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DEUXIÈME PARTIE

Sur le quai de la gare, Mme Jean-Marc Fabrecé attendait avec Liane l'arrivée du Consul, ajournée de quarante-huit heures sans motifs compréhensibles et sur télégrammes embrouillés.

La jeune fille ressemblait peu à sa sœur. Sa silhouette, mince et découpée aux ciseaux, accusait une sécheresse marquée sous un air persistant de jeunesse. L'élégance de son tailleur gris taupe faisait sensation. Elle avait quitté Paris le matin, renonçant au vernissage des Treize, à un thé d'amies au Buckingham Palace et à la générale du Vaudeville où leur plus jeune sœur, Mme Lesgor, devait l'emmener avec Mme Gharnot leur mère, dont les épaules grasses et encore fermes se remarquaient à toutes les exhibitions frivoles du Tout-Paris.

A Val-Montoir, on avait souri de cet empressement, et Sophie en avait conçu quelque aigreur ; cette place lui revenait, puisque dans le coupé électrique on ne tenait que deux, plus un strapontin. Avec la limousine, on eût été au large : ce maladroit de Florent I...

Armande, énervée du retard, — sait-on jamais? depuis si longtemps Jacques était sevré de distrac-

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tions, — écoutait Liane exposer, supérieure, son programme :

— Je ne m'expatrierai à aucun prix. Si ton Jacques veut me plaire, il restera au ministère ou quittera la carrière. Tiens, Lesgor le prendrait à la Banque Universelle.

— Écoute ! ^

— Je sais! Il est temps? Mes vingt-sept ans! Des flirts tant que je veux, et pas un mari. Nos dépenses et le désordre de maman nous ruinent ; et d'ailleurs, depuis la mort de papa, il a bien fallu soutenir ce train pour vous marier avec des dots presque intactes, toi et Gisèle. M'épouser? Qui ça? Un Révannes, désintéressé parce qu'il n'a pas le sou. Gentil garçon, oui, et qui m'adore. Mais partager sa purée? Non. Le luxe m'est indispensable... Le Chinois ! Le Chinois ! Tu n'as que ce nom à la bouche. Est-il si riche, d'abord? Et ce ne serait pour moi qu'un pis-aller. Quant à la Chine, jamais !

— Écoute-moi donc !

Armande comprenait cette amertume, tout en jugeant Liane déraisonnable. Oui, elle s'était dévouée à ses cadettes, mais c'est qu'aussi ni Lesgor, ni Jean- Marc, ni un autre ne l'avaient préierée ; séduisante à la vérité, mais inquiétante par son esprit acerbe ; et trop d'hivers où on ne voyait qu'elle, où on la voyait trop : elle semblait un laissé pour compte. Si un pacte tacite, fondé sur le développement supérieur de la famille, unissait les Fabrecé, une franc-maçonnerie d'intérêts strictement pratique liait Mme et Mlles Charnot. Heureuses, ses sœurs voulaient que Liane le fût à son tour : son tour d'ancienneté, ne

put s'empêcher de penser Armande, rosse aussi, à ses heures : .

— Jacques, bon et facile, est à la première qui le prendra. Tu n'as qu'à lever le petit doigt, et ensuite tu en feras tout ce que tu voudras.

— Avec ça que les Fabrecé sont commodes. Tu affirmais tenir ton seigneur et maître. Et il t'a trompée, tu en conviens toi-même.

— Je n'en suis pas si sûre que cela.

Armande, piquée au vif, regretta — on les regrette toujours — ses confidences de tout à l'heure.

— Mais moi, je le sais ! affirma Liane. La petite Hycler... Adrien (c'était le banquier Le.<gor) l'a entendu certifier avant-hier à son dîner des Apaches, tu sais, où pour en être, il faut avoir volé son petit million.

— Ton cynisme est choquant, ma chère !

— Ton hypocrisie m'amuse. Tu as pris le genre de la maison où tu sers : correction et tenue, ma chère !

Armande la détesta, puis se mit à rire ; l'esprit de corps l'emportait.

— Après tout, ce que j'en fais pour Jacques... Rien ne te force...

Liane dit :

— Il faut voir.

Et ajouta, d'un ton de dérision emphatique :

— Pourquoi n'en appelles-tu pas au Père de l'inconduite du Gouverneur?

Armande eut un bon sentiment pour l'homme qui l'avait adoptée parmi les siens ; et sincère :

— Je n'ai aucun droit à faire la moindre peine à mon beau-père, qui est pour moi d'une bonté parfaite.

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Un temps do rôllexion :

— Et Jean-Marc ne me le pardonnerait pas.

— Très juste. Eh bien, on peut avertir autrement l'illustre et respectable M. Fabrecé. Un billet anonyme?

— Liane, c'est mal !

— Pas toi, bcte. Une amie... Pour ce que ça servirait, du reste : les hommes se tiennent tous entre eux.

— Non, il a le culte de la fidélité. Lui et ma bellemère forment un couple admirable.

— Raison de plus, alors 1

Armande, inquiète, et pourtant sensible à la suggestion, sous le regard incisif de Liane détourna le sien. Elles s'étaient comprises une fois do plus.

Le vieux Bernard sortit du bureau du chef de gare, où il s'affairait à diverses réclamations. Un colis destiné à Mlle Sophie sous le bras, il tenait à la main un sécateur pour Antoine et un paquet do broderies réclamées par Mme Jacquemer. Rentré de la veille avec M. Pierre Fabrecé dont il était le secrétaire, il avait aussitôt repris dans la maison ses fonctions de maître-Jacques; le meilleur des êtres, d'un dévouemont à toute épreuve, et tenu par tous pour un ami, pros({uo un parent.

— Mosd(\mos, lit-il on épongeant sa ligure glabre qui otait rouge et librillée, avec des yeux clairs de gros chien, on me téléphone du domaine. N'attendez pas M. Jacques. Il no viendra pas.

— Pourquoi?

— Il est arrivé.

— Comment?

— En automobile. Avec une dame.

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— Quelle dame?

— Ah ! je ne sais pas. On m'a coupé la communication.

— Eh bien, je le retiens ! dit Liane vexée.

— Qu'est-ce que cela signifie? jeta Armande furieuse.

Réussie, la première impression ! Elle qui y comptait tant ! Lors de son dernier retour, Jacques n'avait pas vu Liane, qui voyageait en Orient avec des amis. C'est une femme nouvelle qu'il aurait aperçue là, souriante et semblant l'attendre avec le visage du bonheur. Pourquoi arrivait-il en auto, d'abord? Et avec qui? Une femme? Ahl mon Dieu! il ne s'était pas marié sans le dire, au moins? Cette surprise serait d'un goût déplorable.

Le coupé les ramenait à toute allure.

Pendant c<» temps Val-Montoir était en révolution.

L'émoi causé par l'arrivée de Simone et des enfants dans la médiocre victoria de place n'était rien à coté de la stupeur produite à l'improviste par l'apparition triomphale, annoncée à longues clameurs de sirène, de Jacques dressé dans une magnifique auto découverte et entouré d'inconnus.

Jacques, son teint jaune, ses yeux bridés, le masque asiatique que l'adaptation du milieu lui avait fait, son sourire ambigu sous sa moustache noire, son air vague et amusé de tout.

Sophie s'était jetée à son cou la première, et on avait vu Mme Fabrecé et Mme Siglet-du-Salt, se soutenant l'une l'autre, descendre précipitamment les marches, tandis que Florent, du haut de sa fenêtre, agitait des signaux de prisonnier, et que les filles de

Jean-Marc et les enfants de Simone dansaient une danse de Caraïbes. La présence des visiteurs ne put modérer ces transports : « Le Chinois, quel bonheur ! le Chinois ! »

La rumeur amena, au seuil des offices et des remises, des visages de domestiques ravis. Un coup de téléphone prévint, aux Établissements, M. Pierre Fabrecé et Jean-Marc.

Les chauffeurs, qui s'étaient démasqués, s'occupaient par contenance de l'auto, et une haute jeune femme blonde, relevant son voile, souriait patiemment de son visage angéhque et radieux, encore qu'énigmatique.

Ce fut Sophie qui, poussant le coude du Consul, le rappela au protocole.

S'excusant, il fit en hâte les présentations, et, dans son ignorance des derniers événements, prononça d'un air joyeux, comme s'il pensait causer grand plaisir, le nom le plus inattendu :

— La sœur de notre Serge, Mme Belloni, dont j'ai fait la connaissance sur le bateau.

« Ses amis, le marquis Santa-Gloria, colonel Hawks, M. Pedro Morales. »

Un silence gêné suivit.

Mme Belloni? Quel extraordinaire hasard, ou quelle mission spéciale introduisait ici cette étrangère, si proche d'eux par les liens d'une union devenue précaire, à cette heure où, en raison du mal fait par son frère, la plus courtoise, la meilleure volonté ne pouvait l'accueillir qu'avec un involontaire et réfrigérant malaise?

Voilà donc cette belle-sœur singulière que l'on

n'avait jamais vue encore et que l'on ne connaissait qu'à travers' sa légende de beauté et de luxe, mariée au Canada avec un agronome italien qui exploitait de vastes domaines ; et tour à tour brouillée ou remise avec Serge, qui évitait d'en parler.

Savait-elle sa conduite? Était-elle venue d'élan et sans arrière-pensée, autorisée par sa rencontre fortuite avec Jacques et la prompte familiarité du voyage? En quels termes étaient-ils déjà? Bien amicaux, semblait-il, presque trop pour la circonstance. Autant de questions, et l'embarras de les poser.

Mme Fabrecé n'avait pu se dispenser d'offrir dans le salon une courte hospitalité aux nouveaux venus ; mais Mme Belloni, percevant la curiosité intriguée, admirative ou hostile, qu'elle suscitait, selon les caractères :

— Je pensais trouver Serge ici? N'ai-je pas entendu M. Jacques nommer tout à l'heure ma belle-sœur Simone, et ne puis-je l'embrasser à mon tour?

Le timbre de sa voix était délicieux ; tous en subirent le charme, moins Simone qui, dissimulée d'abord derrière le groupe, venait de s'esquiver précipitamment : tout entretien lui eût été trop pénible. Mme Fabrecé répondit :

— Excusez ma fille, elle est souffrante.

— Ah ! fit Mme Belloni.

— N'avez-vous pas vu M. Polotzeff depuis longtemps? Êtes-vous sans nouvelles de lui?

— Je ne sais rien de mon frère depuis plusieurs mois.

Et le visage de Mme Belloni prit une dignité charmante et aristocratique. Le terrain, elle le sentait,

devenait dangereux. L'air pâle et meurtri de sa bellesœur et sa fuite n'avaient pas échappé à son observation aiguë. Oh ! Oh ! Serge avait dû faire des siennes ! Le mieux était d'abréger.

Aussi, malgré des instances polies : «M. Fabrecé allait venir et serait heureux de... » elle se leva, et souriant d'un sourire très particulier, exquisement virginal, avec un rien d'équivoque au pli serpentin des lèvres :

— Je ne voulais que rendre M. Jacques à l'affection des siens. Le voici à bon port. Adieu, monsieur, rappelez-vous votre promesse !

L'amabilité avec laquelle on prit congé en masqua l'empressement.

Devant J\Ime Belloni et sous les yeux froids du marquis, petit vieillard jeunet aux moustaches teintes, le grand et rouge Anglais, le jeune Péruvien aux yeux de velours s'étaient élancés sur l'auto. Des saints, le convenu des sourires, et la machine puissante d'un magistral virement emporta les voyageurs.

Jacques suivait du regard le voile flottant de la jeune femme :

— N'est-ce pas qu'elle est charmante?

— Ah çà ! nous expHqueras-tu?

— Comment je l'ai connue? Mais oui.

Elle avait embarqué à Aden, retom- des Indes. Et le drôle est qu'il l'avait retrouvée à Lyon providentiellement, alors que, descendu du rapide pour acheter des journaux, il l'avait vu repartir sous son nez.

Exclamations et rires : c'était bien Jacques ! Il se croyait en Chine, où on ne se presse jamais !

Oui, et voilà qu'elle surgissait escortée d'amis et l'enlevait de force dans leur auto.

— A qui l'auto?

— Au marquis de Santa-GIoria, son compagnon de voyage.

— Et son mari?

— Elle est veuve. Sophie risqua :

— Elle ne recherche pas la solitude, en tout cas. Le Consul déclara :

— C'est une femme d'élite, d'une intelligence, d'un esprit! N'est-ce pas qu'elle est exquise?

— Très belle assurément, dit Mme Fabrecé, quoiqu'elle ait un indéfinissable air de Serge que je n'aime pas.

Isabelle dit doucement :

— Nous ne savons rien d'elle. Elle n'est pas en tout cas responsable de la conduite de son frère.

— Quoi, Serge?... demanda Jacques, comme s'il tombait de la lune.

Et soudain conscient de l'atmosphère insolite :

— Que se passe-t-il?... Vous l'avez reçue bien fraîchement?... Ai-je donc eu tort de...?

— Viens prendre ton thé, gaffeur ! dit gentiment Olivier en lui frappant sur l'épaule.

On achevait de mettre le Chinois au courant du malheur de Simone, quand Florent, qui grillait d'impatience, fît son entrée, porté dans un fauteuil par Antoine et Gervais. Peu après Simone se glissait comme une ombre. Cyrille Jacquemer, dans un coin, écoutait croître l'animation joyeuse et grave.

Maintenant, Mme Belioni et Polotzeff écartés, c'était l'assaut d'une conversation à bâtons rompus, semée d'interjections, un discours cent fois repris et coupé

pour en revenir aux éternels refrains : « Tu vas bien? Tu as encore jauni. C'est vrai, la mer te réussit ! On ne te laissera pas repartir ! Tu vas te marier, cette fois ? ))

Plus importante que tout, il semblait que l'arrivée de Jacques suspendit les autres préoccupations par la joie immense qu'elle causait.

La grande famille le couvait avec des yeux de tendresse, tandis qu'il se réconfortait d'une tasse de thé, — sa mère tout près de lui, Sophie présentant le sucrier et Isabelle le citron, — quand Armande et Liane firent irruption, avec le sourire qui convenait.

Nouvelles effusions. Et un silence ému. On venait d'apercevoir dans l'encadrement de la porte, entré sans bruit et immobile à côté de Jean-Marc, jouissant de ce spectacle heureux, admirant tous les siens réunis, la grande stature de M. Fabrecé, son noble visage sous la cendre qui blanchissait ses tempes et les coins de ses moustaches.

Jacques, d'émotion, faillit laisser choir sa tasse. Son père l'étreignit, puis de ses bras vigoureux l'éloigna pour le mieux contempler, en face, de ses larges yeux à points d'or, et, le serrant de nouveau contre son cœur :

— Sois le bienvenu, mon enfant.

Le surlendemain, ses bagages perdus enfin retrouvés, — Bernard s'était donné un mal ! — le Consul procéda à la distribution solennelle des cadeaux. Il rapportait toujours des merveilles, et chaque fois avec plus de munificence.

Tout un déballage : vases d'une finesse merveilleuse, albums rares, ivoires anciens destinés au Père, fourrures, robes de soie et broderies pour Mère-grand, Maman- Reine et ses sœurs, sans oublier Liane; à Olivier un costume de général mandchou ; pour Cyrille des armes de prix, dont l'historien pacifique se plaisait, par un curieux contraste, à palper la garde damasquinée et la lame tranchante ; à Florent, une pipe à opium ; à Antoine, un attirail de pêche ; et ceci pour Bernard et cela pour Jenny-Rose ; aux enfants, ces poupées et ces jouets ; aux domestiques de menus présents ; tout y passa, sauf une robe des Mille et une Nuits ^ qui du coup parut la plus belle, bien qu'Armande et Simone fussent aussi bien partagées. Il la réservait pour Mme Belloni ; attention qu'on n'osa blâmer, mais qui fut diversement appréciée et dont on vit Liane pâlir.

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Elle n'avait, c'était clair, aucune chance pour le moment, tant Mme Belloni absorbait la pensée de Jacques. Mille indices : demandant à chaque courrier s'il n'y avait pas de lettres pour lui ; une façon de jeter dans la conversation le nom de la jeune femme et de tourner court, comme partagé entre l'envie d'entendre pailler d'elle (pas toujours charitablement) et la crainte de manquer de tact, à cause de Simone. Au diable Polotzefî ! Cet animal avait bien choisi son temps pour s'aliéner toute la famille !

De vrai, il était amoureux de Véra : petit nom court et doux, dont la limpidité l'enchantait. Qu'y pouvaitelle, si Serge était un vilain monsieur? Était-ce une raison pour qu'il s'interdît de la rechercher?

Séparé si longtemps des siens, Jacques ne sentait pas encore se tendre, rigide, le lien qui nouait le faisceau des Fabrecé, solidaires dans des affections ou des haines communes. Il admirait la bizarrerie du sort qui, des deux bouts du monde, avait rapproché deux êtres inconnus hier l'un à l'autre, quoique prédestinés à se connaître.

C'est tout un arriéré de désirs, de rêves, d'illusions, une réserve de tendresse, qui bouillonnaient en lui. Car, sevré dans sa résidence lointaine de toute délicatesse féminine, le prestige de Mme Belloni l'avait immédiatement conquis ; cela tenait autant à sa beauté qu'à l'occasion propice : avec sa pure chair de lait et son esprit vif d'Occidentale, elle était apparue à point, la première et conforme, s'imaginait-il, à l'idée romanesque qu'il se faisait de l'amom-.

Se donnait-il un but précis? Non. Elle était veuve, et à n'en pas douter consolée, si tant est qu'elle eût

pleuré longtemps l'honorable M. Belloni ; veuve, donc libre. Cela réservait bien des possibles.

Une jalousie obscure avait aidé à la « cristallisation » de ce violent attrait en lui révélant l'incomparable rythme plastique de Mme Belloni, aux molles inflexions de la vague, quand le pont fuyait sous leurs pieds ou quand le vent salé d'embruns plaquait sur elle sa fine chemisette et sa jupe souple. Désirable, infiniment ! Les regards du vieux marquis durant la traversée n'étaient pas exclusivement paternels. Et, avec son type de Slave fantasque alangui par la fausse torpeur italienne, comme elle troublait, malgré leur feint désintéressement, le colonel Hawks et le jeune Morales, ces amis qui l'attendaient à Marseille !

Jacques avait senti la morsure de rivalités éventuelles, et son instinct de conquête, propre à tous les mâles, s'en était fait plus âpre. Puis il y avait le mystère de Véra, riche, indépendante, et ne relevant que de son bon plaisir. Tout cela, et ce qui, malgré son emballement, se mêlait en lui de raisonnable pour le combattre, sa conception bourgeoise des actes, sa perception de fugitives dissonances dans l'attitude de la jeune femme, et le secret bizarre dont elle entendait sceller sa vie passée, éludant des questions trop nettes, tout cela l'enfiévrait de jour et de nuit comme un philtre magique : baume ou poison, il ne savait trop.

Dépitée, Liane annonça son départ ; en vain s'efforça-t-on de la retenir. Par une involontaire ironie, il s'offrit à la reconduire ; il devait se rendre au ministère. Prétexte. La vraie raison était son invincible besoin de revoir Mme Belloni. Précisément elle l'invi-

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tait d'un mot à déjeuner, le priant d'en garder le secret, ayant à lui parler, en confidence, de questions pénibles et délicates.

Au sujet de Serge, évidemment?

Le parcours en train manqua de liant. Olivier les accompagnait. Jacques, sans paraître remarquer l'exécrable humeur de Liane, la déposa devant sa porte, annonçant une prochaine visite à Mme Gharnot.

Et il intima au chauffeur :

— Splendid Hôtel, vivement !

Pendant ce temps Olivier se rendait chez les dames Sarnel, avec la secrète appréhension qui lui faisait trouver à ces visites un plaisir finalement gâté par trop de médiocrité. Le désaccord des êtres qu'il voyait dans cet humble cinquième plafonné si bas, la disparate des âmes lui infligeaient toujours une sensation d'énervement assez hostile pour qu'il se promît de ne pas revenir. Et il revenait, malgré lui, fasciné par les yeux pathétiques d'intelligence d'Elisabeth Sarnel, ces yeux si grands et d'un bleu si intense, qu'ils empêchaient qu'on vît rien autre de sa figure déjà fanée, d'un blanc de lis qui meurt dans une chambre sans air.

Gomment se pouvait-il que Mme Sarnel, à qui les deux cadettes, JuHette et Marthe, ressemblaient trop, Mme Sarnel geignante et autoritaire, lâche devant la vie, dure aux faibles et flagorneuse des riches, sans idées, sans morale, bornant ses principes à sauver les apparences ; Mme Sarnel avec son visage tiraillé d'envie et de dénigrement ; cette femme peut-être pas

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méchante, mais pire, eût créé deux êtres exceptionnels tels qu'André, mort pour le devoir, et Mlle Elisabeth, vouée au même idéal?

André, dans sa courte carrière de soldat, s'était isolé, si stoïque d'ailleurs que rien de vulgaire ne pouvait l'atteindre. Mais que Mlle Sarnel devait souiïrir, dans sa supériorité, au milieu de l'incompréhension fielleuse des siens? Infirme par surcroît, boiteuse condamnée à la béquille, rivée à sa chaise et à sa petite table où elle pianotait pendant des heures la machine à écrire, à moins que sa plume ne courût sur des traductions d'anglais. C'est de ce maigre salaire — Mme Sarnel était en plus sténographe — que les deux femmes vivaient et faisaient vivre Juliette, trop malade pour les aider, et Marthe, qui suivait les cours du Conservatoire. Pauvre Mlle Sarnel ! Triste milieu !

Olivier s'arrêta devant le paillasson râpé. La sonnette, un ruban de tapisserie à large anneau de cuivre, sonna grêle. Il entendit un pas irrégulier et ce choc de la béquille qui, chaque fois, lui donnait un petit coup sensible. Mlle Elisabeth ouvrait; sa figure s'éclaira :

— Entrez donc 1 Maman est en courses, et comme elle a renvoyé la bonne...

Oui, le drame misérable et quotidien : la miteuse servante à vingt-cinq francs, accablée de reproches et malmenée, de qui Mme Sarnel exigeait d'excellentes manières, une cuisine parfaite, des lessives copieuses, et qu'elle congédiait outrageusement vingt-quatre heures après, quand l'autre ne lui jetait pas son tabher à la tête.

Olivier suivait la jeune fille — • hélas ! était-elle encore jeune à trente-deux ans? - — dans une minus-

cule pièce qui ressemblait à une volière, toute emplie des battements d'ailes de canaris et de petites perruches vertes : la seule distraction d'Elisabeth. Elle soignait ces bestioles comme ceux qui n'ont rien de mieux à aimer, et trouvait à leurs chants esclaves une consolation qu'elle se reprochait parfois, tout en se disant que du moins elles ne souffraient ni du froid ni de la faim.

— Comment cela va-t-il aujourd'hui? demanda Olivier.

Il s'était établi entre eux, à travers leurs lettres, une confiance qui allait au plus intime, au plus profond de la conscience, aux questions qui leur paraissaient d'intérêt vital.

Elle baissa la voix :

— Pas aussi bien que je voudrais ; il y a des heures lourdes.

Il comprenait : qu'on la persécutât pour ses goûts élevés, ses lectures la nuit de livres « ennuyeux », ses silences « de grande dame » en réponse aux papotages et aux cancans ; tout ce qui la faisait accuser de « dédaigner » les autres, et qu'on méconnût sa sensibilité vive et son dévouement inlassable, elle se résignait au supplice des coups d'épingle, leur imposait quand même à tous une sorte de respect. Mais pouvait-elle s'habituer à ce qui la faisait surtout souffrir, et qu'il savait, la méchanceté de .luliette, les allures inquiétantes de Marthe, et sa « vocation » sans talent pour le théâtre, c'est-à-dire tôt ou tard la prostitution : sans parler du souci cuisant de la famille, Alexandre, un neveu de Mme Sarnel, recueilli par ostentation familiale autant que par pitié, garnement de dix-neuf ans qui

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tournait mal et avait déjà commis de fâcheuses indélicatesses chez son patron, un commerçant du Temple.

Et le pire, — dont Mlle Elisabeth ne parlait jamais et qui coûtait horriblement à sa pudeur filiale, — le recours qu'aux heures trop difficiles, sa mère faisait à un vieil ami surnommé « le Parrain ». Elle avait deviné son rôle dans le ménage autrefois ; et ses chiches libéralités attestaient comme la survivance abolie de quelque chose de honteux.

Olivier n'ignorait rien, par les jacasseries de Marthe et les doléances de Mme Sarnel, du passé du ménage, jadis à l'aise. Mais dix ans auparavant M. Sarnel, industriel, s'était suicidé devant la ruine, et sa femme ne s'était jamais consolée de n'avoir plus voiture et appartement cher. C'étaient de constantes ritournelles : « L'année où nous avions deux fauteuils à rOpéra-Comique », ou : « Tu te rappelles, Juliette, comme elle était johe, notre maison de campagne à Viroflay? »

— Je vous ai apporté le livre que vous désiriez, dit Olivier.

Il tendit les Essais d' Emerson. Vraiment, Mlle Elisabeth devenait belle quand ses yeux souriaient, ses yeux qui étaient tout son visage et presque tout son être.

Une voix aigre et suffoquée s'éleva de la chambre voisine :

— Qui est là, Beth?

Il détestait ce diminutif, qui avait l'air d'une injure. L'infirme se souleva :

— Venez dire iDonjour à Juliette.

Sans cela, elle ne les eût pas laissés tranquilles.

Juliette, assise dans un fauteuil rembourré d'oreillers, les reçut avec un sourire de triomphe méchant. Blême, de gros yeux de poisson râlant sur le sable, les narines bleuies, les lèvres violacées ainsi que l'extrémité des ongles, elle étouffait sans répit, d'un mal cardiaque mortel, dû à une malformation congénitale. Exaspérée de souffrir, elle montrait l'égoïsme féroce des incurables.

— Ah ! je pensais bien que c'était vous... fit-elle entre deux suffocations. N'empêchez pas surtout... Beth de me faire mon cha...peau... pour dimanche.

Oui, Elisabeth chiffonnait aussi, de ses doigts de fée, les chapeaux de la famille ; et il avait vu en entrant celui de Juliette déjà prêt, avec de grandes plumes et une cocarde de dentelle dorée, le chapeau d'apparat qu'elle exigeait pour parer son masque d'agonisante, dans le fiacre qui les conduirait au Bois.

Elle reprit :

— Pourquoi ne venez-vous pas lire près de moi?... J'aime tant la lecture.

Olivier jeta un regard involontaire sur la liasse de feuilletons crasseux qui reposait sur ses genoux : d'abracadabrantes histoires d'enfants volés, de policiers et de crimes, les seules qu'elle goûtât.

— Ah! oui, je sais bien... vous me méprisez!

Et le rythme de sa respiration s'accéléra ; elle devint cyanosée, ses mains battirent, sa bouche aspira convulsivement l'air, sans qu'on pût savoir la part de simulation qui se mêlait, pour les effrayer, à sa trop réelle souffrance. Sa sœur lui fît respirer de l'éther.

Déjà Olivier ouvrait le livre d' Emerson et se mettait à lire. Juliette les toisait avec rancune. Pourquoi

parlaient-il^ cette langue incompréhensible? Quels poseurs ! Peu à peu l'éther, la voix monotone l'assoupissaient. Si Olivier eût levé les yeux de sa page, combien le regard de Mlle Sarnel l'eût récompensé, plein d'ivresse, plein de tendresse, un regard dont elle ne soupçonnait pas elle-même la portée et que cependant elle abaissa lorsqu'il acheva le chapitre.

Juliette somnolait d'un souffle d'angoisse, comme si elle haletait sous une meule. La pitié, tout à l'heure chassée du cœur d'Olivier, le ressaisit : ah ! triste existence mal faite 1 Pourquoi vivre quand on est si cruellement condamné, à charge aux autres et à soi-même? Et elle voulait vivre, vivre, vivre, cette damnée !

Gomment cela se fit-il? Sa main se trouva dans celle d'Elisabeth comme pour une étreinte de fiancés :

— Mon amie...

Et rappelant un mot de la vieillesse de Gœthe, un mot courageux qu'elle aimait :

— Il faut se dire : « Par delà les tombes, en avant ! » Elle lui répondit de son admirable regard, chavirant

de joie : oui, par delà les illusions flétries, les chagrins de toutes sortes, les bassesses de la condition humaine, la maladie,, la mort même en perpétuel suspens, en avant, sur le calvaire de la bonté et du sacrifice !

Ils causaient, rapprochés par leur émotion noble. Et, comme toujours, c'était l'absent, le disparu, qui les unissait dans son souvenir. Le décor humble s'évanouissait ; pas d'autres bruits que les légers froissements d'ailes, les menus cris des oiseaux en cage. Sur l'amour de sa sœur et de son ami, ce lien mystique et presque sans corps, André Sarnel, souriant, veillait.

Tout à coup un rifanement aigu :

— Ah ! très bien ! très bien !

Juliette avait rouvert les yeux et les scrutait avec une rage indicible, insultante, pleine de reproches louches. Elisabeth rougit jusqu'à la racine des cheveux en s'apercevant que leurs mains ne s'étaient pas disjointes. Sans s'émouvoir, ils regardèrent la malade avec une sérénité trop pure pour qu'elle pût la comprendre.

Des voix dans l'antichambre. Le charme fut rompu ! Mme Sarnel, ex-jolie femme toute craquelée de rides fines comme des cheveux, mais habillée avec coquetterie, s'illumina :

— Comme c'est aimable ! Vous allez nous faire le plaisir de goûter avec nous ! Si ! Si ! Marthe beurrera vos toasts ! Justement, je rapporte d'exquises crevettes ! Ah ! non, ça, c'est des rubans des galeries La Fayette. Marthe ! Viens vite ! M. Ohvier est ici ! Le Parrain t'embrasse, Beth ! Je l'ai vu tout à l'heure.

Marthe, qui venait de refaire son visage, un peu de noir, de carmin et de poudre, entra de profil, comme l'ingénue à l'entrée du deux ; cabotine déjà, la voix factice et roulant les r.

— Oh ! que je suis heurreuse de vous voirr !

Elle jouait la gamine avec ses nattes de pensionnaire, et, les yeux en coulisse, de son air d'innocence matoise, essayait d'aguicher le jeune homme.

— Votre pauvre bras? Vous souffrez moins? Juliette, de son mauvais sourire, bafoua le rêve de

leur mère : exploiter les visites du lieutenant au profit de Marthe. L'Afrique, avec un bon mariage, vaudrait

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