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Les Façades

En bonds souples, en cabrements brusques, en gaies ruades, les petits chevaux du polo se détendent, se dispersent à travers la pelouse immense. Leurs cavaliers, couchés sur l'encolure ou les reins tendus en arrière, rendent la main ou reprennent, les bettes presque à ras du sol. Et les raies des toques, le flottant des chemises de flanelle écharpées de bleu ou de rouge, le brandissement des maillets, cravonnent une manière

de charge, un hourra désordonné dans la confusion joyeuse et diaprée des galopades.

Du côté de Deauville une pâleur fine monte de la mer, décolore lentement le ciel d'août, pendant que les coteaux bleus se foncent, se rapprochent, deviennent de velours mauve. Les gazons du champ de course piétines tout à l'heure par la foule laissent monter leur odeur attendrissante et verte d'herbe blessée.

Dans l'enceinte, autour de tables de thé. des groupes épars suivent le jeu. La boule roule, parfois bondit comme un obus entre les cavaliers qui se mêlent avec de grands cris britanniques rauques et l'on entend parfois le choc sec des maillets sur le bois rond, dans le bruit mat et précipité des foulées.

— Il joue bien. Jacques de Sartines.

— Jamais les Français ne joueront ce jeu-là comme les Anglais. Tenez, regardez Wellesford. — Et il monte, cet animal-là!

— Tiens ! une jolie femme là-bas. — Qui ?

— Mme Grandier des Ormes. Elle est des Ormes et lui Grandier.

— Il s'est donc marié ! Comme il a changé.

— Il est devenu M. des Ormes, et même un peu le comte des Ormes... en voyage.

— Elle est qui ? — Vous savez, je ne suis plus au courant.

— La fille du marquis de Mesmes. — Ces pauvres Mesmes, ils étaient dans une purée !

— Et elle a épousé Grandier ?

— On épouse comme on peut.

La boule est au loin, tout au bout de la piste ; elle ricoche et rebondit vers le but. Mais Wellesford a coupé Sartines, et son coup de maillet oblique la fait voler, tandis que le poney, emporté par son élan, s'emballe.

— Je l'avais bien dit ; c'est Wellesford qui gagne.

— Regardez : Monte-Leone avec sa nouvelle femme.

— Ce n'est plus Deauville. c'est un quartier de lune de miel.

— En somme on ne sait pas d'où ils sortent tous ces gens-là.

— Monte-Leone ? Mais si. — C'est un Italien, mais c'est un homme très comme il faut.

— Je parle de la famille de la femme.

— ... Ce sont des Américains du Sud.

— C'est même ce qu'on a dit de moins méchant sur leur compte.

— Fernandez ou Miiller r

— Les deux.

Dans la tendresse évanescente du ciel.

des nuages planent, montent du large. Une à une les voitures, avec des roulements de velours, tracent des cercles sur les tapis d'herbes, s'arrêtent une seconde pour recevoir les maîtres, suivent la file lente.

— Quel est ce greluchon qui donne le bras à la duchesse d'Arcole ?

— Un petit bonhomme attaché au ministère des Affaires étrangères. M. Lemerle ou Lemesle... je ne sais plus. — Ah! si, je sais. C'est un ami du prince de Caudale ; il parait qu'ils ont été élevés ensemble. Cet hiver il l'a promené un peu partout.

— Et... C'est un nouveau?

— Ma foi. on dirait : elle le présente à son mari.

Le flot des voitures, en passant, offre à ras des causeurs l'histoire successive de tous ces gens connus. Chaque façade crevée laisse voir le désordre des intérieurs, avoue la vérité des mensonges, trahit l'envers des apparences. Ils passent dans la mollesse des ressorts, sourient, saluent, montrent les dents ; les âmes se décèlent dans une minute fugitive. C'est comme une impertinente et gaie soulevée de masques.

— Tiens, voilà Candale avec la princesse. — Regardez-moi comme c'est attelé !

— Eux deux ?

— Non. ne blaguez pas; ce vis-à-vis est d'un sobre, d'un compris.

— Vous ne voyez donc pas que le cheval de gauche a un tendon claqué.

— Cette jeune fille avec eux ? — Q.ui ?

— Une amie de la princesse.

— Ah :

— Mlle Katia Xozdreff.

— Ah ! Ah I — Et Candale r

LESFAÇADES J

— Il faut croire qu'il trouve ça charmant.

— Bigre ! Monte-Leone doit étouffer dans cette petite victoria avec sa femme et sa belle-mère. Cet entassement a quelque chose de patriarcal.

— Monte-Leone aussi a un peu l'air d'un patriarche... Trouvez pas ?

— Les Rabutin. — Où est ^L de Fcntevrault ? Voilà une famille où on entend la parenté. ^

— Laissez-moi admirer cette délicieuse Mme des Ormes. Peut-on être jolie comme ça !... Et pour un être comme ce Grandier?

— Espéronsque ceneserapasquepourlui.

— Ah oui ! Espérons-le, ou le ciel n'est pas juste. D'abord, outre que lui m'est spécialement odieux parce qu'il est protestant, je ne peux pas souffrir en général l'homme qui est avec une jolie femme.

— Vous faites bien de me prévenir. — Si jamais je me marie...

— Oh ! vous, mon cher, je vous connais. Vous êtes trop pratique. — Je n'aurai jamais à vous en vouloir.

— Non ! — Alors vous êtes certain que j'épouserai une horreur !

Seule, dans sa victoria. le dérail léger des roues sur le pont ferré de Deauville éveillait Mme des Ormes. A sa gauche les bateaux dans les bassins se serraient, élevant

leurs mâts, dessinant, avec leurs vergues et leurs agrès, une guipure délicate sur la soie vespérale du ciel. Un désir de départ, de voyage, de large tremblait dans cette trame légère. L"âme nouvelle de la jeune femme erra à travers ces délinéés grêles, souhaitant des choses confuses et inconnues.

Puis les chevaux s'enlevèrent le long du quai Joinville. vers la plage évaporant par le ciel des moires de fête. Dans la bercée du mouvement, le cœur de Jacinthe se rendormait ; la brise, très douce, flattait ses cheveux et ses pensées, coulait à travers ses vêtements, sur sa peau. Un rêve lui montrait l'image d'une autre Jacinthe, la jeune fille des Hogues. de jadis. Dans une triste et infinie allée d'arbres elle marchait, mal mise, souriait à un jeune homme, tout jeune comme elle, à la moustache blonde, aux yeux indécis.

Le frrrt ailé, le grelot vif d'une bicyclette rasant sa voiture firent tressaillir sa pensée. Elle reconnut le baron de Sartines rentrant après la partie de polo.

— Pauvre Jacques, pensait-elle, il a perdu aujourd'hui. Pourvu quil ne se soit pas trop engagé sur son ieam.

Il soulevait sa toque, la saluait ; elle revit les yeux indécis, la moustache blonde.

Elle le méprisait un peu de s'être laissé battre par WellesforJ.

1!ili

La fastueuse et fameuse « Villa turque ». louée par le ménage Grandier pour la saison, regardait obliquement la mer. du côté dingouville, ondulant sa ligne mauve de coteaux d'un mouvement de vague longue.

Le hall, ouvert, sans autre fermeture par devant que de minces colonnettes sarrasines. laissait entrer tout le large ; les sels et les iodes y flottaient, combinés en senteurs d'algues, et le grand balancement des flots

berçait des alternances d'ombre et de lumière sur les mosaïques du sol. les arabesques aux lignes enchevêtrées du plafond. Mme Grandier des Ormes, après la chaleur et le bruit de la journée, fut heureuse de se sentir seule dans cette solitude et dans ce r}-thmc. malgré l'étonnement d'apprendre par un valet de pied que « Monsieur ne rentrerait pas pour diner et qu'il priait Madame de l'excuser ».

Elle se trouvait assez lasse pour admettre sans discussion ce désinvolte lâchage d'un jeune marié.

La fin de son repas, dune gourmandise étudiée, commandé avec le souvenir des conférences gastronomiques du marquis de Mesmes. fut triste cependant. Pour la première fois peut-être de sa vie, elle se trouvait seule et maîtresse d'elle-même. Les ombres du soir en s'abaissant sur le tragique débat rouge du soleil abîmé dans la mer enveloppèrent sa rêverie de crêpes lourds ; les lampes refusées, elle mut sa pensée dans les tentures de deuil encore suspendues au décor de sa mémoire, la promena, l'arrêta à chacun des reposoirs du Calvaire gravi. Elle se souvenait du soir où elle avait fini par crier: « C'est bien, je ne penserai plus à Jacques ; vous pouvez dire à M. Grandier de venir. »

Et elle se rappelait la joie triomphante.

LES F AÇ A DU s 13

éclatante, les yeux en fête de son père, le tremblement des mâchoires de sa mère, leur coup de folie à tous deux à l'idée de pouvoir « recommencer ». continuer la vie d'élégance et de luxe, à l'idée de ne pas renoncer.

L'acceptation de la mésalliance, si dure d'abord à ses préjugés de fille noble, la fit sourire en réminiscence. Peut-être déjà un peu de roture avait encrassé son âme, car elle jugea la chose vaine et de méprisable importance, si compensée par la largeur de la vie, l'abolition de l'angoisse, la sensation du « tout possible ». brusquement révélée à la longue pénurie de sa jeunesse. Le peu de gravité de l'autre sacrifice fit jouer sur ses lèvres un peu de mépris : la « différence de religion », débattue avec angoisse dans sa conscience de catholique. L'évèque de Ploërmel n'était-il pas venu bénir son mariage mixte r — Mais le renoncement suprême, le seul dont on ne l'eut pas avertie, le seul irréparable et définitif, arrêta sa pensée. Malgré qu'elle les repoussât, les scènes de la nuit de noces, de l'attentat soudain révélé qu'est le mariage, la livraison de son corps sans défense au droit du mâle, se gravaient en eaux-fortes, en successions de visions sombres comme des tableaux espagnols de supplices. — Avaitelle été bêtement naïve, et pourquoi n'avoir pas su. comme les autres.

Ses lèvres modulèrent dans l'ombre.

— Ah ! si j'avais su ! Comment ne vous dit-on pas? Quel crime! — Cela sans amour.

La brutalité du fait, la matérialité de son consentement la pénétraient ; elle en sentait Faction dans les manières nouvelles d'être de sa chair, dans la conscience d'un épanouissement lent et plein de fleur ouverte, dans des modifications perçues de sa démarche, des traits de son visage, de sa pensée.

Elle songea, déçue dans l'idéalisme banal de son éducation.

— C'est donc le corps qui pétrit Tàme. puisqu'il change nos idées et que nos idées ne le changent pas ?

Elle le5 sentait évoluer, incliner vers la soumission aux destinées. Son détachement de Jacques, du jeune amour de son premier cœur, fut plus complet, quasi certain.

Pratique, elle édifia une possibilité de bonheur, décida d'accepter, d'abdiquer. Au fond de son être, sur les « moi » épars de la personnalité, l'influence des cellules s'exerçait, elles voulaient fonctionner, changées, aspiraient à des énergies nouvelles ; le vent vivace et violent de la mer les fouetta de vie.

Jacinthe sortait de sa rêverie.

— Mais au fait, où donc est-il. se demandait-elle :-

L E s i A Ç A D li s I j

Et l'hypocrisie mental-: n'osait prononcer le nom du mari.

L'entrée effarée d'une femme de chambre déchira la trame tissée.

— Madame, madame... Comment ! Madame est sans lumière ?

— Q.u'est-ce que vous voulez ? Vous m'avez fait peur. Pourquoi arrivez-vous comme ça ?

— Oh! madame... Je demande bien pardon à madame... seulement c'est la nourrice de Mme la duchesse d'Arcole qui est là...

— La nourrice de Mme d'Arcole ?

— Il est arrivé un grand malheur, madame. Si madame pouvait savoir où est Mme la duchesse, ou bien venir jusqu'à l'hôtel...

— Mais enfin quoi- parlez; qu'est-ce qu'il y a ? Vous êtes absurde.

— Mais, madame, la nourrice est comme folle. Mme la duchesse d'Arcole est â diner on ne sait où et son enfant vient de mounr.

— Sou dernier enfant, le tout petit >

— Oui. madame, celui qui était au sein. Jacinthe se dressa.

— J'y vais, donnez-moi un chapeau.

La nourrice attendait, tragique et pleurante.

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— Madame, si vous saviez...

Elle l'interrompit.

— Menez-moi à l'enfant ; il est peut-être temps encore.

Une rafale passa, brusque et farouche, comme un réveil de lagrande mer incivilisée ; les mantes volèrent, ailes noires. Les deux femmes couraient dans les ruelles étroites pour gagner plus tôt l'hôtel ; elles entrèrent par les cours de derrière, tonnantes d'un vacarme de fête humaine en paroxysme :

dans les communs, bruits de chevaux, abois de chiens, fracas de cuisines, rires de valets, cris de femmes.

— Montrez-moi le chemin, dit Jacinthe à la nourrice qui hésitait.

Et. sur le seuil de la chambre, elle s'arrêta saisie par l'odeur de vin et de viande ; une table en désordre, laissant pendre des bouts de nappe tachée, dénonçait la frairie clandestine, une ripaille de domestiques en l'absence des maîtres. Cette pièce était vide, les invités de la nourrice enfuis devant la mort. Mme des Ormes la traversa d"un bond, courut au berceau. Franfreluché de rubans et de dentelles, blanc, léger, d'une grâce aérienne de petite nacelle prête à s'envoler, il se transformait par la simple idée de la mort en funèbre catafalque enfantin. La jeune femme écarta les rideaux d'une main révoltée ; l'enfant laissé seul, criant

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sans doute au milieu du bruit de l'orgie, avait happé la bavette de guipures, mordant la batiste, s'étouffant d'un bâillon de dentelles. Et comme il ne criait plus, on n'était pas venu. Les petites mains retournées disaient l'agonie silencieuse, la défense robuste du petit garçon... Mme Grandier détourna les yeux du cadavre.

— Il faut trouver votre maîtresse, à tout pris ; vous devez bien savoir où elle dine. — Où est M. le duc ?

La nourrice gémissait. larmoyante.

— ^L le duc est absent : il est parti pour Paris ce soir, et Madame, elle a dit. comme ça. qu'elle dinait chez Madame.

— Chez moi !

Elle réprima ce cri . comprenant en éclair, attentive aussitôt, malgré l'émotion, à sauver l'apparence devant la femme déjà soupçonneuse et contente.

— Oui en effet, elle devait venir, mais je crois qu'elle dîne chez Mme de Candale. Restez auprès de ce pauvre petit. Je vais la chercher.

Elle s'élança, avide avant tout, de quitter l'air de cette pièce.

Mais, dehors, le temps tournait au drame ; le vent grossi, énorme, balayait la frivolité des rues ; c'était un vent de large, un grand déplacement d'air, peut-être né d'un écroulement d'iceberg dans îe mystère du pôle.

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11 était rude, tout neuf, à peine molli par par les lames brassées, par la largeur des Atlantiques en quelques heures traversés ; il tombait avec des violences de poutre, sur la ville frêle, fragile, la ville des civilisés qui ne croient plus aux forces de la nature. il tournoyait par les rues, hurlant et gai comme une meute.

Mme Grandier des Ormes se sentit assaillir, pénétrer, enlever par le souffle brutal ; une seconde elle se crut livrée à l'ouragan, les étoffes vivantes, claquantes autour d'elle. Mais elle les domina de ses mains fébriles, fonça dans le vent, une seule idée têtue la faisant donner de la tête contre la tempête : empêcher un scandale, sauver Hélène d'Épernon, la duchesse d'Arcole. Elle démêla des dédales de quartiers, tâchant de gagner l'hôtel des Falaises Blanches. Dans chaque embrasure de rue, la mer tonnait ; on entendait ses paquets lourds frappant le sable ou l'éparpillement de ses lames sur les galets croulants ; c'était le bruit immense, confus, pressé d'une machine énorme et haletante qui se hâte pour quelque besogne impérieuse.

Jacinthe tourna dans la vaste cour sablée de l'hôtel, gravit le perron. Des garçons effarés traversaient le hall plein de rumeurs ; au milieu, dans des fauteuils de rotin, des hommes en habit se balançaient en fumant

d'un air de lassitude et d'ennui, et des femmes sortaient du restaurant, attendaient sous la retende vitrée le roulement de leur voiture; les groupes séparés, hostiles et se dévisageant.

Elle demanda, au bureau :

— Savez-vous si M. Lemesle dine ici >

— Ouï, madame ; il s'est fait servir dans sa chambre, n° 9.

Tout de suite elle avait deviné que Mme d'Arcole avait été rejoindre le nouvel amant dent en parlait, le petit champignon mondain surgi on ne savait d'où. Mais, maintenant, elle se trouvait embarrassée, n'osait plus. Mênie avec cet horrible prétexte et cette sombre excuse, comment oser avouer à l'amie qu'on avait eu l'idée de la chercher là.

Et puis, dans cet hôtel plein de monde, on pouvait la voir elle-même, la reconnaître. Seule, sans son mari, elle se compromettait.

Elle entra dans le bureau, écrivit en hâte :

<■ Monsieur.

« On me dit que vous savez peut-être « où se trouve Mme d'Arcole qui, parait-il, « dine ce soir en ville avec des amis. " Voulez-vous être assez bon pour la faire

« avertir que son petit garçon Bertrand est « très souflfrant, et que son état réclame la « présence immédiate de sa mère. »

Elle hésita, puis brave, sûre d'être toujours inattaquable, elle signa :

" Mesmes des Ormes. »

— Portez ceci, tout de suite, chez M. Lemesle.

Le garçon, un Anglais, répondit brutalement :

— Oh ! Je n'ai pas le temps de porter des lettres.

Elle prit son « air Mesmes », abaissa de dures paupières sur ses regards froids.

— Portez ce mot tout de suite, vous entendez. — Faites attention que je saurai si vous l'avez remis.

Impérieuse.

L'homme prit l'enveloppe et fila sans rien dire.

Mais Mme Grandier des Ormes demeura dans le bureau, subitement dressée, les veux agrandis, tendant leur angoisse vers un couple qui sortait du restaurant.

L'homme, roux de barbe et de cheveux, l'air mécontent et dédaigneux, les yeux tj'ranniques. tenait sous le bras une petite femme de soie, toute de soie et blonde,

LES r A Ç A D E S

avec des cheveux en mousse, des yeux verts, un nez d'impertinence, des lèvres de régal ; autour d'elle, elle secouait de la clarté de la gaieté comme un oiseau ses plumes.

Ils riaient, par crises, d'une manière insultante et moqueuse et, quelquefois, leurs regards qui se touchaient révélaient une sorte de tendresse complice, isolatrice. la sensation d'une supériorité arrogée, leur joie et leur bien.

Dans le bureau un vacarme fou : les appels stridents du téléphone, des portes battantes, un tintement d'argent sur cuivre, le bruit sourd de l'ascenseur montant et descendant sans relâche. Mme Grandier des Ormes, noire et silencieuse, perdue derrière une colonne, oubliée, vit, dans la palpitation fébrile des lum.ières son mari passer avec cette femme.

— Ah. murmura-t-elle, je la reconnais ; c'est son ancienne maîtresse, Rosette de Malines.

Elle sentit, au lieu d'irritation ou de peine, une certaine joie détendre son cœur, l'élargir ; soudain purifiée, retirée, il lui semblait qu'elle redevenait Jacinthe de Mesmes, au sortir d'un cauchemar trouble.

Et, tout d'un coup, elle aperçut un autre couple, traversant avec des mouvements hagards l'atmosphère lunaire et convulsive

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du hall saturé d'clectricités. La femme courait, grande, tragique, liautaine, une crispation d'angoisse tordant ses traits ; elle marchait en des vêtements larges, débraillés, comme ramassés à la hâte. Jacinthe reconnut les cheveux blonds, les c'ieveux royaux d'Hélène d'Épernon.

Derrière elle, en pardessus clair, la moustache niaise et légère. M. Lemesle se pressait. Il jetait des regards à droite et à gauche avec, à la fois, la peur, le désir d'éveiller des commentaires. Ils disparurent et Mme Grandier des Ormes sortit à son tour.

Le vent avait passé, la rafale s'était enfuie ; elle courait au loin, à cette heure, dispersait les germes, faisant courber les arbres, vivifiant la chevelure de la terre pour mourir en brise atténuée et fraîche sur une grève chaude de Méditerranée. L'air tremblait encore de sa flagellation, il était délicieux et pur, mêlé d'cdeur de mer et de parfums de fleurs.

Saisie de charmes. Jacinthe allait lentement. Ses pensées lui étaient légères, comme délivrées. La tentation de l'aprèsdiner. l'attrait de luxe et de luxure offen dans l'ombre de la villa turque, le consentement donné à la richesse et à l'ignominie, cela s'était évanoui, perdu dans la tourmente. Le sang du père et de la mère.

le sang vicié par les besoins et les manques s'éliminait de son cerveau ; un plus noble, jailli des sources profondes, des réserses ataviques, flua dans les artérioles où se charrie peut-être la pensée. Elle se souvint tout d'un coup — pourquoi ? — de cette Catherine de Mesmes qui avait résisté à Henri IV et à qui elle ressemblait. Elle secoua sa tête comme pour redresser le cercle d'une couronne sur son front.

Un pas, derrière elle ; elle suivait alors une rue parallèle à la mer, bordée de comniuns, d'écuries où sonnait parfois un fer de cheval grattant sa litière. Elle ne s'émut point, malgré la solitude et l'heure. Pourtant la marche se rapprochait ; elle sentait, dans son dos. venir un homme, n'osant se retourner ; assez avertie cependant par les fluides pour n'être pas étonnée d'entendre dans sa nuque, avec un souffle qui la fit frissonner, ce mot. ce nom :

— Jacinthe.

Elle se retourna et vit Jacques de Sartines.

A peine émue, elle répondit naturellement.

— C'est vous, Jacques.' Vous auriez dû me prévenir. J'aurais pu avoir peur.

— Je sais que vous n'avez peur de rien.

— Vous crover ?

Leur marche s'unit; malgré la singularité de l'heure et de H rencontre, elle fut rythmique, posée, comme s'ils eussent causé sur les planches ou dans la « rue de Paris ». au moment du bain. Pourtant elle songea qu'une femme doit toujours donner une explication de ses actes s'ils paraissent insolites, et, comme elle était inhabile à mentir, elle dit :

— Je viens des Falaises Blanches; j'ai été prévenir Mme d'Arcole que son petit garçon était souffrant. Elle dinait avec des amis.

Mais il ne l'écouta pas, attentif seulement à épier son visage quand ils traversaient une tranche de lumière projetée par un réverbère.

Il ne l'avait pas revue depuis son mariage.

A la porte de la Villa turque, elle s'arrêta, demanda cette banalité à l'ami de son enfance, à l'amour de sa jeunesse.

— Vous êtes depuis longtemps à Trouville ?

Sous la lueur dansante du gaz. il osa la regarder. Elle ne lui paraissait pas — presque pas — changée. Ses yeux étaient encore intacts, entore à lui ; il les connaissait si bien.

Sartines répondit :

— Depuis hier soir, et je repars demain.

Vous savez qu'ils ne sent pas prodigues de congés à mon bureau.

Ses regards, avec une cruauté avide, parcouraient le pâle visage, en reprenaient possession.

— Vous n'irez pas à Sartincs. chez votre mère ?

Soudain, d'imperceptibles cernures dans la soie fine des paupières se décelaient. Encore, il inventoria les traits frémissants livrés à lui, et la pitié, d'abord éveillée de sa tendresse, se modifia, aigrie en rage sourde contre la femme, contre cette chair trahissante qui était à un autre.

— Quelques jours. Mais, au moment des chasses, chez Caudale à Montoire.

- — Tiens ! nous serons voisins. Je dois aller aux Aulnaies chez ma tante de Fontevrault.

— Je vous verrai.

Ce cri lui partit.

— Qui m'aurait dit la dernière fois

que nous nous sommes vus... qui m'aurait dit que je ne devais vous retrouver que mariée... vous. Jacinthe, ma Jacinthe. mariée !

T. — Jacques, mon ami!...

— Pourquoi avez-vous fait cela sans m'avertir ?

— Mes parents ne voulaient pas de notre mariage.

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— Ils vous Tont dit ? — Vous leur avez donc demandé ?

Elle fit oui. de la tête.

-- Écoutez. Jacques, je vais vous dire un grand secret, car... car je crois au'on ne le sait pas encore généralement. — Mes parents sont ruinés ; ils ne pouvaient pas me donner un sou de dot. Comme vous n'avez pas de fortune non plus...

— Vos parents ruinés... avec la fortune qu'ils avaient. On me l'avait bien dit. je ne le croyais pas. Pauvre Jacinthe !

— Que voulez-vous, papa est joueur, et maman est dépensière. Ce n'est pas leur faute ; je ne leur en veux pas. ils ont vécu comme ils ont été élevés : pour vivre.

— Eh bien, je n'ai pas de fortune, moi non plus, mais j'ai ma plr.ce dans ma compagnie d'assurance,... plus tard l'héritage de mon oncle me reviendra. Nous aurions pu vivre à Sartines, aux Hogues.

— Les Hogues ! Criblées d'hypothèques, elles seraient déjà vendues si...

— Si on ne vous avait pas mariée ! — Et moi, moi qui vous aimais !

Ses regards l'enveloppèrent, la dominèrent ; la passion contenue, assourdie de ses paroles éclatait dans ses 3'eux. vivifiait ses traits indifférents et froids.

— Moi. je vous aimais depuis toute ma

vie ; depuis que vous étiez toute petite ; je n'ai jamais aimé que vous !

Les reflets du gaz lustraient le front de Jacinthe, blondirent sa blondeur ; la nuance de ses cheveux entra comme une douleur et comme une tendresse dans le désespoir de Jacques. Il s'écria :

— Je ne peux pas vivre sans vous.

— Allons, mon ami.

— Que \ais-je devenir maintenant? Quand l'autre jour j'ai lu dans le Gaulois que vous étiez à Trouville, je n'ai eu qu'une idée : partir, pour vous voir au moins au passage. — Mais, demain, il faut que je retourne à Paris, à ce bureau.

Pratique, connaissant le prix de la vie, elle demanda inquiète :

— Vous n'avez pas trop perdu au polo ? 11 répondit naïvement.

— Non ; je m'étais couvert sur Wellesford.

Des notes lentes de bronze frémirent dans l'air nocturne.

— Onze heures ! 11 faut que je rentre.

— Ah ! vous ne m'avez jamais aimé.

— Jacques ! si vous saviez 1 Elle se reprit, elle se tut.

Il voulut ravir sa main, l'attirer à lui. Elle l'écarta doucement.

— Non, Jacques, restons comme cela.

Elle tira le bouton du timbre qui retentit; un pas racla le grav-er.

— On vient, adieu. Retournez à Paris... Si j'avais été riche...

Et. d'une autre voix, au seuil de la porte ouverte :

— Au revoir, cher monsieur, merci de m'avoir accompagnée.

Le train fit son bruit saccadé, au loin, dans la nuit déserte, gronda, s'évanouit au milieu du silence.

— C'est l'express de Paris, dit la marquise, il est onze heures.

Au centre de la discussion, de la dispute, cette remarque presque quotidienne marquait un repos, indiquait une orientation changée d'idées. Par le rapide et lointain fracas enfui, la paix nocturne du parc, des

étangs, de la campagne tout entière s'accusait encore autour du château des Hogues. Ce fut aussi un rappel de la ville nécessaire et dévoratrice dont l'influence dominait cette scène de ménage. Seul, un moment, le battement douloureux du balancier emplit le petit salon, puis le marquis de Mesmes se remit à marcher de long en large.

— Évidemment, je pourrais écrire un mot à Grandier...

— Si vous disiez Joseph, puisqu'il est votre gendre.

— Je pourrais lui écrire pour tâcher d'éviter cette malheureuse saisie, mais nous avons déjà tant tiré sur eux...

— Il sa%-ait bien ce qu'il faisait en épousant Jacinthe. S'il nous avait donné, comme il le devait, une somme ronde pour liquider. Mais avec vous...

— Eh bien, avec moi ?

— Oui. comment un homme raisonnable vous remettrait-il de l'argent entre les mains ? Pour le gaspiller au jeu comme les vingt mille francs que vous avez encore perdus il y a deux mois.

— Vous me reprocherez cette culotte toute ma vie.

Il s'assit, la nuque appuyée au dossier de son fauteuil et, dans ce mouvement, de légères bajoues naissantes débordèrent son col raide. décelèrent la vieillesse.

LES I- A Ç A l) F S 33

— Q.ue me font mille louis de plus ou de moins !

Ses beaux yeux écartés, ses yeux rêveurs et fanatiques de joueur reluisirent.

— D'ailleurs, je prétends que l'argent perdu ne l'est jamais entièrement ; il est semé, il donnera plus tard. La déveine s'use à la longue, il ne faut que huit jours pour se rattraper.

— Voilà des principes !

— Mais certainement ! Dans une situation comme la nôtre, il faut bien jouer. Quand on joue, m.éme en perte, on a toujours de l'argent. C'est extraordinaire, mais c'est un fait. Si je m'arrête, je suis perdu.

Il dit cela à voix basse, avec un regard circulaire comme s'il eût craint d'être entendu par l'ombre ; il reprit :

— Cette affaire que j'ai avec le baron Schwartz peut donner de beaux bénéfices.

— Allons, donc; vous savez bien d'avance que vous serez mis dedans. Mais vous ne voulez jamais me croire ; avec notre situation, avec nos relations, nous pouvons faire des affaires, sans paraître, sans avoir l'air d'y toucher. Loiseau me disait l'autre jour...

— Votre Loiseau, votre Mme Thielmann, de la fripouille. Vous verrez que cela vous jouera un mauvais tour. Mais

î I LES FAÇADUS

VOUS avez la passion des affaires véreuses, c'est un vice comme le jeu.

— Ça n'empêche pas que j'ai réussi le mariage Monte-Leone qui m'a rapporté dix mille francs.

— Et sur lequel on a dû vous en voler quarante mille.

— Il y avait vingt personnes dans l'affaire.

— Pour moi je suis convaincu que Loiseau est un maitre chanteur et que...

— Enfin, ça ne me dit pas comment vous allez arrêter le commandement de Moizard.

— Sale huissier ; dire qu'un coquin comme ça peut oser venir me menacer ici. C'est une jolie époque. Une Mesmes qui épouse un Grandier. sans tirer ses parents du pétrin. — Ah. j'aurais mieux aimé Jacques.

— Les Sartines, ce n'est pas dijà si extraordinaire, comparé aux Mesmes.

— Il est gentilhomme et c'est beaucoup par le temps qui court. — Et puis, il n'est pas question de tout ça. Nous ne pouvons cependant pas nous laisser vendre parce que nous devons cinquante louis à notre boucher. Ah! si j'étais à Paris.

— Vous tailleriez une banque, n'est-ce pas?

— Oui.

— Et si vous perdiez vous vous adresseriez à votre gendre.

— Non, d'abord à Loiseau.

^ Tiens, ce n'est donc plus une canaille? Oui. mais comme Loiseau en définitive aboutit à Joseph avec des frais et des intérêts en plus, j'aime mieux demander cette petite somme tout de suite à M. Grandier.

— Vous feriez cela ! — Je m'y oppose absolument.

Mme de Mesmes se mit à rire.

— La dépêche est partie ce soir.

Il eut un coup de colère, frappa du pied, debout, tout d'un coup très rouge.

— Vous vous permettez de faire de pareilles choses sans me consulter !

— Mais je suis très bien avec Joseph, moi ; nous nous entendons à merveille.

— C'est égal... c'est égal. — Vraiment, c'est un peu fort !

Il vint à la fenêtre, châtia la vitre de ses doigts nerveux. Un souffle fort tordait les branches des arbres ; on les voyait, dans la nuit, se coucher en frémissant, leurs rameaux tendus comme des mains qui tâtonnent et qui s'accrochent.

— Quel temps, murmura-t-il.

Sa prom.pte colère était tombée ; M. de Mesmes sentait la menace écartée, son insouciance plus à l'aise. L'angoisse de tout à l'heure" s'était enfuie aussi vite que l'ouragan qui déjà s'engouffrait au fond de l'horizon ; le souvenir de la crise à peine

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conjurée s'effaçait déjà. Il sentait maintenant qu'il n'avait jamais été sérieusement inquiet et une préoccupation plus grave succéda dans son esprit. La saison devenait dure aux Hogues; aucun voisinage que celui de Mme de Sartines. — et depuis le mariage de Jacinthe, leurs rapports s'étaient refroidis. Il tira une lettre de sa pcche.

— J'ai reçu un mot de ma sœur. Elle nous invite à venir aux Aulnaies où Jacinthe doit passer quelques jours en novembre ; mais naturellement si nous voulons nous pouvons arriver en octobre. Elle est drôle, cette Anne; elle n'a pas encore pu avaler le mariage de Jacinthe.

— Mme de Fontevrault sera moins difficile pour ses fils.

— Eh 1 je ne sais pas. Voulez-vous que je vous lise sa lettre.

« Mon cher Claude, j'ai écrit à Jacinthe et à son mari de venir pour les chasses aux Aulnaies; j'espère que vous vous joindrez à eux. ta femme et toi. Ce sera une occasion de nous retrouver tous ensemble, puisque mes vieux ans et mes t\-ranniques manies ne m'ont pas permis d'assister au mariage. Je ne connais pas encore M. Grandier des Ormes et, puisqu'il est devenu mon neveu, je serai charmée de le recevoir. Décidément, je n'entends dire que du bien de sa fortune qui est des plus honorables, ce qui est

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