TROISIEME PARTIE
Trois mois s'étaient écoulés.
Trois mois et leur égrenement de minutes, heures et semaines, chacune selon son rôle, scandant les habitudes et ramenant les actes et les impressions qui les accompagnent : travail ralenti d'été aux Étabhssements, roulement plus espacé des camions ; à Val- Montoir, l'activité minutieuse de Sophie, le labeur retiré des Jacquemer, la grossesse d'Armande, sa nervosité et les tiraillements avec les fdles de Claudie.
Antoine était parti pour la Sologne. Olivier voyait son bras se guérir et s'entraînait par des heures de marche en forêt. M. Fabrecé, avec Mme Fabrecé et Mère-grand, se reposait à Vichy des fatigues de son année. Profitant d'un court voyage de Véra, le Chinois devait les rejoindre : son teint jaune et son foie s'en trouveraient bien.
Une atmosphère de vacances flottait dans la grande maison moins peuplée. Simone emmenait les enfants se baigner dans la Seine, en bas de la propriété ; ce jour-là le Consul et Bernard faisaient bonne garde, depuis un incident louche : une tentative de Polotzefî pour acheter la femme de chambre chargée d'Yvan et de Betty. Voulait-il les enlever? Cette idée rendait la mère folle ;
n' étaient-ils pas tout à présent pour elle, si seule?
Août en flamme brûlait, un août torride qui chauffait les murs et les marches du perron, fanait les pelouses aussitôt après la pluie vaporisée des tuyaux d'arrosage, inclinait les fleurs lourdes et lasses.
Florent, vêtu de toile blanche, entra en sifflotant dans sa chambre. Il avait maigri ; ses yeux cernés, ses pommettes plus saillantes, et surtout l'expression crispée du visage annonçaient une de ces crises où il dilapidait son intelligence en à-coups d'instinct, en frénésies violentes.
Au quartier Latin — et c'était le plus clair de ses études de médecine — il s'était amouraché d'une jeune femme excentrique aux cheveux orangés. On la surnommait Mandarine, et son wai nom, qu'il préférait, était Danila. Elle se piquait d'art sans toucher un pinceau et de littérature sans ouvrir un livre. Bête primitive sous un vernis dû à ses fréquentations dispaTates, mais impérieuse et rusée. Pas belle, à peine jolie, point jeune, avec des yeux de panthère et la mâchoire féhne, un corps ferme et onduleux qu'elle habillait d'un goût baroque, non sans saveur.
Son vague nihihsme enchantait Florent ; elle l'approuvait quand il citait Nietzsche, savait se taire de ce qu'elle ignorait. Jouissant d'une petite notoriété, elle passait pour originale. Des esthètes la recherchaient. Elle menait Florent à la baguette. Lucide, il regimbait contre cette mainmise et s'exaspérait d'y céder, quitte à retomber sous le joug un instant après. Sans lui demander un sou, elle l'avait conduit à s'endetter pour elle ; il s'était mis dans la griffe des usuriers, avait signé des billets dont la protestation l'inquiétait ; car il avait successivement « tapé » ses
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frères et sœurs sous divers prétextes ; et, outre qu'il ne pouvait éternellement recourir à leur indulgence, son orgueil en souffrait trop.
La médecine était-elle vraiment son affaire? Admis à suivre tous les matins la visite d'un grand chirurgien, à la clinique Guérin, il avait connu l'ivresse du néophyte dont la curiosité se gorge de savoir ; puis sa ferveur avait tiédi. Comme l'avait prévu Isabelle, il se détachait déjà d'une profession ingrate où il devrait, d'années en années, réussir de difficiles examens. Il avait assisté sans pâlir à l'ablation d'un goitre, mais avait failli s'évanouir en voyant réséquer un intestin. L'amphithéâtre et son charnier l'achevèrent.
Il se jeta, maussade, sur son lit. La chaleur le déprimait et irritait ses nerfs. Puis Danila, qu'il n'avait pu empêcher de venir s'installer au Bas-Samois, lui avait fait tout à l'heure une scène insensée ; ils s'étaient injuriés, presque battus, et il savait que malgré sa résolution, deux heures ne s'écouleraient pas avant que, sur samotocylette, il allât la rejoindre au chalet de Tîle.
11 bâilla, se gratta la tête et, sautant à terre, s'assit à sa table. Son encrier était séché, il ne retrouva pas son porte-plume. Alors, au crayon, il écrivit :
M. Antoine Fahrecé,
Domaine de la Garaudière,
Erfeiiil, près Romoranlin {Loir-et-Cher).
« Cher vieux,
« Tu dois me trouver bien mufle. Rassure-toi, j'ai fidèlement rempli ta commission. Ce n'était pas facile,
car, si Jenny-Rose est revenue à Val-Changis, elle ne sort guère de la maison de ses parents, et ils la surveillent de près. J'ai cependant pu, l'autre semaine, lui glisser ton billet. Elle m'a paru triste et changée, mais toujours bien jolie.
« Quant à Noémie et à son mari, ces excellents cœurs ont été très humiliés et blessés, car j'ai senti dans leurs manières une réserve distante. J'admire ton courage, Toni, et ta loyauté. Car rien ne t'empêcherait de revenir entre deux trains, un de ces jours, en me prévenant, et sans que d'autres le sachent. Je m'arrangerais pour que tu aperçoives Miche. Cette enfant est malheureuse sans toi. Mais je ne veux pas te tenter.
« J'irai rôder demain — c'est le jour du marché — • à Val-Changis ; et, si elle me remet pour toi le mot que je lui ai demandé, tu le recevras de suite. Mais je dois te dire que, malgré mes instances, elle a répondu « non », d'un petit air têtu en secouant tristement la tête. Pourtant, elle a pris après hésitation ta lettre. N'en va pas conclure qu'elle t'aime moins ; on a dû lui faire beaucoup de morale, la prendre par les sentiments et par sa fierté. C'est un bon petit être et je voudrais vous savoir heureux.
« Ton absence suscite toujours plus d'un commentaire. Armande et les dames Charnot ont affirmé que tu oublierais Jenny-Rose ; mais les Cyrille, Simone, ne sont pas de cet avis ; la Surintendante, elle, évite de se prononcer ; le Chinois t'a soutenu l'autre jour très gentiment, à quoi Armande a réphqué que toi, tu n'habitais pas la Chine.
« Liane a juré de le séduire ; elle, si acide, se fait
de sucre et lui coule des yeux tendres ; hier, elle s'est informée assidûment des ressources que la vie offrait là-bas à une Parisienne. Je ne crois pas qu'elle gagne la partie ; d'abord, le Chinois a son compte ailleurs, et elle n'est pas du tout son genre.
« Pour faire plaisir à Sophie, il a daigné connaître Mlle de la Hocquinat, récipient, parait-il, de toutes les vertus ; mais dans une forme si rigide que le Chinois court encore : cette demoiselle parfaite a un nez à couper le beurre et porte mitaines de soie. On a persiflé doucement Sophie, qui, ne transigeant pas sur ses amitiés, s'est fâchée net.
« Il était question aussi d'une parente des Cyrille, mais elle va justement se marier. Voilà, mon Antoine, les nouvelles sensationnelles. Ah ! j'oubliais ! Cette nuit, une alerte. On s'est gardé d'en parler à Simone, si prompte à se tourmenter pour ses petits. Heureusement qu'elle avait pris deux pilules de médinal, afin de mater son insomnie nerveuse, aussi n'a-t-elle rien entendu. Le concierge, notre brave Aljean, venait de faire sa ronde avec les chiens, et, rentré dans son pavillon, commençait à somnoler, quand ceux-ci ont grogné. Aljean s'est levé. Il a vu, par le clair de lune, deux ombres se ghsser vers la maison. Il a pris son revolver, et, comme ces individus essayaient de forcer la serrure de la petite porte qui permet, par l'escalier de service, d'atteindre le palier de l'appartement de Simone, il les a hélés. Ils se sont enfuis, il leur a donné la chasse avec les chiens, et a tiré deux coups de revolver sans les atteindre. Ils ont escaladé le toit du nouveau garage qu'on construit et de là ont sauté sur la route. Le singuher, c'est qu'à deux pas de la
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grille une automobile attendait. Un joetit homme qui faisait le guet a vivement sauté dedans, tandis qu'un autre mettait le moteur en marche et enlevait l'auto à toute allure. Cela pue le mélo à la Polotzefî, surtout après l'histoire de la bonne d'enfants.
« Jean-Marc hésite à mettre la justice en mouvement. On va acheter un chien de police, dressé à franchir les clôtures, et doubler la ronde de nuit avec un gardien pris aux Etablissements.
« Quoi encore? M. Virquot, ce gros cafard qui tournait autour de Sophie... — faut-il qu'il ait du toupet? — eh bien, on ne le voit plus depuis six semaines. L'été ne lui réussit pas. Il lui est venu au visage une poussée de boutons enflammés du plus gracieux effet.
« Que les femmes sont bizarres ! Notre Surintendante a témoigné pour son malheur un intérêt inattendu et apitoyé. Et à voir ses airs penchés...
« Mais voilà une lettre assez longue, au revoir ; je t'aime bien et t'embrasse sur tes bonnes grosses joues.
« Ton Florent. »
Il se leva. D'écrire à Antoine lui avait remis l'esprit d'aplomb. Non, il n'aurait pas la faiblesse d'aller retrouver Danila, et zut pour elle !
«Pourquoi n'irais-je pas piquer une pleine eau? Ils sont tous au bain à cette heure-ci. )>
Il descendit à la Seine par les allées serpentantes et le raccourci des escaliers rustiques. Au bord du fleuve, en un endroit encaissé en forme de bosquet, entre deux tentes de toile rayée rouge et bis, il trouva presque toute la famille éparse ; qui debout, qui assis devant
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la petite plage. Un haut-fond d'une dizaine de mètres apparaissait, de sable gris sous la transparence maillée d'un lacis d'or ; des poteaux et une corde séparaient cette zone sûre de l'eau profonde et de ses fouillis d'herbe. Dans une barque, munie de trois marches à l'arrière, le Chinois et le brave Bernard, recouverts de peignoirs, se maintenaient à lents coups de rame contre le courant.
Jean-Marc, en maillot bleu marine, sortit d'une des tentes : il ne détestait pas un bain de plein air avant l'autre, et la petite satisfaction de l'effet produit par l'harmonie râblée de son corps resté jeune. Voulant être le premier en tout, il ne lui déplaisait pas, à son âge et grâce à ses soins d'hygiène, de se montrer en meilleure condition que ses frères. Seule, la maigreur d'acier d'Ohvier eiU pu rivaliser avec sa force étoffée.
Il sourit au sourire d'Armande orgueilleuse de lui. Tout à l'heure du haut de la barque, il plongerait en chandelle, mais d'abord il baignait les enfants. Ils arrivaient, maigrelets et sautillants, suivis de Nénette, semblable à une grande sauterelle blonde.
Elle éprouvait une confusion extrême à se montrer ainsi aux yeux du Consul. Et cet affreux bonnet en toile cirée, sur sa tête, avait l'air d'une éponge ! Elle eût voulu s'affirmer héroïque et mériter son enthousiasme. Mais, la plus grande, elle était la plus peureuse : la rivière lui inspirant une horreur sacrée, depuis le bouillon qu'elle avait bu à sa première leçon de natation.
Comment fixer l'intérêt de son oncle, s'attirer son affection? Qu'il lui proposât de devenir son mari et de l'emmener, avec Mimi, dans cette Chine bienheu-
reuse où elle était prête à affronter les porcs qui mangent les petits enfants et les fanatiques qui massacrent les Européens? Si elle pouvait sauver Jacques en train de se noyer? Bien improbable. Mais s'il la sauvait, elle? Est-ce que l'émotion, la pitié?,.. Les enfants de Simone sortaient déjà de l'eau ; leur mère et Sophie les enveloppaient de draps de bain, les entraînaient. Mimi et Nénette, tenues par la main, aux côtés de leur père, entrèrent en frissonnant dans la nappe clapotante, vite plongèrent jusqu'au cou. Mimi expédiée en trois minutes. Jean-Marc, s'avançant vers la corde, limite dont la vue seule épouvantait Nénette, dit à la jeune fille :
— Allons, montre-moi tes progrès.
Et, comme elle hésitait, il la coucha brusquement sur l'eau, la soulevant sous le menton et à peine à la ceinture, en disant :
— Ensemble les bras ! les jambes ! Pas si vite ! Ne te raidis pas !
Facile à dire. Et le Consul qui, dans la barque souriait, se moquant d'elle peut-être.
— Doucement, de l'ensemble 1
Mais que prend-il à Nénette? Est-ce une crampe? Est-ce la peur? Est-ce une idée folle qu'elle ne s'explique pas bien?
La voilà qui barbote, ingurgite un coup énorme, se cramponne si sauvagement à son père qu'il ghsse et disparait avec elle dans la déclivité brusque, entraînant la corde et le poteau auxquels il se raccroche. Un cri perçant poussé par Armande. D'autres cris. Florent, demi-nu, s'élance de la tente, mais déjà le Chinois et Bernard ont plongé ; un remous convulsif, une
lutte, quelque chose d'immédiat et de sinistre qui dure un siècle, et Jean-Marc émerge, ruisselant, crachant, soutenu par ]es deux hommes et étreignant Nénette évanouie.
Il répète :
— Ce n'est rien, ce n'est rien !
Mais on voit qu'il a eu peur pour l'enfant et peut-être pour lui. Armande se jette à son cou et sanglote, après un regard terrible pour Nénette qui a failli lui enlever son mari ; cette stupide, cette odieuse Nénette, que les autres entourent de soins et ont peine à ranimer, et qu'une seconde, pas plus ! elle avait — oh ! c'est horrible ! — rêvé, oui, de ne pas voir reparaître, si à ce prix Jean-Marc, son homme, était sauvé.
Trop secouée, elle ne parut pas au dîner.
Jean-Marc, vexé, eût préféré une autre conversation que le risque qu'il avait couru, à demi étranglé par sa fille ; et la stupidité soudaine de cet accident. Oh ! il s'en serait très bien tiré tout seul ! N'empêche que Bernard l'avait repêché à temps, tandis que le Chinois empoignait au hasard le bonnet-éponge et Nénette avec. Que s'était-il passé? La sotte avait dû s'afîoler...
A \Tai dire, Nénette ne se rendait plus compte de rien. Il lui restait de l'aventure un frisson et un dégoût pour cette eau verdâtre et ces herbes pareilles à des chevelures dont elle avait senti l'enroulement froid avant de suffoquer. On l'avait frottée à rougir sa peau, on l'avait mise au lit où des nausées la débarrassaient. Allons, ce n'était pas pour cette fois-ci. La mort? Elle y pensait souvent avec épouvante. La visiteuse voilée pouvait surgir de la maladie traître ou ramper, assassin caché, sous son lit; aussi tous les soirs, à plat ventre, y regardait-eUe. Un orgueil confus se mêlait à sa honte : histoire ridicule, soit, mais tragique, dont elle était l'héroïne avec le Consul, son sauveur.
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Car il l'avait sauvée I Elle revoyait sa figure inquiète et souriante, penchée sur elle, l'entendait dire :
— Eh bien, Nénette, tu nous en as fait une de ces peurs !
Quelle bonté dans l'accent, quelle tendresse dans le regard ! Pourquoi n'aiinerait-il pas celle qu'il avait arrachée au fleuve : ne devenait-elle pas chère à sa pensée désormais, ne lui était-elle pas en quelque sorte consacrée, comme un butin précieux récompensant son courage? Il était impossible que cet événement n'eût pas une répercussion immense sur leur vie. Et Nénette, qu'un peu de fièvre agitait, murmurait à voix basse des litanies spéciales et improvisées :
« Jacques, vous m'avez sauvée !
« Ne me dites pas que vous êtes mon oncle !
« Il n'y a pas de parenté devant l'amour !
« Jacques, vous êtes beau.
« Jacques, je ne suis qu'une pauvre fille qui vous aime.
« Ayez pitié de moi, et emmenez-moi dans votre maison avec Mimi.
« Je serai une bonne femme et je surveillerai vos dix-neuf domestiques.
« Je porterai du sucre à votre cheval, qu'on enveloppe de papier huilé quand il pleut pour qu'il ne se mouille pas.
« J'aurai, comme vous, des cartes de visite rouges, grandes comme les deux mains, avec des caractères incompréhensibles.
« Et si le consulat est attaqué, je ferai comme la dame anglaise et tirerai des coups de revolver ; seulement je fermerai les yeux en lâchant la détente.
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« Et si je meurs, frappée à mon tour, que ce soit, Jacques, entre vos bras et sous vos baisers.
« Amen! »
Armande s'inquiétait. Gomme Jean-^Iarc tardait à venir ! Jamais l'existence ne lui avait paru plus précaire, plus insaisissable et plus menacée. Des émotions pareilles entr'ouvrent le gouffre ! Qu'elle eût pu perdre son mari, son compagnon indispensable, le père de ses enfants, le généreux pourvoyeur de son luxe, la mettait hors d'elle ! Elle s'avisait à ce coup de tout ce qu'il représentait pour elle d'enviable, d? hors prix, d'unique !
C'est à faire frémir ! En quelques secondes ! Elle revoyait les grands cercles élargis sur la disparition de Jean-Marc. Dire qu'on aurait pu le repêcher une heure après, livide, inerte, et que, de son bonheur de femme, de sa jeunesse enivrée, de sa vie en fête, il ne resterait rien !
Pourquoi l'avoir quittée si vite après être venu l'embrasser après le dîner? Et quel besoin de faire sa tournée dans le parc avec Bernard, à s'assurer que les grilles et portes étaient bien fermées? S'il rencontrait, embusqués derrière le garage, les hommes de la nuit dernière? Et il n'avait pas d'armes sur lui! C'était fou! Voulait-il la tuer de frayeur? Vraiment Simone était à plaindre ; mais — Armande se reprocha cette pensée — si elle n'était pas à Val-Montoir avec ses enfants, le Polotzeff serait moins à redouter.
Elle éprouvait pour son mari une passion possessive ; il appartenait à trop d'êtres et à trop de choses : sa famille, ses ambitions, les Établissements ; elle eût voulu qu'il ne fût qu'à elle seule 1 On lui volait les pen-
sées, les regards, les gestes qui n'allaient pas à elle, n'avaient pas pour seul but son épanouissement d'épouse et de mère. Et cependant, l'orgueilleuse puissance de Jean-Marc, sa direction patronale, son avenir politique, n'était-elle pas la première à en jouir? N'en recevait-elle pas l'hommage direct?
Ah ! pourquoi lui restait-il des enfants d'une autre femme? Avoir failli se noyer pour l'une d'elles : non, c'était trop fort ! Et cela lui semblait monstrueux. Elle haïssait Nénette comme la cause volontaire de la catastrophe évitée 1 Sentiments excessifs, elle le reconnaissait, mais plus forts qu'elle ; injustes, oui, mais on l'est toujours quand on aime. Or, elle adorait son mari, elle n'adorait que lui, aveugle et sourde à tout le reste.
Qu'il y eût là, entre elle et lui, ces êtres qui incarnaient la chair et l'âme de l'autre femme, de la rivale, de cette morte qui, à travers elles, demeurait vivante, quel malheur !
Plus elles grandissaient, et plus Armande sentait croître son supplice. Car cette jalousie, à la fois posthume et présente, empoisonnait sa joie de vivre. Des étrangères — à ses yeux, les filles de son mari n'étaient que des étrangères — s'interposaient constamment entre Jean-Marc et elle. Elles signifiaient que dans cette maison même il avait aimé, possédé une autre femme qui, comme elle, avait dirigé son foyer, comme die avait déposé sur ses genoux des enfants à sa ressemblance ! Cette Claudie !...
Que lui importait d'être la préférée, la seule qui comptât à présent? Il avait été le mari de la première. Il avait pu souffrir par elle, il le disait, la reniant avec
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cette complaisance un peu lâche qu'ont ceux qui n'aiment plus; qu'importait, puisque Armande ne pouvait exorciser entièrement le fantôme, obtenir que ce qui fut n'eût jamais été !
Quand elle entrait chez Nénette et Mimi, le premier objet qui frappait son regard était le portrait de Glaudie. Il semblait, hostile, lui demander ce qu'elle venait faire ici : et pourtant, c'est plutôt de la tristesse qu'exprimait ce visage délicat et tourmenté. Alors, est-ce un reproche qu'elle devait y lire, le reproche de ce qu'elle n'aimât point Nénette et Mimi, et, en tout, les sacrifiât, souhaitant de les voir loin d'ici et d'en être pour toujours débarrassée?
Depuis qu'elle portait en elle une petite vie neuve, sa répulsion devenait plus âpre, comme si, en s'adressant à ses filles, pour un blâme ou une bonne parole, en effleurant leurs fronts d'un baiser volontairement discret, Jean-Marc faisait tort aux jumeaux et à la petite Madeleine à naître. De tout son instinct vital tendu pour la défense et la lutte, des entrailles mêmes de sa maternité, elle repoussait hors de son chemin les intruses.
C'était mal, elle le savait, très mal ! On a des devoirs, il faut les remplir. Elle n'était pas raisonnable ! Et les griefs, pas toujours injustifiés, qu'elle élevait contre Nénette surtout, se résoudraient à peu de chose, elle se l'avouait, si elle avait su conquérir le cœur de cette enfant. Car Nénette, et Mimi plus petite et plus facile, l'eussent certainement aimée si elle avait voulu. Mais, trop jeune, trop exclusive, avec la férocité instinctive de la nouvelle venue choyée, triomphante, elle n'avait su que les heurter et se les était aliénées. Qu'y faire?
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Jamais elle ne les aimerait, jamais elle ne les accepterait ! C'était ainsi, que Jean-Marc en pâtît ou non, — et il en souffrait beaucoup sans le dire, elle le savait et lui en voulait même ; — car elle avait bien l'intuition que son amour fécond, dans le cercle étroit de leur tendresse, autour d'eux, faisait le vide stérile, sarclait et détruisait tout sentiment vivace et naturel. Tant pis ! A l'assouvissement de sa rancune, elle immolait la peine de Jean-Marc et les souffrances de ses bellesfilles avec une volonté tenace et impitoyable, et bien que sa conscience le lui reprochât et qu'elle fût bourrelée de remords impuissants.
Cette jalousie, en effet, exerçait sur elle la hantise d'un vice : on a beau le réprouver, on y court et on s'y jette ; on n'y échappe que pour y sombrer plus à fond.
La porte s'ouvrit : Jean-Marc.
— Eh bien? fit-elle anxieuse.
— Tout est tranquille, et Julot veillera avec Aljean ; rien à craindre.
— Tu as tort de ne pas avoir averti immédiatement h procureur de la République.
— Oh ! fit-il, la justice... des ennuis, et on ne trouvera rien.
— Comme tu es resté longtemps ! Tu ne t'es pas attardé?
— Non.
— Tu viens de la chambre de tes filles ?
— Non.
Il en avait eu l'intention, et à la vérité il n'avait pas osé, tant l'explosion d'Armande contre Nénette, avant le dîner, lui avait été pénible. Tous les maris veulent la paix.
Elle demanda, provocante :
— Pourquoi n'y vas-tu pas?
— Oui, je devrais; Nénette avait un peu de fièvre.
— Attends, je t'accompagne.
Voilà ce qu'il craignait, et ce qui lui rendait également à charge le plaisir de s'occuper de ses filles et la surveillance que sa femme exerçait sur lui. Elle espionnait ses moindres attitudes, descendait à de petites vilenies, écoutant — il l'avait surprise une fois — derrière la porte ce qu'il leur disait. Sans doute il faisait la part de son état dosante particulier, mais il n'en était pas plus heureux. Car il voulait rester tendre avec elle et juste envers ses filles.
Puisqu'il cédait, elle n'en avait plus envie :
— Non, va sans moi.
Mais il savait qu'elle lui en ferait grief au retour. Conciliant, et se réservant d'aller pendant la nuit — Armande avait le sommeil dur — s'assurer que Nénette reposait paisible, il suggéra :
— Vas-y donc, toi, tu seras gentille.
C'était lui laisser le bénéfice d'une attention maternelle : rien ne l'eût plus touché que de la sentir meilleure à ses enfants. Se départait-elle une fois par hasard de ses suspicions et de son hostilité, qu'il lui en savait un gré infini.
A demi apaisée par cette concession, Armande se dirigea vers la chambre de ses belles- filles, trop peu fine pour deviner ce qu'il en coûtait à l'orgueil masculin de capituler ainsi, et l'involontaire rancune qui l'aigrissait contre elle. Elle ne voyait jamais que son avantage immédiat.
Très vite, d'une habitude qu'elle avait pour les
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surprendre en faute, elle poussa la porte ; Nénette, qui contemplait avidement une photographie, la cacha d'un sursaut sous son traversin, d'un geste maladroit et apeuré.
— Qu'est-ce que tu dissimules?
— Rien, ma... marraine !
Ce terme l'irritait toujours, en lui faisant trop sentir qu'elle n'était pas une seconde mère acceptée, reconnue.
— Appelle-moi ta mère, d'abord, et montre-moi ce portrait.
— Quel portrait?
Les grands yeux effarés de Nénette, son désarroi, eussent fait pitié à toute autre ; mais Armande voulait savoir :
— Menteuse ! Ce portrait, tout de suite !
Elle glissa la main sous le traversin, repoussa les petits bras raidis, arracha de force l'image que l'enfant ressaisissait et resta confondue en reconnaissant la figure souriante de Jacques, son bel uniforme brodé.
— Qu'est-ce que ce portrait fait dans tes mains? Qui te l'a donné? Où l'as-tu pris?
Et voilà que, retournant le carton, elle lisait au revers ces mots de l'écriture de Nénette :
Le plus beau et le meilleur des hommes^ celui que paime pour la vie.
Trop emportée pour réfléchir, se rappeler que Nénette était encore d'une innocence d'enfant et qu'il ne devait s'agir que d'une niaiserie romanesque, Armande perdit la tète :
— Petite malheureuse, petite dévergondée ! Veux-
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tu m'expliquer ce que cela signifie? Non?... Ton père te forcera bien à parler...
Mais Nénette, farouche et stoïque, se fût coupé la langue avec ses dents plutôt que d'avouer à l'incompréhension de ses persécuteurs le secret puéril de son imagination. Armande la secoua, la menaça, en vain I Mimi, réveillée, apportait à sa sœur une aide illusoire, qui lui valut d'être bousculée d'une claque et renvoyée pleurante dans son lit.
— C'est bien, dit Armande, s'alarmant un peu de la fixité fiévreuse du regard de Nénette et de ses pommettes en feu, nous réglerons ton affaire demain. Dors si tu peux, à présent.
Elle tourna les talons et rentra chez elle.
Jean-Marc la regardait avec stupeur brandir la photographie du Chinois. Il la reconnut, elle venait de l'album du salon. Jugeant plus sainement la chose, sans soupçonner une minute ce qui se passait dans l'âme de sa fille, — car que savait-il de ses filles ainsi négligées et luimême débordé par son labeur? — il haussa les épaules :
— Nénette est absurde : c'est un enfantillage ! Mais Armande y voulait voir un crime, on ne sait
quelle précocité déplorable.
— Tu es indulgent, ricana-t-elle, cela ne m'étonne pas ; tu les soutiens toujours, tes filles !
— Je laverai demain la tête à Nénette.
— Oui, mais tu n'oseras approfondir.
— Approfondir quoi?
Et il la regarda dans les yeux.
Les imaginations qui envahissaient le cerveau malade d' Armande étaient si insensées, si monstrueuses qu'elle en rougit. Elle dévia bien vite :
— Si tu m'avais écoutée ! La pension leur est indispensable. Val-Montoir ne leur vaut rien.
— Rien ne vaut la famille, au contraire. Ne revenons pas là-dessus ! Tu veux qu'elles s'en aillent, elles resteront.
— Oh ! Comme tu me parles ! A moi, ta femme ! Si tu voyais ton regard, si tu t'entendais !
— Mais tu es complètement folle, ma pauvre amie. Je te dis simplement... Que diable ! Si tu t'occupais davantage de leur éducation, cela n'arriverait pas.
— C'est cela, dis-moi que je les laisse croupir comme des bêtes, qu'elles sont d'ailleurs ! Mais naturellement, tu es contre moi, pour elles ! Tout le monde est contre moi ! Je le vois bien, oh ! je ne suis pas aveugle ! Auparavant, c'était ta Mère-grand, maintenant, c'est la Surintendante, c'est Isabelle, demain Simone, et qui, encore ?
Car Armande ne pouvait souffrir cette sympathie ou cette pitié que d'autres, à défaut d'elle incapable, témoignaient, bien prudemment pourtant, aux filles de Claudie.
— Si tu m'en crois, dit Jean-Marc d'un ton ferme, nous mettrons fm à cette scène ridicule. J'en fais mon affaire pour Nénette, et moins on lui en parlera, mieux cela vaudra. A supposer que, comme toutes les petites filles, elle ait voué un sentiment exalté au Consul qui, j'en mettrais ma main au feu, serait bien ébahi de l'apprendre, il serait malséant d'en faire un drame et d'accabler l'enfant de reproches.
— Oui, oui.
Et Armande levait les yeux au ciel, trépignante, indignée de cette sagesse où elle ne voyait qu'une lâcheté.
La patience échappa à Jean-Marc, vite brutal :
— En voilà assez, hein !
Elle s'écria :
— Ah ! L'avenir sera gai. Mes pauvres petits à moi, et celle qui viendra !
Tant d'égoïsme le révolta :
— Mais, ma pauvre amie, on n'est pas déraisonnable à ce point. Que tu n'aimes pas mes filles, c'est regrettable ! Pourquoi me faire souffrir et en souffrir toi-même?
Elle se jeta contre lui d'un élan où le désespoir et la fureur se confondaient et, l'empoignant à plein cou comme avait fait Nénette dans l'eau meurtrière, ainsi qu'une noyée s'attache à son sauveteur :
— Je suis trop malheureuse, je ne puis plus vivre ainsi !
— Tu es donc bien jalouse?
— A en mourir !
Il fut ému :
— Mais songe, ma petite, songe donc, ma chérie !...
D'une voix grave et lamentable qui répondait au profond de sa détresse, Armande gémit :
— Elles me font horreur 1 J'ai beau me raisonner ; si tu m'aimes, qu'elles ne restent plus ainsi entre nous !
— Tu es cruelle ! Tu te conduis comme une marâtre, t'en doutes-tu?
— Je suis une femme qui t'aime et je suis jalouse, jalouse, jalouse !
Cela finit par une crise de nerfs; et Jean-Marc, qui avait fait appeler Isabelle, — en pareil cas, il n'y avait
qu'elle comme Dame de bon secours, — Jean-Marc contemplait tristement sa femme, son visage dévasté, cette grande douleur à demi irresponsable à laquelle il ne pouvait rien, sinon de livrer en sacrifice ses filles : sa chair et son sang.
Huit jours plus tard, une dépêche de Mme Belloni appelait le Consul rue Pergolèse.
L'absence de Véra l'intriguait : quinze jours à Ouchy sur les bords du Léman, en compagnie du marquis de Santa-Gloria et du Japonais à lunettes d'or ; cette fugue si brusque qu'il n'en avait reçu qu'après coup la nouvelle, par un mot envoyé de Genève. Prétexte : une amie malade à soigner. Et Jacques se revoyait interrogeant Mme Palme, son regard équivoque, sa discrétion outrée. C'est la même bouche cousue de secrets qu'il lui voyait aujourd'hui :
— Véra est sortie, elle a dit que vous l'attendiez ; elle ne tardera pas.
Et l'énorme créature lui apporta des journaux, des biscuits et un certain porto blanc qu'il aimait.
A un coup de sonnette, elle alla parlementer et revint tranquillement :
— C'est Pedro Morales. Véra a consigné sa porte pour ne voir que vous.
Elle le regardait avec son sourire bienveillant. Que de choses elle devait savoir qu'elle ne dirait pas ; et quel était le secret de cet attachement qui faisait d'elle l'Émi-
LES FAlîllECK 2-il
nence grise de* cette femme jeune, belle et fantasque?
Jacques — fut-ce Tattente? — se sentit dépayse : une vague tristesse au cœur. Aimait-il Véra comme au premier jour? Comment avait-il pu lui offrir de l'épouser? Le mariage, c'est cependant cela qu'il rêvait. Une jeune fille très pure, très honnête, qu'il initierait à l'amour, à la vie ; un esprit vierge sur lequel il mettrait son empreinte.
Liane et d'autres passèrent devant ses yeux. Aucune encore qui décidât son choix ; mais de toutes se formait, avec la séduction de celle-ci et les qualités de celle-là, un être unique : la jeune fdle. Il la concevait conforme à l'ancien type, toute de grâce et de soumission. En même temps intelligente, instruite, sachant plaire avec réserve et sans aucune coquetterie. Des cheveux blonds, des joues fraîches et roses, plutôt longue et mince. La grâce de Simone et le sérieux d'Isabelle; car c'est là encore qu'il trouvait son plus sûr idéal. Et rien ne démontrait mieux combien les liens famihaux, l'influence du miHeu enserraient maintenant ce distrait et ce nomade.
A Véra Belloni, certes, il gardait une gratitude infinie ; elle s'était montrée généreuse, déhcate, amante exquise, la plus belle de ses aventures ; mais, au fond, distante de par ses origines, sa race, son passé. Qu'il eût voulu en faire sa femme, décidément il n'en revenait pas, tant ses goûts héréditaires, dont il reprenait enfin conscience, le portaient vers un mariage bourgeois où affection et convenances seraient réunies : le mariage digne d'un Fabrecé. Et puis... Pas assez de sécurité dans cette Véra enchanteresse ; l'amour privé de sanction en a besoin comme l'autre, celui que la loi et
la religion limitent, règlent. Jacques se reconnaissait un régulier ; il l'avait toujours été.
— Bonjour, mon ami, dit Mme Belloni, soulevant une portière.
Elle était vêtue de drap gris — tailleur de courses ; un grand tagal noir relevé d'ailes la coiffait, et elle portait des souliers vernis guêtres de daim. Son visage concentré lui donnait une expression de volonté presque dure. Elle sourit pourtant.
— Rien de fâcheux, Véra? Votre dépêche...
— De fâcheux? Mais si.
— • Vous concernant?
— Moi et votre famille.
Jacques ouvrait de grands yeux. Elle s'assit auprès de lui, et, se dégantant, tandis qu'il suivait machinalement l'apparition de la paume blanche et des doigts fuselés :
— Serge est, depuis hier, enfermé à la maison de santé du docteur Sol, à Passy.
Stupéfait, il se rappela; elle lui avait dit : « S'il devient trop méchant, je saurai l'empêcher de nuire. »
— Ce n'est pas vous qui?...
— Ce n'est pas moi. Quel intérêt y aurais-je? Sans doute, Serge était à craindre ; j'ai dû congédier, avant mon départ pour Ouchy, un valet de chambre que Juana avait surpris maniant des fioles louches audessus des plats. Un empoisonnement est si facile. Mais je ne me fusse pas décidée pour cela à réclamer l'incarcération de Serge. Non ! Il a eu un accès de folie qui a forcé la Préfecture de police à intervenir.
— Où? Comment?
— Vendredi, il y a trois jours. Au Buckingham.
Il avait fait déjà trois ou quatre grands hôtels. Pour un bain trop chaud, il a sauté sur les domestiques ameutés par ses cris, et, s'armant d'un rasoir, tout nu, leur a donné la chasse dans un couloir. Il n'a blessé personne, heureusement. On a fini par l'acculer contre un ascenseur, on l'a à moitié étouffé sous des oreillers et, sanglant, — il s'était tailladé en se défendant, — on l'a fait disparaître. Il était de grand matin, rien n'a transpiré pour le public ni dans les journaux. Le Préfet, qui s'est montré fort galant homme, a donné la consigne.
— Mais Serge est-il réellement fou?
— Vous allez vous en assurer par vos yeux ; si, si, j'y tiens absolument, pour plusieurs raisons! Cela vous touche de trop près, vous et les vôtres. On m'a télégraphié ; je suis revenue en hâte pour trouver ce malheureux à l'infirmerie du Dépôt. Je l'ai fait transférer dans le meilleur établissement de Paris, où il aura les soins les plus doux et les plus attentifs.
— C'est affreux, dit Jacques, songeant à Simone et aux enfants.
Ce mari, ce- père aliéné, retranché de la vie quotidienne. Si on le savait... Les racontars du monde, et tant d'autres conséquences...
— Mais alors, le procès?
— Voilà le pire, fit Véra. Les avoués vous le diront. Votre loi n'admet pas la rupture lorsque l'un des époux est dément et soigné comme tel.
— Je sais... Simone?
— La clef qui enfermiC Serge la cadenasse dans son triste mai'iage. Je la plains de tout mon cœur.
2i4 LES FABRECÉ
— Ne peut-on le faire relâcher, puisque rien n'est ébruité encore?
— Les médecins s'y refusent, ils le jugent dangereux. Et il l'est, vous n'en douterez plus lorsque vous m'aurez accompagnée.
Jacques, atterré, songea à la soudaineté des malheurs. Il y a huit jours, Jean-Marc et sa glissade sous l'eau. A présent, Serge devenu fou. Il regardait Véra avec une pitié complexe :
— Pauvre amie ! dit-il, quelles émotions !
— Voilà des années que je sentais couver en Serge le démon qui l'agite. Vous avez bien dû penser que sa conduite envers votre sœur n'était pas d'un homme sain d'esprit.
— Il y a tant d'anormaux, de détraqués, murmura Jacques.
— Oui, mais la peur des responsabilités ou une autorité supérieure les maintient en équilibre. Serge n'a jamais connu de frein; une enfance indomptée, l'argent à pleines mains... Il y a, de lui, des choses que vous ne connaîtrez jamais ; à quoi bon? Allons à Passy.
L'auto, — il la reconnaissait bien ; celle du marquis, avec ses moelleux coussins, son porte-bouquet, sa petite horloge, sa trousse en vermeil, — l'auto s'arrêtait devant une grille noire à piques dorées. Un parc arrondissait ses pelouses entre des hêtres centenaires. Au fond, un vieil hôtel Louis XVI, qui rappelait la petite maison de Bagatelle. Le docteur Sol, un médecin très moderne, visage énergique et fin, regard aigu sous le lorgnon, les recevait immédiatement.
— M. Polotzefî est si agité, dit-il, qu'on a dû lui mettre la camisole de force.
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Il ne refusa aucune explication à Jacques :
— Agitation maniaque. On le surveille jour et nuit ; il a voulu s'étrangler, hier matin, avec sa serviette.
Tandis que sa femme, une doctoresse, s'entretenait avec Mme Belloni, il se mit à la disposition de Jacques pour le conduire.
Le Consul avait vu plus d'un hospice d'aliénés ; mais c'est la première fois qu'il pénétrait dans une maison privée. Les grands arbres, les enclos à travers lesquels, dans l'épaisseur des taillis, il apercevait quelques ombres paisibles en compagnie de domestiques, ne lui donnaient pas l'impression d'horreur attendue.
— Il guérira?
— Je ne puis me prononcer, dit le docteur. Mais son hérédité, sa vie désaccordée, tout ce que je sais de lui le condamnent. La paralysie générale serait au bout, que je n'en serais pas surpris.
Ils suivaient les couloirs clairs d'un pavillon aux portes munies d'un judas. Le docteur s'arrêta. Deux hommes en blouse blanche, un interne et un gardien, s'interposèrent quand il voulut faire ouvrir la porte.
— Il a mordu tout à l'heure l'infirmier, et lui a presque enlevé le doigt.
Le docteur Sol fit ghsser les feuillets du judas.
— Regardez, dit-il.
Jacques, le cœur serré, mit son œil à la petite plaque de cuivre. Au déclic, Polotzeff avait levé la tête et, ramassé comme un fauve, grinça des dents. Jamais le Consul ne devait oublier cette vision : la cellule nue aux murs matelassés, et ce petit homme au front
énorme et au nez d'oiseau de proie qui, congestionné, récume aux lèvres, allait et venait, tournait, se baissait, se relevait, virait, fonçait en tous sens vers l'évasion impossible, dans le paroxysme d'un organisme déchaîné.
Jamais il n'oublierait ce visage d'animal, ces yeux si beaux, semblables à des poches de fiel crevé, d'un vert hagard et affreux, ces dents de loup saillantes, ces pieds déchaussés, qui, dans leur marche frénétique, avaient déjà usé les chaussettes et perçaient leurs ongles; ce pantalon bossue, déjà en loques, et cette camisole de force bouclée par derrière, aux manches longues rabattues et ficelées en moignons de toile.
Polotzeff, avec une vélocité incroyable, le dérèglement d'une horloge sonnant les heures coup sur coup, parlait par aboiements d'une façon incompréhensible : phrases sans suite, mots assemblés par on ne sait quelle insanité. Des termes obscènes, des menaces de meurtre roulaient comme des détritus sanglants et fangeux dans ce torrent.
Courant au judas, il cracha dessus, y colla sa bouche qui sentait la bête et se mit à hurler, hurler comme un chien à la mort, un torturé sous la scie et le brodequin.
Jacques s'était reculé, pâle d'horreur.
— J'en ai assez, soupir a-t-il, quelle misère !
11 avait, jadis, connu un Polotzeff séduisant, chai^mant causeur, d'une instruction raffinée, avec ce sourire de race qui lui donnait tant de caractère. Et voilà!...
Dans l'auto, il prit la main de Véra avec un besoin
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de pitié pour elle et pour lui-même, attendant le regard de consolation qu'ils échangeraient. Mais son profil, si ressemblant à celui de son frère, aujourd'hui plus que jamais, ne se détournait pas...
— Véra, Véra chérie...
Elle le regarda seulement alors :
— Il ne faut plus m'appeler ainsi, Jacques.
— Oh ! Pourquoi?
— Je serai franche : notre amour est fini...
Il comprit bien que cette heure devait venir ; mais pas si tôt, non...
Était-ce la tragédie de Serge qui hâtait ce dénouement en leur faisant mieux sentir, l'un à l'autre, le fossé qui les séparait dans l'avenir, comme si dorénavant le spectre de ce malheureux dût se dresser entre eux et glacer leurs étreintes. Il y avait autre chose, il le devina.
— Je resterai de loin votre amie, dit-elle, mais vous repartez bientôt pour la Chine ; et moi...
— Dites vite !
— Je suis libre. Mon mari, je l'ai appris seulement le mois dernier, est mort, il y a dix-huit mois.
— Et vous me l'aviez caché? fit Jacques avec reproche.
— A quoi bon en parler? Nous avons épuisé le meilleur de notre tendresse. Je vais renoncer à ma vie soHtaire. Mon voyage à Ouchy... préparait à Lausanne mon mariage, vendredi en huit.
— Qui épousez-vous donc?
— Le marquis de Santa-Gloria. Lui seul est assez vieux, assez philosophe, assez indulgent pour ne contrarier aucun de mes goûts, assez riche pour que nos
fortunes ne se confondent pas au détriment de l'un ou de l'autre. Il m'aime depuis longtemps : pour moi, c'est une fm comme une autre. .
— Et Mme Palmé?
— Je la garde.
Jacques demeura silencieux. Soufïrait-il ? Oui, et plus qu'il ne l'avait supposé. C'était si imprévu. Et son amour-propre, plus fort que son amour même, le piquait au vif. Comme il comptait peu pour Véra, comme elle avait arrangé ses affaires en dehors de lui ! Allons, c'était fmi, en effet. Et, à cette heure, le regret de ce qu'il perdait l'assaillit, cuisant. Le souvenir de si chaudes minutes, de si poignants aveux... Une seconde, elle ne fut plus l'étrangère, une Polotzeff en somme ; mais celle qui l'avait aimé en tout désintéressement, pour lui-même.
Il pressa la main de Véra qu'il tenait toujours; mais elle sourit paisible, sans répondre à son étreinte.
— J'ai beaucoup de peine.
Elle fit gentiment :
— Vous vous consolerez avec une femme digne de vous.
— Je ne pourrai vous oublier.
Elle eut un peu de mélancolie :
— Oh ! Ce sera plus facile que vous ne croyez.
— Vous avez été pour moi un tel enchantement 1
— Tant mieux, mon ami. Du moins, ne vous aurai-je pas fait trop de mal.
Un long silence. Elle demanda :
— Où dois- je vous déposer?
— Où vous voudrez, place de la Concorde. Symbohque adieu que cette poignée de main
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échangée devant ce vaste carrefour qu'à chaque minute tant de destinées traversent, en sens parallèles ou contraires.
Jacques dit :
— Je fais des vœux pour votre bonheur.
L'auto s'éloignait.
Le soir même, il partait rejoindre ses parents à Vichv.
Le coup fut cruel pour Simone. Et on le ressentit autour d'elle avec émotion.
Une séparation judiciaire représentait déjà une extrémité douloureuse ; mais en perdre l'espoir et se trouver aux confms de deux mondes disparates, celui des vivants raisonnables et celui des mystérieux limbes où évolue le cauchemar des monstres : était-il pire supplice?
L'impuissance de sa pitié la désolait. Car qu'est-ce qu'une pitié stérile?
L'image de Serge, telle que l'avait dépeinte Jacques, la hantait : ainsi s'expHquait son calvaire d'épouse. C'est avec un fou, irrévélé encore, qu'elle avait vécu. C'est un fou qui avait mis en elle l'étincelle de vie dont les enfants, conçus de sa propre chair, étaient nés. C'est un fou dont les menaces, derrière les murs et les grilles, la guettaient. C'est à un fou enfin, incapable de remplir aucun de ses devoirs, que la loi dans sa rigueur la rivait, liant son être plein de vie à ce cadavre convulsif pour qui elle ne pouvait rien, sinon de payer une pension que, délivrée de lui, elle eût pu tout aussi bien garantir. Mais quelle humanité, quelle
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justice exigeaient donc qu'elle réservât sa jeunesse saccagée, son dévouement inutile à ce hors la loi, à ce hors la vie?
Hier encore, un très obscur espoir pouvait, à certaines heures, tromper son découragement. Elle entrevoyait une liberté superflue peut-être, mais qui lui assurerait le bienfait de l'allégeance et la possibilité, si un jour Henri Le Jas, de son côté... Hélas ! la geôle se refermait plus noire. ^I^ Raballeau et l'avocat ne lui laissaient aucun espoir : il fallait se résigner à rester la veuve d'un vivant et l'épouse d'un gorille. Et, pour elle et ses enfants, c'était imbécile et alîreux. Une lettre de Le Jas à Florent raviva sa douleur. Fidèle à sa parole, le docteur n'était plus revenu à Val-Montoir. H avait cédé sa clientèle, vendu ses meubles, quitté son appartement de la rue de France, dont les fenêtres surplombaient le Jardin de Diane, et qu'il avait, avec un goût sur, orné de beaux meubles anciens. H vivait à Bruxelles, où l'amitié des Firmin Luce l'avait aidé à se créer toutes les chances d'une belle situation. Un heureux hasard l'appelait à la cour ; il avait soigné le roi Albert d'une grippe inquiétante et son renom y avait gagné.
Voici ce qu'il écrivait :
« C'est d'une petite plage de la mer du Nord que je vous écris, mon cher Florent. Deux semaines de vacances bien gagnées. Je suis auprès de mes amis ; et l'abbé Stéphane Arnaud, mon ancien condisciple, est revenu de Londres pour leur donner quelques jours.
« Je vous ai dit le plaisir avec lequel je l'avais retrouvé, si perfectionné, si ennobh par la pureté de
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sa vie religieuse. C'est une belle intelligence, déguisée sous une candeur presque enfantine. Inapte à des fonctions régulières, car il s'est mal plié à divers cloîtres ou au service d'une cure, on l'emploie, je crois, à des missions délicates et secrètes. Il voyage beaucoup. Nos causeries amicales, lors de son accident et depuis son retour, m'ont fort aidé à supporter le dépaysement d'une vie nouvelle et la rupture d'habitudes si chères. A défaut d'une conversion impossible, il a su m'amener à une acceptation plus courageuse de ma vie actuelle ; et l'influence vivifiante et sereine des Firmin Luce y a beaucoup contribué,
« Je souhaiterais, Florent, que vous connussiez cette femme d'élite. A une certaine hauteur d'idéal, je suis persuadé que toutes les religions et toutes les morales se concilient. Si loin d'elle par les idées, si près par l'âme, vous tous l'admireriez et l'aimeriez, j'en suis sûr ; et Simone la première. »
Tel ne fut pas l'avis de celle-ci en lisant ces mots. Elle était femme, elle aimait ; à peine l'âge de Mme Luce la rassurait-elle. Croire en l'absent restait sa fieule force ; elle s'imposa de réprimer son instinct jaloux et n'y parvint pas tout de suite. Cependant, ne devait-elle pas se réjouir que, dans ce grand changement d'existence, exigé par elle après tout, il ne fût pas abandonné à lui-même?
Elle continuait sa lecture :
« Mme Firmin Luce est, je vous l'ai dit, avec son mari, la plus sûre amie de mes peines. Elle sait ce que vaut notre chère Simone et combien elle a été malheureuse.
« Par son éducation et ses idées, elle ne conçoit que
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le mariage indissoluble, le réciproque sacrifice des époux. Toutefois, elle est trop intelligente pour ne pas admettre qu'en certains cas la vie commune soit impossible, et que les inconvénients de séparations comme la nôtre puissent devenir pires qu'un remariage.
« Voulant éclairer sa conscience, elle ne s'en est pas tenue à mes confidences. Elle a voulu connaître ma femme ; ses nombreuses relations lui en ont fourni les moyens. Pauline, flattée, s'est peu à peu, malgré son caractère méfiant, ouverte à l'influence irrésistible de Mme Luce. Sa pauvreté d'âme, sa sécheresse, sa dureté foncière ont prouvé à mon amie, mieux que toutes mes affirmations, à quel point notre situation était incurable.
« Prudemment, après entretiens avec des conseils d'église autorisés et notre cher Stéphane Arnaud, elle a émis l'idée que l'annulation do notre mariage pourrait être demandée en cour de Rome. Notre union, rompue devant la religion, n'étant plus au regard de celle-ci qu'un concubinage légal, le divorce, au lieu d'une procédure brutale et imposée de force, demeurerait une formalité d'ordre civil, dont l'Éghse se désintéresserait.
« Ce plan ingénieux n'allait pas sans grandes difficultés : objections de ma part et résistance certaine de Pauline. Mais Mme Firmin Luce a la ténacité persuasive qui ferait d'elle un apôtre. Elle a su peu à peu amener Mme Le Jas à envisager cette éventualité, lui a montré d'une part la tristesse d'une vieillesse aride, de l'autre la reconstitution d'un foyer avec M. Van Bloomen, dont l'assiduité a plus touché
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ma femme qu'il n'était permis de l'espérer. Puis, nous n'avons pas d'enfants, alors qu'elle s'est attachée à la fille malade de cet homme : il y a là un devoir qui semble la séduire.
« L'abbé Arnaud repart pour Rome et servira, je le sais, ces intentions dans la mesure de son crédit, que Mme Firmin Luce ne croit pas négligeable. Elle a, de par la situation de son mari et son rang dans le monde catholique, des appuis considérables. Voilà donc, mon ami, un rayon d'espérance qui entre dans ma vie. Je ne veux pas m'illusionner, je ne veux pas trop attendre de l'avenir. Que Simone sache toutefois que je pense à elle avec une ferveur indicible et que, pour parvenir à elle un jour, aucune tentative, aucune sacrifice ne me coûteront. »
Simone découragée laissait retomber cette lettre. A quoi servirait-il que Henri recouvrit un jour sa liberté, si jamais elle ne devait obtenir la sienne?
Les vacances de santé obtenues par M. Virquot avaient pris fin. Les feux de son visage séchaient, et il faisait peau neuve. Il ne doutait pas de parvenir à triompher un jour, bientôt peut-être, de la réserve pudique de Sophie. Il supputait les avantages d'une pareille union. Non seulement Mlle Fabrecé devait apporter à son futur une dot et des espérances réjouissantes, mais ses qualités pratiques assureraient au ménage des économies profitables.
M. Virquot, ladre, estimait qu'un sou est un sou. Collectionnant les secondes pages des lettres, il les utilisait pour sa correspondance privée. De sa jeu-
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nesse difficile, il avait gardé l'habitude de se passer de déjeuner. Alors qu'à présent ses appointements lui laissaient tout loisir de se régaler de mets recherchés, une gargote de cochers lui suffisait. Ses pourboires étaient d'une parcimonie honteuse ; et, quand un de ses habits était usé, il avisait à le faire retourner par un tailleur de quartier.
Tout au mirage de l'aubaine grandiose représentée par son hymen avec la plus mûre des Fabrecé, il se Jaissait aller à confier à des bouts de papier la prévoyance de ses calculs ; de temps en temps il y jetait quelque idée, entre son travail de dossiers. 'Et c'est ainsi qu'un matin Jean-Marc eut la surprise, dans un rapport que M. Virquot venait de lui remettre, de trouver un revers d'enveloppe sur lequel, de sa plus indéniable écriture, l'ingénieur avait tracé ces lignes :
Budget à imposer à Sophie.
Oui, il s'était complu, par avance, à cette familiarité que justifierait, le moment venu, leur salutaire conception d'une entente absolue.
Jean-Marc, écarquillant les yeux, lut la suite :
Prendre un appartement de 3 000 francs au plus : 2 700 si possible, aç>ec eau, gaz, électricité, tapis.
Une bonne et une femme de ménage, c'est assez.
Sophie fera tous ses arrangements de robes et manteaux avec une couturière à la fournée.
Bourse personnelle de Sophie : 150 francs par mois doivent lui suffire et au delà.
Un programme d'existence continuait, eh caractères de fourmis ; tant pour la nourriture, tant pour
les contributions, tant pour les voyages, tant pour le médecin. Et ceci :
Pas d^ enfants. Ils coûtent trop clier^ et Sophie est trop âgée pour s'en permettre.
Jean-Marc porta le doigt à la sonnerie. Il était devenu très rouge et s'apprêtait à dire à son garçon de bureau :
— Prévenez M. Virquot qu'il ait à me parler ! Et plus vite que ça !
Il ne savait s'il lui torcherait la figure avec ce papier ou lui flanquerait sa botte quelque part. Ce qui est certain, c'est qu'il le congédierait sur l'heure. Ce faquin, ce pied-plat, oser disposer ainsi de la fortune de Sophie, de l'amour de Sophie ! Après avoir échoué avec Isabelle, se rabattre sur l'aînée? Et cela par pur calcul, dans un ignoble intérêt !
Puis, il hésita. Irréprochable, cela va de soi, Sophie avait bien quelque responsabilité, oh ! très légère, dans cet imbroglio ridicule. Ses airs penchés, ses corsages clairs, ses bouffées de renouveau un peu prétentieuses. Elle méritait une petite leçon qui aurait le double profit de la guérir dans le présent et de la mettre en garde pour l'avenir. Avait-elle vraiment songé à épouser M. Virquot? Il faut que les femmes soient folles. Son argent à un Virquot !...
A la vérité, Jean-Marc considérait que Sophie, ayant renoncé au mariage, il y avait prescription ; mieux, convention tacite de sa part de ne pas porter à d'autres qu'aux jumeaux un héritage qui — le plus tard possible, parbleu ! — arrondirait légitimement leur patrimoine. Cela lui semblait équitable et naturel : n'était-il pas celui qu'elle préférait? Et n'était-elle pas, sa vieille Sophie, sa préférée?
Après le déjeuner, l'ayant emmenée se promener dans le parc, il lui dit :
— Tiens, voici ce que Virquot m'a remis par mégarde dans son travail.
Par discrétion, il détourna les yeux, tandis que Sophie, à cette révélation cynique de l'âme de son soupirant, devenait pâle, puis rouge, hésitait entre la crise de larmes ou la rage destructrice.
— Veux-tu que je le renvoie aujourd'hui môme? Elle respira avec effort, son mécompte était amer.
Si avertie, si méfiante, s'être crue aimée pour ellemême !... Avoir pensé avec sympathie à ce grigou !... Elle revit le complet chocolat, les gants jaunes, et eut envie de rire nerveusement en pensant aux poissons rouges. Dire qu'elle l'avait plaint pour sa maladie. Le plus pénible, ce n'est pas tant qu'il eût tarifé ainsi les dépenses de celle qui lui eût apporté une si belle dot, mais de ce qu'il la jugeait trop vieille pour avoir des enfants. Serait-ce vrai, devait-il avoir l'indélicatesse de le dire?
— Que décides-tu? dit Jean-Marc.
Elle regarda son frère avec un calme qui lui coûtait ; mais elle était courageuse et, quand il le fallait, savait se montrer noble.
— C'est un malheureux, j'ai pitié de lui. Elle ajouta, avec une décision vengeresse :
— C'est moi qui lui parlerai.
Une heure après, s'étant donné la satisfaction de provoquer et d'ouïr les déclarations ampoulées du gros homme, elle lui mettait sous le nez l'avihssant papier et, l'exécutant de son mépris, lui montrait la porte.
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Virquot faillit en faire une nouvelle éruption d'acné, d'eczéma et d'impétigo combinés. Il demanda un congé de six mois que Jean-Marc lui accordait avec une dédaigneuse ironie. Quant à Sophie, elle porta dorénavant des corsages de tons sévères et cessa d'onduler ses cheveux. Elle fit don du bocal de poissons rouges à la concierge, Mme Aljean, et s'occupa du trousseau de voyage de Nénette et de Mimi.
Jean-Marc les confiait aux Jacquemer qui allaient passer quelques semaines en Angleterre»
Octobre était venu ; les bouleaux jaunissaient dans une gloire d'or ; les vignes rouges des terrasses se défeuillaient, les asters et les soleils éclataient en buissons ardents, violets et jaunes. Les premiers chrysanthèmes mêlaient leur parfum acre aux ferments fades de la terre. La forêt pâlissait ; çà et là les hêtres pourpres y faisaient des taches violentes, les marronniers d'émeraude se diapraient de fauve ; les bruyères éteignaient leurs feux mauves ; les champignons foisonnaient : chapeaux jaunes des girolles, éponges des morilles, toitures rondes des cèpes.
Olivier, à pied, se dirigeait vers la gare. Son congé de convalescence prenait fin ; dans huit jours il s'embarquerait. Sa mère, tout à l'heure, lui avait tenu longuement les mains, en le regardant dans les yeux. Elle avait bien senti que le « Chevalier », son cher Olivier, son éternel absent, franchissait une crise grave. Elle en avait suivi les luttes et les défaites, puis la victoire sur ce visage ascétique. En silence, ils s'étaient compris. D'un soupir elle avait plaint et approuvé sa bravoure. Elle ne s'étonnait pas qu'il eût dominé ses doutes et ses tentations ; son égoïsme
maternel, bien excusable, se réjouissait qu'aucune peine ne leur vînt par ce fils d'élection, ce grave et noble être pour qui elle éprouvait une sorte de respect.
C'était bien assez des tristesses causées par les deux cadets, et du chagrin inconsolé de Simone. Il est vrai que le bonheur du Chinois faisait compensation. Dans une grande famille, le bien et le mal, la joie et la peine s'équilibrent en vertu de lois obscures ; résultante des caractères et part du hasard.
Olivier songea, heureux, à l'aventure du Consul, revenu de Vichy fiancé.
Ce n'est ni Liane ni aucune de celles auxquelles on avait pensé qu'il choisissait. Mais une jeune fille de province dont la mère, quarante ans auparavant, avait été l'amie de Mme Fabrecé. Les deux mamans, au parc, à la buvette, à l'hôtel, s'étaient rapprochées, heureuses de rappeler leurs souvenirs.
Mme Rovire, veuve d'un notaire de Tours, avait soigneusement élevé cette fille unique à la campagne, dans une de ces retraites où la vie intérieure, par les soins du ménage, la lecture, l'affection profonde, prend tout son calme rayonnement. Une lueur douce en restait aux traits de Mlle Rovire : cette expression de pureté qu'on ne voit presque plus aujourd'hui et qui est le signe d'une jolie âme qui s'ignore. Liane prétendait même qu'elle s'ignorerait toujours, Jeanne étant sotte. Dépit injuste. Jacques, lui, avait été conquis tout de suite.
Ce n'est pas sans déchirement que la mère avait accepté leur départ : deux ans, trois ans sans revoir sa fille ; un pays « barbare » ; les lettres qui mettent deux mois à venir, l'inquiétude du climat, des hommes,
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des événements ; cette Chine entourée de légendes rouges — massacres de missionnaires, supplices raffinés — et minée de troubles qui aboutiraient, prophétisait M. Jacques, au renversement de la dyiiastie mandchoue et à la proclamation de la République ; le tout avec soubresauts sanglants, émeutes et pillages. Que d'alarmes I
Cependant elle avait consenti ; Jeanne aimait, était aimée ; c'était l'essentiel : Dieu pourvoirait au reste. Elle ne pouvait souhaiter voir sa fille entrer dans une famille plus considérée ; la dot modeste de Jeanne compterait peu en regard de ses mérites ; et M. Jacques eût pu souhaiter un mariage plus avantageux.
Olivier sourit ; la joie de son frère le consolait d'avoir souffert et de repartir vers l'Afrique les mains vides, en soldat qui a fait vœu de solitude, de privation et de sacrifice.
Quelle charmante belle-sœur ce bon Jacques emmènerait à la fin du mois ! Ce qu'on désire se réalisant rarement, elle n'était pas du tout blonde, les joues roses, ni haute et mince ; mais petite, le teint mat et de beaux cheveux noirs.
On les marierait la veille du départ d'Olivier, dans une stricte intimité, à raison des tristesses qui s'étaient abattues sur le Val-Montoir : Simone et ses deux jeunes frères...
C'est à eux qu'il songeait.
Leur mère, à bon droit, se désolait, et il s'expliquait l'irritation du Père et les coups de boutoir de Jean- Marc.
Ce Florent impulsif, plein de bonnes volontés détruites par des retours fantasques à l'instinct brut 1
Ce Florent si bien doué, apte à tout et ne réalisant rien, comme si, après toutes les fées propices, se fût penchée sur son berceau la méchante vieille Carabosse qui, d'un coup de baguette, anéantissait les dons de ses compagnes.
Depuis deux mois, il avait entassé sottises sur sottises. Inféodé à cette femme, cette Danila qu'il ne pouvait aimer ni estimer et que, cependant, il suivait comme un caniche, il avait mené une vie de désordre et de dettes criardes, couvrant cette fille de robes coûteuses et de bijoux soldés par l'argent des usuriers. Reproches du Père et de la Mère, remontrances de ses frères, objurgations de ses sœurs, tout s'était heurté contre un de ces entêtements bizarres qui étaient le trait le plus saillant de son caractère et duraient jusqu'à une saute de vent imprévue. M. Fabrecé avait dû le tirer de fâcheux embarras : un collier de perles, non entièrement payé et engagé au Montde-Piété. Puis, compromis par cette Danila dans des milieux anarchistes, une histoire de rixe et blessures, dont le père avait obtenu à grand'peine le classement.
Et cependant, Florent valait mieux que ses folies. On sentait qu'il luttait ; son orgueil se disputait avec sa raison, et les impulsions morbides de son cerveau avec les élans généreux de son cœur.
Peut-être, si Isabelle eût été à Val-Montoir, et Antoine aussi, eût-il subi leur bonne influence, au moins en partie ; car il tenait à l'affection d'Antoine et à l'estime d'Isabelle plus qu'à tout. Son respect pour le Père et la Mère ne suffisait pas à l'endiguer ; et Jean-Marc, en ces mauvais moments, avait le don de l'exaspérer. Mais Antoine était loin...
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Autre tristesse !
Pauvre gros Antoine ! Olivier ne pouvait s'empêcher de l'aimer et de le plaindre.
Une charrette anglaise venait en sens inverse. II reconnut Bernard qui conduisait, sa bonne figure rougeaude, ses yeux fidèles. II revenait du marché de Fontainebleau, avec des fruits superbes dans une corbeille et un brochet énorme dans de la glace.
— Montez donc, offrit-il, je vais vous conduire à la gare.
Olivier préférait marcher, mais le ton du brave secrétaire était si engageant !
— Je rapporte, dit-il, en faisant tourner bride au poney, des provisions. Les dames Rovire arrivent pour dîner.
II désigna la corbeille :
— Goûtez-moi une de ces pêches, non? Quel malheur que Florent et Antoine ne soient pas des nôtres ! Florent aime tant le brochet, et Antoine se serait régalé de ces beaux fruits.
Soucieux, il hocha la tête :
— Voyez-vous, ce n'est pas Florent qui m'inquiète le plus. Il est si jeune, un peu fou, oui; mais il se relèvera. D'ailleurs, le danger est passé.
Olivier le regarda.
— C'est vrai, vous ne savez pas encore? Hier, M. Fabreci a obtenu l'arrêt d'expulsion de cette créature comme étrangère ; on l'a reconduite ce matin à la frontière avec tout le respect qui lui est dû. Il n'y avait rien d'autre à faire, puisque Florent ne voulait rien entendre. Cependant, son père l'a tancé d'importance.
Olivier dit :
— Pourvu qu'il ne la suive pas hors de France ! Bernard se récria :
— Vous ne voudriez pas ! Un Fabrecé ! Non, j'en mettrais ma main au feu, Florent se soumettra ; et, comme sa santé après tant de noces est assez mal en point, il ira se refaire à Pau où son père l'exile en le confiant à des amis sûrs.
Et caressant du fouet les flancs rebondis du poney, qui secoua ses grelots :
— Vous verrez que ça s'arrangera, tandis que pour Antoine!...
Sa désolation parut à Olivier excessive et un peu comique. A force de vivre dans la famille, Bernard devenait plus royaliste que le roi. Les frasques de Florent lui inspiraient la secrète admiration qu'un bourgeois éprouve à voir un prince du sang rosser le guet et courir les brelans ! Tandis qu'Antoine lui faisait l'effet du gentilhomme qui s'encanaille à épouser sa vachère.
D'origine humble, Bernard avait un immense orgueil pour les Fabrecé. Il maugréa :
— Quand j'ai su que les Maldant pliaient bagages, il y a deux mois, prétextant la mort d'une tante dont ils héritaient dans le Midi, je me suis dit : « Ça simplifie les choses, bon voyage ! Notre Antoine n'y pensera bientôt plus !» Ah ! bien, oui, le voilà qui accourt comme un tigre. Je crois, ma parole, qu'il voulait dévorer tout le monde. Il plante là son poste à la Garaudière, se dégage sans crier gare, et le voilà courant à Vence derrière Noémic, le père Maldant et la petite. Vous n'ignorez pas qu'ils ont pris en mains l'établissement d'horticulture de leur tante Léocadie,
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et il paraît qu'Antoine travaille comme un manœuvre, brouettant la terre et soignant « la fleur », comme ils disent là-bas.
C'est très malin ce qu'ont fait là les Maldant ! Ici, on pouvait contrecarrer leurs menées, tandis que là-bas...
Olivier protesta, Noémie était incapable d'un pareil calcul. Bernard se déconcerta :
— Ah! vous croyez?... Je parle d'après Jean-Marc qui croit la petite une futée...
— Non, fit Olivier, Jenny-Rose est une très honnête fille, je m'en porte garant.
— Honnête, honnête? je veux bien le croire... Vous savez, les gens sont curieux et médisants... On m'a redit à moi qu'il y avait eu des scènes violentes entre Noémif^ et sa fille, et que, si elles ont changé ainsi de pays, c'est qu'elles avaient leurs raisons...
— Quelles raisons? demanda Olivier.
Il n'approuvait pas l'obstination d'Antoine en lutte contre l'autorité paternelle ; mais qu'on suspectât l'honneur de Jenny-Rose, il ne pouvait l'admettre.
Il mit la main sur la manche de Bernard :
— Vous rie devez pas croire ce qu'on raconte, mon vieil ami, et encore moins vous en faire l'écho !
Il y eut un silence ; tout à coup, le départ des Maldant, l'attitude de son frère : une brusque illumination le frappa. Il se pouvait que les deux jeunes gens eussent cédé à l'impétuosité de leur jeunesse !... Des tentations accrues par la résistance des leurs, les rendez-vous libres, la forêt complice... Antoine n'était pas homme à fuir les responsabilités ; cela expliquerait sa persistance à demeurer à Vence malgré les rappels et les ordres, s'il était vrai qu'il fût recueilli
par les Maldant — bien étonnant, cela ! — comme Jacob auprès de Rachel, chez Laban.
Mais ces réflexions, Olivier les garda pour lui. La charrette s'arrêtait devant la gare ; il prit un train plus tôt. Au ronron cahoté des roues, sa pensée se dirigeait anxieuse vers son frère, à travers la distance opaque. Ne pas se voir, ne pas savoir...
Et ce n'était pas ce que Bernard croyait.
La vérité est que, depuis la nuit de la Mare aux Evées, Jenny-Rose avait ressenti des inquiétudes dont Noémie, au bout de trois mois, avait deviné la nature. Sa colère, son désespoir, ne pouvaient plus changer cette fatalité à échéance fixe. Du moins, sa fille n'afficherait-elle pas sa honte dans le pays qui l'avait vu grandii', à la porte des Fabrecé. Sa résolution bourrue décidait son homme à quitter la maison où il avait vécu depuis vingt-deux ans, à se transplanter aux flancs d'un de ces coteaux de Vence, où des oliviers tors poussent le long des murs de pierres sèches, où, dans la terre rouge, les anémones, les giroflées, les rosiers, les œillets s'alignent en files interminables et, bottelés, s'en vont remplir les paniers qu'on expédie aux fleuristes.
Elle n'avait pas prévu qu'Antoine les poursuivrait. Elle était résolue à lui cacher le malheur de Jenny- Rose, la part qu'il avait dans le déracinement de leur vie. Cela, par fierté autant que par rancune. Mais surtout par point d'honneur de gens probes qui ne réclament rien, n'acceptent aucune compensation, expient pour les autres, ces Fabrecé dont elle s'estimait encore et malgré tout l'obligée.
Quelques semaines l'avaient vieillie et ravagée.
Son cœur rude et bon ne pouvait se résigner à ce que sa Jenny-Rose eût fauté. On prendrait son enfant, puisqu'il le fallait ; mais désormais le pain, le vin, l'air qu'elle respirerait auraient un goût amer. L'arrivée soudaine d'Antoine, averti par Florent de l'exode de la famille, les explications très vives où son obstination se heurtait contre celle de Noémie, n'avaient pu forcer les résistances des Maldant.
Bernard les calomniait, en les accusant de tolérer l'intrusion du fils de leurs bienfaiteurs sous leur toit. Noémie n'avait pas eu pitié des regrets d'Antoine, de ses remords, de ses protestations ; sa place n'était pas là. Qu'il retournât auprès des siens ! Tant pis pour leur fille.
— Jamais, tu entends bien, mon fieu ! Jamais je ne consentirai à ce mariage.
— Veux-tu donc, ma Noée, que je me tue pour réparer?...
— Cela ne réparerait rien, mon garçon.
— Mais pense à ta fille que j'aime?
— Fallait. la respecter d'abord!
— Toute la faute est de moi.
— Et la honte pour elle.
Antoine avait failli écrire à ses parents, leur avouer la vérité. Mais il avait encore dans l'oreille le refus du père ; à quoi bon ! On ne lui pardonnerait pas de n'avoir pas tenu jusqu'aux six mois révolus sa promesse. Il désespéra de la justice et de la bonté des siens. Seul, il assumerait son devoir de protection et de dévouement. Il n'épouserait pas Miche tte contre la volonté de leurs parents, mais elle serait quand même sa femme.
Et ce qui devait arriver arriva. Trois jours après, Miche sanglotante, vaincue par ses supplications, venait s'abattre sur son épaule et consentait à vivre avec lui, avec la franchise d'une fille du peuple qui va vers l'homme qui l'aime, le mâle qui la nourrit, le père du petit être qu'elle sent remuer dans ses flancs.
Ils vivaient dans un village voisin, à Saint- Jeannet. De ses économies et de la part de patrimoine qui lui venait du grand-père Siglet-du-Salt, Antoine avait loué une petite ferme. Et c'est vrai — en cela au moins Bernard avait raison — qu'il charriait la terre, veillait aux boutures, arrosait les plantes, aidé de Michette, d'un homme de peine et de deux vieilles paysannes tannées et gercées sous leurs chapeaux de paille noire à l'antique.
Cela, Olivier l'ignorait, et aussi la rupture de Miche avec ses parents qui ne voulurent plus les voir, ces parents dont on méconnaissait, à Val-Montoir, l'honnête intransigeance. Et pourtant, quel crève-cœur pour le père Maldant, pour Noémie, quand ils rencontraient le jeune couple et détournaient les yeux !...
Le train stoppait en gare de Lyon. Une auto ; la Seine étincelante de soleil, les quais déserts, les arbres brûlés et roussis où une seconde verdure, par endroits, apparaissait, et puis, le bois, le lac Saint-James, Neuilly.
Il s'arrêta devant un grand bâtiment neuf entouré d'un parc ; au-dessus de la porte cochère un cartouche portait, en lettres d'or, ces mots : « Collège Clémence Royer. » Une femme d'éhte, dont la vie s'était vouée à l'enseignement libre, dirigeait cette institution remarquable ; on y préparait aux examens supérieurs.
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Usée par une lente maladie, Mlle Micaël avait eu besoin d'une aide quotidienne. Grâce à Cyrille Jacquemer, Elisabeth Sarnel était entrée en qualité de sous-directrice des études.
On conduisait Olivier avec égards, le long d'une galerie et d'un grand escalier, jusqu'au salon d'attente lumineux ; et presque aussitôt il fut introduit dans un grand cabinet de travail où Mlle Sarnel se leva à son entrée.
— J'aime mieux vous voir ici, dit-il.
Il se rappelait la petite pièce au plafond bas, les oiselets en cage, la voix aigre de Juliette, et l'air de courageuse résignation de son amie ; cela lui manquait un peu. Mais il se réjouit de la contempler dans ce cadre plus digne d'elle. Les fenêtres ouvraient sur les frondaisons rousses ; de Icirges et hautes bibliothèques sculptées laissaient voir leurs rayons de livres reliés ; sur l'immense table de travail les dossiers s'entassaient, à côté des boîtes à fiches ; les béquilles seules à portée de la main rappelaient la secrète misère de cette vie.
Elle lui sourit ; ses admirables yeux semblaient plus grands. Une expression nouvelle lui venait de ses fonctions, de son labeur, de la source d'idées et de sensations fécondes que son rôle d'éducatrice faisait jaillir d'elle ; respectée, aimée par les élèves, ces grandes jeunes filles dont on voyait les robes onduler à travers les arbres, elle portait sur son visage l'épanouissement de son apostolat tardif; et cela n'allait pas sans une grâce mélancolique.
— Vous plaisez-vous ici? demanda-t-il.
— Je serais parfaitement heureuse, sans l'injustice des miens.
— Ah ! oui.
La mère, les sœurs, ne pardonnaient pas à Elisabeth de leur avoir échappé, ni son élévation subite. Acceptant les lourds sacrifices qu'elle s'imposait, ses libéralités généreuses, elles la payaient en noire ingratitude. N'ayant plus rien à tirer d'elle, elles pouvaient impunément la rejeter, tout en se montrant âprement exigeantes. Il avait fallu à Mlle Sarnel un certain courage pour ne pas se laisser entamer par leurs récriminations. Le plus pénible lui avait été de constater qu'elles ne l'aimaient pas. Puis Marthe tournait mal, décidément. On parlait d'embarquer Alexandre pour Madagascar. Juliette faisait à leur mère une vie intenable. Tous ces égoïsmes féroces se déchiraient à Fenvi. Elisabeth en souffrait comme si elle y avait une part de responsabilité.
— Il ne faut plus pâtir pour les méchants, dit Olivier. Votre vie est ailleurs.
Elle baissa la tête, déposa le crayon qu'elle faisait tourner machinalement entre ses doigts.
— Oui, mais il faut du temps pour cesser d'aimer... Elle avait eu un très léger tremblement dans la
voix.
— Pauvre amie ! Oubhez-les.
Elle ne répondit pas... Et il la plaignit ; c'est l'infériorité des tendres de souffrir pour ceux qui ne les valent pas.
Elle le regarda ; et, plus calme :
— Ainsi, vous partez?
— Bientôt.
Un silence tomba, lourd de sentiments inexprimés, de pensées graves, de regrets impuissants. S'il avait
pu, il serait resté, il lui eût dit : « Devenez ma femme ! Je ne rencontrerai jamais une âme plus près de la mienne, un idéal plus frère du mien. » Mais il ne pouvait pas. Les béquilles raides, à droite et à gauche du fauteuil, semblaient les symboliques barrières qui séparaient ces existences si bien faites pour s'unir. Et cela, Elisabeth le savait, et ce lui était une grande douleur, comme à lui. Être femme par le cerveau, le cœur, tout ce qui vous élève au-dessus des réalités médiocres, vous élance vers la vie, l'amour ; et, infirme, ramper comme un cloporte ; ne pouvoir se donner, ni créer la vie...
Elle murmurait :
— Que ces mois ont passé vite !
— Trop vite, dit Olivier.
— Votre métier va vous occuper beaucoup.
— Il le faut. Le vôtre aussi?
— Je l'espère... Je le veux !
Ce fut tout.
Qu'eussent-ils ajouté? Ils étaient de ces sacrifiés dont le sort est de verser toute leur intelligence, tout leur dévouement dans une œuvre. Séparés par des milliers de lieues, ils s'évertueraient à façonner des consciences, à éveiller autour d'eux des idées de raison et de devoir. Ainsi leur tâche sur la terre ne serait pas vaine, et, ne pouvant vivre pour eux-mêmes, ils auraient vécu pour les autres.
— Pariez-moi de vos travaux.
Elle donna des détails : elle organisait les cours, surveillait certaines classes, faisait des conférences. Son teint s'anima : on sentait qu'elle réalisait sa véritable vocation. Et c'est à lui qu'elle le devrait.
— Et vous? demanda-t-elle.
Il raconta, en phrases simples et courtes, la vie austère qui l'attendait ; ainsi pourraient-ils, en pensant l'un à l'autre, se représenter l'emploi de leurs journées. Et ils causèrent aussi des livres pour lesquels leur prédilection les unissait.
— Vous m'écrirez quelquefois? demanda-t-elle, avec la peur qu'il refusât.
— Quelquefois, oui.
D'ailleurs ne communieraient-ils pas, à travers le silence, dans leur souvenir au disparu, à André Sarnel?
Une horloge Empire en bronze doré sonna, d'un timbre solennel comme la voix du Temps : ces minutes qu'ils venaient de vivre ensemble étaient déjà dans le passé. Dans le passé ensuite les mois, les années qu'ils vivraient. Tout allait au gouffre inévitable où sombrent les pensées, les actes, les douleurs, les joies et l'amour même.
Olivier se leva :
— Adieu, mon amie.
Une détresse affreuse décomposa les traits de la jeune fille.
— Adieu, Olivier.
Leurs mains se serrèrent, d'une étreinte ferme, brève, déjà disjointe ; les larges yeux d'Elisabeth se remplirent de larmes ; mais, ces larmes, Olivier ne les vit point ou ne voulut pas les voir. II avait refermé la porte et s'éloignait à grands pas.
Le front dans ses mains, Mlle Sarnel, immobile, sentit mourir en elle sa destinée manquée. Des voix jeunes la tirèrent de son accablement. Elle s'essuya
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les youx, et eut la force de sourire aux visages timides et aimants, qui apparaissaient dans l'entre-bâillement de la porte.
— Nous permettez-vous d'entrer, mademoiselle?
Ce serait là désormais son lot, cette maternité stérile, cette aiïection à fonds perdu pour ces passantes de la vie laborieuse.
— Entrez, mes enfants !
Les Jacquemer avaient quitté Brighton, puis Londres. La nervosité de Cyrille exigeait un endroit retiré ; il lui fallait pour travailler des conditions de silence absolu. Ils étaient venus passer la fin de l'automne à Jersey, dans un cottage de Saint-Aubin.
Un grand jardin encore vert, plein de plantes exotiques, surplombait la plage et la mer de moire bleue, striée de raies concentriques comme on en voit sur les cartes de mer. Des châtaigniers géants laissaient pleuvoir leurs feuilles jaunes. Et sous de grosses pierres, on découvrait des crapauds énormes.
Un vieux jardinier méticuleux balayait les allées luisantes comme un parquet de bal. La maison était fleurie de géraniums-lierre ; une véranda de verre accumulait la chaleur. A l'intérieur, le confort anglais se manifestait dans les larges fauteuils, les lits moelleux, la salle à manger avec ses dressoirs, son argenterie éblouissante et ses vastes assiettes.
Nénette et Mimi étaient enfin heureuses.
Cyrille et Isabelle se réjouissaient de les sentir épanouies, dociles et tendres. Rien n'allant sans peine, il avait fallu quelques semaines d'acclimatation réci-
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proque. En Nénette surtout, la contrainte, la tension où elle vivait avait donné au caractère quelques faux plis. Besoin d'être rassurée, de dominer sa susceptibilité ombrageuse, sa vivacité inquiète. La sérénité d'Isabelle, son égalité d'humeur ferme et douce mettaient peu à peu la jeune fille en confiance. Mimi, qui calquait sa sœur, n'eut qu'à se laisser aller à son bon naturel. Elles se firent aimer pour elles-mêmes.
Cyrille, qui avait désiré et redouté cette épreuve — car sa sensibilité délicate s'alarmait de tout changement — se rassurait. Son intimité de labeur ne souffrirait pas de ces présences. A travers ses yeux morts, il pouvait en savourer la grâce dans le ton caressant des voix, dans la fraîcheur des joues sous son baiser, dans la tiédeur des petites mains qui s'offraient à le guider.
Nénette embellit : elle ne demandait qu'à s'ouvrir, bourgeon frileux. Et le contact intelligent de son oncle et de sa tante, les conversations dirigées sans pédantisme, les lectures choisies, développaient ses facultés inemployées jusqu'alors ou distraites ; un immense intérêt était entré dans sa vie. Et aussi le bonheur d'être comprise, la joie délicieuse d'aimer.
Quand elle fut sûre qu'Isabelle ne voulait que son bien, sans les manies tatillonnes de Mère-grand et les brusqueries de Sophie, elle lui apporta son cœur en offrande. Ce qu'Armande avait méconnu et refoulé, un tel bon vouloir, une si spontanée gratitude, Isabelle l'accueillit avec joie.
Avec Mimi, encore puérile, elle et Cyrille satisfaisaient ce besoin de protection si doux qui est le meilleur des sentiments paternels et maternels. Avec
quel plaisir Isabelle veillait à ces détails si négligés à Val-Montoir par Odile : soins de toilette, d'habillement, de santé, tout ce qui unit par le commerce le plus intime la mère et l'enfant !
Avec Nénette, ils avaient l'illusion d'une grande fille à qui l'on peut parler raison. Récompensés de leur généreuse pensée, ils se sentaient agrandis, réchauffés, dans leur union stérile, par ces enfants d'adoption que les liens du sang et l'éducation morale rendaient tellement leurs.
Aussi prolongeaient-ils ces vacances en souhaitant de ne jamais les voir finir. Bientôt se poserait la question du retour. L'idée de retomber sous le joug d'Armande terrorisait Nénette et, à son exemple, sa sœur.
Les Jacquemer songeaient avec regret à la possibilité de les perdre. Jean-Marc, qui aimait ses filles quand même ; Armande, ne fût-ce que par orgueil, consentiraient-ils à les leur confier plus longtemps?
En attendant, de longues promenades à pied ou en voiture, sur les routes nettes, fortifiaient les enfants. Un jour, l'excursion à Gorey, une autre fois au phare de la Corbière ou à la plage de Sainte-Brelade ; un petit chemin de fer suivait la côte. Des landaus, attelés de grands chevaux maigres, longeaient les vallons riants, les routes bordées d'arbres.
On déjeunait dans les roches des falaises, on se baignait dans les petites criques où l'eau transparente simule, au jeu du soleil sur les pierres, une écaille blonde de tortue. On allait pêcher en barque. On mangeait de minuscules homards à chair sucrée, des tartes à la rhubarbe et des puddings compacts. Nénette commençait à parler l'anglais ; Mimi avait des joues de pomme rose.
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Cyrille et Isabelle se sentaient pris maintenant d'inquiétude. Ils souffriraient trop si Jean-Marc leur reprenait ces petites sur lesquelles ils répandaient leur besoin de tendresse inassouvie. D'autre part, le climat tempéré de Jersey, la vertu saline de l'air, faisaient grand bien à Cyrille. Ils trouvèrent un biais ; pourquoi ne pas passer ici une partie de l'hiver? Un excellent collège donnerait aux enfants, externes, une instruction sufllsante. On quitterait Saint-Aubin pour une villa de Saint-Hélier.
Avec quelle impatience ces quatre êtres, qu'un bon destin associait cœur à cœur, attendirent le consentement ou le refus des Jean-Marc ; car, sous l'influence d'Armande, le Gouverneur ne ferait que ce qu'elle voudrait. La chance, l'espoir étaient dans sa jalousie : se voir débarrassée des « filles de Claudie )> l'enchanterait peut-être ; mais qui sait si, avec sa nature impulsive et entière, une autre jalousie, point belle, ne la forcerait pas à les reprendre, pour qu'elles ne fussent pas heureuses avec d'autres?
Enfin la réponse de Jean-Marc arriva. Cyrille nerveusement caressait sa grande barbe, les doigts d'Isabelle tâtonnaient à déchirer l'enveloppe. Mimi les regardait ; et Nénette, pâle, ouvrait des yeux intenses, semblait attendre que de ce papier sortît son arrêt de vie ou de mort. Isabelle lut attentivement jusqu'au bout ; puis, de sa voix posée, avec un bon regard :
— Jean -Marc consent. Vous resterez avec nous, mes chéries.
Déjà Mimi était dans ses bras et deux larmes brûlantes tombaient des yeux de Nénette sur la main de Cyrille.
— Voyons, dit l'aveugle très ému, voyons, ma petite...
— Ah ! mon oncle, maintenant, c'est le bonheur ; mais plus tard...
— Nous gagnons du temps, dit Isabelle, on verra bien.
Ce soir-là, au dîner, il y eut des fleurs sur la table ; et l'atmosphère fut légère, délicate et subtile, comme si l'on ne sentait plus le poids de son corps et de ses pensées.
Retirés dans leur chambre, tandis que Mimi dormait à poings fermés et que Nénette, insomnieuse de joie, se retournait dans son lit, les Cyrille à voix basse causaient :
— Es-tu contente, Zabelle?
— Oui, Cyrille, et toi?
— Très content. Mais tu vas payer rançon, ma pauvre chérie, puisque tu n'assisteras ni au mariage de Jacques ni au départ d'Olivier?
— On paie toujours rançon, Cyrille ; ce n'est pas trop cher pour le rachat de ces enfants.
— Mais plus tard?
— Armande aura son troisième bébé. L'habitude sera prise de se passer des grandes. Ils nous les laisseront, sois sans inquiétude.
Novembre passa, puis décembre. Une brume enveloppa Jersey. L'île, avec ses quais noirs et son éternel horizon d'eau, sentait le charbon et semblait un vaisseau dont les chaudières sous pression fument.
A Val-Montoir, les appartements du Chinois et d'Olivier avaient été refermés. Les mains pieuses de Sophie avaient replacé les housses sur les meubles, tiré les
volets. L'un et l'autre étaient loin. Olivier avait rejoint son poste ; le Consul et sa femme allaient seulement parvenir à leur résidence lointaine.
L'hiver jetait sur la maison son voile de mélancolie : les journées étaient courtes, on allumait tôt. M. Fabrecé avait repris à Paris ses travaux coutumiers ; Mme Fabrecé avait tenu à l'accompagner : l'auto les ramenait du samedi au lundi. La santé de Maman-Reine se maintenait instable : des mieux soudains, puis des périodes où son cœur l'étouffait. Mme Siglet-du-Salt, elle, ne vieillissait pas. Quelque temps qu'il fît, on la voyait, dans sa pelisse à capuchon, se promener tous les jours après déjeuner le long des terrasses. On eût dit que le froid la conservait.
Simone se consacrait à l'éducation de ses enfants. A force de volonté, elle s'était pliée à une vie d'habitudes et d'exercices réguliers ; mais, avec l'indolence de Betty et l'humeur colère d'Yvan, il lui fallait beaucoup d'énergie. Elle s'efforçait de ne pas penser à Henri Le Jas. Et cette lutte de sa raison contre son cœur l'épuisait. Elle n'avait plus eu de ses nouvelles et se reprochait l'attitude de réserve qu'elle s'était imposée. Que devenait-il? Obtiendrait-il l'annulation de son mariage? Elle savait aussi que l'état de Serge s'améliorait. Autre impasse ! Chassant toute idée d'avenir, elle vivait au jour le jour, comme une condamnée.
Sa grossesse fatiguait Armande. Elle était au septième mois, et devenue énorme. Jean-Marc, tenant la parole donnée au père, sortait peu, travaillait beaucoup, comme si la venue d'un nouvel enfant décuplait son ardeur à grossir sa fortune. Il pensait souvent à
Nénette et à Mimi, et toujours avec un regret allégé : au moins à présent « on lui fichait la paix » !
N'ayant plus à s'attrister des infidélités de son mari, Armande se rétrécissait au petit univers de son foyer : son homme, ses enfants. Elle ne s'intéressait à rien en dehors d'eux, ne lisait point, abdiquait toute coquetterie. En peignoir lâche, elle tricotait du matin au soir des petites brassières, des chaussons, des culottes ; et ces vêtements de poupée prenaient, lorsqu'elle les élevait en l'air d'un geste heureux, un comique attendrissant et falot.
De Florent et d'Antoine, on ne parlait guère qu'à mots couverts et allusions. Cependant, on avait eu des nouvelles du premier, tombé malade d'une grippe. Les soins d'amis bienveillants et le climat de Pau le remettaient, heureusement. Il s'était rangé. De Danila, plus de nouvelles ; elle devait opérer en quelque grande ville, à l'étranger. Florent travaillait, repris d'un goût soudain pour la peinture ; et cela venait à point au moment où il allait, par suite du départ de ses hôtes, demeurer seul et sans surveillance.
Pour Antoine, Bernard, mieux renseigné à la suite d'un voyage, avait rapporté la vérité : sa situation irrégulière, son labeur simple aux côtés de Miche, et l'enfant qu'ils attendaient dans deux mois. Mais on se taisait à ce sujet. Tandis que pour la petite Madeleine si impatiemment espérée, d' Armande, on ne tarissait pas aux repas et aux soirées sous la lampe.
Il semblait qu'Antoine ne fit plus partie de la famille dont il avait offensé les dieux lares et transgressé les lois justes. Cependant, Sophie et Simone en secret s'entretenaient de leur frère, de Miche et de
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l'innocent qui, lui, n'en pouvait mais, n'ayant pas demandé à naître.
— C'est affreux, murmurait Sophie. Comment peutil vivre ainsi en paysan?
Le plus fort est que, d'après Bernard qui avait vu le jeune couple, Antoine paraissait parfaitement paisible ; et jamais, massif, bruni, ses manches relevées jusqu'aux coudes, le visage ouvert, il ne s'était mieux porté. A peine, sur les traits de Michette vaillante, une légère ombre : elle songeait que, pour elle, Antoine s'était brouillé avec ses parents. Mais que malgré cela ils fussent heureux, absolument heureux, il n'y avait pas à en douter.
Sophie reprenait :
— Comment cela fmira-t-il? Jamais le Père et la Mère ne consentiront à ce mariage...
Simone levait sur la Surintendante ses beaux yeux tristes :
— Ce serait cependant notre devoir de les persuader. Elle songeait à la rigueur de cette conception familiale
qui fortifiait les heureux et les soumis, reniait les disparates et les révoltés : cette conception d'un altruisme favorable à la collectivité, mais cruelle à l'individu ; car elle imposait la fidélité au volage Jean-Marc ; elle avait ramené au mariage classique le Chinois, un moment grisé de liberté ; elle consacrait Sophie à un céhbat de vieille tante ; elle avait enfin mutilé, après son cœur de femme, celui d'Olivier vouant son sacrifice au destin des Fabrecé plus grands, plus forts et plus prospères. Sophie se taisait, perplexe.
— Crois-moi, disait Simone, nous avons tous assez souffert.
Décembre dressa son arbre de Noël dans le grand salon, janvier se leva blanc de neige et les vitres couvertes d'arborescences : les petits nez des enfants étaient froids comme des museaux de chat, tandis qu'ils embrassaient, ravis, les donneurs d'étrennes.
Des pluies vinrent interminables, rayant le ciel de stries grises et emplissant Val-Montoir d'humidité, malgré la touffeur du calorifère. Sophie eut des rages de dents et le vieux Gervais, en descendant à la cave, glissa et se fêla une côte. De nouveau, la santé de Mme Fabrecé inspirait des inquiétudes. On avait reçu la première lettre de Jacques, et on savait Olivier prêt à faire campagne.
A la fin du mois, une lettre d'Antoine exposa respectueusement au Père et à la Mère ses projets : il songeait à s'expatrier et à tenter l'élevage en Argentine. « Là, il y avait à faire » {sic) ! Ce genre de vie lui conviendrait ainsi qu'à sa compagne ; ainsi désignait-il Michette. Mais il n'y pouvait penser avant quelques mois, et ne partirait pas sans être venu dire adieu aux siens. Il ne parlait ni de son désir d'épouser Miche, ni de sa paternité prochaine.
On discuta beaucoup cette lettre : bien qu'ému, le Père, que l'obstination d'Antoine avait blessé, se borna à lui répondre qu'il était libre de diriger sa vie comme il l'entendait, Mme Fabrecé pleura ; elle se sentait atteinte ; tous ses fils devaient-ils passer loin d'elle les années ou les mois — oh ! voyons, mère ! s'écria-t-on — qui lui resteraient à vivre? N'était-ce pas assez de l'éloignement du Consul et des risques courus par Olivier?
La famille était divisée. Jean-Marc et Armande, forts de l'appui de Mère-grand (une Siglet-du-Salt), jugeaient Antoine avec une sévérité intraitable. Sophie entraînée par Simone plaidait les circonstances atténuantes ; Isabelle, persuadée par Cyrille, se résignait dans ses lettres à voir entrer dans la famille, s'il le fallait, la « compagne » d'Antoine et leur bébé imminent. Maman- Reine et le Père ne se prononçaient pas. Mais leur air affligé répondait pour eux.
« Sans Jean-Marc et son orgueil, écrivait Simone à Isabelle, les parents céderaient peut-être ; mais son influence l'emporte. Je compte sur votre retour pour nous venir à la rescousse, à Sophie et à moi. «
Ayant traité la question délicate qui les tourmentait, les Jacquemer, sûrs qu'on ne leur reprendrait pas Nénette et Mimi, revinrent à Val-Montoir. Ils laissaient par prudence «leurs filles » à Jersey, internes jusqu'à Pâques au collège anglais. Ainsi, nuls froissements à craindre.
On les vit reparaître avec joie. Isabelle répandait son réconfort moral et la douce paix de son cœur. L'aigreur des propos céda à son influence. Armande, pour se la rendre tutélaire, et par arrière-pensée, — incurable, la pauvre petite ! — la voulut pour mar-
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raine de la chérie qui, d'un jour à l'autre... Grand embarras : Isabelle s'en tira en assurant — ce qui était vrai — que Sophie en éprouverait un grand chagrin : cette prérogative lui revenait.
Le lendemain, la jeune femme, comme le soir allait descendre, un soir mou de février où les jours déjà s'allongent, mit au monde une i>elle petite fille.
Quel événement ! Val-Montoir retrouva son atmosphère agitée et joyeuse des grands jours. Sophie rayonnait : une enfant de son Jean-Marc, du chef de famille, du maître des Établissements ! Il lui semblait communier par procuration avec cette maternité qu'elle ignorait et vraisemblablement ignorerait toujours.
Pour le Père et la Mère, pour Mère-grand, c'était un nouveau prolongement d'eux-mêmes, un rameau frêle enté sur l'arbre familial et l'étendant, en force et durée, dans l'avenir. Simone s'associait au bonheur commun ; pour Isabelle, cette petite créature parfaite — Mlle Madeleine avait des cheveux épais et de petits ongles bien arrondis — éveillait le frisson d'un grand désir inassouvi : heureusement qu'elle serait mère, qu'elle l'était déjà, assurant l'éducation et le soin de ses nièces. Mais un enfant, l'enfant né de sa chair, de ses espoirs, de sa souffrance... et en qui s'incarnerait leur amour profond à Cyrille et à elle...
Armande, elle, appartenait à l'ivresse sacrée de donner le sein à sa fille : une beauté radieuse animait son joli visage où se lisaient l'orgueil et l'amour maternel.
Quant aux offices, tout le monde y pétillait d'allégresse, depuis le vieux Gervais jusqu'aux Aljean, depuis les femmes de chambre jusqu'au boy qui
apportait le courrier des Établissements. Là aussi, la naissance de Madeleine Fabrecé prit une importance officielle. Les femmes d'ouvriers offrirent à Armande un bavoir de dentelle avec fleurs et compliments d'usage.
On en oubliait les absents. Tout allait aux Jean- Marc ; ils tiraient de ce bonheur un rehaussement de suprématie, devant laquelle les parents eux-mêmes, en souriant, s'inclinaient.
Au déjeuner du lendemain, on venait de boire à la santé de Madeleine, — personne ne but à l'autre petit être qui allait augmenter, sans sa permission, la famille, — quand, passant dans le salon pour prendre le café, on vit Gervais présenter les lettres et les journaux.
M. Fabrecé déploya le Matin et une émotion stupéfaite crispa son visage. Il contemplait un portrait surmonté de manchettes énormes.
Jean-Marc, qui avait ouvert le Journal^ tombait en arrêt devant la même image. Une exclamation lui partit :
— Ce n'est pas Florent !
On l'entourait, inquiet, à demi rassuré par le ton de sa voix :
— Mais si ! Ce ne peut être que Florent ! Quelle folie encore ! C'est à n'y pas croire !
M. Fabrecé rassurait sa femme : oui, c'était une surprise, à la fois brillante et insensée, du jeune fou incorrigible. Florent venait de... Mais Jean-Marc, pour contenter l'impatience de ses sœurs, lisait tout haut :
« De Pau à Lille en sept heures quarante et une de vol.
« Telle est la performance accomplie par un aviateur novice, Colson, sur un monoplan Hariel... »
— Colson, dit M. Fabrecé, le nom de ma mère : d'ailleurs la ressemblance ne laisse aucun doute.
Des sentiments complexes l'agitaient : la surprise fière de l'exploit de son fils et l'anxiété de se dire qu'il venait de risquer sa vie; le silence gardé jusque-là; cette action d'éclat préparée comme un mauvais coup, et l'émouvant prestige de la réussite. Que Florent devînt célèbre en un jour remuait en lui l'incrédulité, la crainte des lendemains, la satisfaction orgueilleuse, l'envie de le sermonner et de l'embrasser passionnément... ^ . Cependant, le Matin passait de main en main, une grappe de visages penchés au-dessus du plus irrécusable des Florent : un chandail lui faisant bourrelet au cou et aux poignets, un polo de laine s'enfonçait jusqu'à ses oreilles, et il se cramponnait des deux mains au volant.
Jean-Marc lisait toujours le Journal :
« Oui, c'est une performance admirable que celle qu'a accomplie hier un débutant, jeune homme d'une vingtaine d'années, après trois semaines de vol sur le champ d'aviation de Pau.
« Parti à trois heures quarante-cinq du matin, Colson est arrivé à Poitiers à sept heures trente-cinq ; la pluie et le vent contraire ne lui ont permis de repartir, après une réparation à son moteur, que dans l'après-midi. Nouvelle panne à l'aérodrome de Villacoublay, et départ pour Lille où il atterrissait à quatre heures vingt du soir.
« Antoine Colson...
— Il a pris le petit nom de son frère ! remarqua Sophie, émue de cette fraternité constante des cadets.
« Antoine Colson a fourni une moyenne de cent vingt-cinq kilomètres à l'heure ; c'est du cent soixantesix à l'heure, vitesse prodigieuse, qu'il a faite de Pau à Poitiers. Il a battu les rapides d'Orléans et de Bruxelles avec une facilité mémorable.
« On lui prête l'intention de refaire le même trajet en sens inverse.
« Colson n'accusait, en descendant de son monoplan, aucune fatigue. »
Jean-Marc s'arrêta, dans un silence sensationnel. Les visages exprimaient toutes sortes d'émotions : chez le Gouverneur une involontaire envie mêlée d'admiration ; il jugeait les aviateurs des risque-tout qui misent la gloire sur le zéro noir de la fatalité : on se tue ou on réussit. C'est la loterie des braves. Il préférait le long labeur, l'acharnement volontaire, la lutte quotidienne : sa vie à lui. Les jeunes femmes, elles, étaient enthousiasmées. Mme Siglet-du-Salt semblait mécontente. « Tout ça n'était pas raisonnable. » Et devenue pâle tout à coup, Maman-Reine, dans un brouhaha affolé, perdit connaissance.
M. Fabrecé se précipita. On eut très peur. Elle revenait à elle après quelques minutes d'angoisse. Et elle pleura sur le succès de Florent, comme elle eût pleuré sur son désastre. On l'entourait, on la consolait ; M. Fabrecé murmura avec blâme tout bas :
— Si Florent savait cela ! Il pouvait tuer sa mère. Une tristesse pesa, comme un jour d'éclipsé entre
deux coulées de soleil ; mais dès qu'on vit Mme Fabrecé sourire, la joie revint : cette chaleureuse admiration
que l'on porte à tous les conquérants, aux audacieux qu'aime la fortune.
A tous, secrètement, il semblait assister à la réhabilitation de Florent, comme si le vent et l'air sauvage, fendus au grondement sonore du moteur, l'avaient lavé des souillures de sa jeunesse imprudente, et comme si, en s'élevant dans le ciel, cet essor d'aigle l'eût délivré des boues terrestres.
La famille, après Olivier, après le Chinois, après le Père,Taprès Jean-Marc, comptait un héros de plus.
Polotzefî depuis des semaines semblait retrouver la raison. Lucidité, obéissance, appétit, bonne humeur : les meilleurs symptômes.
Le docteur Sol, qui exerçait sur lui un contrôle minutieux, intéressé par la personnalité bizarre de son malade, augurait, sinon un rétablissement définitif, au moins une trêve rassurante. Il avait cherché, par des investigations mentales, à trouver Serge en défaut, à le contrarier, à l'irriter, à faire reparaître le tréfonds ténébreux, sous le masque du civilisé.
Rien. L'homme se tenait en garde et, avec l'incroyable dissimulation de certains fous, déjouait les coups de sonde.
Malgré leur méfiance professionnelle, le docteur et son personnel exercèrent sur lui une surveillance moins étroite ; les limites qu'on lui assignait s'élargirent, il put à certaines heures se promener dans le jardin privé ; on lui permit quelques livres à la bibliothèque, et il déjeuna une ou deux fois à la table de M. et Mme Sol. Ils estimaient que l'isolement, indispensable au début, devait se mitiger, avec les progrès du traitement, par des contacts fréquents et rationnels.
290 LES FABRECK
Lui, pendant ce temps, avec l'astuce et la persévérance de ceux qu'une idée fixe liante, préparait son évasion. Il en avait calculé toutes les impossibilités, mais aussi la millième chance propice, celle à laquelle le hasard, la minute, l'inespéré, concourent.
Franchir les murs du parc semblait le plus simple ; seulement, nul moyen. Aucune échelle disponible ; ni matériaux de maçonnerie ou de charpente : les arbres taillés en façade laissaient un espace trop vaste d'eux aux moellons.
Passer par l'hôtel du docteur, impossible ; aucun malade n'était toléré dans la partie antérieure du parc, et le concierge, gaillard solide, veillait sur la grille et vérifiait les entrants et les sortants.
Restaient les communs, par où les services fonctionnaient, va-et-vient des fournisseurs, arrivée des autos d'infirmiers ; c'est par là que Polotzeff tenterait sa chance. Le couloir qui, des appartements privés du docteur, conduisait au bureau de l'économat et aux cuisines, était toujours fermé : porte massive et verrous ; mais il suffisait qu'une fois... Le dimanche matin, le gardien habituel était remplacé par sa femme ; celle-ci, bavarde, allait causer avec les domestiques pendant que le docteur et Mme Sol assistaient, avec les malades pratiquants, au service religieux dans la chapelle.
Polotzefî, trois fois de suite en deux mois, manqua l'occasion ; la troisième fois — c'était le surlendemain de l'exploit de Florent — il la saisit avec une décision et un bonheur inouïs.
Entrer dans le bureau du docteur, fouiller les tiroirs, ramasser quelques billets de banque et de l'or, se faufiler dans la salle à manger et cacher sous son
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veston un grand couteau à découper, franchir la porte de communication du couloir, tout lui réussit à miracle.
Comme il passait devant la porte de réconomat, une voix lui cria :
— C'est toi, Michel?
Il répondit par un grognement, aperçut dans une buanderie les vestes des cuisiniers, lavées et repassées à neuf. Il endossait l'une d'elles, coiffait la toque blanche, gagnait sans encombre la cour des communs. Justement la porte cochére s'ouvrait pour laisser entrer un camion des pompes funèbres. Il y avait un mort à enterrer : un ancien directeur des Domaines, fou depuis trente-sept ans. Polotzeff se glissa du côté opposé à la loge ; il était dans la rue. Sauvé !
On ne s'apercevrait pas immédiatement de sa fuite : le dimanche, la maison de santé se relâchait de sa discipline. Un autobus passait, il sauta sur le marchepied, descendit dans le quartier du Temple. Chez un coiffeur, il fit raser sa barbe qui avait poussé pendant sa réclusion ; chez un fripier, il acheta un pardessus olive et un chapeau mou ; changea ses pantoufles contre des souliers lacés. Présentable à présent, il se dirigea vers la gare de Lyon ; puis, s'avisant que l'on avertirait d'un coup de téléphone le commissariat de toutes les gares, il se fit conduire en auto près de la barrière qu'il franchit à pied, se dirigeant vers Villeneuve-Saint-Georges, où il prendrait le train pour Thomery. Pas si bête que de descendre à Fontainebleau ! Pour risquer d'être rencontré, merci ! De Thomery par la forêt, il atteindrait Val-Montoir, l'appartement de Simone ; et là...
Il avançait d'un pas élastique, le corps penché en avant, le regard dirigé devant lui, comme aimanté par le but du voyage... A Villeneuve, il prit un billet de troisième classe ; dans le wagon, trois soldats, une paysanne et un enfant ; il tâtait de temps en temps, sous ses habits, le large couteau tranchant, qui avait percé la poche de son veston et, arrêté par le gilet, le forçait à se tenir droit.
Tuerait-il Simone seulement? Non, Betty et Yvan y passeraient aussi. Il reniflait l'air ; quelle bonne odeur aurait leur sang, leur beau sang rouge ! Il les criblerait à s'en faire mal au bras ; puis il leur ouvrirait le ventre et plongerait ses mains dans les entrailles chaudes et gluantes : ah ! ah ! ah ! on allait rire. Cela leur apprendrait à le tenir enfermé. Sa chère, sa jolie petite Simone ; il aurait l'extrême plaisir de lui crever les yeux, pour terminer !
Et maintenant, après avoir mangé et bu dans une guinguette — pain, vin, fromage — le long de la Seine, au crépuscule louche, Polotzeff se remettait en route du même pas tenace, avec la précision automatique et terrible de la Fatalité en marche.
Henri Le Jas félicitait Florent à son arrivée à Lille. Il était le seul qu'eût averti le jeune homme ; il avait suivi par la pensée ses essais d'entraînement, son espoir ambitieux. La réussite l'avait transporté de joie. Lui aussi voyait dans cette hardiesse une rédemption. Il avait été de loin le confident de ses défaillances, le conseiller d'une vie meilleure. Il savait bien que le frère de Simone ne pouvait mentir au sang des Fabrecé.
Florent s'était débarrassé non sans peine des journalistes, des curieux, des visiteurs officiels, d'un flot de télégrammes et d'un dîner d'honneur improvisé à la Préfecture ; il avait échappé aux johes femmes qui quêtaient son autographe et son sourire, aux officieux qui l'aidaient à réexpédier par chemin de fer son appareil.
— Pourquoi tenter si tôt la chance? avait dit le docteur.
Et le temps s'annonçait affreux.
Maintenant, dans une chambre de l'hôtel du Cerf, devant un feu de houille, et tandis que le samovar bouillait sur une table ronde, tous deux s'entretenaient gaiement.
Ils se contemplaient, et chacun trouvait l'autre changé : Florent maigri, un feu de volonté aux joues; Le Jas un peu engraissé dans la confortable vie bruxelloise ; et cependant les mêmes qu'ils s'étaient connus et aimés. Florent et son trop-plein de sève, Henri et son bel équilibre d'homme fort, avec son amour tendre et fidèle au cœur.
Florent racontait comment la tentation lui était venue de devenir aviateur ; la passion qui l'avait repris pour la mécanique, les heures passées au miheu des équipes d'ouvriers et la fascination qu'exerçaient sur lui les pilotes, presque tous jeunes, et voués à leur mission par les plus différents motifs : professionnels de coupes et de prix ; ingénieurs et mécanos à l'affût de perfectionnements et de brevets ; jeunes gens riches et désœuvrés, ratés intelligents comme cet étonnant Bruchal qui, de Marseille, avait volé jusqu'en Corse, une autre fois était descendu à Naples, et la troisième fois s'était noyé en vue de Chio.
Il disait ses sensations d'homme-libellule, le craquement léger des bois de l'armature, le frissonnement des grandes ailes de toile, le bruit du moteur et de l'air sifflant, les remous subits, la solitude nue des hauteurs ; cette ivresse du vol qui ne ressemble à aucune autre, participant aux frénésies de la vie et au vertige de la mort.
Évidemment, il ne pouvait faire de ce jeu ardent, de ce sport magnifique, une carrière : mais n'y eût-il gagné que l'affirmation de sa volonté et la révélation de son courage, qu'il aurait puisé là un merveilleux entraînement pour l'avenir. L'action, dans sa belle énergie et son ensorcellement, venait de lui être révélée. Il ne serait plus dévoré par ses rêves fiévreux et stériles. Il ferait œuvre de vie. Il serait un homme. Il l'était désormais. L'autre l'écoutait, silencieux et approbateur.
— Mais, reprit Florent, c'est assez parler de moi... Le Jas l'interrogeait encore, avide de l'entendre
parler des siens, de Val-Montoir ; malheureusement, Florent n'en savait plus rien, sinon que Simone, sans le dire, souffrait.
— Et vous, mon ami, parlez-moi de vous? Le Jas le regarda :
— Moi, je souffre aussi ; mais le croiriez-vous? l'espoir ne m'a pas quitté depuis que j'ai entrevu une possibilité d'évasion. Qui sait si ma liberté, qui n'est plus qu'une question de temps, ne sera pas de bon augure pour votre sœur?
Il précisa ; le procès en cour de Rome était commencé ; il en supportait les charges morales et les frais. Dans six mois, vraisemblablement, l'annulation serait
prononcée ; trois mois plus tard le divorce. A la fin de l'été, il verrait, brisées, tomber ses chaînes.
Florent demanda :
— Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas à Val- Montoir? Tout le monde serait heureux de vous voir.
Mais Le Jas, malgré la tentation, se défendait : il ne voulait pas s'imposer ; la situation de Simone exigeait des ménagements. Au vrai, il avait peur de lui-même et de raviver en eux d'inutiles souffrances. Sa délicatesse surtout le retenait, la promesse donnée à celle qu'il aimait tant, de ne plus chercher à la voir sur leur calvaire sans issue.
D'ailleurs, surprise inattendue, les Firmin Luce arrivaient en automobile à l'hôtel, dans la soirée, curieux de connaître Florent, un de ces Fabrecé dont Le Jas leur avait tant parlé. Ils venaient l'inviter à leur donner une journée à Bruxelles. Florent, conquis par le charme grave de Mme Luce, objecta pourtant l'impatience des siens. Les dépêches de son père et de son frère aîné le rappelaient.
Il partait le lendemain pour Paris, et Le Jas, résistant à ses instances, avait le courage de ne pas l'accompagner. Longuement, sur le quai, il regeirda disparaître le train et répondit à l'adieu de main de Florent. Une bizarre tristesse lui pesait sur le cœur, traversée d'espérances vaines. A quoi bon aller au-devant d'une inutile détresso, puisque, pour le malheur de Simone, son mari vivait et, de son corps, barrait la route ?
Polotzefï arriva vers sept heures et demie du soir à Val-Montoir. Toutes les chances ! La grille était
entre-bâillée. En raison du dimanche, le concierge était absent, sa femme appelée au château ; les chiens n'étaient pas encore lâchés.
De massif en ma:sif, il se faufila vers la maison. Il la connaissait bien. En deux bonds, il franchit le grand perron. Des voix venaient de la salle à manger : on était à table. Personne ne le rencontra dans l'escalier ni les couloirs. Il atteignit sans encombre la chambre de Simone et se cacha dans un arrière-cabinet aux robes.
Du temps coula. Il épiait avec une patience rusée tous les bruits : quelqu'un entra dans le cabinet de toilette ; une femme de chambre, sans doute. De l'autre côté de la cloison, une vitre lumineuse coupait le haut de la paroi : il entendit la voix de la nurse qui morigénait Yvan ; puis des bruits de porcelaine et d'eau ; elle couchait le garçonnet. Betty, elle, devait dormir dans la chambre de sa mère.
Le temps s'écoulait ; le vitrage s'éteignit brusquement, la nurse s'en allait.
Polotzefî se demandait s'il ne ferait pas mieux de tuer tout de suite ses enfants. Il imaginait le cou rond et potelé de Betty, le buste maigriot d'Yvan, et il se disait que le couteau à découper entrerait dans ces chairs tendres comme dans du beurre.
Mais la porte de communication entre la chambre de Simone et celle des petits craquait. Il reconnut le pas léger de sa femme. Était-elle accompagnée? Des chuchotements : Simone et Isabelle? Puis rien. Simone devait être seule. Il attendit qu'elle vînt dans le cabinet de toilette. Mais, sans doute, elle lisait ou écrivait, car une heure ou deux s'écoulèrent avant qu'elle
remuât. Il avait sorti son couteau, en caressait le fil, et de la pointe se piquait le doigt : une goutte de sang salé y vint qu'il suça avec volupté.
Enfin un rais jaune sous la porte.
Simone ét'ait dans le cabinet de toilette ; alors, il tourna le loquet de la main gauche et, sa droite brandissant le couteau, surgit. Elle lui tournait le dos et le vit dans la glace : elle ne se retourna pas tout de suite dans son saisissement ; ce qui la sauva. Polotzeff, hypnotisé par les épaules nues, s'avançait sans regarder à ses pieds ; un tabouret le fit buter et Simone, se ressaisissant, se sauva dans sa chambre, repoussant la porte de toutes ses forces. Par malheur, elle ne pouvait, tant ses mains tremblaient, tourner la clef ni pousser le verrou ; elle s'appuyait au battant que Polotzeff, de son épaule arc-boutée, refoulait déjà.
Elle se vit perdue ; si elle eût pu se défendre !... Mais point d'armes, et la peur la paralysait. Comme dans ces affreux cauchemars où l'on ne peut crier à l'aide, elle agonisait de terreur, muette et jugulée. Quelques secondes défaillantes la séparaient du grand couteau. Brusquement inspirée, elle s'effaça. Emporté par son élan, Serge, dans la chambre, alla donner contre une armoire ; court répit, Simone en profita pour courir à la porte du couloir ; en fuyant, elle détournerait le danger suspendu sur ses enfants ; s'il devait frapper, elle mourrait seule. Il fonçait derrière elle, elle galopa en poussant des cris affreux :
— A l'assassin ! Au feu ! Sauvez-moi !
Elle courait d'instinct vers les appartements de Jean-Marc, sentant derrière elle le soufïle rugissant du fou. Un escalier, elle s'y jeta; et comme elle attei-
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gnait le bas, un fracas de chute dégringola, un éclair fila près d'elle, le couteau échappé à Serge qui, manquant deux marches, s'était pris le pied dans la rampe et, la tête en bas, essayait furieusement de se dégager. Des rumeurs de femmes accourues se mêlèrent aux cris de Simone, qui eut la présence d'esprit de s'emparer du couteau. M. Fabrecé et Bernard, sortant de leurs chambres, se jetaient sur Polotzefî et, tandis que Bernard lui saisissait les mains, le Père lui maintenait le& jambes. Mais Polotzefî, à genoux, se redressa, d'un coup de pied se débarrassa de Bernard, repoussa du poing M. Fabrecé et, par le couloir du rez-de-chaussée^ courut à la salle de billard dont il ouvrit la fenêtre pour sauter dans le jardin. La chasse à l'homme commença. Jean-Marc criait d'une voix de tonnerre :
— Les chiens ! Lâchez les chiens !
Simone, par un dernier instinct de sa pitié de femme et de mère, suppHait :
— Ne lui faites pas de mal !
Polotzefî détalait comme un lièvre : les chiens attachés hurlaient de rage et de désespoir. Il se heurta à la grille à présent fermée ; il essaya de grimper sur le garage neuf, n'y parvint pas, et courut au bas des murs comme s'il espérait trouver une brèche. Jean- Marc, agile, le rabattit vers Bernard, tandis que le jardinier, armé d'une fourche, allait lui couper la retraite. Polotzefî, d'un crochet brusque, se rejeta vers. la maison ; il disparut au tournant, côtoya la petite rivière, et comme il allait franchir le pont rustique, le pied lui glissa au bord du grand bassin des Eaux- Vives, dont le flot bouillonnant formait un petit gouffre. Ploufî!...
Jean-Marc lui tendit une perche qu'il eût préféré lui casser sur la tête ; le jardinier essaya de le harponner par ses vêtements ; mais PolotzefT ne se cramponna pas, ne répondit pas aux appels : saisi par le froid, après un battement de bras et de jambes désespéré, un glouglou lugubre, il coulait à pic.
C'est dans cette eau que Simone s'était jetée jadis par désespoir de ne pas l'épouser. C'est de cette eau^ tragique retour des choses ! qu'on le retira quelques minutes après, à la blême lueur d'une lanterne, ruisselant et la face affreuse, sous les yeux de deux gardiens de la maison de santé qui venaient d'arriver. Le docteur Sol les avait envoyés, devinant que Polotzefî ferait à Val-Montoir une apparition dangereuse. Ils arrivaient trop tard.
Discrètement leur auto remporta le cadavre, roulé dans une couverture.
Le lendemain, Florent débarquait. Dès qu'il put, il télégraphia à Le J as :
« Serge est mort. Venez ! »
Henri Le Jas ne partit pas. Une pudeur le retenait devant la mort de cet homme qui, en disparaissant, cessait de garrotter Simone. Ne convenait-il pas de la laisser se remettre de ces terribles secousses? Avait-il le droit d'y ajouter par sa présence prématurée? Il voulait la tenir d'un consentement réfléchi, non d'un entraînement désemparé ; mais, pendant les semaines qui s'écoulèrent, il ne vécut point, le cœur en tumulte, l'être bouleversé. Sauvée par ce malheur inespéré, Simone rentrait dans le monde des vivants ! Lui-même, au bout de quelques mois, serait libre.
Une année, et en ce même novembre, si elle y consentait, la loi et les convenances leur permettraient ce mariage dont la hantise chère l'obsédait. Il serait le guide, le protecteur, le compagnon que ce malheureux n'avait pas su être. Il se dévouerait de toute son intelligence et de toute son âme à l'éducation de ces enfants, à qui une vigilance supérieure manquait. Et s'il leur en venait d'autres, les premiers ne seraient pas sacrifiés ; car, à ses yeux, ils resteraient le fils et la fille, non d'un homme haïssable, mais de la Simone qu'il adorait.
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Il espérait un mot d'elle. Mais elle n'écrivit pas, obéissant au même scrupule de délicatesse et sûre de leur amour.
Florent ne lui avait plus donné signe de vie. Il était reparti pour Pau où son aéroplane le réclamait. Le Jas se décidait enfin, après cinq semaines, sur une courte lettre de Jean-Marc, chef de famille, qui autorisé par le Père et la Mère l'informait du drame, et lui certifiait que sa visite à Val-Montoir serait accueillie par des amis comme autrefois.
Il boucla précipitamment sa valise. Jean-Marc ne lui écrivait pas que les sentiments de sa sœur avaient changé. Elle l'attendait donc ! Mme Firmin Luce et son mari s'associaient à son bonheur contenu. Il ne s'arrêta pas à Paris, sauta d'une gare à l'autre pour débarquer à Fontainebleau, tard dans la nuit. Il descendrait à l'hôtel et, le lendemain, il reverrait Simone.
Il venait de s'endormir quand, à travers ses volets, une lueur violacée filtra comme une aurore boréale. Des bruits de la rue, des pas dans les couloirs le réveillèrent. Il courut à la fenêtre. Des dragons passaient au grand trot ; puis des pompes roulèrent, et il entendit dans une caserne voisine des sonneries.
Un garçon qu'il interrogea lui dit :
— Ah ! monsieur, c'est les Établissements Fabrecé qui brûlent!
Henri Le Jas s'habillait en hâte, envoyait aux nouvelles ; on ne savait pas bien ; les ondit les plus contradictoires couraient ; malveillance, accident. Toute la garnison était sur pied, mais le feu gagnait et l'eau manquait.
Maintenant, le ciel était rouge et traversé de fumées lourdes que le vent rabattait en volutes ou soulevait en panaches. Le Jas se jeta dans un omnibus d'hôtel réquisitionné par le procureur de la République et divers fonctionnaires ; son titre et son nom le firent accueillir. Il approchait du lieu du sinistre avec un effroyable serrement de cœur.
Toute parole dite, tout renseignement sonnait le glas ; l'incendie avait pris aux hangars du cinéma, plein de matières inflammables : là le ravage avait été dévorant ; déjà les trois ailes principales des machines, de l'imprimerie et de la gravure brûlaient, fournaise pourpre, hauts murs de flamme crêtes d'étincelles.
La chaleur insoutenable brûlait le visage, aveuglait ; de sourdes explosions se mêlaient à un ronflement terrifiant : des colorations jaunes et bleues nuançaient par endroits le cratère. Henri Le Jas trouva les autorités conférant ; le colonel des dragons et deux commandants d'infanterie donnaient des ordres impuissants. Soldats et pompiers essayaient de sauver les logis ouvriers, des dragons aidaient à sortir des écuries les chevaux cabrés d'épouvante ; un cordon de sapeurs, aidés de gardes forestiers, abattaient les arbres afin de préserver la forêt ; mais les pompes manquaient de pression, les conduites d'eau avaient éclaté, les grenades d'extinction n'avaient aucun effet dans l'ampleur du sinistre.
Jean-Marc et M. Fabrecé, reconnaissables de loin, se démenaient, ombres noires sur le fond ardent ; à diverses reprises, on dut les éloigner de persuasion ou de force, car des toits s'écroulaient et il y avait danger à s'approcher.
M. Fabrecé, plus maître de lui, reconnut Le Jas et lui tendit la main :
— Mon ami, quelle épreuve !
11 avait des larmes plein les yeux et, pour la première fois, sa haute taille se voûtait, sous le poids de la catastrophe. Il assistait à l'anéantissement de son «euvre palpable, quarante années d'existence, cette cité de pierre et de fer avec son outillage énorme, les docks de papier imprégnés de pensée humaine, tout ce qui sombrait là en scories de feu, se tordait en serpents de braise, s'envolait en innombrables papillons pour retomber en pluie de flammèches sombres.
Près de lui, stupide, le contremaître Gibal, dit Sang-de-Bœuf, contemplait, les bras et les pieds écartés, dans une attitude de bête à l'assommoir, l'immensité du désastre.
Jean-Marc revint vers eux, levant des bras désespérés :
— Regarde, Henri, les Établissements Fabrecé qui disparaissent !
A pleins bras. Le Jas l'embrassa, fraternellement.
— Oh ! fît Jean-Marc, — il était nu-tête, les sourcils brûlés, son veston déchiré, — nous avons de la chance encore; pas une mort à déplorer.
— Sait-on comment?...
— Rien. L'enquête établira peut-être des responsabihtés. Le feu a pris dans la réserve des essences et pétroles, qui est veillée jour et nuit et cadenassée soigneusement. Le gardien a vu les flammes jaillir d'une lucarne, il a donné l'alai^me. Les Établissements se sont embrasés avec une rapidité incroyable.
Et frappé par l'abattement de son père :
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— Ne restez plus ici, il n'y a plus rien à- faire !
M. Fabrecé sourit et ne répondit pas. Une sympathie unanime entourait le vieillard ; des hommes rudes pleuraient ; les officiers se découvrirent quand ses filles, Sophie et Isabelle en noir, vinrent le chercher et l'entraînèrent ; le sous-préfet et le procureur de la République l'escortèrent jusqu'à la voiture. Il se débattit faiblement.
— Venez, Père, disaient ses filles, venez rassurer maman !
Il ne fallut rien moins que ce mot pour le décider.
— Allez avec lui, mon ami, dit Jean-Marc à Le Jas. Votre présence est inutile ici et leur fera du bien.
Jean-Marc retournait à son poste ; mais il ne put que constater l'inutilité des efforts. Pendant deux heures, il avait donné toute la mesure de son intelligence, se multipliant partout, s'exposantsans relâche. Impossible de sauver les logis ouvriers, gagnés à leur tour et que des silhouettes tragiques déménageaient en hâte, jetant bardes et matelas sur le pavé. On espérait préserver les bois attenant, la forêt : ce serait tout. Des Établissements, il ne resterait rien, dans quelques heures.
Jean-Marc, le visage tendu, les sourcils contractés, en silence assistait au triomphe de l'incendie contre lequel s'évertuaient en vain les maigres jets des pompes.
Pour la première fois, une désolation de défaite, une humihation de vaincu le terrassaient; jamais son orgueil dominateur n'eût prévu pareil effondrement. Derrière lui, en groupe, les chefs de service, des contremaîtres anxieux et navrés s'agitaient, ou, frappés de stupeur, s'immobilisaient.
LES FABKECE 305
On n'osait plus lui parler, on respectait son accablement fier.
Tout à coup, une petite main se glissa sous son bras ; il reconnut Armande. Pour la troisième fois renvoyée expressément à Val-Montoir, elle lui désobéissait par dévouement passionné, revenait auprès de lui, le suppliant de s'arracher à ce spectacle.
— Non, jusqu'à ce que le dernier tison soit éteint.
— Alors, je ne te quitte plus.
Soudain les yeux se levèrent au ciel et des voix chuchotèrent :
— Un aéroplane !
Diversion surprenante : une gigantesque libellule du fond de l'horizon semblait accourir vers le brasier, comme fascinée. On reconnut un monoplan. Le monstrueux reflet rouge le nimbait de clarté et cernait de traits nets, comme en plein soleil^ le pilote. Soulevé par la vague de chaleur et peut-être incapable de maîtriser son élan, on put craindre qu'il n'allât s'abattre dans le quadrilatère de feu et s'y consumer vif. Mais après une ou deux oscillations, dues peut-être à l'émoi de l'effroyable vision, le monoplan vira en spirale, descendit dans l'aire d'arbres fauchés : on s'élança. Un petit homme éperdu agitait les bras vers Jean-Marc et Armande. C'était Florent.
Son audacieuse folie le ramenait vers les siens qu'il avait compté surprendre, et qu'il ne retrouvait que pour constater leur douleur et tenter en vain de les consoler, Jean-Marc à cette vue pensa aux absents, à Ohvier, à Jacques, à Antoine, à ces trois frères dont la présence leur eût été, à cette heure suppliciante, un réconfort. Il ouvrit ses bras à Florent et alors seulement sanglota.
Derrière lui se tenait Bernard qui arrivait en hâte de Val-Montoir. Incapable d'annoncer le nouveau malheur, atterré, il promenait sur chacun ses yeux de bon chien, mendiant une aide impossible.
M. Fabrecé et ses filles, arrivant à la maison, avaient trouvé Mme Siglet-du-Salt et Mme Fabrecé seules dans la chambre de celle-ci. Toutes deux, dans un fauteuil en vis-à-vis dormaient, brisées d'émotion, infiniment lasses de ces heures d'angoisse.
Mère-grand, en les entendant, avait rouvert des yeux lucides. Maman- Reine, son beau visage éclairé par la lueur de l'incendie, demeurait immobile. M. Fabrecé lui prit la main et poussa un gémissement. Elle dormait et ne cesserait pas de dormir ; elle était ontré^ d'une syncope dans le grand sommeil que rien n'éveillera plus.
Le surlendemain après l'enterrement, Antoine arrivait. Il trouva la famille en larmes. On l'embrassa avec une tendresse qu'il n'eût pas espérée, et dont l'amertume du deuil affreux, qui planait sur Val- Montoir, l'empêcha de savourer la douceur. Il eut peine à reconnaître son père, vieilli de vingt années, si chancelant et défait. M. Fabrecé eût supporté le coup qui défaisait son œuvre, mais la mort de sa femme l'anéantissait. Son désespoir muet était tel que ses enfants ne le laissaient pas seul une minute, craignant qu'il ne se tuât. On se rappelait ce qu'il avait dit, on savait qu'il ne survivrait probablement pas à la destruction de son bonheur : d'indissolubles hens l'attachaient à sa chère et haute compagne.
Cependant la vue d'Antoine le ranima :
— Nous sommes malheureux, mon enfant, tu as eu raison de nous revenir.
Antoine lui baisait les joues avec un respect attendri et tous autour faisaient cercle. Que n'étaient ici Jacques et Olivier, et Nénette et Mimi? C'est à ces heures-là qu'une grande famille sent sa cohésion : la détresse unit les âmes plus encore que la joie.
M. Fabrecé regarda Antoine avec un bon regard fatigué et lui dit :
— Ta femme et ton enfant ne sont pas là? Antoine répondit :
— Je ne me serais pas permis, Père, de les introduire ici sans votre autorisation.
— Où sont-ils donc?
— Sur la route, devant la grille.
Oui, il les avait laissés dehors comme des pauvres qui contemplent, dans la poussière, le beau domaine interdit. Paisible, sans faux orgueil et sans fausse humilité, Jenny-Rose, assise au revers du talus, allaitait son enfant.
A l'évoquer ainsi hors de leur maison, elle qui était la compagne de leur frère, tous furent émus, car le malheur avait amolli les cœurs les plus rudes ; Jean- Marc tressaillit, les cils d'Armande palpitèrent comme si elle allait pleurer, tandis que Sophie, les yeux rouges, se mouchait.
Le Père dit alors :
— Ta mère avait plus d'une fois, mon pauvre Antoine, intercédé pour toi. C'est son désir que je remplis, et c'est le mien aujourd'hui, en te disant qu'à Val-Montoir ta femme et ton fils auront désormais
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leur place. Tu épouseras Jenny-Rose et tu légitimeras ton enfant. Allons les chercher.
Quelques minutes après, Sophie, Isabelle, Simone, attendries, regardaient Armande et Michette qui, par un échange souriant, tenaient sur leurs genoux, Michette la petite Madeleine, Armande le bébé joufflu qui ressemblait d'une façon étonnante — on en fit la remarque — à M. Fabrecé lorsqu'il était enfant.
Il s'appelait Pierre comme son grand-père. Jean- Marc dit alors en s'adressant au chef, au Maître autour duquel tous se pressaient d'un même cœur :
— Père, la douleur que nous éprouvons est inguérissable. Celle que nous pleurons n'éclairera plus nos consciences de son beau et bon regard. Mais son âme, je l'atteste, est parmi nous. Père, elle nous conseille la résignation et la volonté. Elle nous intime de ressusciter votre œuvre et de la continuer. Aidez-nous, soyons courageux. Nous pouvons — c'est peu et c'est beaucoup — relever les Établissements. Demain, on fouillera le sol calciné ; dans six mois vous les verrez surgir de terre. Nous aiderons à vivre les ouvriers qui ont été nos compagnons obscurs et laborieux. Les pertes seront couvertes par les assurances. J'en prends r engagement, mes amis, dans un an les Établissements Fabrecé,debout comme auparavant, revivront ! Et cela. Père, vous le verrez : vous nous le devez, vous le devez à votre nom à votre passé, à notre ^lère elle-même !
M. Fabrecé répondit doucement :
— J'essaierai de vivre jusque-là, mon ami.
Mais il n'y croyait pas et, d'instinct, les regards mouillés de tous enveloppèrent les nouveau-nés. Armande avait repris dans ses bras sa fille, Miche
son fils. Olivier était loin, Jacques plus loin encore, Thérèse reposait au cimetière. Mais ces frêles et énergiques créatures vivaient, déjà comblaient les vides. Par delà les ûialheurs et les disparitions inévitables, ces enfants continuaient la race. C'est en eux, si petits, comme en leurs frères, sœurs et cousins, que se reconstituait, en cette minute profonde, l'avenir de la grande famille, le destin abattu mais vaillant des Fabrecé.