‹ Les FabrecéChapitre 5 sur 6 · I.KS FABIU-CK U · texte numérisé non relu

I.KS FABIU-CK U

son travail, à des distractions insolites. {}ne dot et des espérances magnifiques l'hypnotisaient. Une combinaison de mariage, à laquelle il avait consacré de longs travaux d'approche et des sapes prudentes, venait d'éciiouer. Et, d'autre part, il avait découvert qu'un»' jeune jiass(Mn(Mitièro, qu'il honorait de ses économiques et hel)domadaires faveurs, le trompait avec un fabricant de cercueils. 11 en ressentait une mélancolie qui allait bien à son teint. Et il avait renouvelé sa garde-robe, portait, au lieu de son immuable redingote noire, une jaquette chocolat et des gants jaunes.

Il songeait à frapper un grand coup ; mais comment? Le cœur des fenunes est une énigme ; telle se plaît à la poésie, et telle ne goûte des choses que leur aspect pratique. Il ne pouvait jouer de la guitare, la nuit, sous les fenêtres de iMlle Fabrecé, ni la sauver à brûlepourpoint des flammes ou de la noyade qu'elle n'affrontait point, sans compter qu'il craignait autant l'eau que le feu. Une cour discrète et prolongée offrait des avantages, mais aussi des inconvénients ; si quelqu'un d'avisé et de plus séduisant allait lui soufller sa conquête? Hum !il n'en était pas là encore. Des présents sont d'ordinaire les bienvenus ; mais quels présents ?

Il rassembla ses souvenirs touchant les goûts de Mlle Sophie, et, après avoir lutté contre sa lépreuse avarice, il se décida à lui offrir un bocal de poissons rouges. S'étant discrètement enquis de l'anniversaire de Mlle Fabrecé, il estima qu'il serait galant d'élire cette date.

Par malheur, rien ne pouvait être plus désagréable à Sophie ; l'idée qu'on voyait verdir son trente-sixième

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printemps mêla une acidité effroyable au plaisir que lui eût causé, sans cela, le globe transparent où les malheureux cyprins ne pouvaient tourner qu'en rond, hélice ou spirale. De Tintention onctueuse de M. Viiquot subsista pour elle un malaise aigri de ridicule. En outre, l'ingénieur s'était parfumé à l'excès d'essence à la violette, qu'elle ne pouvait souffrir.

Cependant le temps devait dissiper en elle ce déplaisir ; et, ce que M. \'irquot avait perdu par trop de confiance en soi, il allait le regagner pai' ses airs dolents et ses humJ)les soupirs. Sophie ne put se dissimuler qu'elle était Tobjet d'une passion rentrée : et, bien que son attitude de hautaine dignité restât la même, elle s'accoutuma à porter sur M. Mrquot un jug<^ment assez favorable. Parfois, quand elle distribuait aux poissons rouges des œufs de fourmis, elle demeurait pensive, à suivre leurs ébats friands à gueule bâillante et grands coups de queue.

Antoine n'avait pas revu Michette de la semaine, — sa mère ne s'était-elle pas avisée de l'emmener à Nemours sous prétexte de soigner la tante malade? 11 comptait l'apercevoir au marché de Fontainebleau, où il était rare qu'elle n'accompagnât pas son beaupêre dans la petite charrette anglaise tramée par Biskri, un vieux petit poney poilu comme un ours, et escortée par Pompon, qui ne manquait jamais à la fête.

Mais en vain Antoine parcourut-il les étalages, ballotté dans la foule des acheteurs et des servantes, passant des poissons aux volailles, et des bottes de carottes

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aux fromages. Il ne rencontra personne. Au refuge des chevaux dételés, dans les écuries vides du « Singe d'Or ", pas de Biskri. Nul Pompon.

Il se décidait à aller à \'al-Changis. Le vieux pépiniériste le reçut d'un air renfrogné, plutôt triste. Sa surdité ne facilitait pas l'entretien, et peut-être l'exagérait-il à dessein. Au sujet de Jenny-Rose et de son retour, Antoine ne put rien tirer, sinon cette phrase obstinée :

— Elle a ses occupations, monsieur Antoine, comme vous les vôtres.

Ce beau-père avait une bonne ligure de vieux cheval, des yeux fatigués, l'air honnête. Il tortillait entre ses doigts un brin de jonc et fixait sur le jeune homme un regard indécis, où il était facile de lire un reproche.

— Voyons, mon brave Maldant, cria Antoine à son oreille gauche, — la meilleure, — ce n'est pas des raisons, tout ça. Pourquoi me cachez -vous la vérité? Vous n'avez donc pas confiance en moi?

Le vieux hocha la tête ; il avait bien entendu.

— Les jeunes gens sont jeunes, monsieur Antoine, et ils aiment le plaisir ; mais le plaisir passe, et le chagrin reste.

— Je ne veux pas vous faire du chagrin, moi ! cria Antoine.

Si les voisins n'entendaient pas !...

— Vous n'êtes pas méchant, concéda Maldant. -Mais, voyez-vous, Jenny-Uose n'est plus une enfant. Il faut qu'elle pense à devenir sérieuse. Nous avons de l'honneur, nous autres, tout simples que nous sommes.

Antoine, renonçant à le convaincre, partit découragé pour Nemours. Il n'y trouva que la tante, vieille femme geignarde. Sa sœur venait de partir.

— Avec Miche?

Elle se fit répéter ce nom qui n'était pas inscrit dans l'almanach des saints qu'elle connaissait.

— Ah ! Jenny-Rose?...

Et toisant le jeune homme avec une astuce paysanne, elle se remit à gémir ; sa sciatique lui taraudait la cuisse, comme si, avec une scie, on lui tracassait les os en long, mon bon monsieur.

Il la pressa de questions. Elle se lamenta plus fort, mais éluda toute réponse, sinon que Noémie serait rentrée sûrement, ce soir, ou demain, à Val-Changis.

De plus en plus soucieux, Antoine retournait à la petite maison jardinière. Il eut beau frapper, les volets étaient clos. Personne ne lui répondit. Ses affaires allaient mal. Que se passait-il? Michette n'était pas souffrante? Voulait-on l'éloigner? Comment ne lui avait-elle rien écrit? Avait-on intercepté la lettre? Telle qu'il connaissait Noémie, et même Maldant, ce n'est pas d'eux-mêmes que... Quelqu'un les avait donc influencés?

« Il me semble que je brûle, grommela Antoine, — et voilà bien un tour du Gouverneur. Dans ce cas !... »

Menaçant, après une nuit d'inquiétude, il revint au Val-Changis. Le père Maldant était toujours absent, et Biskri et Pompon. Mais il trouva, dans la cuisine, Noémie qui, les yeux rouges, épluchait des pommes de terre.

— Ah ! fit-elle, bourrue ; te voilà ! Ne cherche plus, mon fieu ! L'oiseau s'est envolé.

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Elle était grande et grosse, le visage épanoui de santé, les yeux clairs, la bouche épaisse.

— Ma Noée, dit-il du nom qu'il lui donnait tout petit, j'ai le cœur trop inquiet : où donc est Miche? Pourquoi est-elle partie? Où l'avez-vous conduite? Je veux le savoir.

L'ancienne nourrice devint rouge et, avec un emportement qui déguisait son ennui :

— Tu veux ! tu veux ! Qui est-ce ([ui commande donc, au château ! C'est-y toi ou...

Elle se mordit les lèvres.

— Jean-Marc t'a mal parlé de moi, dit-il avec douceur. Tu aurais pu me faire plus de confiance, Noée.

— Et toi, fit-elle radoucie, — càr elle adorait son « fieu », l'ayant gorgé autrefois de ce bon lait si riche qu'il lui en restait de trop pour Jenny-Rose, — et toi, n'as-tu point trompé ta vieille Nou, qui ne se défiait point de toi?

— Je n'ai rien fait de mal, et Michette non plus.

— Voire, dit Noémie en le regardant dans les yeux avec un reste de colère nuancée de pitié, mais tu as fait jaser, et comme le père te l'a dit, nous avons notre honneur. Faut laisser Jenny-Rose tranquille, mon ami.

— Mais, bon Dieu, ma vieille Nou, ne vois-tu pas que je l'aime, ta fille? Que je l'aime, ta Jenny-Rose?

— C'est bien là le malheur, si c'est vrai, mon gars. J'avais toujours cru que c'était de bonne amitié et rien de plus. Tu venais, tu la rencontrais, je vous laissais aller ensemble parce que je n'y voyais pas de mal. Mais du moment que tu n'es pas raisonnable, ni ma fille non plus, je dois le dire, n'y avait qu'à vous

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séparer. Prends-en ton parti. Elle ne reviendra que si tu pars en voyage comme le veut ton... Une fois encore, elle s'arrêta court.

— Ma bonne Nou, dit-il, je t'en supplie, dis-moi où est Miche? Je suis comme une âme en peine. Pense qu'il ne s'agit pas d'une amourette. C'est sérieux. Je souffre.

— Et crois-tu que ça m'amuse, s'écria-t-elle, d'éloigner ma fille unique? Et mon pauvre homme qui se réjouissait à la regarder fleurir comme une petite rose de mai. Mais il y a le devoir, Antoine. Et nous devons savoir respecter nos bienfaiteurs. Plutôt que de peiner ton père et ta mère, je me couperais ce poignet que tu vois. Ton... Eh oui, après tout, je le dis, ton frère a raison de ne pas vouloir que tu t'amouraches d'une petite fille que tu ne peux pas épouser, parce que tout le monde se moquerait de toi, et que tu ne veux pas, j'espère, mettre à mal, parce que les honnêtes gens et ta conscience te condamneraient. Et là-dessus, aie du courage comme il nous en faut. Ne pense plus à elle, mon garçon, et va droit ton chemin.

Il y avait, en Noémie, plus d'un sentiment. La loyauté de sa conduite n'excluait pas une involontaire amertume. Sans le vouloir, Jean-Marc l'avait blessée. Bon, mais brusque, il avait eu tort de la mal comprendre, de s'emballer, de dire des mots offensants, finalement d'offrir de l'argent, ce qu'elle et le père auraient peine à lui pardonner.

Non, à voir cette figure saine, ce regard droit sous les couettes de cheveux blonds mêlés de fils blancs, qui débordaient la coiffe villageoise dont elle ne s'était jamais séparée, Antoine ne put douter, une seconde,

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(le la véracité de Noémie, quand elle parlait d'iionneur. Aucune arrière-pensée en elle, aucun louche espoir fondé sur lui, au profit de sa fille pauvre. De cela, il fut sûr. Seulement, comme les petites gens constamment sacrifiés, elle avait l'orgueil sensible; cette liistoire, en l'atteignant dans sa fierté maternelle, lui laissait une rancune humiliée, bien moins envers son « fieu », cause première de l'algarade, qu'envers Jean-Marc, dont cependant elle avait aveuglément suivi l'injonction.

— Où est Michette? répéta Antoine; dis-le-moi, si tu m'aimes un peu.

— Ne me le demande pas, mon Antoine ; car je ne te le dirai pas ; je l'ai promis.

— Noémie, pourquoi as-tu promis cela?

— J'ai fait selon mon jugement.

— Voyons, Nou, un bon mouvement. Où est Miche?

— Ne cherche pas à le savoir, je te dis. Ma bouche est cousue.

Il savait l'obstination de Noémie. Rien ne l'en ferait démordre ; il connaissait ce front buté, ces yeux fixes. En vain, il se fâcha, l'implora, menaça de faire un esclandre, de bousculer Jean-Marc, de... — quelles folies ne dit-il pas? — elle tint bon, esclave de sa parole.

Il finit par se calmer :

— Eh bien, Noée, je ne t'en veux pas. Je te considère comme une seconde mère ; et à présent tu m'es plus chère encore, sache-le. Mais sache bien aussi que je n'ai qu'une parole; et un jour, que le diable le veuille ou non, et que ça plaise ou non à ma famille,

malgré toi-môme et ton mari, quand je devrais renoncer à tout ce que j'ai, et gratter la terre avec mes mains pour gagner ma vie. Miche — tu m'entends bien — Miche, qui m'est plus chère que tout. Miche, aussi vrai que je te parle, deviendra ma femme.

Noémie le regarda partir, agitée :

— S'il n'est pas fou, cet Antoine ! Sûr qu'il va faire des bêtises. Et ma Jenny-Rose n'est pas plus sage, elle qui n'a fait que pleurer tout le temps 1

Elle haussa les épaules et se remit à éplucher ses pommes de terre : de temps en temps, du coin de son tablier, elle s'essuyait les yeux. Et pourtant, en pensant au grand amour de son « fieu » pour sa fille, elle ne pouvait s'empêcher de sourire un peu, malicieuse et attendrie. On sait bien qu'une chose est impossible, mais l'idée confuse en fait plaisir, comme im absurde et beau rêve.

Antoine se dirigea vers les Établissements. Un sale coup que Jean-Marc lui avait fait là ! Et ça ne se passerait pas comme ça !

Mais le patron avait regagné le domaine. Le vieux contremaître Gibal l'avait vu sauter dans le car un quart d'heure auparavant.

« Eh bien, pensa Antoine, il ne perdra rien pour attendre. »

Deux chevaux sellés attendaient devant le perron, pour la promenade en forêt du Père et de Jean-Mare. Ce dernier, botté, éperonné, stick sous le bras, parut.

— Un mot, Jean-Marc, où est Miche? Tu vas me le dire, si tu veux bien.

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Jean-Marc fronça le sourcil :

— Plus tard.

— Non, Jean-Marc. Tout de suite. Tu as mal agi envers moi.

— J'ai agi pour ton bien.

— Tu as dépassé tes droits, je suis majeur.

— Alors, conduis-toi en homme et non en enfant.

— Ce n'est pas une réponse. Où est Miche?

— Voici le Père, laisse-nous.

— Non.

Et Antoine, élevant la voix et se découvrant :

— Père, excusez-moi : j'en appelle à vous de l'autorité de Jean-Marc ; il a éloigné Miche, ma sœur de lait, que j'aime, vous l'a-t-il dit?

M. Fabrecé — il avait encore belle mine dans l'habit de cheval qui le sanglait et le rajeunissait — redressa sa haute taille et dit avec fermeté :

— Je viens de l'apprendre, Antoine. Je ne puis entièrement blâmer ton frère qui est l'aîné et a cru bien faire.

— Père, trouvez-vous cela parfaitement juste, je vous le demande?

M. Fabrecé ne remettait jamais un devoir pour un plaisir, et l'invocation de son fils l'avait touché.

— Promenez les chevaux, ordonna-t-il. Nous monterons plus tard. Viens dans le fumoir.

Et là, devant Jean-Marc mécontent, il dit à Antoine ^

— Je te le déclare en toute franchise, j'ai reproché à Jean-Mcœc sa précipitation. Il a peiné ces braves cœurs, alors que, j'en suis sûr, c'est à toi seul, à ton bon sens et à ta noblesse qu'il fallait s'adresser.

— Père, je...

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— Je sais, mon ami. Tu veux épouser Jenny-Rose. Ce désir ne te fait nullement honte. Ton grand-père a épousé ma mère, et tous deux étaient des cultivateurs sans fortune.

Antoine jeta à Jean-Marc un regard de défi satisfait.

— C'était ton grand-père, reprit M. Fabrecé. Il fondait la famille. C'est de ces origines modestes et respectées, je ne l'oublie pas, que nous relevons. Mais la loi de vie et de perfectionnement, d'ascension, si tu préfères, nous domine. Ce n'est pas par vaine ambition que j'ai épousé ta mère, une Siglet-du-Salt, mais par cette adaptation, logique et impérieuse, à ce que Paul Bourget appelle 1' « étape », et qui hausse la génération qui suit à un degré supérieur. Aucun de nous ne doit rétrograder dans ce développement moral, mental et social. Je sais que Jenny-Rose est une bonne et charmante fille, que sa mère et son beau-père sont probes et vaillants. Si je te dis, et tu peux en croire mon expérience, que ce mariage est impossible, ce n'est pas qu'il comporte une exclusion de personnes, mais de caste : j'emploie ce mot imparfait faute d'autre...

— Père, vous qui avez défendu l'égalité, vous qui contribuez à des lois de progrès et de justice... Et quand même, reprit Antoine, ce mariage serait, ce que je ne puis croire, une déchéance?

— C'en serait une, sois-en assuré, non en soi, mais par rapport à tous ceux avec qui tu es solidaire, et vis-à-vis de toi-même, qui es un des leurs. Tu n'es pas un individu isolé ; participant aux avantages collectifs, tu as des obligations altruistes, et de même

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que lu te dois à ta patrie, tu te dois, comme nous tous, à ta fâmiJle.

— Nous vivrions à l'écart, Jenny-Rose et moi, sans porter à personne de gêne ni d'ombrage !

— Tu aurais transgressé ta fonction de Fabrecé, mon ami ; tu fais partie d'un ensemble de nécessités, de convenances, de forces unies, que nul de nous n'a le droit d'entamer ni d'aft'aiblir,

— Pourtant, j'aime Miche de tout mon cœur, je l'ai toujours aimée.

— Il y a eu, je le reconnais, imprudence de notre part à ne pas combattre plus tôt cette familiarité ; mais cela ne change rien au fait essentiel. Tu ne peux épouser Jenny-Rose.

Antoine pâlit. C'était maintenant à Jean-Marc de le contempler d'un air de triomphe.

— Je trouve votre réponse très dure. Père. Oh ! pas le ton avec lequel vous parlez. Je connais votre bonté, je devine qu'il vous en coûte de me parler ainsi.

— Sois-en sûr, Antoine.

— Mais cependant, si mon amour était plus fort...

— Que ta raison? Non, mon fils. Tu te calomnies. Tu n'as d'ailleurs que vingt-deux ans. Michette est très jeune, Tu ne pourras me refuser quelques mois de réflexion.

— Je sais que je ne changerai pas.

M. Fabrecé s'était promis d'être calme.

Il laissa échapper, avec une légère irritation :

— Tu changeras... Je te demande de t'éloigner pendant six mois ; tu ne sacrifieras plus Jenny-Rose qui pourra revenir auprès des siens. Et, loin d'elle, tu verras que...

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— Père, j'ai été loin d'elle au régiment, et je lui suis revenu plus fidèle. Si je l'aime encore dans six mois, dans un an, que direz-vous?

M. Fabrecé répliqua avec sévérité, car il estimait avoir montré assez de conciliation :

— Tu es majeur, mon enfant. La loi te permet de nous faire une sommation et de passer outre. Tu te marieras donc alors, si tu le juges bon, contre notre volonté. Tu choisiras entre elle et nous.

— Jamais, dit Antoine bouleversé. Vous savez bien que jamais, moi, un Fabrecé comme vous dites, je ne vous manquerai de respect à ce point. Mais vous me causez une grande douleur. Car j'aimerai toujours Jenny-Rose et la regarde déjà comme ma fiancée.

M. Fabrecé le contempla ; cet entêtement et l'aspect de ce visage massif... Il crut revoir son père, dans ses habits de velours râpé, appuyé solidement sur sa bêche, dans son champ.

— Je t'ai dit pour aujourd'hui, Antoine, tout ce que j'avais à te dire. Nous reprendrons demain cette conversation, si tu veux, en présence de ta mère.

Il sortait sur le perron.

— Les chevaux ! cria-t-il d'une voix de commandement.

On lui amena Red-Bill, un cob irlandais, étoffé et musculeux, qu'il enfourcha avec dextérité. Sous Jean- Marc, Vulcain, un pur sang très ardent, piaffait d'impatience.

— Allons ! dit M. Fabrecé.

Et Antoine les vit partir au trot, disparaître au tournant.

Jean-Marc prenait, à cette promenade, un grand plaisir.

Adonné aux sports qui maintiennent en forme — hé ! hé ! attention à ne pas engraisser ; un peu de régime ! — il manquait rarement son tour à cheval en foret. Il aimait les allures vives, les sauts d'obstacles, le retour au petit galop de chasse dans les allées de sable traversées de racines, entre les pins sombres et les hêtres frais. Il suivait les rallyes d'officiers et les chasses à courre d'automne.

A l'allégresse que lui causait le maniement d'une bête fine et chaude, s'ajoutait l'enivrement de l'air pur, de la forêt vaste et solitaire, cette admirable forêt de Fontainebleau qui, tout en hautes futaies, taillis drus, rochers, sables, landes et pinèdes, exhale, dans son grave silence, le chai^me d'un monde enchanté avec ses méandres et ses clairières où les termes de vénerie se mêlent aux noms d'armes, de gibier, de plantes, à des bergeries sentimentales, à des continuations de l'au-delà: routes du Cerf, des Primevères, de la Meute, de la Fausse- Oronge, du \'ert-Galant, carrefours des Adieux, du Mystère, du Porte-Arquebuse et combien d'autres !

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Jean-Marc se réjouissait de ce que le père, pour Antoine, jugeât comme lui. Toute la famille aussi, du reste, où les goûts plébéiens du gros garçon suscitaient une réprobation. Ce n'est certes ni Sophie, ni Isabelle, ni même Simone qui accueilleraient volontiers Jennj^-Rose dans la famille. Quant à Armande, elle en ferait une maladie.

Jean-Marc, en homme excédé des scènes — toujourc l'histoire Hycler ! — et surtout du drame de ce matin, qui avait laissé la jeune femme prostrée, anéantie de larmes, savoura le repos délicieux de cet instant. Si Armande devait se montrer aussi jalouse, furieuse et désespérée pour toutes les passades sans conséquence qu'il pourrait s'accorder encore, eh bien, l'avenir serait gai ! Quelle bécasse de petite femme, si jolie, si gentille — puisqu'il l'adorait ; mais oui ! — de ne pas vouloir, de ne pas savoir fermer les yeux, comme ses pareilles ! Bah ! il faisait beau, il faisait bon ; la journée n'était qu'azur et or, émeraude vivace, aiguail resplendissant. Et Jean-Marc éprouvait une joie filiale à cet isolement à deux, en confiance, le père et lui.

— Ce pauvre Antoine, dit-il, ne se rend pas compte qu'il serait bien vite malheureux avec sa Dulcinée.

— Ce n'est pas certain, dit M. Fabrecé. Si sur notre arbre généalogique une branche peut redescendre vers la terre et retourner à la nature, c'est bien celle-là et non une autre.

— Qui l'empêche d'avoir des goûts plus relevés?

— Il est ainsi, dit M. Fabrecé, il l'a toujours été et probablement le restera. Cela ne l'empêcl-e pas de se montrer un très brave o^arcon.

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Il revoyait le regard malheureux, le candide visage d'Antoine, et aussi dans le passé ses propres débuts à lui-même, dilficiles et pauvres. La chance, autant que le travail, Pavait servi. Qui lui eût dit en ce tempslà que, né d'un soldat redevenu paysan, il serait un jour un grand créateur industrie], un savant, un législateur, une des têtes de l'Élite?

Il croyait fermement accomplir son devoir en interdisant à Antoine, fils du sénateur et de l'académicien renommé, frère du directeur des grands Établissements Fabrecé, une mésalliance certaine. Mais la rigueur de cette loi sociale à laquelle il estimait ce sacrifice nécessaire lui coûtait, et, tout au fond, ne le satisfaisait pas. Qu'y faire?

Jean-Marc, rancunier, insista un peu trop :

— Il faut qu'il ait un grain! Cette petite futée, la Miche, comme il l'appelle, apparentée à ma femme, à mes sœurs ; Noémie pour belle-mère : on n'a pas idée de ça !

— N'exagérons rien, dit M. Fabrecé en flattant doucement l'encolure de Red-Bill : ce mariage est impossible; mais Jenny-Rose et ses parents méritent notre respect.

Il regarda Jean-Marc avec attention :

— Car, enfin, mon ami, si j'admets, et je suis bien tenu de l'admettre, la morale de notre temps et de notre société, c'est parce que j'estime qu'en toute morale réside un principe supérieur. Non que je prétende que nos lois et nos mœurs sont parfaites, loin de là. Les premières consacrent plus d'une injustice, les secondes masquent bien des défaillances ; et dans sa frivolité l'opinion du monde, trop indulgente ou

trop sévère, témoigne souvent d'une hypocrisie et d'un pharisaïsme qui me déplaisent. Et cependant, la morale courante, pour qui en applique scrupuleusement les règles, me paraît suffire au salut d'un honnête homme. Encore faut-il la suivre, non tant selon la lettre que selon l'esprit, et sans s'accorder des compromissions intimes, sans proclamer bien haut la nécessité des devoirs pour autrui, tout en les trahissant soi-même, avec le seul souci de garder la façade.

Jean-Marc le regarda, inquiet ; où le Père voulait-il en venir?

— Aussi, Jean-Marc, tu seras, si tu m'en crois, plus indulgent à l'erreur de ton frère. Elle part d'un sentiment avouable : l'amour et l'intention de fidélité dans l'amour. Elle n'offense ni la vraie morale ni celle qui, plus conventionnelle, emprunte à telle époque, à tels courants d'idées, à telle orientation politique d'inévitables fluctuations.

Oui, répéta-t-il en accentuant ses mots, sois indulgent, si tu veux qu'on le soit pour toi. Tu as une notion trop précise du bien et du mal pour te croire sans reproches.

Jean-Marc, qui, par contenance, de son stick chassait les mouches agaçantes, — Vulcain avait la peau d'un sensible ! — répondit, gêné :

— Que voulez-vous dire?

— Tu m'as parfaitement compris. Le chagrin de ta femme, vos orages conjugaux ne sont un secret pour aucun de nous, surtout depuis ce matin où vraiment, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut ignorer ce qui se passe chez vous.

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— Armande est nerveuse, et s'imagine des choses... M. Fabrecé regarda Jean-Marc en souriant, malgré

son air sévère :

— Prends garde, Jean-Marc, voilà une de ces compromissions dont je parlais !... Non. Armande ne s'imagine pas... Pas plus que moi. Tiens, voici la lettre que j'ai reçue ce matin.

Il tira de son gousset un chiffon plié en quatre : l'écriture vulgaire, le papier bon marché à eux seuls décelaient la teneur.

— Une lettre anonyme ! peuh ! fit Jean-Marc, qui malgré son dédain la lut jusqu'au bout, hésita à la rendre ; nuances que M. Fabrecé vit très bien.

— Anonyme, mais précise. Tu peux la garder. Ne joue pas au fin, Jean-Marc. Tu penses bien que je suis renseigné par ailleurs.

Celui-ci releva la tête :

— Je vous jure qu' Armande exagère.

— Cependant cette mademoiselle Hycler est...

— Oui. Mais faites-moi l'honneur de le croire, il ne s'agit là que d'un caprice...

— Il n'y a pas de caprice sans importance, mon cher. Armande est jeune, séduisante, tu l'as épousée par amour, tu lui as juré fidélité... Oui, oui, je sais : serment d'homme ; tu admets qu'elle te soit fidèle ; mais toi... •

— Ce n'est pas la môme chose !

— Ne discutons pas ce point. Tu connais mes idées. Je tiens que la fidéhté de l'homme est aussi nécessaire dans le mariage que celle de sa compagne.

— Il y a des exceptions...

— Je n'en sais rien. Pas dans ton cas : ta femme

est saine, vigoureuse, t'a donné des enfants merveilleux qu'elle a nourris...

— Justement.

— Alors, c'est ta façon de la récompenser? Ton égoïsme de mâle ne peut-il endurer un peu d'abstinence en échange de cette maternité dont elle a eu tout 1p poids, la souffrance, les risques, et les fatigues ensuite de l'allaitement?

— \'ous avez raison, père, mais...

— Non, Jean-Marc, ne me dis pas que bien des maris... Si le mariage n'était qu'une monogamie officielle tempérée par une polygamie privée, sélectionnant les enfants légitimes et sacrifiant cruellement les autres, si les engagements pris devant la société n'avaient que la valeur d'un mensonge, ce ne serait pas la peine, fichtre non ! de s'unir pour fonder un foyer. Le mariage n'est pas seulement une association d'intérêts, j'y vois l'union la plus haute et la plus noble, l'entente, la franchise, le dévouement de toutes les minutes. C'est ainsi que j'ai compris mon engagement vis-à-vis de ta mère ; et, le 15 mai prochain, il y aura quarante ans que je l'ai épousée sans l'avoir, tu m'entends, Jean-Marc, trompée une seule fois.

Ému, l'autre répliqua :

— Oh ! vous, père ! \'ous êtes un homme d'une autre espèce que nous.

— Tu veux rire. Je suis un homme comme les autres. J'ai adoré à vingt-deux ans, et à soixantecinq ans j'adore encore ta mère ; la tendresse qui nous unit, cimentée par un même but élevé, tant d'heures vécues la main dans la main, ne sera dénouée que par la mort ; et je suis sûr que celui qui partira le

LF.S FAHRECÉ \(\\

prcniifT vorra l'nntro In suivro de très près, tant la vio a tissô entre nous de liens indissolubles. p]st-ce à dire que je ne sois [)as f.iif. de hi môme boue que les autres?

J'ai été tenté, oui, plus d'une fois; car cet idéal de monogamie, qui est le plus conforme à la perpétuation forte et pure de la famille et de la race, coûte, je le sais, à nos désirs nomades, à notre goût du changement. Mais serait-ce un idéal s'il n'exigeait pas une [)art d'immolation ; et là, comme elle se légitime, comme elle prend de la grandeur ! Hviter de faire souffrir l'être qu'on préfère, rester digne de lui, s'épurer des contacts vulgaires, se priver des plaisirs faciles pour sentir, aimer plus profondément !

— Sans doute, père, mais l'instinct...

— On mate l'instinct. A quoi serviraient la volonté et l'intelligence? Mais sois franc, la volupté, — nous sommes entre hommes — oui, la volupté que tu trouves auprès de cette fdle, vaut-elle le bonheur normal que tu dois à ta jeune femme? Qu'y a-t-il de commun entre l'homme que tu es, et cette petite actrice légère? Tandis qu'avec Armande, combien ne ■purtagez-vous pas de devoirs, de préoccupations, de joies, de soucis môme I Allons, mon petit, — Jean-Marc fut touché, à trente-huit ans, de s'entendre appeler ainsi, — tu vas me faire le plaisir de liquider proprement et à la minute cette aventure, de consoler gentiment ta femme et d'être pour elle à l'avenir un bon et irréprochable mari.

— Je me dis bien, avoua Jean-Marc, que c'est bête de la peiner, pour une distraction médiocre. Que voulez-vous, j'espérais qu'elle ne le saurait pas...

— Tout se sait, tu le vois ! Et ose me dire que ta conscience ne te reprochait rien?

— A présent, père, oui, et grâce à vous !

Qui diable avait pu écrire cette lettre anonyme, si bien informée? Jean-Marc regarda M. Fabrecé avec un bon regard viril et respectueux :

— Vous avez raison. A mon âge, il serait temps... Vous n'aurez plus de pareils reproches à me faire.

— Bien sûr?

— Je vous le promets !

— Alors, galopons un peu ; ces mouches énervent les chevaux !

Ils trouvèrent, en mettant pied à terre, un homme en chapeau melon, à serviette sous le bras, et cet air équivoque qu'ont les agents d'affaires, clercs véreux, ou policiers; d'ailleurs très poli et sans la morgue professionnelle d'un métier qui l'introduisait partout.

C'était l'huissier, chargé de remettre à dame Polotzefï, Simone- Jeanne-Claire, née Fabrecé, sommation d'avoir à réintégrer le domicile conjugal, en y ramenant les enfants nés du mariage ; notification faite à elle-même ou parlant à une personne attachée à son service.

Le visage fermé, les yeux lointains, Simone le reçut, en présence de son père et de son frère ; et cet homm.e recueillit, d'un stylographe qu'il tira de sa poche, son refus.

Il salua très bas et se retira, suivi des regards froncés des deux hommes. Il était venu à pied et il avait chaud.

Le Chinois rapporta de Paris des nouvelles. Mme Belloni, décidément généreuse alliée, estimait, en raison

de la conduite de Serge, n'avoir plus de ménagements à garder. Elle aiderait donc les Fabrecé de son pouvoir, rechercherait des témoignages, faciliterait les concours indispensables pour une enquête devant le tribunal. Cet intérêt combatif fit sourire, malgré lui, Jean- Marc :

— Ce beau zèle n'est-il que pour Simone? Il me semble, Jacques, que la sympathie que tu inspires à ta belle amie n'y est pas étrangère.

— Quand cela serait? dit celui-ci avec un peu de fatuité.

— A ta place, je me méfierais. C'est une PolotzefT, tous méchants ou toqués. Ne t'a-t-on pas raconté les fureurs de la mère, qui fouettait ses servantes lorsqu'elle habitait Moscou, et les fohes du père, ivrogne et débauché? Un oncle enfermé, une autre sœur suicidée. Oui, oui, nous ne l'avons su qu'après, comme toujours, et trop tard !

— Mme Belloni ne leur ressemble nullement, affirma Jacques péremptoire, et qui avait la ferveur de l'homme heureux.

Dénigrer son idole eût été lui faire de la peine. Jean-Marc parla d'autre chose. Tout de même, il eût préféré voir le Consul s'éprendre d'une jeune fille : s'il ne voulait pas de Liane, on lui en trouverait d'autres. Se mêlait-il à ce vœu un peu d'envie de mari asservi qui louche vers la liberté du voisin? En tout cas, il se réconcilia avec Armande, qui le lendemain téléphonait à Liane :

— Son père lui a lavé la tête. Tu avais raison. Il m'a juré tout ce que j'ai voulu.

Un éclat de rire lui répondit.

VI il

Quand Olivier avait tenu compagnie pendant une heure ou deux à la convalescence de Florent, dont la plaie se fermait, c'est Isabelle et CjTille qu'il recherchait de préférence.

Florent, stimulé par ses conversations avec le « Chevalier sans peur et sans reproche », se découvrait une marotte nouvelle. Il voulait faire sa médecine : ses goûts pour l'histoire naturelle lui semblaient une indication, encore que, de minéraliser des bestioles mortes à ou^Tir sous le scapel des corps vivants, il y eût loin.

Ce qui le tentait, c'était l'apostolat de cette carrière. Florent avait toujours rêvé d'exercer son action sur les hommes, soit par le talent, soit par le savoir ; que d'ambitions déjà avaient fermenté en lui : musicien, orateur, peintre, philosophe, inventeur, écrivain ! Il songeait que peu de métiers présentent, autant que celui de médecin, l'occasion de se dévouer. Fatigue continue, l'esprit en éveil, une recherche scientifique passionnée, la lutte bienfaisante contre la maladie et la mort.

L'exemple d'Henri Le Jas et quelques paroles d'Olivier contribuaient à cet avatar; un aveu de

LES FAiniECh": 165

l'ofFicier avait singulièrement frappé son imagination :

— Je ne 'sais, disait Olivier, si la sévérité de mon métier n'a pas été un endiguement indispensable à la violence de mon caractère.

Et sur une protestation étonnée, il avait repris :

— Je me connais. Je sais quelle force de passions je portais en moi, quels attraits malsains la vie et ses dérèglements m'offraient. Je suis sûr que j'aurais aimé m'y jeter furieusement ; le désordre, le lucre, la luxure, le jeu, m'eussent possédé !

— Qu'inventes-tu là?

— L'exacte vérité. J'ai dû, sous mon air calme, faire de terribles efïorts pour me combattre et me vaincre. La servitude militaire m'a seule enseigné à atteindre le renoncement. Et te l'avouer ai- je, quand je dépose le harnais, je sens faiblir mes résolutions. Il me semble que mon niveau moral baisse.

— Exagérations, grand frère ! Scrupules d'honnête homme.

— Ah ! l'honnêteté ! Qui donc est vraiment honnête? L'homme a besoin de tutelle, Florent. Et s'il n'est pas religieux, où veux-tu qu'il la trouve, sinon dans une stricte discipline de vie?

Florent avait fortement médité ces paroles. Il venait de relire dans Saint-Simon le portrait du duc de Bourgogne, ce vicieux ardent, devenu par application le plus vertueux des princes. Il en retrouvait des traits dans son propre caractère. Comme le Dauphin, Florent, enfant, puis jeune homme, s'était montré « dur et colère jusqu'aux derniers emportements... impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résis-

1(U) LKS FAHHKCK

tance... livré à tout(;s les passions ol, transporté de tous les plaisirs... » JN'était-il pas tel encore? Donc, on pouvait se transformer, à l'aide d'une énergie patiente et l'encadrement rigide d'une profession do sacrifice.

Florent était à un de ces tournants où le souci de son développement intellectuel et de son perfectionnement moral l'obsédait : haltes brèves, fugitives cures d'altitude mentale, entre deux poussées impulsives. L'afîection d'Isabelle l'entretenait dans ces dispositions salutaires. Il lui avait avoué que sa blessure n'était pas un accident du au hasard. Elle avait secoué la tête avec mélancolie, — il ne serait donc jamais pondéré ?

(ùe goût soudain pour la médecine ne l'enthousiasmait pas. Les études étaient bien longues : il aui'ait le temps de se dégoûter. Que ne suivait-il la voie ouverte par Jean-Marc? Il était déjà familiarisé avec toutes les formes de l'entreprise Fabrecé : pourquoi ne se ferait-il pas sa place comme second de l'aîné, son associé plus tard?

— Non, Zabelle, les frères trop souvent finissent par se brouiller. Jean-Marc et moi diiïérons trop.

Elle soupirait. Cette oisiveté bouillonnante, ce tropplein de jeunesse aventureuse le perdaient.

— J'ai dix-neuf ans et mes diplômes, répondait-il ; c'est résolu, je serai médecin.

Et il ne hsait plus que des traités d'anatomie. Les Etablissements, où volontairement il avait travaillé, dans chaque atelier en cotte bleue ou noire, lui faisaient horreur à présent. Sang-de-Bœuf, le noiraud velu, le grand Jules et les autres camarades lui semblaient des ligures de cauchemar lointaines, autant (jue celles des

\A']s FA 15 m: CE 167

HouH-oflioierH do dragons, sos anciens compagnons de noces. Il ne se voyait plus déjà qu'étudiant, lui qui avait méprisé leurs cliahuts bruyants, leurs monômes insipides et la médiocrité des cales où leur belle jeunesse pérorait parmi des jeunes femmes à bandeaux plats, au milieu de la fumée des cigarettes et l'odeur aigre des bocks.

La famille ne le désapprouvait point. « L'essentiel, avait dit M. Fabrecé, est qu'il veuille faire sérieusement quelque chose 1 » Jean-Marc, sceptifjue, haussait les sourcils ; Simone avait rougi : cette vocation soudaine suivait de trop prés le départ de Henri Le Jas pour ne pas lui rappeler — on était-il besoin? — son absence.

Olivier et Isabelle, qui n'avaient pu encore se retrouver en intimité, car il y a, dans la vie familière et le côte à côte des êtres, de mystérieux courants qui tantôt les éloignent et tantôt les rapprochent, au gré de soudains confluents de pensées ou de rencontres de sentiments, causaient souvent seuls ou lisaient à haute voix devant Cyrille, qui, d'ouïe extrêmement sensible, aimait le timbre sobre, la diction nette de son beaufrère.

Ce jour-là, Isabelle, intuitive, avait, ce qui n'était pas facile» amené Olivier à s'épancher. Elle aussi, cédant aux instigations de Sophie, devenait peu à peu intriguée. Ces dames Sarnel?...

Il en venait à parler d'Elisabeth, ce qu'il n'eût pu faire avec aucune autre do ses sœurs et sa mère ellemême. 11 racontait cette existence laborieuse et digne, cette lente asphyxie d'une âme d'éhte, victime de l'égoïsme et de la sécheresse des siens ; il intéressait,

par la simplicité de son récit, la curiosité généreuse d'Isabelle.

Comme elle voudrait connaître cette jeune fille dont Olivier, si peu communicatif, si peu porté à exagérer ses impressions, parlait avec cette conviction émue !

— Veux-tu que je t'accompagne un jour, serai-je indiscrète? demandait-elle. Mais Cyrille, j'en suis sûre, si tu m'autorises à ne pas garder secrète cette conversation, serait lieureux d'entrer en relations avec elle. Tu sais comme il recherche les échanges d'idées intelligentes et quelle consolation c'est pour lui?

Elle reprenait, sans attendre sa réponse :

— Mais au fait! pourquoi Maman- Reine ne l'inviterait-elle pas ici une ou deux semaines? Elle échapperait à cette atmosphère opprimante. Et la sœur de ce pauvre André Sarnel, que tu nous a appris à aimer, ne trouverait ici que des sympathies.

Ohvier hésitait :

— Elle est très sauvage...

— Elle vivrait à sa guise ; personne ne la gênerait. Elle pourrait prendre la chambre bleue, près de mon appartement.

— Elle a la pudeur de son infirmité.

Isabelle pensa à son mari, si malheureux :

— Je comprends... mais nous lui ferons l'hospitalité si douce... Veux-tu, j'irai l'inviter demain avec toi?

Au fond, elle le sentit, Olivier souhaitait cette distraction pour son amie, bien qu'inquiet et peut-être obscurément jaloux de ne plus l'avoir à lui seul ; mais l'avait-il, lorsqu'il la voyait chez elle, que Juliette suffoquait de rage, que Mme Sarnel papotait comme

LES FABREGÉ 169

une linotte, que Marthe prenait des airs élégiaques d'amoureusç incomprise?

Elle déclara :

— Il faudrait la tirer de là...

— Mais comment?

— Ne m'as-tu pas dit qu'elle avait préparé autrefois le professorat? Est-ce qu'elle n'est pas licenciée?...

— Licenciée es lettres et d'anglais. Si elle n'était pas devenue infirme, elle aurait poussé jusqu'à l'agrégation, elle aurait aujourd'hui une place dans un grand lycée de province.

— Son cas est donc incurable?

— Les médecins no donnent pas d'espoir... Isabelle surprit sur son visage une expression de

soufTi'ance ; il venait d'abaisser les paupières comme sur une image interdite, car il éloignait l'obsession du triste mystère voilé sous la robe, cette jambe droite atrophiée, tordue, sans force, cette jambe de fillette de dix ans. Que de pareilles injustices physiques tombassent sur un être comme elle, n'était-ce pas abominable ?

— Ecoute, dit Isabelle attendrie par ce qu'elle découvrait, dans sa prescience de femme, Cyrille est de bon conseil. Il a gardé dans l'Université des relations et des amitiés. Nous arracherons Mlle Sarnel à sa prison.

— Fais cela, Isabelle, ce sera un de tes plus beaux sauvetages.

Elle hasarda :

— Tu as beaucoup d'amitié pour elle?

— Beaucoup.

— Elle en a pour toi?

170 LES FABREGÉ

— Je l'espère...

— Olivier...

— Que veux-tu dire?

Elle hésitait, puis le regardant :

— Tu as plus que de l'amitié pour elle, tu as de l'amour?...

— Tais-toi...

— Pourquoi ne l'épouses-tu pas?

Elle le vit changer de visage.

— Isabelle, pense à ce que tu dis ! C'est une créature d'élection, mais quel abîme nous sépare !

— Lequel?

— Tu le demandes?...

Elle mettait le doigt sur le point le plus sensible de son cœur. Épouser Éhsabeth? Il y avait songé avec l'intensité concentrée d'un grand désir. Mais sa raison repoussait cette folie.

— Cyrille et moi nous nous aimons passionnément, dit-elle pour le convaincre, par un exemple irrécusable.

— Ce n'est pas la même chose. Tu as aimé Cyrille quand ses yeux voyaient encore la splendeur du monde et ta propre beauté.

— Je l'aurais aimé aveugle !

Et elle rougit, en mettant dans ces mots la ferveur mystique de son dévouement toujours prêt. Il répéta :

— Ce n'est pas la même chose. Mlle Sarnel est atteinte dans la femme même ; la nature marâtre lui interdit la maternité.

— Tu peux te tromper?

— Non, si pénible que cela soit, et difficile à dire,

j'ai compris. Me vois-tu emmenant au Sénégal, au Daliomey ce pauvre corps qui s'appuie sur des cannes pour ne pas tomber? Et puis, je ne conçois pas le mariage sans enfant.

Isabelle, avec un accent de douleur, dit :

— Nous n'en avons pas, Cyrille et moi.

— Mais comme tu en souffres, ma chérie ! Et lui donc 1 Pardon d'avoir réveillé ce regret. Il y a encore autre chose : Mlle Elisabeth n'est pas responsable de sa mère et de ses sœurs ; mais le mariage fait entrer dans une famille, avec une jeune fille, tous les siens. Je ne vois pas ici les dames Sarnel.

— Pourtant...

— Non, Zabelle...

— N'es-tu pas bien absolu? Est-ce la faute de cette malheureuse si elle est infirme, incapable d'enfanter, et affligée d'une famille imparfaite?

— Sa faute? Certes non ! Mais elle dépend de fatalités qu'elle ne peut, que je ne puis modifier. Ah 1 Sans cela !... J'ai réfléchi longuement, va. J'ai été jusqu'à me dire que je pouvais quitter l'armée, épouser malgré tout Elisabeth, vivre avec elle une existence fraternelle et retirée, loin du monde...

— Eh bien?

— Je ne nie crois pas le droit d'agir ainsi et de sacrifier ma mission de soldat sans profit pour personne, en vue d'un bonheur égoïste et mutilé. Je ne conçois pas, je te le répète, le mariage dans ces conditions; il faudrait être seul au monde, je ne suis pas seul. Je me sens sohdaire de mes frères et sœurs. Je ne dois amener dans la famille qu'une femme qui contribuera à l'épanouissement total des Fabrecé.

172 LES FABKECÉ

— Il y a plus d'une façon d'aider à ce développement-là, dit Isabelle. Comptes-tu pour rien la présence d'une âme de valeur, d'une moralité accomplie, si, comme je n'en doute pas, Mlle Elisabeth est celle que tu dis?

— Laissons ce sujet, il m'est douloureux.

— Mon pauvre Olivier !...

— Ne me plains pas. J'ai du courage.

— Tu es stoïque, mais tu souffres...

— Oui.

Isabelle le contempla avec respect, mais sa clairvoyance affectueuse allait plus loin.

— Veux-tu me permettre un dernier mot?

— Parle.

— Il y a beaucoup d'orgueil dans ta façon de raisonner, Olivier. Tout est plus simple.

Il ne répondit pas tout de suite et baissa la tête. Il s'interrrogeait. Orgueilleux, dans le mysticisme de la souffrance acceptée, comme André Sarnel subissant le couteau du chirurgien fouillant son ventre? Oui. Orgueil de solitaire, d'apôtre ; orgueil stérile peutêtre ?

Il avoua :

— C'est possible.

Trois jours après, Isabelle ramenait à Val-Montoir Mlle Éhsabeth en automobile. Pas sans peine ! Les dames Sarnel avaient opposé une défense tenace, comme si leur proie leur échappait. Justement, il y avait tant de travail, gémissait la mère ; et Juhette, habituée aux soins de son aînée, ne pourrait s'en passer ! Quant à Marthe, elle estimait que cette invitation restreinte les frappait d'un insultant ostracisme.

Était-ce possible qu'Olivier préférât Elisabeth, quand il eût pu la Jaire inviter, elle? C'était là le grief unanime : une fielleuse envie, déguisée sous les sourires jaunes, contre celle qui « avait de la chance », et que le concierge et le commissionnaire du coin durent descendre, toute tremblante, dans l'escaher, tandis qu'Isabelle portait, évitant de les heurter à la rampe, les embarrassantes béquilles caoutchoutées.

Heureuse pendant le trajet, émue à sentir ses mains dans celles de la jeune femme, Mlle Sarnel redevint craintive et angoissée quand, la grille franchie, la maison apparut. Olivier se tenait sur le perron, Sophie derrière lui, et Mme Charnot et ses filles, Mme Lesgor, Liane, accompagnées d'Armande, s'avançaient vite à travers les plates-bandes fleuries, pour ne rien perdre de cette arrivée.

Olivier les eût volontiers envoyées au diable ; quel contretemps que ces dames fussent tombées à déjeuner à l'improviste, et que le banquier Lesgor, qu'il ne pouvait souiïrir, vint les rejoindre à dîner!

Mais ce n'est pas son amour-propre qui lui causait ce malaise irrité ; il plaignait Elisabeth, son dépaysement, sa gêne au moment de descendre.

N'importe ! elle lui souriait, d'un élan : ses admi râbles yeux répondaient à son regard. Qu'importaient ces spectatrices frivoles, empanachées et babillardes? Aidé d'Isabelle, il soutint Mlle Sarnel, que Sophie — un bon point ! — accueillait avec amabilité.

Elles entraînaient l'infirme, et il couvrit la retraite.

Liane, sermonnée par Armande et soutenue par Gisèle — jamais les trois sœurs n'avaient été aussi unies — tentait un retour offensif. Mme Charnot, majestueuse et belle, semblait lui prêter l'aide de sa persuasive autorité. Liane, qui naguère faisait bon marché du Chinois, se piquait au jeu, par dépit. Elle espérait le surprendre ; mais précisément, ce jour-là encore, il était à Paris, au ministère ; c'est étonnant ce qu'il avait à travailler avec le directeur des Affaires d'Asie ! Il devait porter jupon, ce directeur? Et un nom italien?...

Déçue, Liane, ainsi que Mme Lesgor, eût reporté sur Mlle Sarnel son sens critique, et celle-ci eût risqué de se trouver durant le repas l'objet d'une attention trop soutenue, si un événement d'autre importance, chuchoté de l'un à l'autre, n'eût provoqué un émoi sensationnel.

Il n'était qu'à voir l'air confus et souriant d'Armande, la satisfaction orgueilleuse de Jean-Marc, pour deviner qu'un lien plus fort que leur réconciliation les rapprochait, et qu'il s'agissait d'un espoir plus durable et de plus vaste conséquence. Armande,

en effet, voyait se préciser, sur une grossesse à son début, des certitudes tourmentées et réjouies : tourmentées, parce qu'elle redoutait que Jean-Marc n'y vît une occasion de vacances conjugales et de fugues ; réjouies, parce qu'elle savait que rien ne lui attacherait plus son mari, que la venue d'une belle petite fille. Oui, cette fois-ci, une fille, à moins qu'elle ne le gratiliât de deux jumelles.

— Eh bien, Jean-Marc, avait dit M. Fabrocé, voilà l'occasion de tenir ta paroi o?...

— Oui, père. Armande a très peur que je ne lui sois pas fidèle. Mais c'est une vaillante petite femme et, vous verrez, elle n'aura pas à se chagriner cette fois-ci.

Cette bonne nouvelle, qui mettait la famille en joie, avait son écho pénible dans le cœur d'une maigre et pâlotte jeune fille, et, plus obscurément encore, dans celui d'une fillette aux bonnes grosses joues : Nénette et Mimi, les enfants du premier lit.

Une plaie vive, à la sensibilité de Nénette, que d'entendre sa belle-mère répéter depuis deux jours :

— Oh 1 ce sera une fille. Je veux tellement avoir une fille à moi !

Évidemment, Nénette et Mimi n'étaient pas ses filles à elle. Et la grande enfant, si précoce à sentir, à aimer et à souffrir, se sentait plus repoussée encore, écartée de son père par le petit être qui, dans quelques mois, fixerait son regard et sa pensée. Si c'était une fille, il n'aimerait plus les siennes, bien sûr !

D'étranges idées fermentaient dans cet esprit romanesque. Gagner sa vie, s'en aller ; devenir une can-

tatrice célèbre que tout le monde et les Fabrecé eux-mêmes admireraient ; ou plaire à un prince et devenir si riche et si puissante que sa belle-mère elle-même quémanderait leurs bonnes grâces. Rêves enfantins, dont elle se réveillait Cendrillon comme devant. En attendant les égards promis, elle s'en était vu manquer par Odile, la femme de chambre honorée de la confiance de sa belle-mère. Odile — on a ses jours de mauvaise humeur — avait voulu la forcer à mettre une robe déchirée, n'ayant pas eu le temps, disait-elle, d'en refaire l'ourlet. Sur le refus de Nénette, se plaignant, pour la première fois, du manque de soins où on les laissait, — car elle avait dû elle-même nettoyer la tête de Mimi et lui repriser ses bas, — Odile s'était fâchée. C'était une fille olivâtre, d'ordinaire taciturne, une Méridionale « en dedans », aux colères d'autant plus acres : a Elle allait, criait-elle, chercher Mme Jean-Marc, et l'on verrait bien si Mademoiselle obéirait ! »

— Allez-y donc, avait crié Nénette livide ; vous n'auriez pas agi ainsi quand maman était là! hein? Elle plaçait bien sa confiance en vous, vraiment ! Allez trouver votre maîtresse, allez, rapporteuse !

Stupéfaite, Odile avait regardé fixement cette grande fillette indignée, Mimi serrée contre sa sœur avec effarement ; une lutte s'était livrée en elle : le ressentiment l'emportait et, dans un claquement de portes :

— Vous aurez de mes nouvelles !

Nénette attendait : son compte était réglé ; elle pouvait se préparer à une semonce rude, à une punition exemplaire.

— Ah ! Mimi, avait-elle dit en étreignant l'enfant, quel bonheur pour toi d'être si petite et de ne pas comprendre !' Il ne viendra donc personne pour nous tirer des griffes de cette marâtre?

Parole mauvaise, exagérée, elle le savait bien ; Armande ne se montrait pas constamment injuste et de parti pris ; mais, quand on est malheureux, peut-on être juste?

Elle pensait :

« Si seulement j'avais deux ans de plus et une poitrine un peu moins plate, le Consul me regarderait peut-être ; il est si beau, si bon, si brave ; on l'a décoré : c'est un héros ! Et toujours gai. Et généreux ! On a vu des oncles épouser leur nièce. Il veut se marier, et, par bonheur, il n'aime pas Liane, malgré tout ce qu'elle en fait. Ah ! si je pouvais lui plaire ! Pour être aimée, pour ne plus me sentir ici une étrangère à côté des jumeaux, — ils ne sont pourtant pas encore méchants, eux ; mais ils le deviendront peutêtre ! — j'irais plus loin que la Chine, j'irais au centre de la terre ! »

Et Nénette, montant sur une chaise, se regardait dans la glace de la cheminée.

« J'ai encore l'air d'une petite fille ! Si je rembourrais un peu mon corsage?... »

Ah ! qu'elle aimerait le sauveur inconnu !

L'éclat d'Odile, de l'office, arrivait aux oreilles de Sophie, et par elle à Isabelle, qui s'en plaignait avec un peu d'émotion à Cyrille :

— Sophie m'a dit qu' Armande veut décider Jean- Marc à envoyer Nénette en pension à Paris, interne... Ne trouves-tu pas cela excessif?

178 LES FABREGÉ

Jacquemer tourmenta sa barbe de ses doigts nerveux, et murmura :

— Il y a longtemps que la chose se prépare.

— Mère-grand s'y opposera.

— Non. Elle n'est plus de force.

— Nénette a eu tort de...

— Dans la forme ; c'est le grand art de ceux qui ont tort dans le fond de mettre leurs adversaires en faute pour la forme !

Isabelle risqua :

— Si le père et la mère intervenaient?...

— Ils ont un faible pour Armande. Et si elle leur donne plus tard une petite -fille...

— Dans ce cas...

— Oui, les filles de Claudie sont condamnées d'avance...

— Oh ! tu vas loin...

— Les lois de la famille, vois-tu, à l'exemple de celles de la nature, sont impitoyables. Elles obéissent à une logique secrète, oppriment les faibles, absorbent ou rejettent les éléments étrangers, parce qu'elles sont fondées surtout sur l'intérêt. Toute grande famille comme la nôtre constitue une caste, avec son orgueil, son particularisme, ses privilèges et ses abus. L'intérêt qui lui sert de mobile peut être vil ou élevé : on y retrouvera toujours de l'intérêt.

— C'est triste !

— Écoute, Zabelle. Bien qu'il soit délicat pour nous d'agir, il faudra, en effet, avec l'aide de Sophie et de Simone, obtenir que Nénette ne soit pas exilée de cette maison où cependant elle a sa place.

Isabelle baissa la tête.

— Pauvre petite !

Il ajouta : ,

— L'égoïsme de famille a sa raison d'être, mais on peut plaindre les sacrifiés. Je t'avoue que le chagrin d'Antoine — oui, il m'a témoigné ce matin une confiance inattendue — me touche beaucoup.

— Cyrille, tu ne voudrais pas qu'il épouse une jardinière?...

— Mon amie, à côté de la collectivité, l'individu existe, pourtant. Il s'agit de savoir si le tort qu'il fait aux autres exige son propre malheur.

— C'est un bon gros, cet Antoine, dit Isabelle émue, quoique aristocrate dans l'âme, et le jugeant absurde.

— C'est mieux que cela, ma chérie. Antoine a un cœur exquis.

— Ah ! fît-elle, surprise.

Elle ne pouvait douter de la sagacité de Cyrille, mais à vivre toujours à côté d'un frère, on le connaît mal et bien peu ; car les apparences, n'est-ce pas, et l'opinion ambiante...

Le mécompte d'Antoine était profond.

Fort de l'exemple du grand-père Marie-Joseph qu'il avait cru déterminant, c'est avec confiance qu'il avait protesté de l'abus de pouvoir du Gouverneur. Mais M. Fabrecé, sans s'émouvoir à l'excès, s'en allait lui signifier que l'union rêvée lui apparaissait impossible.

Impossible, pourquoi? Alors, parce que Jean-Marc avait choisi une demoiselle Charnot, il fallait que les autres se cherchassent des jeunes personnes à falbalas, appartenant à la belle société?

Le coup était, d'autant plus rude qu'à ses yeux il comportait une injustice ; et, dans la simplicité de son cœur, ce lui était intolérable. Douter de l'infaillibilité du Père, en qui il avait une telle confiance, qu'il plaçait au-dessus de tous les êtres, dur crève-cœur ! Et Antoine se disait : « Il doit avoir raison, seulement voilà, je ne comprends pas. » Et plus il creusait cette idée, moins il comprenait. Quoi ! Épouser Miche, puisqu'il l'aimait, c'était si simple ; fallait-il tant de si et de mais?

Comment ses sœurs ne le soutenaient-elles pas? Pourquoi ne trouvait-il de réconfort qu'auprès de Florent? Maman- Reine, peut-être?... car. Mère-grand, il n'y fallait pas compter. Elle était une Siglet-du- Salt ! et tenait à ses traits d'union. Mais là encore une déception plus amère l'attendait.

Mme Fabrecé, certes, rendait justice à Noémie, mais, ayant nourri tous ses enfants sauf Antoine, à la suite d'une maladie, sa gratitude pour la nourrice n'avait pu se départir d'une de ces jalousies instinctives que les mères passionnées ressentent sans l'avouer et déguisent de leur mieux.

Elle avait souffert de ce que la robuste paysanne aimât tant son « fieu », et de la tendresse d'Antoine pour sa Nou. Il lui en restait un souvenir désagréable : préventions et griefs sourds, petites difficultés de jadis entre la maternité du sang et la maternité du lait ; malaise inspiré par les goûts roturiers de son fils — d'où lui venaient-ils? — et aussi sa familiarité avec Noémie et sa sœur de lait.

Cependant, par bonté, gratitude envers ces braves gens, elle n'avait pas combattu à temps ces affinités.

Elle le déplorait aujourd'hui, et l'amour d'Antoine donnait à ses regrets une force imprévue. Elle n'avait point de préjugés, se l'affirmait, mais l'idée qu'il voulût faire de Jenny-Rose sa femme la choquait beaucoup plus que s'il eût compté en faire sa maîtresse : vilenie qui, cependant, l'eût révoltée»

Elle ressentait donc beaucoup plus d'éloignement — bien femme en cela — pour les projets d'Antoine que le Père lui-même. Un pénible colloque entre eux trois avait suivi : Antoine en était sorti pleurant à chaudes larmes. Simone, le rencontrant dans le couloir, lui mettait, d'un gentil geste, les bras autour du cou, l'emmenait dans sa chambre pour le consoler, plus compréhcnsive, parce qu'elle aimait et avait souffert. C'est là qu'Isabelle et Sophie s'étaient groupées, autour de la douleur d'Antoine ; ses raisonnements ne les eussent pas convaincues ; mais de le voir sangloter comme un enfant !...

L'une lui tapotait les épaules, l'autre lui caressait les cheveux, la troisième l'embrassait. L'arrivée d'Armande, de Liane et de Gisèle, leurs airs moqueurs ou pinces, refroidirent l'atmosphère sans retirer à Antoine le bénéfice de la pitié qu'il venait d'inspirer ; pitié vaine et qui ne modifiait pas, pour Sophie et Isabelle, leur opinion : pitié tout de même, et dont la tiédeur lui fut réconfortante.

— Mon pauvre vieux ! lui disait ensuite Florent, ne te fais donc pas tant de bile. Tu aimes Michette? Eh bien, personne ne peut t'en empêcher.

— Oui, mais j'ai promis de partir pour la Sologne après la fête d'anniversaire. Une grande exploitation agricole où l'ami d'un ami de père a besoin de quel-

qu'un de sûr et de pratique, pour la surveillance. C'est un gros travail et une lourde responsabilité. Je n'ai pu refuser ces six mois de réflexion aux parents.

— Tu es bon enfant !

— Ils m'en ont supplié, Florent !

— Eh bien, oui. Mais Michette?

— Elle pourra revenir à Val-Changis après mon départ. Et, en tout cas, je la reverrai d'ici là.

— Tu sais où on la cache?

— A Melun, chez le frère et la belle-sœur du père Maldant. Elle qui déteste l'aiguille et les ciseaux, ma petite gosse, et qui n'aime que le sécateur et le plantoir, aller, venir, les sabots dans la terre grasse ; on te la colle sur une chaise, à s'user les yeux sur du linge blanc et bête.

Florent se mit à chanter la ronde populaire :

En tissant la navette Le beau temps viendra.

— Va, l'amour l'emporte toujours !

— Alors, il y aura du bon ! dit Antoine à moitié consolé.

Le lendemain, il filait sur sa bécane à travers la forêt. A la montée de la Croix d'Augas, il contournait sur sa gauche les hauteurs de la Solle ; arrivé à la Croix du Grand-Veneur, il filait d'un trait sur la route Ronde, qui, du carrefour de la Table du Grand- Maître, devait le conduire à la Table du Roi. C'était le plus long, mais avec moins d'autos et de poussière, et il traversait une des plus belles parties de la forêt.

Mieux que Jean-Marc, il la connaissait, l'ayant, passionné de la marche, fouillée dans ses replis, ses sen-

tiers dédaliens, ses hauts plateaux de gazon vierge comme la Malmontagne et le Mont-Merle, ses braudes, ses déserts chaotiques. Tous les noms par lesquels elle se réclame de la bête, des plantes et de l'homme, lui étaient famihers. Pas un garde forestier qui ne le connût, et il avait couché plus d'une fois sous la hutte des charbonniers, lorsqu'il herborisait, du matin au soir, la boîte de fer-blanc au dos et le bâton ferré en main.

Tout à coup, il s'arrêta ; eh bien, elle était raide ! Il n'avait oublié qu'une chose, faire spécifier — mais Jean-Marc l'ignorait peut-être — l'adresse des parents de Miche, Melun est grand. Enfin, en s'informant !

Aux premières maisons, — un charretier de déménagements : Maldant? On ignorait. Il interrogea les maisons d'entreprises ; au fond de cours pavées, d'énormes voitures jaunes à bâches noires allongeaient leurs brancards vides. Une odeur de fumier s'exhalait des écuries ; çà et là, des poules picoraient ; et, sur l'appui d'une fenêtre à rideaux blanchâtres, on voyait des géraniums. Maldant? Ni vu ni connu.

Antoine erra de porte en porte. Une couturière en journées de ce nom-là, non? On ne pouvait pas dire. On l'envoya chez une vieille demoiselle : Balidan? Ce n'était pas ça ! La poste ne put le renseigner. Il désespérait, quand un petit fox se jeta sur lui, en sautant de joie. C'était Pompon, qui se promenait dans la ville.

Au moins, celui-là était malin !

— Miche? Pompon, où est Miche?

Le fox baissa deux fois la tête en jappant, comme s'il répondait : oui 1 oui 1 et montra le chemin. Au bout

d'une impasse, il regarda Antoine d'un air sagace, le guida vers une cour, poussa du museau et des pattes une porte entre-bâillée, et, frétillant, se mit à grimper et à descendre un escalier, comme s'il établissait le va-et-vient des deux amoureux. Antoine, à une petite porte, frappa doucement. Miche lui ouvi^t. A sa vue, elle devint pâle, et, le doigt sur la bouche, lui fît signe de redescendre sans bruit. Elle l'introduisait dans une pièce carrelée et sombre. Elle était si saisie qu'il vit ses mains trembler sur le loquet.

— Ah ! bien, dit-il, on en a du mal à te trouver ! Compliments ! Il n'y a donc pas de M. Maldant?

Elle sourit au milieu de son trouble :

— Dame, il s'appelle Bural ; mon beau-père et lui sont seulement frères de mère.

— Tu m'en diras tant ! Mais, ma johe, tu as triste mine ; où sont tes couleurs ?

Miche tressaillit et prêta l'oreille :

— C'est tout le mauvais sang que je me fais pour toi. Je le savais bien que ça fmirait mal !

— Tu veux dire, Michette, que ça commence à peine à bien aller?...

— Oh ! non, Antoine, c'est fmi. Il faut être raisonnable. Toi aussi, mon pauvre, tu as l'air d'un qui a eu de la peine. Et dire que c'est à cause de moi !

De nouveau elle écoutait :

— Ma tante est là-haut, elle va m'appeler...

— Tu as peur d'elle?

— Non... elle n'est pas méchante, ni son mari. Mais je meurs d'ennui à la ville.

— Ça changera. Mais d'abord, il faut causer, nous deux.

Miche secoua la tête, l'air malheureux.

— J'ai promis d'être sage, Antoine ; ça vaut mieux, crois-moi...

— Tu as promis, tu as promis?... Alors, tu vas me laisser partir des six mois comme cela?

Elle ouvrit de grands yeux, sa bouche se contracta, et angoissée :

— Tu t'en irais ! Ce n'est donc pas assez qu'on m'ait éloignée de toi?...

— Tu vois bien qu'il faut que nous reparhons, et sans tarder !

— Jenny-Rose ! appela une voix traînarde.

— La tante !... Sauve-toi.

--- Je t'attendrai toute la journée dans la route qui coupe le chemin de Chailly, la première après la Table du Roi.

— Je ne pourrai pas...

— Tu viendras si tu aimes ton ami...

— Jenny-Rose !

Des savates claquaient sur le paher du haut.

— Tu viendras?

— Oui ! Pars vite !

Antoine s'esquivait.

Les heures d'attente -^ à peine le temps d'aller déjeuner sommairement dans un cabaret vague où il remisait sa bécane — lui parurent interminables. Par instants, il doutait qu'elle pût s'échapper. Mais c'était mal la connaître ! Elle eût passé dans le feu pour le rejoindre. Seulement, ne l'avait-on pas changée? Qu'avait-on pu lui dire pour la rendre ainsi craintive?

Certainement on avait dû la froisser dans sa di-

gnité, lui insinuer qu'on doutait ou que les gens pourraient douter de son désintéressement. Rien n'aurait blessé plus la pauvre enfant ! Si Jean-Marc voulait qu'elle renonçât à Antoine, il avait pris le bon moyen ! Et vraiment la famille est une belle chose, mais faire souffrir cette innocente était sot et inutile.

Quatre heures. Elle allait venir !

Cinq heures. Elle ne viendrait pas !

C'est bien simple. Antoine allait la chercher, au nez de la tante, à la barbe de l'oncle. Il voulait la voir, il la verrait. L'audience de ce matin manquait par trop de sièges.

Il fit un bond : une silhouette de femme se détachait sur la route. Non, pas elle. Du temps passa. Le soleil descendait sur la forêt; dans une demi-heure le crépuscule allait s'étendre.

Enfin ! Pas d'erreur ! Cette démarche vive, cette petite robe bleue qu'il connaît bien. Voilà sa Miche, sa Michette, sa Michonnette, son Michon ! Sa chérie, sa petite, sa grande, son enfant douce, sa bien-aimée !

EUe était essoufflée ; aussi le rouge revenait à ses joues, ses yeux brillaient.

— M'i ! Tu dois m'en vouloir? Je n'ai pas pu m'échapper avant.

— T'en vouloir, ma petite caille? Que tu es belle et bonne ! Qu'est-ce que tu as dans ton panier?

— De quoi goûter. Des tartines de beurre et entre chaque de la confiture de groseille ; tu aimes ça, gourmand !

— J'ai eu la même idée, mais moi, c'est des croissants et du chocolat ; j'ai pris chez le boulanger ce que j'ai trouvé.

— Tu es gentil, mon Antoine.

Us entraient dans la forêt qui, peu à peu, dans les sous-bois s'assombrissait, tandis que les cimes des arbres restaient encore claires.

— Il n'y a que là pour être tranquilles, disait Antoine. Allons revoir la mare aux Évées. Mais tu as l'air fatiguée?

— Oui, d'être assise !

Et Miche racontait leur chance : l'oncle Bural, absent pour un charroi à Pontoise, ne rentrerait que demain ; la tante venait d'être appelée à l'autre bout de la ville pour assister une dame en couches : elle y passerait la nuit. Ainsi on avait le temps. Mais, à cause de l'obscurité, il ne fallait pas rentrer trop tard !

— Miche, tu m'aimes toujours?

— Mon pauvre ami ! Et qu'est-ce que je deviendrais, si je ne t'aimais pas?

— Bon, c'est ce que je voulais savoir. Ecoute...

Il lui expliquait les derniers événements, apprenait d'elle ce qui s'était passé à Val-Changis, les scènes avec Noémie, les tristes reproches du vieux. Il motivait aussi son départ :

— Tu comprends, c'est pour ne pas leur refuser, au Père et à la Mère ; et encore, vois-tu, je regrette de leur donner cette preuve de bon vouloir.

— Tu as bien fait ! Tu ne pouvais agir autrement ! Mais cela ne changerait rien à rien. Qu'elle lui gardât

son cœur, et le temps arrangerait les choses. Incrédule, elle disait non, du regard et du sourire, et de la tête et de tout son corps doucement rapproché du sien. Non, qu'il ne se fît pas d'illusions : un mariage était impossible, personne n'y consentirait, et elle non plus.

— Laisse courir ! dit Antoine. Nous n'allons pas nous disputer avant que m'sieu le Maire ait dit son mot. On s'aime ! un point, c'est tout. Et tous les Gouverneurs, toutes les Surintendantes et tout le tremblement des Fabrecé n'y peuvent rien. Je te dirai d'abord que mes sœurs sont plus gentilles de m'avoir vu pleurer.

— Pauvre Antoine ! fit-elle émue.

Ils entraient, d'un chemin à l'autre, dans l'étrange réseau de canaux d'assèchement qui entoure, comme une grande toile d'araignée dont les fils seraient des levées de terre, la mare aux Évées toute ronde avec son découvert de verdure servant aux « bat l'eau » du cerf et au débouché des cavaliers et des amazones. Antoine avait entendu là, jadis, sonner les cors : regorgement du cerf lui avait laissé un grand dégoût.

Combien plus belle, dans le silence aujourd'hui, la mare et son reflet de ciel pâhssant, entre une ceinture de hauts arbres déjà noircis. Une petite case de bois et qu'on appelait la Cabane du Peintre, parce qu'elle servit à quelque paysagiste, se rencoignait entre les roseaux et le taillis.

— Tiens, dit Antoine, la serrure est disjointe. La porte cédait sous sa main.

Ils inspectèrent l'abri ; il était vide. Des plaques de mousse entassées y faisaient un lit moelleux.

— C'est comme fait exprès !

Ils s'y asseyaient pour goûter ; lui, à belles dents, avec son fort appétit ; mais Miche, le cœur gros, s'arrêta à la première tartine. Et appuyant la tête sur l'épaule de son ami :

LES FABRECE d89

— Est-ce possible tout de même? Six mois sans te voir I

— Tu penseras à moi ?

— Ah ! ra'ami, et elle soupira : j'y pense beaucoup trop !

Autour d'eux le crépuscule descendait, couleur de cendre, baignait la clairière, et on entendait le clapotis des rainettes qui plongeaient dans la vase.

— Faudra que je reparte, fit-elle après un long silence.

— Attends un peu, puisque je te ramènerai à ta porte. Tiens, partage avec moi ce croissant pour me faire plaisir.

Ils avaient tant de choses à se dire, dans la joie de se retrouver et d'être seuls, comme autrefois, lors de leurs bons rendez-vous. Que de souvenirs ! Le jour de la cueille des cèpes ils en avaient plein leurs mouchoirs, plein leurs poches. C'est que Miche s'y connaissait, aux vrais et aux faux, aussi bien que lui ! Et quand Pompon avait été piqué par une vipère ! D'un coup de badine, Antoine faisait de la sale bête deux tronçons. Et n'avait-il pas sucé la plaie du chien pour que le pauvre petit n'en mourût pas?

— Aussi, il t'en a de la reconnaissance, disait Miche en riant.

Elle tâta la mousse sous elle :

— Dis donc, il n'y en a plus au moins?

— Oh ! fît Antoine, c'est parce que nous avions été du côté des vieilles carrières de grès.

Et, par précaution, de son talon il foulait la mousse.

— Je n'aimerais pas être piquée comme Pompon ! — * Je te guérirais comme j'ai fait pour lui, ma jolie 1

190 LES FABHEGÉ

Elle rougit ; mais il ne la vit pas rougir, parce que l'obscurité tombait de plus en plus.

— Il faut que je rentre.

— On est si bien là !

— Ah ! si je m'écoutais, je resterais jusqu'à demain. De la raison, mon Antoine !

Il se redressa avec un grand soupir, et l'attira aux poignets :

— Je fais toujours comme tu veux, Michette ! Dehors, ils virent qu'il faisait tout à fait noir.

— Je connais le chemin, assura-t-il.

Mais il se trompa. Ils s'en aperçurent au bout d'un moment.

— C'est à droite qu'il faut prendre, dit-elle.

— Je ne crois pas ; c'est à gauche.

— J'en suis sûre.

Mais, au bout d'un moment, elle reconnut qu'elle s'était trompée.

— Si on pouvait lire les écriteaux? fit-il.

— En voici un.

Mais il eut beau, cramponné des mains et des pieds, se hisser au faite, et là, craquant une allumette, lire l'indication... Il se laissa ghsser.

— Ça ne m'avance à rien... je croyais pourtant connaître tous les chemins de la forêt. Si nous pouvions regagner la grande route. Voyons, il faut tourner dans cette direction...

Mais les rayons entrecoupés de la toile d'araignée les ramenèrent sur leurs pas.

— Oh ! s'écria Miche, voilà la mare.

— Heureux encore qu'elle ait un vague luisant, sans quoi nous entrions dedans !

A ce moment, Miche trébucha et faillit rouler, poussa un petit cri de douleur. Il la ressaisit brusquement :

— Bon Dieu ! tu n'es pas piquée d'un serpent, au moins?

— Non, mais c'est autant : je viens de me tordre le pied.

— Tu as mal ?

— Un peu... ça ne sera rien.

Mais elle boitait et dût s'arrêter.

— Je vais te porter.

— Non, non, m'ami !

— Pourtant, si nous voulons rentrer ! Noue les bras à mon cou que je t'enlève sur mon dos. Hop ! Hisse ! H n'y a pas d'erreur, nous sommes dans le vrai chemin, cette fois.

— Tu crois ?

Robuste, sans ployer sous le précieux fardeau, il s'enfonça résolument dans une allée, prit une autre, obliqua, puis, indécis, s'arrêta après avoir choppé contre une pierre.

— Ma foi, l'endroit est « charmé », voilà que je n'y vois plus goutte !

Il repartit et alla cogner rudement de la tête contre un arbre. Miche se coula à terre, mais son entorse lui arracha une plainte.

— Nous voilà bien, dit Antoine. Il n'y a plus qu'à retrouver la mare et la cabane. Il fera jour demain.

Mais ils perdirent encore une demi-heure à revenir à leur point de départ. Enfin Antoine déposait la jeune fille avec des précautions infinies sur le lit de mousse. Elle pleurait sans bruit. Une larme, une autre, tiédes, tombèrent sur la main d'Antoine.

Il fut bouleversé.

— Ah ! ma chérie, faut-il que tu aies mal ! Attends, je dois avoir, à cause de ma bécane, un bout de bougie dans un fond de poche. Espère un peu. Non, c'est mon couteau à greffe, ça, de la ficelle, ça, des graines. Eh ! parbleu, le voilà, le lumignon ; seulement faut le ménager, il ne nous mènera pas loin. Là, voilà la lumière !

Le visage de Miche, si crispé et pourtant si baigné de douceur et de tendresse, l'attendrit.

— Tiens le mirifique bougeoir, et que je voie un peu ce pied-là.

Vivement, elle le ramenait sous sa jupe avec une grimace de souffrance.

— Ma petite, je le veux, dit-il avec fermeté.

Alors elle se défendit moins. Il la déchaussa prestement, et, expert, avec douceur, lui palpa les jointures.

— C'est là, n'est-ce pas? Attends, je vais te masser. Mais il faudrait retirer ton bas.

Confuse, après une hésitation, elle se détourna, tandis qu'il évitait de la regarder, puis elle lui tendit, entre la jupe pudiquement serrée, son pied nu, ses chevilles blanches, le bas du mollet ferme et duveté d'or.

Silencieux et apphqué, il appuya ses pouces sur la chair enflée et, avec une précision de rebouteur — il avait appris ça d'un ancien, au régiment — il massa les fibres froissées. Elle se mordait les lè\Tes pour ne pas crier.

— Tu es courageuse, dit-il.

— Ça me soulage un peu.

— Demain, au petit jour, je recommencerai ; et

LES FABUECÉ 193

quand je devrais te porter jusqu'à la Table du Roi, je te ramènerai chez toi.

La mèche de la bougie tremblotait.

— Tu te brûles les doigts. Faut éteindre, Miche, et, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire, tu vas tâcher de dormir. Étends-toi sur la mousse.

— Et toi, Antoine?

il répondit, la voix un peu tremblante :

— Moi, ma johe, je vais m'asseoir dehors, contre la porte ; je te garderai comme un gros chien.

— Non, m'ami, ne me quitte pas...

— Miche...

Elle grelottait : fatigue, émotion, vague angoisse de la nuit, de la solitude, de l'inconnu...

— Étends-toi... dors 1

Elle lui obéit. Un long moment après, elle soupira :

— J'ai froid...

Il retira son veston et l'étendit sur elle. Elle soupira de nouveau :

— Où es-tu, m'ami?... Viens près de moi, tu me réchaufferas.

Il s'étendit près d'elle, la serra entre ses bras.

— Es-tu mieux?

— Ah 1 mon Antoine, c'est le paradis !

— Dormons, maintenant, veux-tu?

Le silence des arbres les enveloppa ; un silence noir, compact, bruissant par moments d'un frisson de feuilles ; les rainettes s'étaient assoupies : à peine de loin en loin le saut peureux de l'une d'elles dans la mare.

Une odeur d'eau, de mousse, une puissante odeur de terre et de sève montait : l'intense flux de printemps.

194 LES FA13UECE

Le sang fiévreux bouillonnait dans leurs artères, et ils sentaient battre leurs cœurs à palpitations sourdes et rythmées. Ils se taisaient, mais s'entendaient respirer, et la chaleur d'Antoine gagnait Miche étendue, dans le noir de la forêt recueillie, au bord de cette mare dont ils n'avaient pu fuir le dédale encerclé, comme s'ils devaient, par la fatalité de leur jeunesse et les lois inéluctables de la vie, participer tôt ou tard à la communion des choses et des êtres, dans la force souveraine qui animait par tous ses pores, dans ses plantes et dans ses bêtes, la Sylve enchantée et nocturne.

Henri Le Jas avait eu, dans le rapide Paris-Bruxelles, une singulière aventure. Découragé de creuser en vain sa souiïranco, il s'accotait pour essayer de dormir, quand le signal d'alarme, une sirène aiguë, retentit...

Le train ralentissait, à l'émotion des voyageurs penchés aux portières ou se ruant dans les couloirs. Des bruits circulaient : un garde-barrière écrasé... un déraillement évité à temps. On entendait : « Il a eu la tête emportée » ou : « C'est une petite fdle, la portière était mal fermée. » Des employés couraient. Un garçon du wagon-restaurant cria :

— Un chirurgien, on demande un chirurgien !

— Voilà i cria Le Jas, rappelé au devoir professionnel. Il enlevait son veston, il s'élança. Sous les regards

horrifiés des badauds qu'on refoulait, il pénétrait dans un compartiment éclaboussé de sang, apercevait, soutenu par un vieux monsieur décoré et une vieille dame aux traits énergiques, un prêtre qui, d'une pâleur livide, regardait avec un vague sourire gicler de son bras entamé un jet rouge formant flaque, déjà, sur ie tapis.

— Comment, c'est toi, mon pauvre ami 1

Stupéfait, il retrouvait un compagnon de jeunesse, perdu de vue depuis des années, l'abbé Stéphane Arnaud.

Le prêtre ne le reconnut pas, il venadt de s'évanouir. En voulant baisser la lourde glace, par malheur fêlée, — expliqua la dame, — un grand pan s'était rabattu, en coupant de hache.

— Il était temps ! dit Le Jas, comprimant en hâte sous ses pouces l'artère coupée.

Sur ses injonctions, le vieux monsieur, d'un mouchoir roulé en corde, liait le bras. Vite, un peu d'alcool, ou de l'eau de Cologne ! Le Jas lavait la plaie, puis, avec du fd emprunté au nécessaire de la vieille dame, ligaturait l'artère. Un emmaillotement de linge achevait ce bandage de fortune.

Cependant, grâce au flacon de sels porté à ses narines, le prêtre avait repris lentement connaissance. Il cherchait, un grand moment, à identifier le visage penché sur le sien ; puis d'une voix faible et joyeuse :

— Se peut-il?...

Et, avec ce sourire ecclésiastique qui donne de la valeur aux mots les plus simples, il répéta :

— Henri Le Jas... Henri Le Jas... Ah ! ceci est providentiel.

Et d'un ton pénétré :

— Que tu aies été là, dans le train, amenés l'un et l'autre pour nous retrouver par Sa Volonté à une heure de si grand péril pour moi...

Son regard d'une suavité presque enfantine, mais mûri d'ardeur mystique, s'attardait sur Le Jas avec une candeur tenace, où l'on pouvait lire moins sa gratitude égoïste qu'une reconnaissance envers le

Maître des destinées, qui lui avait envoyé l'archange sauveur sous- les traits d'un homme demeuré cher à son cœur.

— Ne restons pas ici, disait Le Jas; et, soulevant l'abbé, il l'étendit dans un compartiment voisin qu'on venait de faire évacuer, tandis que les employés fermaient l'infirmerie sanglante en collant sur la vitre une bande de papier portant ce mot : Condamné.

Dans le couloir, le vieux monsieur décoré commentait, d'abondance, l'accident, supputant les responsabilités de la Compagnie, provoquant des témoignages ; tandis qu'un voyageur chauve, avocat à la cour, s'offrait à plaider l'affaire, parlait de dommagesintérêts élevés.

Le Jas, lui, s'inquiétait de la prostration du blessé, qui, trop affaibli pour parler, le regardait avec un sourire attendri. Et Le Jas, qui n'était pas croyant, s'étonnait des voies obscures du hasard ! Il examinait attentivement ce condisciple dont la conversion était restée pour lui un si troublant souvenir.

Un Stéphane Arnaud, sur les bancs du lycée Henri IV, adolescent pâlot et rêveur, toujours le premier de la classe, lui apparaissait. Puis un étudiant en droit, ardent à vivre, ne reculant ni devant une aventure d'amour, ni devant une nuit joyeuse passée à boire. La mort de son père, un affreux suicide, l'avait transformé. Il avait reçu la commotion des élus, le trait de foudre. Entré dans les ordres, il disparaissait pour ses anciens camarades. On le disait en Terre sainte, puis desservant d'un village perdu de la Maurienne, puis à Rome.

Henri Le Jas admirait l'idéalisation de ce masque,

jadis tourmenté et parfois aveuli par l'existence noctambule et la vulgarité des camaraderies. Les yeux seuls n'avaient pas changé, plus creux seulement, plus purs ; mais les joues avaient pris du relief ; le menton glabre accusait une énergie imprévue ; et il semblait qu'une eau lustrale, un fluide de Jouvence eût donné à tout le visage une sérénité fraîche. Plus âgé de vingt ans, Stéphane Arnaud semblait plus jeune que lorsqu'il se mêlait aux bruyants monômes du quartier Latin.

C'est chez des amis, les Firmin Luce, que le prêtre était attendu ; ils étaient là, sur le quai. Quel émoi ! Sur leur instante prière, Le Jas avait accompagné l'abbé.

Aidé du chirurgien des Luce, Le Jas remédiait à son pansement sommaire ; la plaie nette et l'artère régulièrement liée, il recousait la chair à coups d'aiguille, pendant que le blessé, sous la douleur, avait une brève défaillance.

Mme Firmin Luce le secondait avec un zèle plein de tact. C'était une femme au teint mat, aux sourcils noirs, aux cheveux précocement blancs, relevés comme ceux des marquises peintes par La Tour : elle avait une distinction morale singulière, beaucoup d'esprit et un cœur de bonté. On ne pouvait la voir sans céder à l'attrait d'une sympathie respectueuse. Le Jas, après une heure de causerie, tombait sous le charme.

De leur côté, les Luce se sentirent portés d'instinct vers la franchise et la simplicité du médecin ; catholiques fervents, mais libéraux, eux aussi voyaient dans les soins donnés si à propos à leur cher abbé Stéphane, comme ils l'appelaient avec une intonation

presque familiale, un de ces miracles quotidiens par où la protection divine s'exerce sur ses élus. Et ils tenaient l'abbé pour un de ces élus, à cause de sa limpidité parfaite ; selon Mme Luce, Stéphane Arnaud ressemblait, par certains côtés, à saint François d'Assise, à qui elle vouait une dévotion particulière.

M. Firmin Luce, avocat et sénateur du royaume, fin sous sa massive carrure de sexagénaire lettré, jouissait d'une célébrité wallonne méritée : leur salon était ouvert à toutes les manifestations intellectuelles ; amis de grands écrivains parisiens, ils maintenaient à Bruxelles, contre l'antagonisme flamand et l'invasion germanique, la culture et l'influence françaises.

Henri Le Jas se sentit vite au milieu d'amis ; cette dramatique aventure avait précipité les sympathies, avancé une confiance réciproque qui eût exigé peutêtre des mois ou des années.

Les Luce ne voulurent pas admettre qu'il restât à l'hôtel, où, par discrétion, il avait retenu sa chambre. Il se devait à son blessé, et M. Vernhelsdt, son confrère bruxellois, fut le premier à l'on prier.

Il y eut de mauvais moments ; l'abbé donna des alarmes ; sa blessure était grave. Cependant, au bout d'une semaine, une amélioration sensible permettait à Le Jas de prendre jour pour se rendre à Bruges où Mme Henri Le Jas, prévenue par lettre, l'attendait.

Sa tristesse n'avait pas échappé à Mme Firmin Luce. Et pas davantage à l'abbé, dans les heures d'accalmie où, sa fièvre tombée, il arrêtait sur lui un regard investigateur, regard de clairvoyant ou de voyant qui diagnostiquait sa maladie pour le soigner à son tour, puisque, selon l'expression popu-

laire, le prêtre est le médecin de l'âme, comme l'autre celui du corps. Seulement Le Jas pouvait guérir Stéphane Arnaud, et l'abbé ne le guérirait point.

Il avait beau se taire, serrer les dents sur sa peine, le prêtre et Mme Firmin Luce pressentaient la crise où il se débattait.

N'avaient-ils pas, lui sa pénétration de confesseur, elle, sa divination de femme? Et, si discrets qu'ils fussent, il avait le réconfort de sentir une pitié impuissante, mais douce à son désemparement.

Comme il allait partir pour Bruges, une dépêche l'avertit de ne pas se déranger. Mme Henri Le Jas, appelée par certains intérêts à Bruxelles, lui assignait rendez-vous à l'hôtel des Trois Rois. Mme Firmin Luce connaissait... Un vieil hôtel dans la vieille ville, rue des Éperonniers, portant encore l'enseigne des « Trois Mages «, et où descendait une clientèle dévote. Avait-elle soupçonné la personne avec qui il allait se rencontrer après si longtemps? Était-elle renseignée, ayant des relations partout, à Bruges comme ailleurs? Elle se risquait à lui dire :

— Cher monsieur Le Jas, je vois — excusez-moi si je touche à un point vulnérable — que vous avez du chagrin. Puis-je quelque chose pour vous? Je serais heureuse de vous venir en aide, car je n'oublierai jamais que c'est à vous que notre cher abbé doit la vie.

Il avait un faible geste de protestation :

— Oh! madame, il y a toujours, dans les soins les meilleurs du praticien, la part du diable, c'est-à-dire les mauvais risques.

— Et celle de Dieu, dit Mme Luce avec un sourire sérieux, c'est-à-dire sa protection qui se continuera,

LES FARRECK 201

je l'espère, et que j'implore dans mes prières. Vous y avez une part aussi, cher monsieur et ami, car je voudrais, comme l'abbé, vous savoir moins soucieux...

Henri Le Jas la regarda : ces accents généreux auxquels il n'était pas accoutumé, ce beau visage, ces yeux de paix... Voilà qu'il se décomposait tout à coup et qu'il sentait les larmes lui venir. Il eut du mal à se dominer, et secouant la tête :

— Je doute, madame, que vous puissiez quoi que ce soit. Il y a des natures fermées à toute émotion humaine. Je vais demander à ma femme de consentir au divorce et je sais, je sais d'avance qu'elle s'y refusera.

— Vous aimez, monsieur Le Jas?

— J'aime un être de douceur, d'honnêteté, do grâce, une jeune femme infiniment malheureuse.

Mme Firmin Luce le contemplait avec pitié, réticente, à la fois repoussée dans son esprit et attirée par son cœur.

— S'il en est ainsi, je crains bien... Notre religion n'admet pas le divorce. Mme Le Jas est pieuse?

— Pas à votre manière, madame. Des croyantes comme vous, je les respecte et les admire.

Elle répondit avec douceur :

— Notre-Seigneur a dit : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » Vos ressentiments vous rendent peut-être injuste?

— Non, madame.

— Pourquoi allez-vous la tenter? Ce n'est pas bien.

— Elle est de force à se défendre.

— Alors, pourquoi courir au-devant d'une déception?

— C'est ma dernière ressource.

Elle dit :

— Je vous plains. Si vous aviez la foi, elle vous enseignerait quelque chose de plus élevé que la réalisation de ce que vous pouvez souhaiter de plus ardent et de plus beau.

— Et quoi donc?

— Le sacrifice volontaire.

Il répondit :

— J'ai fait dans mon existence sa place au sacrifice. Je suis médecin. Je ne remplis d'ailleurs que mon devoir et n'en tire pas vanité. Mais renoncer à ce qui pour moi est la raison d'agir, la vie même, non !

Mme Firmin Luce le regardait toujours avec compassion. Elle concevait un autre idéal, mais sa large intelligence tolérait qu'on pensât autrement qu'elle. Elle le déplorait et, dans sa foi en la miséricorde divine, elle pensait que tous les justes, après leurs épreuves terrestres, seraient sauvés.

— Allez donc, mon ami ; je ne puis faire des vœux pour ce que vous souhaitez. Et cependant si je pouvais vous venir en aide autrement, oui, je le ferais.

Henri Le Jas ne se dirigea pas sans émotion vers l'hôtel des Trois Rois. Il était en avance. A chaque pas, son angoisse croissait. Quinze années d'écoulées depuis que pour la dernière fois, sur un glacial adieu, sa femme et lui s'étaient quittés. Quinze années pendant lesquelles, à travers la vitre opaque du temps et de l'espace, il n'avait rien su d'elle, s'était efforcé d'oublier.

Ressemblait-elle encore à la jeune fille de dix-huit ans que, jeune médecin de province, il avait épousée,

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pauvre, point très jolie, par coup de tête imprudent, et sans qu'elle l'eût séduit par rien d'exceptionnel?

Triste union. Quelques jours de lune de miel, vite rancie, et aussitôt la constatation que rien de leurs caractères, de leurs goûts, de leurs aspirations, ne concordait. Si encore elle se fût ravalée à son rôle de ménagère, en femme soumise ; mais sa sécheresse comportait trop d'orgueil ; et pendant quatre ans, il avait subi l'aigreur irritante d'une compagne médiocre, aigreur envenimée par une de ces belles-mères comiques et féroces dont la seule fonction consiste à désunir le ménage de leur fille. Avec tristesse autant qu'amertume, il se remémorait la Pauline d'alors, son visage mort sous les baisers, son corps rebelle à l'amour et sa lèvre d'ironie lorsque, enthousiaste et passionné, il s'emballait pour une découverte, une grande idée, un beau rêve.

Quatre années de mariage qui lui avaient semblé interminables : un de ces martyres à petit feu auxquels les plus forts ne résistent pas. Et, quand il se demandait pourquoi il avait risqué cette folie, à peine s'en rendait-il compte. Il y avait eu de tout : son ennui dans la petite ville où il débutait, l'accaparement des dames Nœflé, sa bonne volonté crédule et désintéressée, son envie de fonder une famille. Et l'enfant espéré n'était pas venu.

Comment avait-elle vécu depuis la séparation? Mme Nœflé étant morte, elle habitait avec une vieille cousine : terre à terre de larve, au son régulier des cloches, stations aux éghses, petits travaux de broderie sur toile cirée verte, commérages avec une société de vieilles fillos ou de dames patronnesses,

œuvres charitables où on secourt la misère avec parcimonie et rigueur. Dans cette Bruges de silence et de recueillement, elle avait dû végéter, vieillir lentement, les épaules et le cœur rétrécis. Allait-il la trouver la même à trente-sept ans : peut-être des cheveux gris mêlés aux cheveux bruns, ascétiquement collés aux tempes?

D'une autre, il aurait pu croire que les invites de la vie l'influenceraient, que son cœur eût écouté les sourds appels du printemps, qu'une voix d'homme eût pu l'émouvoir. Cela, c'eût été le salut. Qu'elle fût capable d'aimer, qu'elle voulût se refaire une existence plus heureuse : leur liberté réciproque était au bout. Mais comment l'espérer? Et, pour la première fois, il lui fut pénible de ne pouvoir percer le secret de cette vie probablement sans secret.

Et cependant, si invraisemblable que ce fût, Pauline avait inspiré une sorte d'attachement, mêlé de calcul raisonnable, comme il s'en forme dans des âmes modérées et médiocres. Quand Le Jas, entrant dans l'hôtel, déclina son nom au gérant, un homme à barbe grise et aux épaules voûtées, qui descendait l'escalier, le regarda fixement avec une curiosité peu bienveillante.

Comment eût-il soupçonné que M. Van Bloomen, pharmacien estimé dans le quartier de Sainte-Gudule, resté veuf avec une petite fille coxalgique, s'était épris de Pauline, en raison de son air de fourmi économe et de son manque d'attraits ; estimant que la beauté des femmes conduit les hommes à leur sûre perdition, et persuadé que le mariage ne se sépare pas des mortifications convenant à une dévotion de bon aloi? Riche et avare, il venait de plaider une fois encore sa cause

et celle de Gertrudc : — Pour la petite, voyons, madame Le Jas? — mais sans vaincre sa résistance.

Cependant le sieur Van Bloomen ne lui déplaisait pas, elle éprouvait même pour l'enfant malade une sorte de maternité morose ; mais rendre à son mari une liberté dont il pourrait user, accepter qu'il aimât, qu'il fut aimé, qu'il connût enfin le bonheur, si, par une sorte d'aberration, Le Jas eût pu l'espérer, son erreur ne devait pas être longue.

On l'introduisait dans un petit bureau sévère au carreau rouge, aux meubles raides, avec des ronds de mousse verte pour les pieds ; des gravures de piété ornaient les murs. Et il y avait sur la cheminée un saint Jean-Baptiste de bronze, entre deux grands coquillages bordés de rose.

Une porte s'ouvrit. Pauline entra. On eût dit qu'elle n'avait pas pris un jour, un peu plus maigre seulement, sous un petit châle noir qui lui couvrait en pointe la poitrine et le dos.

Elle lui fit sans trouble un signe de tête et de sa main sèche lui désigna une chaise, s'assit elle-même derrière une table, et, la tête et le corps bien droits, croisant les mains, elle attendit.

Rien qu'à la voir, il comprit qu'il pourrait plaider, et qu'arguments ou supplications retomberaient dans le silence figé. Oui, il pourrait se tordre de douleur ou se tuer devant elle, qu'elle continuerait à le regarder avec ces yeux de créancière impitoyable, de Shylock femelle qui prélève sur son débiteur la li\Te de chair vive, là où bat le cœur, où palpite la vie.

Le grand jour attendu par tous arriva.

Un matin de lumière se levait sur le 15 mai.

Depuis des semaines, en des conciliabules discrets, la famille s'en entretenait, préparant la solennité de cette fête qui garderait dans les mémoires un lustre inoubliable.

Une pensée commune faisait trêve aux préoccupations particulières : chacun en oubliait presque ses soucis ou ses griefs. Commémorer l'union du Père et de la Mère, ces quarante ans de bonheur sans nuages, c'était grouper, à une heure d'élection, autour d'eux et de la tenace vieillesse de Mme Siglet-du-Salt, la tendresse des huit enfants restants, associer dans le culte des morts les grands-père et mère Marie-Joseph, bon papa Irénée, Thérèse et sa radieuse jeunesse fauchée en fleur ; et c'était encore l'espoir grandisant des petits, Nénette, Mimi, Jean-Pierre, Pierre-Jean, Ivan, Betty, sans compter ceux qui naîtraient. En honorant Pierre Fabrecé et Maman- Reine, les rejetons vigoureux de la souche maîtresse allaient prendre encore plus conscience de leurs énergies durables et de leur force future. Tous les Fabrecé s'affirmaient,

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par cet acte de foi, à travers leurs plus nobles origines.

Quarante ans d'exemple et de devoir ; le long trajet de ces deux vies jumelles, qui jamais n'avaient fléchi sous le poids des responsabilités, malgré les heures difficiles, et qui, tout droit, après l'activité de ces innombrables jours dont aucun n'avait été perdu, atteignaient enfin les années de repos bien gagné, dans une auréole de respect et d'honneur !

Comment tous ces êtres, qui sentaient sur eux un reflet de la gloire paternelle et qu'unissait leur dévotion pieuse à celle qui les avait mis au monde, imprégnés de tant de souvenirs et d'images, l'inextricable réseau de sentiments et d'intérêts fraternels, ces êtres si différents et si semblables, n'eussent-ils pas été profondément émus en voyant se lever cette journée radieuse que tout concourrait à ennoblir, depuis le déjeuner de stricte intimité jusqu'à la cérémonie de l'après-midi et au grand dîner officiel?

Ce matin, le Père et la Mère leur appartiendraient. Ensuite, avec les délégations ouvrières, les chefs de service et les contremaîtres offrant une médaille d'or à la double effigie du grand patron et de sa femme, c'est l'œuvre Fabrecé entière qu'on célébrerait : la naissance, les luttes et le développement triomphal de ces Etablissements où Mme Fabrecé, infirmière d'élite et directrice de consciences, connue et aimée des plus humbles ménages, avait assumé sa part de labeur et de dévouement. Le soir, au banquet donné sous une grande tente dans la cour centrale, c'est le savant, l'orateur écouté au Sénat que ses collègues et ses amis de tous les mondes de la pensée acclameraient, à travers le discours du ministre de l'Instruction

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publique et la remise de la cravate de commandeur. M. Fabrecé eût préféré se soustraire à ces manifestations flatteuses; mais le moyen? Et n'était-il pas touché du plaisir que tous en ressentaient ?

Si quelqu'un, par caractère, devait plus que d'autres être encensé d'une bouffée d'orgueil, c'était Jean-Marc, continuateur d'une entreprise dont il savait le poids et le mérite. Son ambition — il comptait devenir député aux prochaines élections — s'y satisfaisait autant que sa piété fdiale. Mais Olivier, homme de tradition et de discipline, Antoine, répugnant à tout apparat, et Florent lui-même, malgré ses tendances anarchistes, partageaient presque autant cette satisfaction.

Entre les femmes, Sophie était enivrée dans son esprit de famille, Isabelle heureuse avec plus de calme et Simone avec plus de méJancohe. Cyrille, intellectuel libéré, ne pouvait méconnaître la vertu de ces formules ; Jacques, amusé, y voyait une de ces pompes diplomatiques, dont l'utilité frappe les cerveaux les plus simples. Quant à Nénette et à sa sœur, à Betty et à son frère, cela représentait pour elles et pour lui des vêtements neufs, beaucoup de gâteaux ; une de ces trêves où il n'y a que des sourires sans gronderie, et une ivresse de rires et de cris.

L'atmosphère de Val-Montoir, ce matin-là, fut chargée d'électricité ; visites de chambre en chambre, chuchotements, portes battantes et frou-frous de jupes. Il en avait été ainsi pour le mariage d'Isabelle et celui de Simone ; mais cette fois la joie se montrait plus recueilhe, presque religieuse.

Sophie, d'impatience, avait brisé sa boîte à poudre ai s'était brûlé une mèche de cheveux en s'ondulant. Simone, pour la première fois, revêtait une robe de printemps, et s'assurait que ses petits figureraient à leur avantage. Depuis le départ d'Henri Le Jas, elle s'occupait d'eux du matin au soir, inquiète de la nervosité de Betty, et attristée par le caractère colère et fantasque d'Ivan.

Combien une direction virile lui eût été précieuse ! Son fils, avant-hier, dans un de ces accès de cruauté qui lui avait fait une fois plumer vif un oiseau, et encore appuyer les pattes d'un chat sur un fourneau rouge de cuisine, avait égratigné et mordu au sang la pacifique Mimi. L'intervention indignée de Nénette lui avait valu une calotte, dont l'écho, répercuté par les racontars d'Odile et le blâme d'Armande, avait retenti dans toute la famille.

Simone essayait de secouer la tristesse de sa vie, ses désillusions et ses craintes. Au palais de justice, le jour de l'entrevue en « conciliation », son mari avait joué supérieurement son rôle, s'affirmant calomnié, victime d'une famille puissante; on avait circonvenu sa femme, sa femme qu'il adorait ; et il ne demandait qu'une chose :, la voir revenir à des sentiments plus équitables et rentrer chez lui avec leurs enfants.

Le président — M. Fabrecé avait pu l'éclairer à temps — les laissait provisoirement à la mère ; on les conduirait au père deux fois par semaine. Le brave Bernard en fut chargé.

L'avoué avait conseillé une filature discrète ; si on pouvait prendre Polotzefî en flagrant délit d'inconduite : procès gagné ! Sur la répugnance de Simone

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trop loyale : — Pourtant, madame, qui veut la fin veut les moyens, insistait M^ Raballeau, — Bernard de son chef avait repris l'idée. Un de ses amis, inspecteur de la Sûreté en retraite, surveillait habilement Polotzefî qui courait les restaurants de nuit et les endroits de plaisir avec une rage maladive, mais, rusé, se gardait d'une surprise.

Antoine, de grand matin, était allé au petit cimetière champêtre de Barbeau, où reposaient son grandpère et sa grand'mère. Surprise émue ; il trouvait, sur la dalle grise où leurs deux noms s'accolaient, une grosse gerbe de lilas, de celilas blanc si fin qui fleurissait chez les Maldant : une attention de Noémie, bien sûr ! Absente volontairement de cette fête familiale, elle avait voulu, ne pouvant se mêler aux vivants, témoigner du moins aux morts qu'elle ne les oubliait pas.

Antoine, songeant à Michette, taillait avec soin le lierre dont la guirlande à feuilles compactes ceignait le marbre funéraire. Si sa petite était là, comme elle l'aiderait de bon cœur ! Il régnait, dans ce vague champ aux croix rares, une paix sereine. Des oiseaux voletaient dans les acacias, et l'herbe plus nourrie et d'un vert intense, entre des haies de troènes, s'étoilait de pâquerettes.

Vraiment, les vieux étaient bien là, et ils avaient eu raison de vouloir demeurer en pleine nature, non loin de leur maison et de leurs champs, plutôt que d'aller dormir dans un caveau riche auprès de Thérèse et de M. Siglet-du-Salt, au Père-Lachaise, un endroit si resserré qu'on s'y cognait aux sépulcres et qu'on se sentait oppressé comme entre los murs d'une cité trop pleine.

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Il revit Thérèse, si gaie, si charmante ; elle incarnait toute l'allégresse du printemps. En quelques heures, une méningite cérébro-spinale l'avait foudroyée ; il n'était resté d'elle qu'une forme inerte et bleuie : quelle horreur !

Il lava la dalle où des oiseaux avaient fienté ; leurs petits trilles, leurs ébats ébouriffés, l'herbe épaisse et le frémissement des feuilles, le bleu du ciel, le soleil déjà chaud, et l'indéfinissable arôme qui mariait les relents du travail souterrain à la jeunesse indicible des choses, ravivèrent son amour et le trouble qui ne le quittait plus, depuis la nuit de la Mare aux Évées.

Il crut entendre le conseil de la vie souterraine, si brève et si menacée : Ah ! vivre, aimer selon son cœur, travailler selon ses forces, n'était-ce donc pas servir, modestement, sa famille et son pays? Se contenter d'être, comme grand-père Marie-Joseph, ce premier des Fabrecé, l'artisan d'un bonheur simple, avec Michette pour femme et de nombreux enfants : voilà ce qu'à l'envi lui soufflaient les arbres et les tombes, voilà ce qu'il en serait, il se le jura.

Olivier, lui, songeait à Mlle Sarnel. Bien courtes, les vacances de la pauvre infirme ! Les doléances des siens l'avaient forcée à revenir au chevet de Juhette : de quel droit s'évadait-elle de ces devoirs que son abnégation lui imposait? Des tristesses l'y attendaient : le neveu Alexandre avait volé son patron, et ce n'est qu'à force de démarches qu'on lui évitait la correctionnelle. Quant à Marthe, — espérait-elle piquer de jalousie Olivier? — elle se compromettait, au Conservatoire, avec un jeune premier chauve aux fulgurantes cravates ; le Parrain lui-même avait dû l'admonester,

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mais elle menaçait de quitter la maison si on contrariait sa toquade.

Heureusement Cyrille, dont Mlle Elisabeth avait fait la conquête et qui, dans des causeries de fond, avait apprécié sa valeur, s'occupait de lui trouver une place digne de ses aptitudes. Ainsi, hors de sa famille, elle pourrait se livrer à des travaux intéressants et rémunérés. Dans son existence close, uno fenêtre s'ouvrirait sur un horizon nouveau.

Jacques était rentré de Paris à l'aube, et s'était jeté sur son lit pour y dormir deux heures. Mais le sommeil ne descendait pas sur ses paupières lourdes ; et il voyait, à travers ses persiennes, entrer cette tristesse du petit jour qui ressemble tant à celle du soir. Désenchantement de son rêve, obscure mélancolie du plaisir? Ou déjà ce malaise qu'accusent les dissonances d'âme, l'instinct précurseur d'un déclin possible pour ce que l'on a cru éternel?

Un peu de tout cela, oui ; mais indécis, sans forme, comme ces pelouses et ces arbres émergeant peu à peu du clair d'ombre. Si jamais sortilège l'avait envoûté, c'était bien la séduction de cette Véra, fluide comme le vent et le nuage, tour à tour irritante ou apaisante, enveloppée à plaisir d'un mystère ténu, si bien que la trame de sa vie comptait des mailles que l'imagination de Jacques traversait à vide. Qui avait-elle vu? D'où revenait-elle? Elle défendait sa liberté, habile à éluder, se taire, mentir même, avec ce sourire de protection qui désarmait ses .soupçons et ses plaintes, ces beaux regards d'ange trouble qui semblaient dire :

« Je vous ai prévenu. Il faut me prendre telle que je suis. »

Et le Consul l'acceptait ainsi, avec l'incertitude des lendemains, un léger mécontentement à ne pas la dominer, tantôt paresseusement prostrée sur des chaises longues, tantôt emportée dans un tourbillon de courses en auto, de magasins, de concerts, de dîners fleuris en grand décolletage, dans des Palaces pour Américains ; et toujours auprès d'elle Mme Palmé, avec ses yeux caressants, énorme et tassée comme un crapaud gras.

Il s'était accoutumé ù elle, mais Véra Belloni lui imposait des relations encombrantes : non seulement le vieux marquis de Santa-Gloria et ses deux acolytes, mais un prince russe velu comme un ours, un chanteur à tête de pâtre romain, un Japonais à lunettes d'or, fin comme l'ambre et parlant sept langues, plus l'espéranto, le slang et l'argot. Que Jacques fût le préféré et le seul, il n'en doutait pas ; mais s'il eût voulu préciser son impression, il était tout à Véra, et elle n'était pas toute à lui.

Meilleure que Polotzefï, comme elle lui ressemblait, malgi^é tout ! Il prévit que sa conscience lui reprocherait bientôt de pactiser avec la race ennemie. Dans les demi-sourires des uns, le silence des autres, il percevait la gêne de la famille et son discret blâme.

A la fin, il s'assoupit, et il fallut qu'Ohvier vînt frapper à sa porte ; on avait sonné le premier coup du déjeuner.

Quand ii descendit, tous ses frères et sœurs, moins les parents, se tenaient dans la grande salle à manger, chacun derrière sa chaise, autour de la table élargie

par les couverts des enfants, de Bernard, de Mme Cliarnot, des Lesgor et de Liane : vingt en tout, celui du père au centre, avec Mère-grand à sa droite et Maman- Reine à sa gauche. Les domestiques en livrée de gala, les femmes de chambre avec leurs tabliers festonnés, se tenaient également immobiles. Tout à coup Gervais, aux écoutes, ouvrit grande la double porte du salon.

Une émotion passa sur les visages quand on vit Mme Siglet-du-Salt, appuyée sur sa canne à bout de caoutchouc, s'avancer tête haute, dans sa belle robe en faille noire, ses cheveux blancs rehaussés d'un nœud de dentelle et d'un ruban lilas : une mince chaîne d'or descendait de ses épaules à sa ceinture, et elle avait, l'œil encore vif et la bouche mahcieuse, une de ces jeunesses alertes que les vieillards retrouvent, pour quelques heures, aux grandes occasions.

Derrière elle venait M. Fabrecé, donnant le bras à sa femme et tourné vers elle, avec cette galanterie qui lui donnait, à soixante-cinq ans, tant de charme encore.

Betty, très intimidée et cependant importante, un gros bouquet dans les bras, s'avança pour débiter un petit compliment en vers, dû au génie poétique de Florent.

Mère-grand, le Père et la Mère écoutèrent avec attention et l'embrassèrent à gros baisers, ainsi que les autres petits. Sophie avait les larmes aux yeux, et Liane, insidieusement placée auprès de Jacques, se retenait de sourire.

Tous les regards convergeaient vers les parents, admiraient surtout le rayonnement, comme si un

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nimbe d'automne la dorait, de Maman- Reine heureuse, et qui oubliait'sa fatigue, sentait moins les battements de son cœur fatigué.

Le repas, délicat et choisi — Jean-Marc s'y entendait — et arrosé de crus de marque pris au meilleur coin de la vieille cave, déliait les langues et réchauffait la gaieté. Le Consul répondait avec plus de prévenance aux agaceries de Liane. Armande triomphait, enivrée d'avoir reconquis son mari et de la grande espérance qui couvait en elle. Isabelle regardait avec attendrissement les têtes blondes des enfants. Au dessert, quand les bouchons de Champagne sautèrent, Jean-Marc, qui était assis en face de son père, se leva et dit, en quelques phrases tendres et fortes, ce que chacun ressentait.

A ce moment, les cœurs vibrèrent à l'unisson; sur ces visages différents, et cependant pétris de même chair et de même sang, la frappe de l'effigie commune apparut plus nette, et d'un relief intact. On put saisir dans ces yeux, presque à tous marron sombre, un pareil éclair humide, et sur ces lèvres, presque à tous relevées en arc aux commissures, le dessin d'un sourire également fervent, aux fronts le même reflet noble.

M. Fabrecéy au miheu du brouhaha chaleureux peu à peu étouffé, se dressa pour répondre à son fils. Son regard se promena sur tous les siens, des tempes grisonnantes de Jean-Marc aux tout petits visages roses des jumeaux qu'on venait d'apporter à Armande.

Il put alors contempler, à travers le présent et l'avenir, la continuation de sa race : toute cette lignée dont les forces vives contribuaient à l'œuvre d'énergie vitale, tant sur le sol natal qu'aux terres lointaines

d'Afrique et d'Asie ; cette lignée en qui se manifestaient, malgré des défauts et des faiblesses inévitables, depuis Olivier et Isabelle, âmes d'élite, jusqu'à Antoine le paysan et Florent l'individualiste, les qualités saines et robustes, le clair bon sens et la droiture de la meilleure bourgeoisie de France.

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