isabelle, n'avait encore inspiré à Olivier pareil respect. Elle avait apprivoisé sa taciturnité ombrageuse ; avec elle, il se sentait en confiance, peutêtre parce qu'elle ne montrait aucune coquetterie et qu'elle n'était pas belle au sens convenu, plutôt laide, malgré de magnifiques cheveux et son regard pénétrant comme une belle pensée.

Il se rassit. Un pli mélancolique abaissa le coin de sa bouche. Pourquoi écrire ces choses? Ne regrette-t-on pas tout aveu, ensuite, comme une faiblesse? Et celuilà surtout, qui pouvait peiner Mlle Sarnel ou, au contraire, la troubler? Pas de défaillance, Olivier! Ce n'est pas à la commune ambition des hommes qu'il avait fait son offrande, mais à une entité supérieure, à la patrie même qui exigeait des dévouements absolus, de ceux qu'aucune autre affection n'entame, que nul autre devoir ne limite. D'ailleurs, connaissait-il

une femme qui valût Mlle Elisabeth? Et pouvait-il l'épouser, elle?

« Pourquoi pas? » se demanda-t-il.

« Allons donc ! » fut sa réponse.

Et froissant la lettre commencée, d'une allumette il y mit le feu.

La nuit s'avance et plus d'une pensée anxieuse veille encore.

Dans le noir de leur chambre, les Jacquemer parlent bas, et il semble à CjTille — il se le reproche — qu'Isabelle, plus sienne de l'intimité de cette heure, est plus semblable à lui puisqu'elle ne peut percer ce velours noir des ténèbres.

Ils ont épuisé leurs prévisions et leurs craintes pour Simone, et ils parlent des filles de Claudie.

— Elles sont malheureuses, dit Cyrille.

— Armande n'est pourtant pas méchante.

— Ni bonne. Égoïste simplement, et jalouse.

— Cela s'arrangera peut-être?

— Tu n'en crois rien, Zabelle. Le temps n'arrange jamais, il empire ce qui va mal.

Elle perçut l'arrière-pensée : jamais Cyrille ne se consolera : ses pauvres yeux...

— Nénette et Mimi sont gentilles, risque-t-elle.

— On ne sait pas les prendre.

— Il me semble pourtant qu'on peut aimer les enfants d'une autre femme?

— C'est parce que tu n'en as pas.

La tristesse de ces mots où tient, non le reproche, mais l'immense regret ! Cyrille ajoute :

— Et tant mieux, puisque je ne pourrais pas les voir ! Toujours cet égoïsme d'infirme. Il se reprend :

— Mais toi, chérie, tu les verrais?

Et après un silence :

— Tu ne dors pas, Za?

— Non, mon ami.

— Veux-tu que je te dise à quoi tu penses?

— Oui.

— Que Nénette et Mimi, avec nous, ne seraient pas sacrifiées.

Isabelle lui serre la main ; car, même pendant la nuit, ce lien frémissant les unit.

— C'est vrai.

Il soupira :

— La vie est mal faite et le cœur insatiable. Tu me rends si heureux ; qu'avons-nous besoin d'enfants? Si tu assumais pareille charge, je t'aurais moins à moi. D'ailleurs, sois tranquille ; ni lui, ni Armande ne les céderaient.

Simone non plus ne dort pas.

Par moments elle ferme les yeux, appelle le bienfaisant sommeil ; mais sa pensée marche, marche, marche ; et un tumulte de souvenirs l'assaille. Est-ce bien vrai qu'elle est ici, sauvée? Mais demain, l'inconnu?...

Elle prête l'oreille : non, dans la chambre voisine, dont la porte est ouverte, ses chéris dorment bien. Ah ! sans eux !... Mais ils sont là et n'ont pas demandé

à naître, ils sont les créanciers innocents de l'avenir, ils possèdent les droits souverains de la race qui veut vivre et doit prospérer.

Allons, elle est acculée à une impasse. Revenir avec Serge? Impossible! Oh! il va supplier, menacer, promettre, exiger qu'elle se replace sous le joug. Il prendra le masque et la voix les mieux faits pour convaincre, endormir les soupçons, atténuer ses torts. Elle lui est indispensable. Il faut qu'il exerce sur elle sa cruauté raffinée, ses mots qui fouaillent, ses sourires qui bafouent, ses regards qui dévêtent et salissent ; et les trahisons ignominieuses, et la cravache, et le reste ; il faut qu'elle épuise les supplices où se complaît ce sadique, ce dément.

Non, jamais elle ne revivra avec lui. Que faire? Qu'elle réclame le divorce, il est homme à affronter les débats d'un procès douteux. Oui, douteux. Elle connaît trop l'affreux calvaire d'une amie, Claire Jayant, enfin délivrée de ses souffrances par la mort. Claire a plaidé, n'a su prouver les infidélités, les brutalités de son mari. Prouver, il faut des témoins qui veuillent, qui osent ; les enquêtes, un traquenard ; Jayant avait un avocat habile, des amis dans la magistrature.

Pendant cinq ans, retardée par tous les faux-fuyants d'une procédure déloyale, Claire avait pom^suivi sa liberté, rejetée du tribunal à la Cour d'appel, de la Cour de cassation à une autre Cour d'appel, enfin déboutée : oui, remise en tutelle d'épouse, rendue à son bourreau. Et elle aimait un homme de cœur, et elle s'était refusée à lui, espérant toujours, et elle n'avait vécu que dans l'espoir de se refaire un foyer honorable.

Plutôt que de revenir sous le toit de son mari qui lui en faisait sommation légale, frappée d'astreintes par les juges qui lui arrachaient son enfant, elle s'était tuée avec un effroyable courage, en s'enfonçant une longue épingle à chapeau dans le cœur.

Que Serge repoussât le divorce, il se défendrait par tous les moyens, ferait, pour la déconsidérer, état des lettres volées. Qu'il le réclame — admettons — reconventionnellement, rien ne s'oppose à ce qu'il l'obtienne contre elle et du coup les enfants. Elle se les verrait enlever ! Elle ne serait plus que la visiteuse autorisée à qui, deux fois par semaine, il est permis d'être mère.

Que sur l'influence de Pierre Fabrecé, — encore faudrait-il que le Père, si intègre, consentît à jeter son nom dans la mêlée, — le tribunal départe les torts, prononce une rupture réciproque, à qui attribuerait-il les enfants? Partage, probablement. Elle aurait Betty et lui Yvan. Mais c'était inadmissible ! Mais on ne pouvait confier ni sa fille, ni son fils à un pareil individu. Qu'en ferait-il? Des malheureux ou des monstres?

L'impasse !

Et Henri Le Jas l'aimait et elle l'aimait. Il y avait là pour elle une chance, une possibilité de salut : son existence à refaire. Il saurait être un guide probe, servir aux enfants d'éducateur et de père. Et la fatalité voulait que, devînt-elle jamais libre, lui resterait bouclé, rivé dans une union sans beauté : un mariage? Non, une geôle !

Épouser Henri? Comment, tant que sa femme vivrait? Et Mme Le Jas avait trente-sept ans, et elle était saine. L'impasse ! L'impasse ! Faire comme tant d'autres, cacher son amour, et, sous la façade, en appa-

rence irréprochable... Non, no^ ! Elle ne serait pas la femme des cinq à sept furtifs qui, voilée, descend peureusement de voiture, se glisse dans un rez-de-chaussée discret. Ce serait à ses yeux aussi laid que l'adultère. Une Fabrecé : elle avait trop le respect d'ellemême et du nom qu'elle portait.

Tout, l'eût-elle oublié, le lui rappelait : la chambre où elle retrouvait, sur des étagères, ses bibelots et ses livres de jeune fille ; la vieille maison où elle avait grandi, et dont les aîtres lui parlaient de droiture, de fierté, de traditions, d'enseignement et d'exemple.

Ah ! qu'elle avait été coupable — Isabelle avait raison — en se laissant aller avec Le J as à cette franchise d'amitié, à ces confidences d'où, par la pitié réciproque, l'arnour devait jaillir ! Et il souffrait, pauvre ami cher, par sa faute à elle !

A cette heure, il souffrait ! Quel courage elle avait eu en refusant de le voir et de lui parler, alors que, de tout son être, elle s'élançait vers lui, alors qu'elle aurait trouvé une telle douceur, un si grand réconfort à lui tendre ses bras meurtris, ses mains brûlantes, à lui dire :

« Henri, il n'y a que vous au monde qui puissiez m'arracher de là ! Sauvez-moi ! N'importe comment ! Tirez-moi d'ici ! Partons s'il le faut ! »

Oui, il restait cela, il restait cela ! La fuite et la honte, la fuite et le scandale. Tout oublier : passé, famille, le meilleur d'elle-même, sa conscience, son dernier orgueil, pour les ivresses âpres et torturées, pour la passion qui brave tout et, ne se réclamant que d'elle-même, s'affirme au-dessus des coutumes, de la morale, des lois et de l'honneur consacrés.

LES FAnKECÉ 73

Et ses enfants, malheureuse !

Les emmener? Folie! Elle pouvait se perdre, mais seule ! Et non leur infliger la présence d'un ami, oui, mais d'un intrus sans droits. Les abandonner? A qui? A Serge? Non, jamais! A ses parents? A ses frères et sœurs? Se délivrer de toute obligation, rejeter sur d'autres des responsabilités qui l'écrasaient : était-ce possible?

L'impasse ! L'impasse ! L'impasse !

Alors, se résigner, et un modiis vivendi organisé, renoncer à tout, n'être plus qu'une maman, offrir en holocauste à ses petits sa jeunesse déçue, son bonheur probable : s'immoler?

Isabelle le conseillait. Mais Henri, mais elle... C'était affreux ! Enfin, elle était jeune, elle avait le droit de vivre ! On ne supplicie pas à ce point une femme de vingt-cinq ans !

Elle voudrait crier, elle voudrait pleurer, elle voudrait... Et les minutes et les heures passent avec une lenteur interminable, sans que son agonie s'allège, sans qu'il lui vienne, d'où que ce soit, un rayon d'espérance.

Henri Le Jas, lui, se convulsé de désir et de regret. II est là, dans l'ombre, presque sous la fenêtre de Simone. Il s'est faufilé comme un voleur dans le parc baigné de lune, là où une fascine bouche l'entaille écroulée du mur. Les chiens sont accourus, ils le reconnaissent heureusement, et se taisent. C'est insensé ! Si on le surprenait? Le concierge fait chaque nuit sa ronde. Qu'espère-t-il? Entrer? Comment? Escalader le pre-

74 LES FABREGE

mier étage? Ça se lit dans les romans. Il ne déraisonne pas à ce point qu'il compte parvenir à la voir. Alors?

Alors, il obéit à une impulsion irrésistible : se rapprocher d'elle. Il n'est plus Henri Le Jas, praticien de valeur, une intelligence maîtresse de ses actes ; il n'a plus quarante ans, mais vingt : il agit avec la fougue d'un jeune homme que sa chimère enivre. Ce qu'il a appris le ravage à fond d'âme. Il serre les poings, il se parle, en un délire concentré :

« Le misérable ! Et on laisse en liberté des forbans pareils. Leur fortune les sacre, le monde leur sourit, alors qu'ils devraient être en prison ou sous la douche d'un établissement d'aliénés. »

Avec quel soulagement, il casserait la figure de Polotzeiï; et que dirait-il s'il savait tout? Mais que Simone ait dû s'enfuir, trop malheureuse, lui suffit. Il a flairé, aux réticences d'Isabelle, le drame. Il entrevoit des choses sans nom et s'accable de reproches :

« Imbécile ! Qu'avais-je besoin de lui offrir une affection impuissante, et si maladroite que c'est elle, la victime, qui expie pour moi? Il ne m'était pas permis de lui apporter l'inquiétude, le tourment, dès lors que je ne pouvais la libérer de son enfer. Ah ! je ne suis qu'un homme, pétri du même limon que les autres !...

« Je le savais bien que je n'étais pas libre ! Et que si elle le devient, notre situation demeurera aussi fausse. Je le savais ; pourquoi lui ai-je imposé de connaître mon secret? Il m'étoufîait, oui : l'amour est fort ! Et n'avais-je pas senti qu'elle aussi n'était pas indifférente? N'importe : c'est mal. Faible, elle devait m'être d'autant plus sacrée.

« Avoue-le, mon garçon : toi qui te crois meilleur que beaucoup, tu acceptais d'avance qu'elle se sacriliât pour toi ; car, fût-elle délivrée demain de cette canaille, elle ne peut t'aimer, fût-ce en secret, sans exposer sa considération ; tu trompais nécessairement la confiance de toute cette famille, et tu te crois propre? »

Sa bonne foi plaidait : la sincère, l'éternelle excuse d'un sentiment vrai. Quelle malchance ! Pourquoi s'était-il marié? Pourquoi s'était-il leurré à ce point d'épouser cette Pauline au cœur sec, au corps froid, qui, pendant six ans, lui était restée une étrangère, une ennemie, et qui prétendait, même séparée, garder son nom, rester sa femme, le tenir esclave d'un contrat dont ni elle ni lui ne remplissaient les obligations?

Faudrait-il donc qu'il souhaitât qu'elle mourût? Car jamais elle ne céderait. S'il essayait, une dernière fois, de l'attendrir?

« Compte là-dessus ! Son déni de toute pitié invoquera l'alibi respectable : sa religion, qui ne lui a jamais enseigné la bonté. Elle refusera : c'est couru. Quelle étincelle jaillirait de ce caillou? »

Ainsi, parce qu'il s'était trompé en l'épousant au début de sa carrière, il devait payer son erreur jusqu'au bout ! Il ne pouvait rien contre elle : elle était implacablement vertueuse, et, qu'il l'exigeât, soumise, prête à lui faire de nouveau une vie domestique intenable. Quant à lui rendre sa liberté, jamais !

Et en regai'd de cette créature sans âme, tenace comme la lèpre, il aimait une Simone, un être de tendresse, de dévouement, de grâce. Une vague soudaine le souleva : remords, scrupule, tout sombrait ; il ne fut

76 LES FABREClî:

plus qu'une épave désemparée au gré de son instinct.

Dire qu'il suffisait qu'elle poussât les volets ; un appel bas et rauque, un cri d'effroi : « Vous, c'est vous, Henri ! » Il la supplierait de l'écouter. Palpitants ils échangeraient, à voix basse, ces mots que disent et rediront tous ceux en qui la frénétique sève humaine bouillonne. Elle descendrait peut-être lui ouvrir et...

Et la petite porte qui mène aux offices s'ouvre avec précaution. Une lampe de poche éclaire une seconde l'ombre d'un homme au moment où il tourne la clef. Antoine !

Le Jas s'est rejeté derrière un arbre. Il regarde s'éloigner le jeune homme. Cette brusque apparition du réel a dissipé son cauchemar éveillé. Un peu plus, Antoine l'apercevait. Un frisson le parcourt ; par acquit de conscience, il vérifie si la porte est bien fermée. Oui, pas d'espoir.

Après quelques minutes, il regagne la brèche, s'y coule et s'en va dans une blême tristesse de petite mort.

Jean-Marc a travaillé tard; deux fois déjà Armande a entr'ouvert la porte. Il repousse les dossiers et, avant de la rejoindre, passe par la chambre de ses filles, ce qu'il ne fait jamais d'ordinaire. Il veut s'assurer si Nénette... Sophie a parlé d'un gros rhume. Mimi dort, paisible, une moue enfantine sur son visage de bonne petite fille. Nénette aussi, montrant son profil maigre sous ses cheveux tirés.

Leurs vêtements sont proprement plies. Mais pourquoi cette jupe est-elle si effrangée? Et les souliers

de Mimi sont bien fatigués. Vraiment, à défaut d'Armande si occupée, Odile, l'ancienne bonne d'enfants de Claudie, pourrait bien... Mais les jumeaux l'absorbent, et Jean-Marc n'a pas été sans remarquer sa déférence servile, son empressement envers sa nouvelle maîtresse. Lui en vouloir? Non. Elle ne serait pas restée sans cela. Et pourtant il y a là une nuance qui le choque. Claudie avait si confiance dans cette fille, la lui avait recommandée pour les petites en mourant.

Jean-Marc examine la chambre propre, très nue. Tiens, on a enlevé les deux joHes chaises en bois de Norvège, en les remplaçant par deux chaises de paille usagées. Et quels drôles d'oreillers? Ce sont des coussins recouverts d'une serviette. Ah ! oui, on ne sait quelle histoire avec Sophie, encore ! Sur une table, parmi des livres de classe et des cahiers, dominant un petit vase de jacinthes qui a l'air d'un hommage fleuri, le portrait de Claudie, le seul qui subsiste.

Jean-Marc songe à la disparue... disparue de la maison où a régné son fantôme orageux, disparue de la mémoire des êtres et des choses.

Il se retourne : Nénette a les yeux ouverts et fixés sur lui ; il s'approche, lui tâte doucement le front, les joues. Un peu de moiteur seulement. La jeune fille, sous cette caresse inattendue, murmure :

— Père !

Et il sent, sur sa main qu'il retire, l'efïleurement d'un baiser.

— Dors, mon enfant, dit-il tout bas.

Une apparition : Armandc dont le visage prend une expression singulière. Jean-Marc s'éloigne du lit et suit sa femme dans leur chambre. Sa nuque sort du

T8 LES FABRECE

peignoir de soie rose ; par devant elle l'a entre-bâillé, de manière que le sautoir de perles, qu'elle a mis avec une joie d'enfant, ressorte sur sa chair de lait.

Il lui a pris la main qui se resserre, un peu raide. Elle insinue avec quelque ironie :

— Tu venais voir si tes filles n'ont besoin de rien? Il ne répond pas ; elle insiste, une pointe acide dans

le ton :

— Tu n'as pas confiance en moi? Tu trouves que je les néglige?

Il hausse les épaules avec un sourire d'ennui.

— C'est du moins l'avis de Sophie, et, paraît-il, aussi de ta grand'mère ! Sois tranquille, je leur achèterai demain des oreillers neufs.

— Voyons, Mandi...

— Et les petits, tu n'allais pas les voir, eux?

— Tu te trompes. Allons-y.

Elle n'a pas l'air d'entendre. Sa bouderie rageuse va-t-elle l'enlaidir comme ce matin?

Il touche délicatement an collier de perles, manie les grains nacrés :

— Te plaît-il?

— Comment ne me plairait-il pas?

Encore de la défiance. Elle se radoucit :

— C'est vrai, je ne t'ai pas assez remercié, Jean-Marc ; il est très beau, ce sautoir, et il me plaît énormément, s'il est bien vrai que tu n'as pensé qu'à moi seule?

Jalouse, toujours. Mais les femmes ne peuvent comprendre. Gentille, la petite Hycler ! Un passetemps un peu vulgaire, après le surmenage de son labeur et, dans sa vie bourgeoise, l'attrait d'une fleur de vice qu'on respire en passant et à laquelle il est

revenu. Car il s'est mal résigné pendant qu'Armande était enceinte, puis nourrice ; pour s'excuser, il se dit que presque tous les hommes... En somme, il y met de la discrétion ; il se juge très délicat. N'aime-t-il pas Armande, n'est-elle pas sa femme légitime, sa compagne chérie, pour qui il travaille, qu'il choie, et veut rendre heureuse?... Cela n'empêche pas...

— Allons voir les petits, répète-t-il.

Consciente de son pouvoir, car à travers ses beaux

enfants, elle le tient et le tiendra par l'orgueil paternel, la fierté de perpétuer dans ses fils lui et son œuvre, elle passe devant.

Sa nuque blanche l'attire, il se penche pour l'embrasser. Elle a un petit redressement brusque d'épaules, mais point hostile cette fois.

La chambre des jumeaux est blanche comme une chapelle ; devant chaque berceau, une peau d'ourson blanc, les berceaux eux-mêmes ont l'air de petits autels : satin piqué, linge à broderie. Jean-Pierre et Pierre-Jean dorment à poings fermés, également gros, gras, potelés, adorables sous leurs cheveux bouclés : de vrais petits dieux.

Armande reborde un des lits, redresse la tête d'un des jumeaux et se retourne comme pour lui dire, radieuse de sa jeune et double maternité :

— Hein! Qu'en dis-tu?

— Comme ils sont forts ; ah ! les gaillards ! Enlaçant sa femme, il l'entraîne sans oser remarquer

les jolies chaises norvégiennes qui, au pied de chaque berceau, semblent en visite.

Il les a aperçues, elle le voit bien ; et ce silence est celui de toutes les situations difficiles où chacun veut

concilier : la femme son égoïsme conquérant, et l'homme son repos. Et puis, il y a l'amour et son aveuglement.

Antoine, dans la nuit claire, s'était dirigé en sifflotant vers le Val-Changis. Une fois par semaine, quand la bonne Noémie allait voir sa sœur malade et couchait à Nemours, il avait de ces rendez-vous nocturnes. La chambre de Miche donnait sur la rue déserte ; une volée de sable au carreau, vite, elle descend ; son beau-père, trop sourd pour entendre ; et ce n'est pas Pompon, le petit fox donné par Antoine, qui la dénoncera.

Il réfléchissait, avec lenteur et calme, comme un bœuf rumine. L'infortune de Simone renforçait son aphorisme préféré : « L'argent ne fait pas le bonheur. » Texte pas très neuf, mais que le cas Polotzeff illustrait éloquemment. On disait encore : « Il faut se marier dans son monde. »

« Et moi, pensait-il, je dis qu'il faut se marier selon son caractère. On me donnerait une Liane à falbalas, avec des : « Oh ! ma chère, si vous aviez vu cette robe, un bijou ! » que je n'en voudrais seulement pas pour retourner mes cloches à melons. Je suis simple, et je n'en suis pas plus fier. Pas moins non plus. Et j'y pense, il faudra que je dise à Baptistin de sortir les orangers ; nous pourrons aussi commencer les greffes. )>

La direction des jardins et du parc lui incombait, selon ses désirs. A défaut de l'École des eaux et forêts de Nancy, trop difficile, — voilà un métier qu'il eût aimé, garde général; toujours à cheval, battant les bois ! — il avait suivi les cours de l'Institut agrono-

LES FARRECÉ 81

mique. Tout ce qui concerne la terre, ses fleurs et ses fruits, ça le connaissait ! Il ne mettait rien au-dessus.

La vue des premières tulipes avec leurs corolles lisses ou des petites anémones pourprées lui causait une ivresse délicieuse. On le voyait planté de longs moments devant les lilas poussant leurs griffes vertes, ou s'extasiant sur les parterres de violettes. On en souriait comme d'une infirmité innocente alors que, paysan dans l'âme, comme le grand -père Marie- Joseph, il sentait intensément la beauté des forces de la nature, le rythme harmonieux des saisons, les lois végétales auxquelles obéissent la sélection des plantes et la perfection des primeurs.

« Quelle belle nuit, se dit-il, et commue ça sent bon 1 »

La sève montait. Le parfum do résine des pins se mêlait à la viridité crue des fougères et l'odeur des chênes humides au ferment gras de la terre. Il avait pris le Chemin-Vert qui côtoie la route blanche. L'herbe était molle et, dans les flaques de lune, la rosée brillait en gouttes de diamant.

Tout à coup, un petit grelot tinta ; et, de derrière un gros châtaignier, une forme légère bondit vers Antoine :

— Coucou !

— Miche r C'est toi !

— Oui, j'ai voulu te faire la surprise.

— Tu n'avais pas peur?

— De quoi? Des loups-garous? Pompon est là, qui sauterait dessus.

Antoine caressa le fox, un de ces petits chiens rageurs qui s'attaqueraient à un géant et qui, les dents dans le morceau, se feraient tuer plutôt que de lâcher.

— Je suis content de te voir, Miche.

— Et moi, donc ! J'ai cru que je ne pourrais pas. Voilà maman qui, au dernier moment, ne voulait plus aller à Nemours.

Elle avait une voix un peu basse, un peu voilée, parfois un peu rauque, comme le roucoulement des ramiers sauvages. Cette voix exerçait sur Antoine une séduction étrange, autant que le corps de la jeune fdle, sa démarche aisée, le mystère de ses courbes fermes et l'éclat de cette chair où s'affirmait sa grâce de jeune bête pure.

Miche reprit :

— On aurait juré qu'elle avait des idées, maman. Dis, Antoine, ce n'est pas mal, ce que nous faisons?

— Mal? Pourquoi? On peut bien se promener ensemble.

— Bien sûr, mais les gens sont mauvais. Mon beau-père saurait, que ça ne m'étonnerait pas. En dépotant ses géraniums, avant le dîner, il avait l'air tracassé, le pauvre vieux.

— Miche, tu as quelque chose?

11 sentait son ton, si paisible d'habitude, vibrer de nervosité.

— Qu'est-ce que j'aurais? Non, si tu veux, évitons la rue, prenons par le bois de bouleaux.

Grêles, leurs troncs argentés se dressaient droits, comme une armée de lances. On apercevait, entre leurs feuillages légers, l'air nocturne, d'une fluidité bleuâtre. Des rochers de grès luisaient. Tout était silence ; à peine étouffé, le grelot du fox, furetant dans les taillis.

— Eh bien, moi, dit Antoine, j'ai à te parler. Il s'en est passé, des histoires !

LES FABREGÉ 83

II raconta l'arrivée de sa sœur, l'accident de Florent, et surtout son explication avec Jean-Marc.

Elle s'arrêta, saisie : son visage en pleine lumière, découpé si net qu'il voyait briller ses yeux et se plisser sa bouche.

— Ah 1 fît-elle, désolée. J'en étais sûre ; ça devait finir ainsi. Tu as du désagrément.

— D'abord, je n'en ai pas. Et puis, quoi? Nous ne faisons pas de mal !

— Tu le répètes et je veux bien le croire. Tu es plus savant que moi, encore que, là-dessus, je crois que tu m'enjôles. Mais tout ça t'amènera des ennuis, et je ne le veux pas, Antoine !

— Et quand ce serait? Est-ce que tu ne vaux pas que je me dispute un peu avec le Gouverneur et que je dise au père la vérité toute franche?

— Quelle vérité?

Elle s'était arrêtée encore, anxieuse.

Il se mit à rire, et lui saisit le coude, gentiment :

— La vérité que je veux t'épouser, Miche. Elle se dégagea, d'un cri :

— Tu n'es pas fou?

— Juste ce que m'a dit Jean-Marc, fit Antoine gaiement ; non, je ne suis pas fou. Mais qu'est-ce que tu as, Michette, ma petite caille? Est-ce que je t'ai offensée? Je n'ai pas voulu te faire de la peine, Miche. Tu ne pleures pas?

Et cette fois, il lui reprit les deux coudes, et se pencha vers elle qui gémit :

— Laisse-moi, m'ami, laisse-moi respirer ; j'ai le cœur si gros que j'étouffe. Tu as dit, tu as bien dit?... Je n'ai pas rêvé? M'épouser, moi? Oh 1 Antoine,

faut-il que tu m'aimes ou que tu aies peu de raison? L'incrédulité, le doute, le ravissement, la honte, la révolte d'une petite âme fière devant un rêve inacceptable, faisaient trembler sa voix. Antoine déclara, gi'ave, presque solennellement :

— Pour t' aimer, Miche, ce n'est pas d'aujourd'hui que tu m'es chère. Nous avons bu le même lait et nous avons souvent reposé dans le même lit, tout petits. J'ai toujours eu pour toi de la tendresse. Rappelle-toi : nous ne nous disputions jamais. Je faisais tout ce que tu voulais. Plus tu as grandi, plus je t'ai aimée. Je t'ai prêté des livres, j'ai cherché à t'apprendre le peu que je savais. Je suis parti au régiment avec douleur, de peur que tu t'éprennes de quelqu'un d'autre. Je t'ai retrouvée, Michette, comme auparavant ; ça n'est pas maintenant pour te perdre. Je ne suis plus un enfant, et, quand j'ai quelque chose dans la caboche, rien ne me ferait changer. Je ne connais pas au monde de femme qui me plaise autant et je te veux mienne.

La jeune fille se mit à rire, mais on eût pu croire qu'elle pleurait.

Son cou se renflait comme celui des ramiers, tandis qu'elle disait de sa voix basse et un peu rauque :

— Mon pauvre Antoine ! Des femmes mieux que moi, il y en a des cents et des mille. C'est pai^ce que tu veux bien m'aimer que tu me parles ainsi. Mais je sais bien ce que je suis, va; et tu aurais le droit de me mépriser si j'avais pu songer à accepter ce que tu me proposes si généreusement.

Il protesta d'un geste.

— Laisse-moi dire : tu me combles d'orgueil, mon

bon ami, non poui' la fortune et les biens que tu m'offres, à quoi, sois-en sûr, je n'ai jamais pensé, mais pour le plus précieux don : toi, ton nom, être mon mari devant tous et que tu m'estimes assez pour cela. Ah ! oui ! de cela, je suis bien fière et bien heureuse. Mais je te le dis tout net : c'est impossible.

— Pourquoi donc? demanda-t-il d'une voix brève et un peu irritée.

— Ne te fâche pas, mon Antoine. Parce que tu te mettrais à dos toute ta famille à qui tu dois des égards, et qu'on dirait avec raison que je suis une intrigante et une pas grand'chose.

— Je voudrais bien qu'un me dise cela ! gronda-t-il.

— On le dirait, mais ce ne serait encore rien ; je le penserais moi-même, vois-tu. Et puis, tu ne serais pas heureux.

— Pas heureux avec toi?

Il dit cela avec une telle violence que Pompon se retourna interrogateur, parut l'approuver d'un petit jappement et continua à trottiner.

— Non, dit la jeune fille : mais si ça ne te fait rien, asseyons-nous un peu sur ces pierres. Je ne sais pourquoi, j'ai les jambes coupées... Non, tu ne serais pas heureux. Écoute-moi, écoute-moi ! Tu es d'un autre milieu que le mien ; tu souffrirais de mes bévues, de mes gaucheries, de mon ignorance. Je suis une paysanne.

— Et moi, dit Antoine qui était resté debout devant elle — combien elle l'admirait, grand, carré, solide ! — je ne suis et ne veux être qu'un paysan. J'ai horreur des salons, des salamalecs, des poupées et des snobs. Je n'aime que le blé qui pousse, les

fleurs qui sentent bon, la forêt qui nous abrite. Regarde, Miche, si tu as jamais vu une chose plus belle ; en fautil plus pour être heureux?

Largement, il désigna la clarté élyséenne où les arbres, tout noirs ou diaprés de reflets clairs, se reculaient en des perspectives transparentes, dans la nuit laiteuse. Une fraîcheur les enveloppait et tous les arômes de la sylve venaient à eux.

— Je ne te dis pas, reprit-il, de partager avec moi une vie de luxe et de fainéantise, mais de nous faire ensemble une vie de simplicité et de travail.

— Jamais ton père ne consentira.

— Je suis un homme libre ! affirma Antoine. Miche se dressa épouvantée :

— Non, Antoine, non, Antoine ! Jamais tu ne feras ça. Je préférerais du coup me jeter dans la Seine du haut du pont de Valvins. Tes père et mère honoreras. Ah ! bien, ce serait du beau ! Tu obéiras à tes parents, entends-tu, je le veux 1

Elle lui prit les mains ;

— Je t'en supplie.

Il était très ému :

— Tu es une bonne fille, Michette.

Elle répondit très bas :

— Antoine, tu n'as pas besoin de m'épouser pour que je t'aime : je voudrais m'empêcher de t'aimer que je ne pourrais pas, parce que tu es si bon et si juste qu'il faudrait que je n'aie pas le moindre cœur. Et c'est pour cela et parce que j'ai confiance en toi que je suis venue, malgré mon remords, cette fois encore, te retrouver, sachant que tu me respecteras comme une sœur... Mais je n'ai sur toi aucune vue, aucune ambi-

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tion que d'être, si tu le désires, ta servante. Je ne suis qu'une petite chose, m'ami; je n'ai que moi et mon amour : je te les donne, Antoine. Ainsi, ne te tourmente pas et sois sûr de moi pour la vie et la mort. Attendri et bouleversé, admirant cette abnégation, — ah bien ! il faudrait être un sacré porc pour cm abuser, — il répondit en saisissant les épaules ronc!es de la jeune fille :

— Ne me dis plus rien, ma chérie... Ne me dis plus rien, ma fiancée... Je mourrais plutôt que de te causer le moindre chagrin...

Et après un silence :

— Viens, que je te ramène près de ta porte. Il hésita :

— Miche, veux-tu me permettre de t'embrasser? Elle lui tendit son visage.

— Tu sens la framboise, dit-il tendrement.

Il l'embrassa sur la joue et elle lui rendit son baiser.

Pompon, assis sur son derrière, les regardait, amical. Un frôlement léger ghssa dans l'air : à quelques pas, une biche au poil lustré traversa le sentier. Un souffle passait : toute la forêt palpita dans la lueur argentée.

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