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GRAVES RÉVÉLATIONS

— Dire que demain on verra peut-être son nom promené comme ça !

En quelques tours de cinématographe en arrière, Jacques vit passer son intimité avec Roland d'Arcole ; un peu diminuée depuis le mariage du duc ; très camarades pendant leur jeunesse et leur enfance. Deux plaques de souvenirs se fixèrent : tous deux, petits garçons, avec des boucles et des costumes écossais, jouant dans une pièce immense aux parquets luisants de bois des iles. — Dans l'ancien hôtel d'Arcole. celui de la rue de l'Université, vendu depuis. — Tous deux, grands, une ombre de moustache aux lèvres, sonnant à un entresol de la rue de Moscou, et se regardant en silence avec l'envie de dégringoler l'escalier et de s'enfuir.

Il se cogna contre un homme affairé, le chapeau sur le derrière de la tète, la barbe

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en éventail et sale, qui dit aussitôt :

— Comment, c'est vous, monsieur dé Sartines ! J'ai Thonneur de vous saluer.

Et il reconnut M. Eugène Fortescade, reporter attaché au journal îa Dernière Heure, avec lequel il avait fait ses vingthuit jours quelques mois auparavant. Il lui dit :

— Qu'est-ce qu'il y a donc encore aujourd'hui, pourquoi cette agitation ?

— Oh ! c'est un député pris la main dans le sac et un ministre compromis, il n'y a vraiment pas de quoi faire tant de magnes. On dirait qu'on n'en a pas Ihabitude. Mais il y a quelque chose de bien plus intéressant, c'est cette histoire mystérieuse que le Potin annonce en seconde page ; vous n'avez pas vu?

-^ Non; je n'achète iamais de journaux, ils m'ennuient!

— Vous avez rudement raison ; mais au fait, vous qui êtes de la haute, vous allez peut-être m'expliquer ça. Oh 1 vous me rendriez un fameux service ! QjLii peut-on viser dans cet entrefilet-ci?

Il tira de sa poche un journal froissé, attira Sartines sous une porte aux murs émaiilés de photographies, lut : — devant eux la foule coulait avec les remous et le courant d'un fleuve.

— // nest hniit dans le monde du palais

que d'une affaire scandaleuse à laquelle serait mêlé un des plus grands noms de T aristocratie française. Il s'agit d'un détournement de mineure... extrêmement mineure. La fillette, Mlle Marcelle L..., aurait succombé à une pèritonile à la suite de faits sur lesquels il nous est impossible de nous étendre; une enquête a été ouverte. Xous n'en dirons pas plus pour aujourd'hui, mais nous reviendrons sur cette affaire qui est de nature à passionner l'opinion publique. — Ça. la phrase de la fin. je connais ça. Ça signifie qu'ils ne savent absolument rien que ce qu'on leur a dit. et qu'ils vont se remuer pour en apprendre davantage. Vous n'avez eu vent de rien, vous?

— Non. de rien: ça doit être un canard.

Fortescade lui serra la main brusquement, le jugeant inutile, plongea dans le fleuve, et Jacques un moment demeura sous l'abri avec une crainte de se remettre dans la foule, d'être coudoyé par elle.

Une lueur fendait les voiles de son esprit, il se rappelait soudain l'histoire contée un soir par Léontine. ce feuilleton à la Gaboriau qu'il avait écouté d'une oreille distraite comme un bavardage de petite fille menteuse : « Vous ne voudriez pas croire, si je vous racontais ce qui se passe dans ma famille : une pauvre petite cousine qui a été violée par un grand sei-

LES FAÇADHS

gneur et qui en est morte. Il l'avait attirée dans un bois, et il a abusé d'elle. »

Mais, à cette heure, elle apparaissait trop réelle, en drame actuel et menaçant. Jacques pensa :

— Vraiment, je devrais aller voir d'Arcole, le prévenir de ce qui se trame contre lui; c'est un service à lui rendre. — Oui. mais un sers-ice bien délicat, surtout avec un caractère comme le sien.

Il hésita encore avant de se lancer dans le courant de la foule, les yeux en l'air. regardant ce ciel que les Parisiens ne voient jamais.

La lune roulait en tournoyant dans une rapide débâcle de nues, cognée, cachée.

entraînée par leur fuite hagarde. Cette sauvagerie dans l'air, cette fièvre de nature déchaînée sur la ville comme sur le désert d'une campagne l'étonna d'abord, lui semblait discord avec le formidable mouvement humain de la chaussée et des trottoirs; sur l'ardoise des toits, des pinceaux de lumière électrique se posaient, passaient en longues bandes fourmillantes à travers les cheminées noires, créant d'artificielles clartés lunaires sous la lumière saccadée de l'astre en déroute.

— Ah 1 pensa-t-il. l'inquiète Diane, elle serait jolie à voir ainsi à travers les grands hêtres du parc des Aulnaies.

Sou rêve Tentraina. le fit plonger dans la foule; il fut une des mille vagues noyées dans le grand courant aveugle et fou de tous vers les maelstrcms de la vie.

•liiiiiii^

Mme de Rabutin et Mme d'Arcole, en descendant du fiacre délabré qui les avait hissées vers Montmartre, foncèrent dans le restaurant plein de filles, à travers les nuages de tabac blanchâtres. Les engueulades. un moment, se turent sur leur passage, et les yeux suivirent le sillage onduleux de leurs fourrures ; les deux hommes derrière elles, MM. de Rabutin et Lemesle. suivirent plus gênés, fâchés qu'on remar-

quât le petit triangle éclatant de leur cravate blanche sous le pardessus. Les deux femmes, indifférentes et amusées, s'arrêtaient au milieu des tables, demandaient :

— Par où allons-nous?

Et le gérant courbé se précipita, indiqua d'un geste plié l'escalier qui montait aux cabinets particuliers; ils s'engouffrèrent, montèrent, croisés par des dégringolades glissées de jupes. En haut, les couloirs étaient des trottoirs flamboyants de gaz; des passades lentes ou galopées d'une salle à l'autre les frôlèrent et, dans le lavabotoilette aux portes battantes et retombant sans cesse, d'aigres cris ou des glapissements de rires aigus fusaient ; sur le thème général des odeurs tabagiques et vineuses mêlées, des fioritures se brodaient : bouffées de poudre de riz volant des houppes, relent gras des savons extraits flottant dans la lourdeur des aisselles.

Une porte s'ouvrit, montra le confortable pauvre et sale d'un cabinet à la table servie. Mus sous la clarté subite de l'électricité, les quatre se regardèrent, comme surpris de se retrouver entre eux. Et les femmes, inattentives à la présentation du menu, s'ébahirent devant les glaces fêlées d'écritures, debout et sans quitter les pelisses, se regardant avec des yeux rieurs à travers les voilettes.

Pourtant Mme de Rabutin dit à son mari :

— Roger, n'oubliez pas de prévenir pour Hubert et Sartines.

Elle se tourna vers la duchesse, expliqua :

— Mon cousin de Fontevrault doit nous rejoindre avec Jacques de Sartines qui dine chez ma tante, ce soir. Comme ce sont des fêtards, ils seront peut-être plus au courant que vous, messieurs, pour nous initier aux mystères du Rat-Mort.

Mais M. de Rabutin, secouant sa calvitie soignée, passa la main en souriant sur sa barbe longue et luisante. Il pensait :

— Je ne sais pas si c'est très comme il faut d'emmener sa femme dans un endroit pareil. — Mon Dieu, avec la duchesse d'Arcole on peut aller partout, mais c'est ce petit rien du tout de Lemesle. Ça me met sur un pied d'intimité avec lui.

Les noms de Sartines et de Fontevrault le consolidèrent :

— Comme ça. ce sera une petite fête assez originale et assez chic... j'aurais pourtant aimé que le duc soit là.

Il prit le menu, commanda en deux temps, en homme habitué, fit venir le patron pour l'interroger sur la qualité des vins. Lemesle enlevait les pelisses des femmes.

Et, comme ils allaient s'asseoir à la table du souper, ils tournèrent, tous en même temps, les yeux vers la place dont la

blancheur frémissante entrait par la fenêtre.

Le demi-cercle des maisons lançait des secteurs de lumières vers le centre de la place dont le fond s'évaporait en masses molles et blanches, et des musiques, échangées d'une terrasse à l'autre, envoyaient un mélange effréné d'airs dansants dans la circonférence papillotante. Sans qu'ils pussent s'en douter, le frémissement de jeunesse en désir et en joie était tel, dans ce seul coin de Paris, qu'ils la sentirent et la subirent, et que. s'étant détournés avec un sourire, ils revinrent vers la table, touchés de gaieté, s'assirent avec entrain devant les petites mers pâles des huîtres ouvertes.

D'en bas. une explosion de cris et de chants monta, et, sur la transparence éclairée d'une fenêtre, dans le restaurant voisin, ils virent des ombres s'agiter en rythmes grotesques de danses.

Mme d'Arcole dit, désignant à sa compagne, d'un imperceptible clin de paupière, la correction un peu effarée des deux hommes, inquiets de cette frasque et n'osant s'émanciper l'un devant l'autre :

— Ils n'ont pas l'air de s'embêter en bas ; j'aurais voulu souper à côté d'une de ces femmes, ça m'aurait fameusement amusée !

Et elle pensait :

— Je suis sûre que Tchenko serait bien plus drôle : mon gros chien de Tchenko. va !

La blondeur du Mumm dans les coupes éclaira la table de lunes jaunes et pétillantes, et l'esprit léger du Champagne moussa, allégea les cerveaux vers l'oubli ou la joie. Leur griserie brusque, aux quatre, s'éventaillait diverse et nullement d'ensemble, mais sous la direction de chaque idée dominante et maîtresse : Mme d'Arcole, en souriant à Lemesle, sculptait dans sa mémoire les traits du Tzigane furtivement rencontré l'après-midi dans la salle de lecture du Terminus : le profil brun et busqué, les yeux câlins, les dents brillantes sous la brousse des moustaches se montraient et se cachaient; Hélène galopait dans la pif:[ta sous les soleils tricolores.

Mme de Rabutin, étourdie, vivait les vieilles heures de cousinage avec Hubert, ses lèvres ouvenes dans la même sensation furtive de baiser qu'en ce jour des Aulnaies... sous l'ombre dorée des hêtres balançant des pans de ciel bleu. Elle sentait finie la lutte contre l'amour, la résistance renoncée, se consentait, s'abandonnait.

Lemesle. en accès d'ambition cupide, rageait à Vidée de l'ambassade qui venait d'échapper au duc d'Arcole. songeait à rompre avec Hélène, flatté de se sentir assez fort pour oser y penser. Les traits gras de la belle juive, Mme Mûller de Fernandez. se vaporisaient dans son esprit ; il

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éprouvait de la sécurité à compter sur elle, à se dire qu'il était sûr de la vie de ce coté...

Et M. de Rabutin, les doigts dans les poils soyeux de sa moustache, rêvait au moyen de lancer le : « ma cousine de la Tour de Boulogne ». dont il ne manquait jamais à la nécessité amenée par de subtiles manoeuvres de phrases...

La porte fut poussée et le maitre d'hôtel demanda mystérieusement :

— Ces messieurs et dames attendent bien quelqu'un?

— Oui. oui. faites entrer.

Dans l'encadre. Sartines et Fontevrault apparurent et, derrière eux, une ombre hautaine sous un mac-farlane aux ailes sombres.

— Comment ! monsieur de Mesmes ! — Oh, quelle bonne surprise!

— Ma foi, je dînais chez ma sœur; ces jeunes gens m'ont emmené. — Alors, on fait la fête, ce soir?

— Oh ! monsieur de Mesmes. vous allez nous faire amuser, dites !

— Je ne demande pas mieux.

Il enleva son manteau en souriant aux femmes ; d'une belle jeunesse grise, il évoluait là. toujours pareil, avec le même langage et les mêmes façons que dans le salon de sa sœur; mais, dès lors, le souper avait son maître, de qui viendrait, selon son

humeur, le plaisir ou l'ennui. Comme s'ils avaient eu affaire à un habitué, les garçons s'empressèrent pour le ser\-ir.

Il regarda autour de lui, inspectant d'un coup d'œil le couvert et le cabinet, et il dit en s'assevant :

— On a de drôles d'idées, maintenant ; autrefois, nous soupions au café Anglais. C'est donc plus amusant ici ?

Des femmes passaient des profils poudrés par la porte entr'ouverte. et Mme d'Arcole s'écria :

— Mon Dieu, que ça m'amuserait de voir un peu de près ces créatures.

Le marquis la regarda, complice.

— Vous savez ; il n'}' a rien de plus facile que d'en faire venir.

— Oh!

— Je vous assure qu'elles se tiennent très bien à leur place.

Il assura, nonchalamment :

— Ça se fait beaucoup dans ce moment-ci.

Rabutin mollit à ce mot. déjà consentant, et les deux femmes, un peu rouges, se consultèrent des yeux. M. de Mesmes dit à Sartines. en se levant :

— Venez avec moi. Jacques; nous allons choisir ça à nous deux.

Un quart d'heure après, ils rouvraient la porte, s'effaçaient devant trois femmes qui entrèrent lentes, avec des poses intimidées.

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Deux traînaient des robes de soie aux balayeuses de dentelles; une. en cycliste. montrait des jambes fortes et trapues.

Et M. de Mesmes annonça :

— Mesdames, je vous présente mesdemoiselles Gueule de Bois et la Cascade qui sont des célébrités du monde de la danse.

Il se tourna vers la cycliste.

— Et vous, mon enfant, j'ai oublie de vous demander votre nom.

Elle souleva de lourdes paupières juives, pinçant ses lèvres d'un sourire rouge, arqué.

— Sarah Plum.

Mme d'Arcole leur demanda de son air roj-al :

— Vous prendrez quelque chose, mesdemoiselles?

— Un lait, dit Sarah Plum.

— Une fine, dit Gueule de Bois.

Mais la Cascade, coulant ses yeux vers la table, murmura, la mine aflFamée :

— Je mangerai bien un sandwich.

Mme de Rabutin lui offrit une aile de

perdreau, la servit avec son doux sourire ; son mari lui dit à voix basse :

— Tâchez de ne pas faire la conversation avec cette fille.

— Pourquoi? Elles sont là pour ça.

Il se tint, renfrogné, se demandant ce qu'on en penserait au cercle si cette bordée était contée ; pourtant les noms d'Arcole et

de Mesmes ]e rassuraient et. comme il avait bu par contenance quelques verres de vin de Champagne, il se laissa étourdir, consentit à s'amuser.

Sarah Plum tenait tête au marquis de Mesmes, et sa voix grasse aux flexions empâtées de germanisme était caressante, humble et dominatrice. D'un signe de croix des yeux elle avait inventorié les deux femmes, devinant leur incognito, et quand Hubert de Fontevrault lui glissa, pour la dépister :

— Celle-là est du Vaudeville... et l'autre du Gymnase.

Elle sourit discrètement, se pencha vers Sartines.

— Je vois pien que ce sont des tames du grand monde.

La Cascade, les yeux bas, mangeait sans parler; seulement, par profession, elle allongea la jambe, cherchant im genou sous la table, rencontra le pantalon de Rabutin.

Mme d'Arcole, un peu déçue, murmurait à l'oreille de Marie-Louise :

— Comme elles sont comme il faut. Elles se tiennent trop bien.

Pourtant Gueule de Bois, très saoule en arrivant, s'animait encore, en querelle avec Fontevrault qui avait chuchoté avec Mme de Rabutin.

5î8 LE? FAÇADES

— Si c'est votre bonne amie, vous pouvez attendre d'être chez vous; je ne suis pas encore voyeuse, moi ! — En voilà des manières de nous faire venir pour avoir Tair de nous chiner ensuite.

Elle posa son verre d'un choc si brusque que le ballon se détacha, s'écrasa en miettes parmi les couverts et la nappe.

— Vous n'-allez pas nous faire perdre notre soirée à nous regarder en rigolant tout bas. Parce que. pour ce qui est de manger, on a à bouffer chez soi.

Sarah intervint.

— Laize tonc ; du vois pien gue du es aveg des gens ghic.

— Elle a raison, dit M. de Mesmes que les formes de la juive aguichaient, un peu plantureuses comme celles des femmes du second empire. Mais, tout de même, si ces demoiselles veulent tout à l'heure nous danser un petit pas; quelque chose d'anacréontique et de cordial.

Il glissa, en à parte, à Hélène et à Marie- Louise :

— Laissez-moi faire; je saurai les arrêter à temps.

— Ah ! s'écria la duchesse, vous n'avez pas besoin de les arrêter !

Et la Cascade demanda . interrogeant Sarah de l'œil :

— Alors, on va se mettre à son aise ?

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— Oui. fit l'autre, renversée sur sa chaise, un bras appuyé sur le dossier et lumant une cigarette prise à Sartines.

Elle s'arrangeait pour regarder, spectatrice, elle aussi.

Gueule de Bois et la Cascade étaient debout; d"un geste habitué, elles défaisaient les boutons de leurs corsages, sortirent leurs coudes d'une épaulée, un coup de muscle las et spécial de manœuvre. Et leurs peaux apparurent, celle de la blonde noire d'être maigre et tendue sur les os, celle de la brune d'une blancheur grasse de chlorose.

Les autres regardaient, graves comme toujours quand la chair intime de la femme se dévoile. Elles dégrafaient leurs corsets, les bras en anses, abattirent à leurs pieds d'un même coup jupes et jupons, et Gueule de Bois claqua ses fesses en levant la jambe. — Mince ! G' qu'on est mieux comme ça ! Sauvagesses de trottoirs, leurs membres acquirent une certaine grâce libre dans ce costume préféré. D'un tour de main elles rangèrent leurs chiffons, la pauvreté sale et fanfreluchée de leurs dessous et, la table écartée, Sartines se mit au piano.

Ses doigts sur les touches, content de ne pas voir, il s'étourdit dans le jaillissement de notes canailles; derrière lui il sentait frémir la danse des filles, entendait le choc

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léger de leurs semelles, percevait l'envol des chemises, et le "rire béat de Rabutin domina, un rire satisfait, heureux de l'avilissement des femmes. En frappant les derniers accords, il se retourna : Gueule de Bois, tenant sa jambe droite et raide à hauteur de sa tête, et la Cascade, fendue en compas, brossant de son sexe l'ignoble tapis, achevaient un pas. Le regard de Jacques interrogea les autres, les lut : Mme d'Arcole. amusée roj'alement, un peu grise, regardait de tous ses yeux bons et rieurs, sans pensée. — celle peut-être qu'elle eût aim.é, elle aussi, se dévêtir, montrer la beauté de sa forme supérieure.... mais devant d'autres, pas des égaux, des inférieurs agenouillés et brutaux. — Mme de Rabutin s'avoua honteuse, les regards évitant ceux de Hubert, dégoûtée de penser que l'acte d'amour fût le même pour elle et pour ces femmes. — Dans un même et profond dédain de tout et de tous, M. de Mesmes souiiait. excitant les danseuses de la voix comme des chevaux dans un cirque. — Fontevrault s'attristait, fâché contre Marie-Louise, désolé qu'elle fût là. — Mais Rabutin. très éméché. exultait. Élève des jésuites, accompagné jusqu'à son mariage d'un précepteur ecclésiastique, c'était pour lui une orgie romaine et classique, et même les membres vicieux des deux filles, leurs gestes frottés de lubricité

lui étaient un piment très neuf. Ses yeux papillotèrent et ses lèvres s'ouvrirent d'un rictus de désir.

M. de Mesmes cria :

— Rabutin est très allumé.

Marie-Louise devint tout d'un coup toute

rouge, et Fontevrault reçut au cœur le coup de lancette aigu et froid que connaissent ceux dont la femme aimée est en possession d'un mari jeune et robuste.

Les filles crièrent au musicien :

— Encore, encore !

Il repartit dans un déchaînement de valse, l'idée noyée dans les rythmes.

Du piano fêlé, ferrailleur, une atmosphère montait, l'enveloppait; sa pensée s'y mut en développements vagues, en images désunies, comme dans le rêve. Le souvenir de Belabri. de ses entretiens avec Jacinthe dans la serre merveilleuse, l'enchantement de cette soirée dilataient son cœur... serré tout d'un coup par la tristesse d'un ton mineur, éveillant son appréhension sur le sort du duc d'Arcole ; la phrase musicale ondulait dans des thèmes de forêts, comme sous des couverts de branches : il revoyait la mare sanglante, le soir de meurtre, l'agonie du cerf et, soudain, l'image encore de Jacinthe naissait, elle marchait dans le salon aux boiseries blanches des Aulnaies, s'arrêtait en face de lui. les yeux donnés en dépit

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d'elle-même ; il murmura, forcé dextcrioriser son rêve : « Pauvre Jacques!... » Et s'arrêta, consterné de s'apercevoir, comme d'une profanation, qu'il venait de jouer la triste complainte de l'amour perdu.

Rabutin criait :

— Ah, non ! Sartines. assez, avec vos airs d'enterrement.

Et il se retourna.

Rabutin avait sonné pour demander l'addition ; les deux filles se rhabillaient, agiles boutonneuses, s'aidant l'une l'autre, des épingles aux dents. Leurs yeux s'inquiétaient de ne pas voir le salaire venir, et Sarah Plum dit à M. de Mesmes :

• — Fous n'allez bas rien nous tonner et nous vaire pertre nodre soirée?

Le marquis eut un regard circulaire, désespéré, songeant à sa pénurie; mais les hommes s'empressaient auprès des deux dames, les insinuant dans leurs pelisses, Lemesle occupé auprès de la duchesse, Fontevrault et Jacques avec Marie-Louise. Rabutin qui s'embrouillait dans l'addition, perdait la tête à compter la monnaie, hésitant sur le pourboire. Les filles entraînaient Mesmes au fond du cabinet, l'étourdissaient de prières et de promesses, d'injures et de câlineries. Rieur, insoucieux, il fouilla dans ses poches, tendit une pincée d'or à Sarah qui dit :

— ,Je leur donnerai ce qu'il leur faut. D'un salut elle prenait congé, emmenant

les autres comme un montreur qui vient de faire travailler ses bétes. Les filles la suivirent, avides, mais dociles.

La duchesse d'Arcole et Mme de Rabutin ; Rabutin. Mesmes, Lemesle, Fontevrault et Sartines se trouvèrent dehors dans la nuit graillonneuse. Le ciel léger de tout à l'heure soudain tombait en pluie, et des chasseurs, toités de parapluies luisants, s'empressèrent.

Mme d'Arcole dit :

— Marie-Louise, vous me ramenez chez moi ?

— C'est que nous riions tout de suite, chère madame ; il est très tard et ce serait faire un grand détour.

Le mari répondait pour la femme ; il l'entraina, leur voiture roula dans un éclaboussement de flaques.

— Quel ours! Alors, messieurs, qui im ramène? Je ne peux pas rentrer toute seule.

Ils s'offrirent, mais elle dit, attentive à certaines apparences :

— Non. je ne peux pas revenir seule avec vous. Lemesle. ou avec vous. Fontevrault; — ce ne serait pas convenable. — M. de Sartines et M. de Mesmes vont monter avec moi.

Elle dit aux deux autres :

— Au revoir, messieurs ; venez demain après cinq heures. Nous causerons de notre escapade.

Et elle s'arrima avec ses compagnons dans la boite étroite du fiacre.

Mesmes riait :

— Voilà les bénéfices de lâge ; on ramène les dames. Mais pourquoi diable m'avez-vous adjoint ce jeune homme?

Assise entre eux deux, elle ne répondit pas, mais un sourire raillait au coin de sa lèvre. Leur chaleur pressée se mêlait, les pénétrait, et ils éprouvaient chacun un plaisir d'excitation lente et purement sensuelle qui les tint un moment silencieux.

Quand les roues sautèrent sur les rails de l'avenue Friedland. M. de Mesmes demanda :

— Qu'est-ce qu'il va dire, ce bon d'Arcole, s'il sait que vous rentrez à des heures pareilles >

— Mon mari ! — Il est à Belabri.

— Qu'est-ce qu'il peut, faire à Belabri au mois de mars?

— Ma sœur Marguerite est là-bas depuis quelques jours ; il a été la chercher.

— Décidément Mlle d'Épernon se cloître ; on ne la voit plus, et voilà qu'elle se sauve à Belabri.

— Vous savez, elle est un peu extraordinaire, ma sœur.

Le fiacre, d'un heurt déhanché, s'arrêtait devant la porte de l'hôtel ; ils descendirent et Mme d'Arcole sonna. La porte s'ouvrit, les deux hommes pénétrèrent sous la voûte pour faire, à l'abri, leurs adieux à la duchesse; mais un valet de pied, les yeux gros de sommeil, sortait du vestibule, un papier bleu frémissant sur l'argent du plateau.

— Une dépêche qui est arrivée hier soir pour Mme la duchesse.

— Ce n'était pas la peine de m'attendre pour ça.

D'un doigt maladroit elle rompait l'attache ; les deux hommes la virent blêmir, la main à sa gorge et les yeux fixes.

— Une mauvaise nouvelle ?

Elle leva son bras :

— Lisez.

Les caractères bleus s'accusaient en netteté sur les petites bandes blanches.

Duchesse d'Arcole, yô, rue de Tilsitt, Paris. Affreux malheur, viens immédiatement.

Margueritu.

— Ah! dit-elle, mon mari est mort, j'en suis sûre.

Puis :

— Il faut que je parte. Qjuelle heure est-il ?

— Cinq heures moins le quart.

— Il y a un train à cinq heures cinquantecinq ; c"est celui que M. d'Arcole prend quand il va chasser. Cocher, vous allez me mener à la gare d'Orléans.

Il jura, mais elle jeta :

— Vingt francs pour vous !

t elle ajouta, d'une voix suppliante :

— Messieurs, vous ne pouvez pas me laisser m'en aller ainsi seule ; venez avec moi. je vous en prie.

— Mais nous allions vous le proposer.

— Partons vite ; avec cette rosse, il nous faudra plus d'une heure pour faire le trajet.

Oppressés, frissonnants d'épouvante et de malaise, ils remontèrent dans la voiture lamentable, se serrèrent.

Et le cheval commença à trotter péniblement, sous la pluie, vers la gare.

jê'

Comme les deux tableaux refusaient.

M. d'Arcole qui avait six tira. Un trois de trèfle tomba sur la table.

— Neuf !

Sa voix triompha pendant que les autres jetaient leurs cartes en grognant, et la raclade du râteau amena devant le banquier les jetons d'ivoire et de nacre. D'une caresse possessive, il flatta un moment le tas de richesse ; puis brusque :

LES lAÇAUES

— Messieurs, il y a une suite...

Un mouvement bruisit dans la salle, tous se levèrent et un valet de pied, avec des mains respectueuses, apporta une sébile au duc,

— Vous avez une veine, d'Arcole.

— Vous trouvez ?

— Je crois bien; je m'enfile de cent cinquante louis sur votre banque. — Et Constantinople, ça va toujours ?

— Non ; tout a craqué depuis la chute du cabinet. Il paraît que je ne suis pas assez républicain.

— C'est bien mon avis, au fond.

— Mais, je vous assure que vous vous trompez, mon cher Joyeuse; je suis très sincèrement républicain.

Il déplovait sa haute taille comme une affirmation, un souffle d'ennui ternissant déjà ses yeux gris où la fièvre du jeu s'éteignait. Et, d'un geste, il se détournait allant vers la salle de lecture, quand un des maîtres d'hôtel l'aborda, lui présentant une carte sur un plateau.

— Ce monsieur insiste pour voir monsieur le duc; il attend dans le petit salon d'en-bas.

Les traits de M. d'Arcole se vieillirent ; une zone de glace coupa ses reins et son ventre. Il regarda fixement une des hautes fenêtres par lesquelles un reste du jour

pâle tombait ; au milieu du cercle plein de monde, dans la joie des lumières, il se sentit seul, comme au milieu d'une campagne obscure et déserte.

Il mania le carton terreux d'une main brusque :

— Dites que je ne suis pas là.

Mais, aussitôt ravisé :

— Non, au fait, priez cette personne de m'attendre un moment.

Il regarda encore autour de lui comme pour prendre à témoin les autres : dans une buée de cigares, la salle de jeu faisait son bruit sourd, martelé d'exclamations brèves, d'annonces de points. M. d'Arcole haussa les épaules. Il traversa un salon où des hommes causaient en fumant devant le feu, les uns presque couchés dans des fauteuils de cuir bas, d'autres debout, tournant le dos à la flamme. Leur causerie parut se rompre au moment où il passait, et un grand, à cheveux blancs, haussa la voix d'une façon particulière pour dire :

— Q.u"est-ce qui a vu la nouvelle pièce des Variétés ?

— C'est idiot ; c'est assommant !

— Dire qu'on s'est tant amusé à ce théâtre...

Il connaissait le mot d'ordre, le changement indiquant l'approche de celui qui était en cause, lut leurs visages., si habitué

à leurs pensées qu'il entendait les propos qui venaient de se taire et ceux qui recommenceraient tout à Iheure.

— On parlait de moi... ou plutôt d'elle. — De moi on ne peut pas encore. — Pourtant ça va si vite...

Le duc d'Arcole descendit l'escalier ; les laquais autour de lui s'empressèrent :

— Où est-il ce... monsieur qui m'attend ?

— Dans le salon de droite, monsieur le duc.

Il ouvrit la porte, se trouva en face de Loiseau. marcha sur lui.

— Vous pouvez vous vanter d'avoir un fier toupet, vous. — 'Vous venez me relancer jusqu'ici !

— Est-ce que vous préféreriez, monsieur le duc. que j'aille vous demander rue de Tilsitt ?- — C'est justement par délicatesse...

— C'est bon. — Où en sommes-nous ?

— Monsieur le duc, les Lallemand ne veulent plus entendre parler de rien.

— Ah!

— Ils estiment qu'ils ont trop attendu ; qu'ils n'ont reçu que des acomptes insignifiants.

— Foutre !

— Ils ont des charges.

— Alors?...

— Ils voudraient le solde...

— Quel solde ?

— La somme pour parfaire...

— Je ne l'ai pas.

— C'est très malheureux pour vous, monsieur le duc d'Arcole.

Il articula ce nom tout entier comme une menace, d'un ton si juste et si froid que le duc baissa la tête...

— Enfin, quelle réponse dois-je porter à cette famille désolée ?

— Désolée ! Vous vous moquez de moi.

monsieur Loiseau 1 Avec ce que je lui ai déjà versé.

— Si vous croyez que c'est par de l'argent qu'on peut racheter la mort de cette pauvre petite mart}Te.

— Mais, sacré nom de Dieu, par quoi voulez-vous que je la rachète ? — Tenez, monsieur Loiseau. tout ça m'embête à la fin ; vous pouvez faire ce que vous voudrez, vous et vos clients ; vous n'aurez plus un sou de moi.

Comme il s'était levé de toute sa taille. Loiseau plia épouvanté ; mais il se redressa, darda cette phrase :

— Pourquoi monsieur le duc ne s'adresset-il pas à sa dame, s'il n'a pas d'argent disponible ?

— A ma femme ?

— Oui; je connais les clauses de votre contrat de mariage. Il suffit que Mme la duchesse donne sa signature pour que

VOUS avez sur-le-champ toutes les sommes qu"il faut. Jai quelqu'un tout prêt à vous avancer les fonds si cela était nécessaire.

Il regarda M. d"Arcole d'un air si entendu, affirmant :

— Vous pouvez être sûr que Mme la duchesse ne refusera pas;

Que le duc comprit, en éclair; il demanda, appuyant lentement sur les mots, d'une voix de gorge :

— Est-ce que ce ne serait pas vous, monsieur Loiseau. qui m'auriez écrit ces lettres anonymes ?...

— Je ne comprends pas. monsieur le duc ?

— Oui.... des lettres infâmes où la

conduite de Mme d'Arcole était incriminée des cochonneries...

— Mais, monsieur...

— Je comprends ; vous aviez cru. . . — oui ; vous deviez croire cela... — que je profiterais... Mon Dieu, dire que voilà ce qu'il faut que je discute à présent 1

11 passa la main sur son front, violemment, et ses cheveux déjà poudres de gris se dérangèrent.

Mais d'autres sentiments montaient des profondeurs de ses entrailles ; les nerfs de l'homme physique, de l'amoureux qu'il était encore envovèrent cette question :

— Avez-vous la preuve de ce que vous m'avez écrit ?...

— Monsieur le duc pense bien...

Et la nécessité de cette phrase — que tant d'autres vioi désavouaient — s'imposa.

— Donnez-moi cette preuve.

Loiseau tira un portefeuille de sa poche, chercha dans les compartiments bourrés de reconnaissances du mont-de-piété, choisit une lettre. Elle trembla un moment au bout de ses doigts de fièvre; les regards du duc sV jetaient, reconnaissant d'instinct la couleur de l'encre, la forme des caractères... L'angoisse de sa gorge lui fit pousser une sorte de plainte rauque.

Loiseau, comme à regret, tendit le papier :

— Je le confie à votre loyauté...

M. d'Arcole. à son tour, entre des doigts convulsifs. tint cette lettre. Cette femme qui l'avait écrite, hier encore il l'aimait d'une façon pleine, orgueilleuse et sûre. Et. à cette heure, il lisait :

h Viens demain rue Pasquier, je t'atten- « drai à quatre heures ; c'est urgent. Lâche « ton ministère.

« Apporte des sandwichs au caviar. »

Maitre de lui. il murmura :

— Ce n'est pas signé.

— Monsieur le duc reconnait bien l'écriture ?- — D'ailleurs, j'en ai d'autres.

Sans répondre. M. d'Arcole mit la lettre dans sa poche.

— Combien ?

— Mais je ne veux pas la vendre, elle ne m'appartient pas. Rendez-moi cette lettre, monsieur, je vous lai seulement confiée.

Il répéta :

— Combien ?

Machinalement, Tesprit ailleurs, entraîné dans un tourbillon de cauchemar ; mais le petit homme réclamait encore, agressif, criant le mot de bonne foi...

M. d'Arcole l'empoigna par le bras, rudement.

— Voulez-vous vous taire, nom de Dieu ! Il prit des billets de banque à même dans

son gousset, les lui jeta en chiffon tordu.

— Voilà pour la lettre ! — Et, apprenez ceci, monsieur Loiseau ; c'est que si ce que vous prétendez m'insinuer était vrai, si Mme la duchesse d'Arcole avait une liaison — ce qui est une infâme calomnie, entendez-vous — ce serait justement une raison, mon cher monsieur, pour que je ne puisse pas lui demander un sou de sa fortune personnelle. — Vous ne vous attendiez pas à celle-là, hein ? — Et maintenant, faites ce que vous voudrez, je me fous de vous.

Bousculant Loiseau. chancelant il sonit.

descendit l'escalier à jeunes emjambées ; les petits grooms crièrent de leurs voix aiguës :

— Une voiture, monsieur le duc?

Et il sauta dans un coupé avant que l'homme d'affaires n'eût rouvert la porte du petit salon.

— Où faut-il donner l'adresse ?

— A la gare du Nord.

Il venait de se représenter les bois de Belabri. leur paix profonde et vaste apparue soudain, et, comme un enfant, avec la passion d'un enfant saisissant son désir, il partait. Un calcul rapide lui montrait immédiate la tranquillité entrevue, la possibilité de disparaître, de se terrer comme une béte blessée. Et sur cette idée, écartant toute autre, il groupait ses pensées, têtu :

— Il y a un train à sept heures. Je peux encore le prendre. Je trouverai une voiture chez Mauguet; je puis être à minuit à Belabri.

Le roman de son voyage occupa son esprit; il était si habitué à ne pas penser, que sa conscience renâclait devant un raisonnement à faire ou un parti à prendre, comme un cheval rétif qui refuse devant l'obstacle. Et durant le trajet vers la gare, il s'attacha à la combinaison de ce voyage avec une préoccupation factice et puérile.

Mais, dans le train, sa volonté mise en action, contentée, le dépouillait de prétextes. Seul dans son compartiment, il regardait se précipiter des fuites de campagnes obscures, tout un pays en rafale emportée, un écrou-

lement d'ombres fantômes. Soudain, il se demanda pourquoi il était là, ce qu'il faisait à cette heure seul dins ce wagon; il venait de se rappeler qu'il dinait ce soir-là chez Mme Grandier des Ormes... Son esprit un moment bégaya, tant sa stupeur était profonde. Il y avait des pans de nuit et de néant dans sa mémoire, et il demeura un instant figé, l'âme en torpeur comme au sortir d'un sommeil. Mais il savait cependant; un autre moi n'avait pas dormi et, par des méandres, son activité lentement revenait, s'insinuait à travers les artères de la pensée. Les deux moi. l'inconscient et le conscient, se rejoignirent et le malheureux sentit sa douleur qui fonctionnait.

Sa main se crispa dans l'embrasse; comme pour matérialiser son destin, il fouilla de l'autre sa poche, en tirant la lettre d'Hélène. Un brusque lacet des rails fit danser devant ses yeux les lignes bleues ; il eut de la peine à les fixer. Pourtant elles s'étaient déjà gravées sur les lames encéphaliques, il pouvait les lire dans sa mémoire. Et, dès lors, elles furent le thème sur lequel se développèrent les variations de sa pensée. Il les évoquait tour à tour et les rejetait, elles défilaient en images successives... Hélène, sa femme, rue Pasquier. donnant un rendezvous, tutoyant un homme ! Cela revenait à coups de marteaux, car il lui fallait s'ap-

prendre cette évidence. Hélène, sa femme.... rue Pasquier.... un homme. Tout à coup il bondit avec un cri de rage, car l'idée de l'homme venait d'entrer dans sa cogitation.

— Qui ? Qui ? cria-t-il haut dans le déchaînement d'un tunnel à toute vitesse traversé. Son esprit revint en arrière, en vision rétrograde. Des faits, des incidents négligeables réapparaissaient soudain, notés, consersxs au fond de sa mémoire avec une précision implacable et sûre.

Il s'apercevait, qu'avec une exactitude minutieuse, un de ses ;»o/. le plus ignoré peut-être, avait enregistré, catalogué chaque retard singulier, chaque prétexte sonnant faux, chaque duplicité suspectée dans la manière d'être d'Hélène. Ce vioL à cette heure, comme un agent secondaire et zélé, venait au rapport, lui fournissait l'indication cherchée, lui montrait la concordance d'une minute de défiance jadis avec la précision des certitudes d'aujourd'hui. Une toile tombait, et tout le décor apparaissait, le décor retourné, l'envers du mensonge.

Il rappelait les indices relevés autrefois, puis dédaignés, s'expliquait des invraisemblances... Quelque temps, il tâtonna pour l'homme, ne voulant pas se l'avouer du premier coup. Il élut Robert-Martin, discuta la possibilité de Fontevrault. pesa les chances de Caudale. Mais les fatalités de sa

logique le ramenaient toujours au seul possible, désigné, fatal... avoué par toute l'infamie amassée des circonstances remémorées... à Lemesle !

— Le petit Lemesle ! murmura-t-il avec un mépris rageur.

Aussitôt les circofi stances se pressèrent, accoururent : il souffrit la vision tangible des scènes rue Pasquier; le détail du caviar accusait lintimité, signalait la sensualité et

la camaraderie de ces heures Ah ! en

chemise, ses cpaulettes tombantes, au jour la rondeur fleurie des seins !... Ali ! devant le feu qui flambe, assise, mangeant une gourmandise, pendant qu'elle présente à la flamme son pied nu doré, la courbe délicieuse de ses jambes. Ah !... le lit, le lit de luxure avec l'étirement de leurs membres dans la fraîcheur des draps!... Tout cela qu'il n'avait pas eu d'elle : cette familiarité de sa peau, ces poses de déshabillements et de rliabillements que le mariage ne comporte pas 1

Toute la lie des perversités — ce qu'il pouvait V en avoir dans sa nature saine — monta pour augmenter sa douleur en l'avilissant. Pourtant, encore une fois, il tenta de réagir. Il était encore trop près du bonheur; toutes les circonvolutions cérébrales n'étaient pas imbibées par le sentiment nouveau de cette déchéance, et ce

furent celles-ci qui se manifestèrent, dans ce mot de mélodrame, que tous ont murmuré, tous ceux qu'un coup imprévu et terrible a frappés.

— Voyons, voyons ! Je rêve, ce n'est pas vrai, c'est un cauchemar !

Mais la lettre se froissait entre ses doigts, et les lignes bleues se saccadèrent dans l'emportement du train. Les stations brûlées s'évanouissaient en arrière, ne laissant que l'impression de trous de lumière dans la nuit. M. d'Arcole comprit cependant vaguement qu'il arrivait, et sa pensée courut devant lui, à travers les lieues noires qui le séparaient encore de Belabri.

— Il faudra réveiller Mauguet. pensait-il ; et cette préoccupation à côté, accessoire, lui parut amère. L'obligation de se souvenir de lui-même objectiva sa pensée sur sa situation personnelle ; le péril était immense, immédiat, devait dominer tout sentiment autre.

Il répéta tout haut :

— Il s'agit de mon honneur; de mon honneur à moi.

Et des frissons le saisirent, en songeant à tout ce qui l'entourait de menaces.

Soudain la vitesse du train mourut en glissement savonneux sur les rails, et le bruit fracassé du compartiment se figea en silence. Ses yeux reconnaissaient la gare

habituelle, des détails du quai, la figure d'un employé. Cela s'amalgamait avec des souvenirs d'autres arrivées, heureuses, royales, sous le soleil, avec Hélène et les équipages en grande tenue attendant rangés dans la cour.

Sans valise, sans bagage, avec son chapeau haut de forme, il se sentit si bizarre, hétéroclite; décontenancé encore par les coups de casquettes surpris et précipités des employés.

— Mais monsieur le duc n'a pas prévenu. Le château n'a pas envoyé de voiture.

— Je sais, je sais. Je vais chez Mauguet.

— Monsieur veut-il que je le fasse prévenir ?

— Non, non; jirai moi-même.

Il eut la conscience de l'étonnement et du commentaire ; — s'achemina vers la ville. Elle était proche ; les lumières clignotant à cent mètres, l'avenue dans un silence profond. Et ce silence qui, tout d'un coup, l'enveloppait, ce silence fait de pays muets et calmes dormant à l'infini sous le ciel nocturne, lui fit mieux encore sentir le désarroi de tout son être, le cas d'amnésie qui, brusquement, le faisait se réveiller là. si loin de Paris, sans presque savoir comment cela s'était fait.

La maison de Mauguet était une des premières, à l'entrée d'un boulevard. ^L d'Ar-

cole frappa sans éveiller le silence épaissi de la demeure endomiie. Seule, la voix éclatante d'un coq zigzaguait l'ombre ; et Tinquiet, l'enveloppé de ténèbres, se souvint d'une superstition d'Hélène qui attribuait une influence néfaste à ce chant, entendu la nuit.

Ses veines distribuèrent du froid, ses nerfs se groupèrent en liouppes douloureuses.

Il frappa encore, entendit tout d'un coup au-dessus de sa tête le fracas d'une vitre brusquement poussée ; et une voix gronda :

— Q.u'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que vous voulez ?

Il haussa ses paroles vers la fenêtre :

— C'est vous, Mauguet? Avez-vous une voiture pour moi ?

— Une voiture, la nuit?...

— Vous ne me reconnaissez pas.... je suis le duc d'Arcole.

— Hein! Quoi? Comment, c'est vous, monsieur le duc ? — A une heure pareille î

— Pouvez-vous faire atteler pour me mener à Belabri? Je suis pressé.

— Mais je crois bien, monsieur le duc! Je descends.

La porte s'ouvrit et l'entrée s'éclaira, pendant que le loueur multipliait les excuses.

— Faites vite, Mauguet. Un bon cheval, hein, et votre Victoria ; pas de voiture fermée.

Il sentait, à travers les phrases du

bonhomme, une inquiétude, un désir de question, et ces curiosités qu'il éveillait à chaque pas lui paraissaient plus cruelles à mesure qu'elles se produisaient, parce qu'elles lui révélaient encore l'étrangeté de sa fuite, accusaient la débâcle.

On entendait les bruits de l'écurie, le piétinement d'un cheval réveillé, les ordres brefs du maitre. Puis les roues d'une voiture roulèrent sur le pavé de la cour feutré de fumier, et Mauguet reparut.

— Sauf le respect que je vous dois, monsieur le duc. est-ce qu'on ne pourrait pas vous offrir quelque chose r La nuit est fraîche. La bonne femme va vous faire un vin chaud, si vous voulez.

— Non. mais donnez-moi un verre de rhum.

— Sans doute que monsieur vient pour chercher Mlle votre belle-sœur qui est arrivée voilà quinze jours. — tenez, par le même train que vous. 11 h. 39. — « Mauguet, qu'elle me dit. vite une voiture ; seulement c'est vous qui allez me mener à Belabri. je ne veux personne autre que vous. » — Bien sûr que je lai conduite; toute seule qu'elle était, je ne l'aurais confiée à personne.

Et il ajouta, comme on pallie et comme on excuse une chose cependant jugée singulière :

LES I-AÇADES 365

— Sa demoiselle anglaise est arrivée le lendemain, comme de juste...

Il versait le rhum et. comme M. dArcole exigeait qu'il bût aussi, leurs verres se choquèrent.

La flamme de l'alcool chauffa la poitrine du duc ; des cellules engourdies, assoupies par l'intensité des sensations morales, de vieilles cellules qui lui avaient jadis envoyé ses moi les plus jeunes et les plus fous, resser\'irent. Leur influx enfla son arrogance d'homme heureux et. une fois encore, son large rire éclata sonore... La nuit, par la porte entr'ouverte, happa sournoisement cette gaieté, l'étouffa dans ses obscurs...

La Victoria filait avec un bruit mou et doux sur les sables de la foret. Ses lanternes, de chaque coté, avançaient le long des bermes, le long de la haie sombre des arbres, des carrés jaunes de lumières. Le bois passait ainsi, taillis grêles, rayés par des blancheurs fines de bouleaux, troncs râpeux de gros chênes, halliers désordonnés aux griffes d'oiseaux tendues, et de larges routes un instant suivies, ponctuées de cubes en cailloux ou de cônes en terre jaune.

Les roues de la voiture en moulant le gravier friable faisaient un bruit monotone et mélancolique; l'heure était lente et, comme si les crêpes de la nuit se mousselinaient un peu. un peu de clarté légère

toucha les cimes hautes, une insensible lumière faite de frémissements d'astres.

A un tournant. Ljs chevaux au trot enlevèrent une rampe ; des creux de pays apparaissaient sous des traînées de brumes ; entre deux ouates grises, les eaux d'un étang miroitèrent, et d"Arcole murmura :

— Les étangs de la Croix. C'est là qu'on faisait la curée.

Le cocher se retourna :

— Le voyez-vous, monsieur le duc ; il vient boire.

Il indiquait les fonds, du bout de son fouet; le duc vit un grand cerf arrêté sur la rive, les jambes tendues. Le bruit de la voiture l'avait effarouché, et il tournait de ce coté sa tête, les bois allongés sur le dos. Le cocher fit claquer sa mèche et l'animal, d'un bond, s'enfuit, sauta dans les ombres.

... Au fait! Comme cela était étrange que Marguerite, en cette saison, fût à Belabri, presque seule, avec une institutrice anglaise qui ne comptait pas. Son esprit, déjà habile à débrouiller les écheveaux du passé, lui signala sa surprise à l'annonce du départ de la jeune fille.

— Comment! Marguerite s'en va à Belabri r Qu'est-ce qui lui prend ?

— Elle boude...

Pourquoi boudait-elle? L'air trouble de

LES lAÇADES 367

sa femme en disant cela lui apparut, gravé comme à l'eau forte dans sa mémoire. Marguerite était partie brusquement, c'était un fait; sans même lui dire, à lui, un mot d'adieu. — Marguerite s'était sauvée, comme lui. Elle était partie d'un coup de tête, arrivée de nuit... comme lui.

Est-ce qu'elle savait r

L'esprit cabré devant un abime, d'Arcole murmura :

— Alors ! le mariage avec Lemesle : ce mariage auquel Hélène les poussait... Oh!

Il lui semblait ' que, par un miracle d'enfer, sur cette Hélène pure et blanche une horrible floraison de gangrènes et d'ulcères se boursouflait. Il admit tout contre elle, comme avant il eût tout nié, d'un bloc, en homme simple et entier.

Mais qu'il en fût là envers elle, sa femme, la duchesse d'Arcole, quelle douleur et quelle déchéance !

Car c'était ce mot. la déchéance, qui revenait le plus souvent dans sa pensée, — sa pensée, depuis l'enfance, réglée et nourrie par l'orgueil, par le sentiment du rang. A la réception des lettres anonymes envoyées par Loiseau. il avait éprouvé la première atteinte ; et c'était, depuis, un successif et incessant amoindrissement de personnalité, un dépouillement continu de dignité... Son rang lui tombait des épaules comme les

pièces d'une armure, et il se sentait nu. faible et honteux.

Le heun d'un caniveau franchi l'éveilla ; il quittait les ténèbres de l'avenue. Les jardins à la française, les terrasses balustrées de Belabri s'étendirent en délayements d'ombres ; des blancheurs de statues flottèrent en nues pâles, et la façade immense du château sortit du ciel sombre, se sculpta dans la nuit. Des hurlements de chiens éclatèrent, propagés de proche en proche. Dans un tonnerre d'aboyements. la victoria tournait au milieu de la cour d'honneur, s'arrêtait devant le perron.

Le matin, après un moment de clarté bleue, se mourait déjà, étoufie de nues, malgré un spasme de soleil. Son angoisse se fondait en pleurs d'ondée. Fines et pressées, les raies d'averse noyaient l'air, faisaient apparaître les arbres des quinconces à travers une frange humide, fouettaient la désolation des terrasses et des boulingrins. Ce bruit incessant d'eau tombante remplissait les oreilles et la pensée du duc d'Arcole. Il sentit toute cette pluie pleurer dans son cœur.

Et. l'épuisement d'une nuit énervée, aux sommeils vivants de sonç^es et d'angoisses.

joint à cette tristesse suprême que les matins pluvieux versent aux nerfs des hommes, il martela sa préoccupation de ridée — depuis la veille éloignée, écartée... réservée — du danger personnel qui le menaçait. La longue pièce qu'il arpentait — « la galerie des meutes » — était encombrée de corps de chiens naturalisés, dans toutes les poses et de toutes les tailles. Les uns lancés d'une course avide, d'autres rués les crocs au vent vers quelque imagination de proie, plusieurs flâtrés. rampants, quelques-uns debout, les oreilles pendantes. Il se crut au centre dune curée donnée aux chiens.

Écarté de tous, un griffon, les pattes tendues, levait une gueule hurlante.

En vision, l'hallali du cerf, sa tête

basse et ses cils de larmes au milieu des yeux ardents et des mâchoires sanglantes, et sur les bords de l'étang, sortant au galop du bois, dans le cirque des collines noires que la gloire d'un soleil couchant pourproie et chauffe, la chasse magnitique, royale, l'éclatant triomphe des cuivres qui sonnent la mort. — La mort, la mort, elle retentit dans les fanfares effarantes, dans la gorge chaude des chiens, dans le hennissement des chevaux dressés pour voir le meurtre.

Et voilà qu'il croit la sentir battre

dans ses oreilles de fièvre avec le,2:uet invo-

370 LES lAÇADES

lontaire. lattention au roulement de quelque voiture sur le gravier de la cour d'honneur. Un débarquement de Loiseau. des Lallemand ou pis, peut-être!

— Comment étes-vous ici? Roland, murmurait une voix légère.

Il se retourna, vit Mlle d"Épernon.

— Vous. Marguerite ! J'allais vous demander pour vous dire bonjour... Oui, je suis arrivé hier par ii h. 39.

Elle murmura, hésitante :

— Il n'y a rien de nouveau ?

Et cette question très naturelle — ou très singulière — fit entre eux un silence, embarrassa leurs regards.

Mais il se cabrait, il cria :

— Il n'y a rien ; qu'est-ce que vous voulez qu'il y ait? — Je suis venu comme ça... pour un tas de fichaises.

Elle insista :

— Comment va Hélène ? — Et les enfants ?

— Bien. — Bertrand lui a expédié une dépêche ce matin pour dire que j'étais ici.

Elle ne s'étonna pas ; il posait son front sur les vitres ruisselantes. Puis :

— Ah çà! mais vous-même, que diable faites- vous ici par ce temps de chien ? Ça ne doit pâs être gai en ce moment. Belabri ?

— Non ; mais je ne tiens pas à la gaieté.

— Vous avez du chagrin ? — Vous savez quelque chose ?

Cette autre question, trop directe, arrêtait la confiance possible.

— Qu'est-ce que vous voulez que je sache? — Non, Paris m'ennuyait... Et puis, je suis venue faire une retraite, peutêtre...

— Une retraite?

— Peut-être me préparer à une détermination assez grave.

— J'espère que vous n'allez pas faire un coup de tête?...

— Non, rien qui ne soit très réfléchi et très pesé... Du reste vous me connaissez, n'est-ce pas ? — Tenez, on vient nous annoncer le déjeuner, allons nous mettre à table. Nous reparlerons de cela plus tard.

— De quoi, Marguerite?

— 11 me semble qu'on doit être si heureux, si calme d'être soumis à une règle, d'obéir...

— Vous n'avez pas l'idée de vous faire religieuse ?

Elle haussa l'arc moqueur de ses sourcils et le précéda dans la salle à manger.

Le repas ne lui redonnait pas l'énergie habituelle, le faisait a mesure plus lourd et plus las. En face de lui, le visage de Marguerite transposait en traits innocents et

rr-

doux la face impérieuse et passionnée d'Hélène; pourtant il retrouvait celle-ci à chaque minute dans une flexion du col ou dans un mouvement de figure de sa sœur.

Elle se dégageait, se personnitiait. Le type immatériel de la race, ce tj'pe général fixé par des concours et des acquis de successives générations, sortait de la jeune fille, s'extériorisait, donnait un corps à la présence de la femme. Au souvenir de sa beauté les sens du mari s'attendrirent, une brusque nécessité de confidence déliait son silence.

et pendant que Mlle d"Épernon dans la grande galerie des meutes lui versait une tasse de café, il s'écria :

— Ah! Marguerite! si vous saviez...

Elle devint excessivement pâle, posa la

cafetière et murmura :

— Non; ne me dites rien.

— Qu'est-ce que vous savez donc ?

— ... Mais rien. Roland...

Il se leva soudain, courant à la fenêtre. Les roues d'une voiture broyaient le sable des terrasses ; le cœur dans la gorge, il tâcha de voir à travers les vitres troubles, et il se tourna vers sa belle-sœur.

— Si en me demande, faites dire que je ne suis pas au château.

L'idée d'avoir encore à lutter, à se défendre le brisait, en faisait un enfant craintif. L'énergie du sang initial s'était usée en deux générations, si anémié en lui qu'il semblait déjà le représentant d'une race trop vieille. Peut-être parce que la personnalité de l'aïeul avait pompé d'avance et d'un seul coup toutes les moelles du groupe, peut-être parce que la transition trop brusque d'état à un autre avait déséquilibré l'espèce, ou que l'influx des croisements très purs — la grand'mère Lesdiguières. la mère Joyeuse — prédominait...

Marguerite dit :

— C'est Dutour. le médecin, qui vient

pour la mère Chautard. — Il faut que j'y aille un instant. Roland.

— Qu'est-ce qu'elle a?

— Des rhumatismes.

Elle fut. Il se trouva seul au milieu de la meute dans l'hallali muet. Un instant, il s'arrêta devant le griffon qui hurlait à la mort, la gueule ouverte éternellement comme s'il mâchait du néant. Puis, dans une débâcle de nerfs, il descendit, poussa la porte de l'armurerie. Il s'y sentit presque rassuré, défendu. Tant d'outils à tuer étaient là, tant de cartouches; le duc eut la sensation du féodal regardant la plaine de sa tour, les herses du pont levées. Il décrocha un fusil tout monté, en fit jouer les batteries. Le craquement de ses ressorts d'acier lui fut agréable, et il épaula l'arme d'un mouvement irrésistible comme pour tuer son angoisse...

Il tressaillit; la porte venait de s'ouvrir, un homme entrait, moitié jardinier, moitié domestique, un ancien valet de chambre ayant ses invalides à Belabri. Il avait surpris le geste et regardait son maître avec des yeux qui avaient l'air de comprendre.

— Qu'est-ce que vous voulez, Bertrand ?

— Monsieur le duc, il y a quelqu'un qui vous demande.... il dit qu'il vient de Paris exprès.

Ah ! — C'était cela qu'il attendait depuis

le matin ; des glaces se prirent dans ses entrailles et leurs gels fusèrent en pointes aiguës vers le cœur.

— Voilà sa carte.

Le duc la repoussa d"un doigt convulsif; il connaissait bien la forme et la teinte de cette carte-là.

— Tu as dit que j'étais ici?

L'autre hésita, puis à voix basse :

— Non. monsieur le duc.

Ils se regardèrent, et ^L d'Arcole comprit que son ser\-iteur devinait. Ce lui fut un soulagement et une honte.

— Tu as bien fait. Réponds que tu as été t'informer si je devais arriver et qu'on ne sait rien; arrange cela...

— Oui. oui ; monsieur peut être tranquille.

— Où... où est-il ?

— Dans le grand vestibule.

Il calcula qu'il pouvait s'évader par le perron de l'armurerie, et fouillant un tiroir il prit des cartouches, les fourra dans sa poche. Il tenait toujours son fusil à la main et il se disait :

— Je vais faire un tour dans le parc, tâcher de tirer des merles pendant que Bertrand l'expédie. — Canaille, va !

Mais, au fond, il se sentait sans colère, seulement épuisé à force de penser depuis la veille.

Les arbres du bois étaient gris d'humidité, l'averse cessée, continuée en air liquide. La pluie sur les feuilles s'écoulait tantôt en paquets lourds, tantôt en gouttelettes légères ; cela faisait un bruit multiple et doux, un chant vague d'eau qui tombe. Il remplissait tout le bois dont une brise mouillée et molle balançait les cimes.

M. d'Arcole marcha dans cette mélancolie, attiré par les déroulements de la musicale phrase ; elle était le thème lent qui délayait son découragement et sa tristesse; la forêt en pleurs lui était compatissante, il s'y enfonçait comme en un pays de larmes, une région dolente et d'inertie. Les chemins mystérieux, les laies ou les fémiers tracés dès le commencement de la nature par les pieds des bêtes allant boire, fuyaient en détours singuliers, comme sans but.

bifurques, croisés, perdus parfois sous les feuilles, poursuivant cependant leur capricieuse mais inflexible direction. Mais bientôt il sembla au marcheur que les taillis s'éclaircissaient et, tout d'un coup, il vit un clair devant lui.,., l'éclat vert d'une mare forestière miroitait entre les branches. M. d'Arcole reconnut l'étang de la Croix où les cerfs venaient se faire prendre.

Sous le jour lourd de pluie, le petit lac était morne, d'une tristesse de dalle tombale. Le cercle délavé et baveux des collines

qui reutouraient se noyait dans les brumes basses d'un ciel tout prés, mat. Des navrances ruisselaient vers la profondeur sombre et glauque de l'étang, tout le suintement des mousses, toutes les rigoles des pentes coulaient le long de ses berges, s'abîmaient dans la mort des eaux... C'était comme un lieu des derniers jours du monde, un reste désolé de terre en dérive sous un firmament semé d'astres noirs ; le duc d'Arcole. arrêté sur le bas promontoire fangeux, semblait l'homme suprême échappé aux cataclysmes, témoin de l'agonie de la lumière, de l'ensevelissement au sein des nuits planétaires. Il n'eut pas la formule, mais la sensation de cette impression ; elle se précisait par dérivation en cette idée qu'il exprima :

— Quel temps ! un temps denterrement !

Et, pour la première fois, suggérée par le souvenir du meurtre des cerfs, l'idée de la mort se glissa ; ses nerfs la discutèrent, l'acceptèrent, la souhaitèrent...

Mais le bois tressaillait; des piétinements effarés brisaient le silence, et sur la lisière du taillis une harde apparut. C'était une troupe de daguets et de biches dressant leurs têtes fines, humant l'air d'un air de pétulance et d'effronterie. Soudain ils aperçurent l'homme et tous, sautant sur leurs jambes grêles, détalèrent. D'un geste ins-

380 I.K s FAÇADES

tinctif le chasseur avait levé son fusil, dominé par ce brusque besoin de meurtre qui cingle notre instinct en présence des bétes ; mais il se rappela que les canons étaient vides et il fouilla précipitamment dans la poche de son veston pour prendre des cartouches.

— Tiens, pensa-t-il, j'ai du double zéro; avec cela je peux descendre un sanglier.

Mais un obscur souvenir l'avertissait que ce choix n'avait pas été insconscient; un des moi avait guidé sa main vers le compartiment aux gros plombs, le moi rouge et tapi — le legs de l'anthropoïde — qui se lève pour conseiller les meurtres.

Comme si les coïncidence étaient sournoisement d'accord, un bruit de roues et de grelots lui fit lever la tête, et il vit sur la route passant au-dessus de l'étang une carriole arrêtée et des gens debout qui le montraient.

La pluie, le déluge, poursuivait sa fuite à travers le bois ; l'eau venait de partout, éclaboussée à travers les gaulis qui lui fouettaient le visage de leurs rameaux glacés. Le bruit régulier de l'averse immense affola bientôt ses oreilles comme celui de milliers de pas acharnés à sa suite, et il se mit à courir, pareil à la béte de chasse relancée

LES FAÇADES ^bl

par les chiens se récriant au milieu des sonneries de Ihallali. La voix des hallucinations, la voix basse et menaçante commençait à retentir; il s'entendait appeler : Canaille, CANAILLE, assassin; s'arrétait.. .. repartait poursuivi par l'injure invisible.

Une hutte, l'abri ! la défense contre

la pluie, contre la voix; une bauche de charbonniers noire et ruisselante. D'Arcole s'y glissa, frissonnant, trempé, s'y tapit les mains aux oreilles. Mais aussitôt l'injure s'éleva plus violente, les voix s'accusèrent; c'étaient tantôt des paroles chuchotées, des reproches, des ricanements et des menaces, tantôt des appels hauts, un vacarme de foule huante.

Puis l'insulte précisée se fit ignoble, basse, et ces deux seuls mots retentirent, frappant alternativement comme des marteaux le t\'mpan malade :

Cochon. — Cocu. — Cochon. — Cocu.

" — Ils sont donc là ; ils m'ont suivi, retrouvé. Ils vont me faire arrêter. Ils sont autour de la hutte.

Les voix s'élevèrent, clamèrent grossies :

Cochon. — Cocu. — Cochon. — Cocu.

Et il entendit comme un bruit de fer, comme un froissement de sabres.

— Les gendarmes ! Ils ont amené les gendarmes !

En vol noir passa le souvenir de sa pre-

miére et récente déception, l'ambassade promise, les instructions reçues, les livrées discutées et TefFondrement subit de cette fête par la chute de Durand-Maillard. Cet ajouté à son angoisse fut si douloureux qu'il porta la main à son fusil chargé. Dès lors les motifs se multiplièrent, pressants, persuasifs de mourir. Sa femme perdue, son ambition découronnée, la ruine commencée, la honte imminente : une arrestation, un procès ; et par-dessus tout, plus puissante que tout peut-être, la fatigue, l'affreuse lassitude de penser, l'envie de dormir. Toute la ihtigue des vioi se résumait en ce vouloir : ne plus fonctionner. Depuis les cellules aux nucléoles les plus lumineuses, celles qui contiennent le plus d'âmes, jusqu'aux lointaines vésicules amorphes, obscures, rudiments de l'être, toutes ses personnalités cparses se concentraient en cette pensée de ne plus être. Elles lui firent serrer le canon de l'arme, poser son doigt sur la gâchette, et son oeil se pencha sur le double trou noir au fond duquel il y avait de la mort.

A ce moment, les voix redoublèrent, clamèrent des comminations, hurlèrent des invectives, et l'alternance, plus violemment, mugit :

Cocu. — Cochon. — Cocu. — Cochox.

Les deux ronds froids du fusil s'appuvèrent sous le menton, le relevèrent.

A ce moment, l'instinct réveillé lutta et le malheureux, en éclair, balbutia dans sa pensée :

— Comment ! c'est moi qui vais me tuer ! non ! C'est fou ! Je ne veux pas...

Mais la fatalité du geste commencé devait s'achever. La convulsion horrifiée du doigt involontaire pressa le ressort. Il sentit l'offense fracassée du coup, l'atroce et brutale douleur.... puis la substance éclata et les moi s'éparpillèrent.

Mlle d'Épernon. de sa chambre, voyait toutes les terrasses et. plus loin, toute la campagne. Elle nombrait le chapelet fragile des heures par le grain des sonnances diverses venues frémir dans la sensibilité des vitres. La pluie tue laissait un silence perlé, des espacées de matitudes stillantes que remplirent de lentes traînées de cloches promenées dans l'air comme des brumes.

— Le premier coup du salut; c'est vrai, nous sommes jeudi.

Le battement hâtif d'un tarare vannant du blé dans une grange roula son bruit de tambour, et la mélopée lente d'une complainte paysanne qui l'accompagnait contrasta avec son fracas d'engin fébrile. Puis de longs meuglements de vaches s'élevèrent dans les étables et des cris de poules caquetèrent.

indiquant les divers événements de la vie rustique. Toutes ces rumeurs s'expliquaient à l'accoutumance de son oreille; leur succession attendue établissait un n,'thme dans sa pensée, une harmonie berceuse dont chaque phrase était prévue, expliquée. Mais le thème se rompit, et Marguerite dressa sa tête inquiète : les roues d'une voiture coupaient la solennité silencieuse des cours, un bruit de grelots fît grelotter la majesté des quinconces.

EUesonna.

— Qu'est-ce que c'est que cette voiture qui sort ?

— Ce sont des gens qui sont venus demander après M. le duc.

— Eh bien ?

— Bertrand leur a dit que M. le duc n'était pas là, et ils repartent.

— Des personnes du pays ?

— Je ne crois pas, mademoiselle ; le cocher de Mauguet qui les conduit dit qu'ils sont arrivés de Paris à une heure.

— Où est M. le duc >

— Il est sorti dans le parc avec son fusil. Le vent haut et léger qui flottait dans les

cimes remua des tourbillons d'ondes sonores ; la forêt passait en murmures, en plaintes de branches froissées, en frissons d'eau. Ce fut comme l'arrivée d'une longue lame qui s'écrase et déferle sur la plage.

Li: s F A ç A D t: s ^85

La vitre ouverte, Marguerite d'Épernon prêta Toreille. Il lui semblait que cette aile de vent devait porter avec elle du malheur et de la ruine. Au-dessus des quinconces, dans le ciel neutre, des vols de corbeaux nouaient et dénouaient leurs guirlandes noires ; parfois rassemblés en groupe criard ils s'éparpillaient parfois, demeuraient suspendus, comme semés dans le ciel, immobiles. Elle suivit longtemps les signes mystérieux qu'ils sont peut-être chargés de nous faire. De tristes heures fluèrent.

Soudain elle perçut, faiblement et nettement, le choc de deux détonations presque fondues en une seule. Après l'explosion le silence sembla plus profond, comme pour l'ensevelir.

Marguerite sonna encore.

— Sait-on de quel côté M. le duc a été r

— Firmin vient de me dire qu'il l'a vu du côté des étangs.

■ — Je vais aller à sa rencontre, due Bertrand se prépare à m'accompagner.

Elle sortit : des contractions et des dilatations violentes spasmaient son cœur, mais ses nerfs se tendirent. Elle sentait qu'elle allait au-devant de quelque horrible destin. Quand ils furent sous les branches. Bertrand dit :

— Ce n'est pas bien facile de rencontrer quelqu'un dans la forêt.

La jeune fille murmura :

— J'ai entendu deux coups de fusil du côté des étangs. J'ai peur qu'il ne soit arrivé un accident.

Le vieux valet la regarda avec des yeux d'angoisse. Il devait savoir bien des choses, de ces secrets que les domestiques ramassent avec les ordures, dans les maisons qu'ils balayent. Leurs pas se hâtèrent. Mais, à chaque instant, des bruits dans le taillis les faisaient tressaillir et s'arrêter. Un peu de noir déjà tombait des hautes cimes qui semblaient grandir : le silence lointain de la forêt remuait, vivait en chuchotements bas, traversés de lents cris vagues, indéterminés, qui étaient l'âme des souffles, qui frôlaient comme des ailes d'oiseau les oreilles des chercheurs. Marguerite et Bertrand écoutèrent : une vibration différente se nuança en remous dans le grand fleuve sonore. Ce n'était plus la voix des choses, le clam confus des bêtes... La plainte qui nageait dans l'air sombre était monotone et sourde, déchirante pourtant; elle montait et descendait, coupée de silences noirs, scandée d'intermittences plus faibles à mesure.

— Vous entendez. Bertrand ?

— Il est arrivé un malheur.

Le gémissement s'élargit, puis, brusquement, mourut.

— Allons. — De quel côté ça vient-il ?

LES l-AÇADES 387

— Nous sommes dans la direction. Laissez-moi marcher en avant, mademoiselle.

Ils se pressèrent, coururent sous le bois à travers les cinglades des branches mouillées et gluantes. L'ombre, devant eux. était redevenue muette. Tout à coup Bertrand déplo)'a le bras, arrêtant Mlle d'Épernon. Elle tendit ses yeux, sentant un rond vide devant elle, puis distingua lentement : au centre d'une coupe une hutte aiguisait son toit en pointe. Marguerite vit le valet s'absorber dans l'ombre, tressaillit en l'entendant buter contre quelque chose, perçut un juron étouffé. — La nuit fut rayée d'un éclair de soufre et la jeune fille aperçut deux pieds raides sortant par une ouverture triangulaire. Bertrand glissait son cou sous l'abri...

La lueur s'abîma ; il revint à la lisière des arbres. Il dit simplement :

— C'est lui.

Elle voulait s'élancer, il se mit devant elle.

— Tout est fini.

— Ce n'est pas possible. — Non, il faut voir s'il n'y a pas quelque chose à faire...

— N'approchez pas. ne regardez pas. — C'est trop affreux.

— Mais enfin... On peut peut-être encore le sauver.

Il hocha, grave et sombre.

— Non, mademoiselle.

Cela fut si sérieusement affirmé qu'elle baissa la tète. Il ajouta :

— Qu'est-ce que nous allons faire ? — Il faut rapporter le corps au château.

— Nous ne pourrions pas à nous deux ?

— Oh ! mademoiselle; un homme comme M. le duc 1 — Si mademoiselle voulait courir jusqu'à Belabri ?

Elle réfléchit.

— Il fait nuit; je ne connais pas les sentiers ; je me perdrais, je ne me retrouverais jamais.

— Nous ne pouvons pourtant pas abandonner M. le duc là, tout seul.

— Allez, vous. Bertrand ; je suis là.

— Mademoiselle veut rester ici ?

— J-' n'ai pas peur.

— Mademoiselle ! — C'est pas possible !

— Pourquoi donc ? — Allez, Bertrand, le temps presse. — Mais regardez encore...

s'il n'y a pas d'espoir...

— Je veux bien.

L'allumette explosa, éclaira un m.oment la raideur des jambes; Bertrand de nouveau plongea son cou sous l'abri.

— Eh bien ?

— J'avais bien vu; allez.

Il dit tout bas.

— La tête est emportée.

— Allez vite au château; racontez l'acci-

LES FACADFS

dent qui vient d'arriver à M. le duc... Y accident, vous entendez ?

— Oui. oui, mademoiselle.

— Et vous reviendrez avec du monde.

Il hésitait encore, mais elle commanda :

— Allez, je vous dis que je n'aurai pas peur.

— Bon. — Seulement que mademoiselle me promette une chose.

— Quoi ?

— Que vous... que vous ne le regarderez pas.

Elle fit : Ah I d'une voix profonde et mouillée.

— C'est bien; je n'approcherai pas; je vous k promets.

Bertrand toucha sa casquette et disparut dans l'ombre. Mlle d'Épernon s'appuva contre le tronc d'un arbre. Des gouttes de pluie fouettaient le silence, et la hutte de minute en minute s'ensevelissait dans les ténèbres. Pourtant les yeux de la jeune fille distinguaient encore les pointes des deux pieds sortis du trou noir, raidis comme par une détente suprême; avidement elle allongea son cou pour ne pas j>erdre la vue du corps, pour ne pas le laisser disparaître et, dans ce mouvement, sa vision déformée ne vit subitement plus rien qu'un pan noir. Il lui sembla que l'événement venait de s'abolir et qu'elle s'éveillait d'un délire.

390 I.ES FAÇADLS

Elle ? Là, dans la nuit, au milieu des bois r En face de son beau-frère suicidé ? — Roman, choses qui n'arrivent pas; mensonge ! Et l'affirmation de Bertrand que tout était fini, ses silences effrayants i Estce que ces gens-là n'exagèrent pas toujours ; ne poussent pas tout au drame ? Quelques heures avant, elle causait avec Roland, elle l'avait VI? plein de force... Est-ce qu'en quelques heures on devenait ainsi une chose inerte et de terreur? — Elle s'accusa d'avoir obéi aux paroles du valet, cédé à son autorité.

— Il est peut-être évanoui et nous le laissons là sans secours.

Elle quitta son arbre, se jeta dans la nuit comme on plonge au fond d'une eau d'abîme, puis s'arrêta, tâtonnante, les mains étendues, les idées virantes d'une terreur folle. Mais l'énergie du devoir entrevu la poussait en avant, peut-être aussi l'irrésistible attirance des morts; Marguerite fit encore un pas dans l'aveuglement, buta contre des pieds raides, tomba. Ses mains lancées en avant s'accrochèrent instinctives, et elle s'aperçut qu'elle poignait une étoffe, des genoux...

Des voix résonnaient au fond du bois ; un vol de flammes secouées par des torches lointaines passa en se jouant dans les

arbres. La vie revenait, le tombeau s'éclaira. Un bruit de pas multiple et précipité battit l'ombre.

Au milieu d'exclamations sourdes et brèves une litière blanche s'avançait, se balançait, portée par quatre hommes.

Dans la grande chambre de parade éclairée par les quatre lueurs des cierges, le gris du matin poudra les ténèbres. Mlle d'Épernon se leva de la chaise où elle avait agenouillé sa veille mortuaire, descendit distribuer les ordres. Les commentaires, les curiosités s'arrêtaient devant son impénosité calme ; le mot d'accident s'imposa, se dispersa au loin, emporté par les mystérieux propagateurs de nouvelles.

Marguerite remonta vers la chambre où sur le vaste Ht à colonnes le duc d'Arcole était étendu, son terri'ble visage éclaté recouvert d'un voile noir.

Vers dix heures, les grelots dune voiture sonnaillant sous les fenêtres la firent se lever toute droite ; elle écouta, penchant un peu la tête. — En bas, une arrivée tumultueuse, des voix, des interrogations pressées. . . répondues par un lourd silence. — Des pas effarés escaladaient les marches du grand escalier, le frôlement impérieux d'une jupe balaya le calme déjà funéraire. La jeune fille s'avança au seuil de la galerie des meutes.

592 LKS TAÇADHS

A l'autre bout, son apparition tragique et noire arrêtait en désarroi une troupe affolée. hésitante : deux hommes en habit, les pardessus clairs ouverts sur la cravate blanche ; une femme épouvantablement jolie et terrible sous son petit chapeau de fleurs perdu dans la blondeur royale des cheveux.

Devant eux, le griffon sur ses pattes tendues donnait son coup de gueule, semblait muettement hurler à la mort.

La marquise de Fontevrault et Mme Grandier des Ormes montèrent en se hâtant les quelques marches de Saint-Philippe-du- Roule. Toute la façade de l'église était voilée de noir, éclairée seulement par le cartouche flamboyant des armes d'Arcole, d'un héraldisme napoléonien : de gueules à l'aigle d'or tenant de la dextre une épèe d'argent en pal; au chef de grand dignitaire : d'a^^iir semé d'abeilles d'or. En demi-cercle

sur la petite place, une foule se massait, heureuse du spectacle, curieuse de pompe mortuaire. Dans Téglise. aux vastes crêpes, c'était un remuement sombre de têtes sous réparpillement prodigieux des cierges de l'autel et du catafalque immense, aux lampadaires d'argent tourbillonnant des flammes vertes.

Les deux femmes donnant leur laisscipasser à un ordonnateur s'avancèrent, s'agenouillèrent à gauche sur les prie-dieu vêtus de housses. Mme Grandier des Ormes, d'un signe de tête, désigna la marquise de Mesmes à sa tante :

— Maman est devant nous.

Une à une des figures de connaissance émergeaient de l'uniformité noire ; sa prière prostrée achevée, Jacinthe reconnut Mme de Rabutin qui tournait la ' tête du côté des hommes : son mari était là avec Hubert de Fontevrault. Cela lui fit découvrir encore la moustache blonde de Lemesle, le profil maigre et triste du prince de Candale, les jeunes cheveux blancs du duc de Joyeuse. Un peu plus loin, un fin et doux visage se fondait dans l'ombre ; le cœur de la jeune femme se serra en reconnaissant Jacques de Sartines. Une vision de passé l'attendrit : l'heure d'enfance aux Hogues où, dans un verger d'avril, sous des pomponnements blancs de pommiers, des paroles de Jacques

balbutièrent de lamour. Une autre : La serre de Belabri, le baiser sur iépaule... Le frisson l'en secoua encore. Mais cette idée de Belabri la ramenait à la mort du duc d'Arcole, et elle tenta de prier, de s'unir à l'àme du plain-chant suppliant du Dieu de colère et d'énergie la paix et le repos étemel. Ses pensées en vain concentrées s'évaporaient, s'allégeaient en rêves d'espoir et de passé. Un rai de soleil, au-dessus de l'autel, s'obliquait dans le prisme d'une verrière, touchait la draperie de deuil d'une tache orange, révélant, au dehors, la force et la gaieté du temps d'avril. La jeune âme de Jacinthe s'élevait, s'assomptait dans la légèreté de ce rayon ; elle y trouvait une voie vers un ciel ensoleillé qu'elle voulait connaître. Tout le droit au bonheur que les clartés du printemps nous commentent réclamait en elle, malgré les lamentations du Dies ine; la vitalité trop refoulée des centres nerseux -envoyait à son imagination des idées d'affranchissement, de joie. Le long du lé de lumière, ses désirs montèrent et s'épanouirent; ils issaient de la nuit profonde des deuils, s'évaporaient dans la lumière du dehors révélée, dans le jour ravissant d'avril. Des lancées bleuâtres d'encens les portèrent, avec les jetées exhaussées vers le ciel, du Pie Jesu, gravissant les degrés de la matière sur les appogiatures de Stradella.

Les harpes et les violoncelles, les chanterelles des violons pincèrent la sensualité douloureuse des plèvres, volatilisèrent, en pénombre d'idées, les sensations de tous. Mme de Fontevrault, abîmée dans un agenouillement de soie, exaltait en divagations son âme nécrolâtre. Elle savait bien que le jeudi, le jour du suicide. M. d'Arcole était entré dans son salon à quatre heures du soir, l'avait saluée d'un front triste et grave ; elle savait aussi qu'il lui parlerait désormais dans les craquements des tables et peut-être dans les songes. Mais sa pensée, malgré elle, bifurquait, se préoccupait du cadavre étendu si près, entre les rangées de cierges et de lampes, si près et si loin que s'il s'était éveillé soudain, on ne l'aurait pas entendu remuer dans la boite. Des relents plîéniqués flottaient dans l'air, mêlés aux senteurs des gommes odorantes, comme si se combinaient la pourriture du corps et la spiritualisation de l'âme...

Les rêveries de la vieille marquise se perdaient... En même temps elle souriait de voir Marie-Louise, devant elle, tourner d'un mouvement sournois sa nuque brune sur les crespelures astrakanes de sa jaquette pour regarder du côté d'Hubert. Elle la chérit d'aimer son fils, de le sauver du danger des courtisanes.

Les chants de l'élévation éclatèrent; VEccc

LF> FAÇADES 399

Imnis s'en détachait soutenu par l'arpège des orgues, fusa en une voix claire et fragile de femme, qui semblait toujours prête à se briser comme un ni de cristal. Elle mourut et reprit, cria la plainte aiguë de la phrase latine invoquant le pain des voyageurs et des anges, étira l'écheveau sonore de sa délicatesse et de son étendue. Puis elle se tut, sur une note, comme brusquement tranchée... le frémissement de ses ondes passa, et les touches de l'orgue dessinèrent l'ascension lente d'une gamme montante comme si le chant gravissait, en ponant la petite et tremblante âme humaine, les degrés démesurés de lÉternité.

Les lourdes épaules de Mme de Mesmes s'agitaient; un moment elle tourna les pommettes de sa face bombée vers la tribune, puis ses yeux s'abaissèrent sur ceux de sa fille, battirent d'un mouvement précipité de paupières. Jacinthe saisit la pensée de ce regard ; il réveillait l'angoisse de son cœur un moment endormi dans l'anesthésie de la musique. Ses prunelles, d'abord divaguées, se fixèrent, à la fin obéirent à celles de sa mère, et elle abaissa ses cils comme un consentement et un renoncement.

Un mouvement se fit dans l'église; les hommes, d'un même geste, ramassèrent le chapeau déposé devant eux, le lissèrent du coude pendant que les femmes, relevaient

leurs manchons en fermant leurs livres. Le cortège des prêtres descendait de l'autel pour absoudre la dépouille chrétienne ; ils défilaient successivement, raidis par leurs chapes bougrannées, par l'attitude empesée de leurs bras tenant des cierges. Les uns avec des traits fins et rusés, des lèvres minces d'acteurs ; d'autres gras, des faces joyeuses et blanches ; quelques-uns aux lippes mal rasées, en mufîes d'animaux, le nez épais et les yeux bas, les épaules chargées de dalmatiques, figuraient le peuple ; c'étaient les prolétaires du culte ; ils portaient la croix pesante et les cassolettes à encens. Mais celui qui donnait l'absoute élevait d'un air de gravité et de recueillement une tête sévère, aux contours sèchement découpés sous des cheveux légers de vieillesse et de blancheur. Il attendit un moment devant le catafalque, tenant du bout de ses doigts usés un livre ; puis d'une voix haute et forte qui remplit la nef, il chanta :

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