‹ Les Facéties de Pogge FlorentinChapitre 106 sur 169 · I. En Italie · texte numérisé non relu

I. En Italie

DES BAINS HE lIAIiE :iô;<

En effet, si la volupté peut rendre la vie heureuse, je ne vois point ce qui peut manquer ici pour procurer à tous le bonheur parfait.

Maintenant, si tu veux savoir quelles sont les vertus de ces eaux? elles sont multiples et variées, elles sont d'une efficacité admirable, presque divine; et je ne connais pas. dans le monde entier, des bains plus favorables à la fécondité des femmes, beaucoup de celles-ci qui étaient stériles éprouvent les effets de leur vertu merveilleuse, aussi les baigneuses qui arrivent chaque jour s'empressent-elles de suivre les préceptes et d'user des remèdes recommandés à celles qui n'ont point encore pu concevoir ' .

11 est cependant une chose digne de remarque entre toutes, c'est la multitude innombrable de gens nobles et vilains qui viennent ici de plus de deux cent milles à la ronde, moins pour leur santé que pour leurs plaisirs. Tous les libertins, tous les viveurs, tous ceux qui passent leur vie dans les plaisirs y viennent satisfaire leur passion. Beaucoup feignent des maladies corporelles et ne sont en réalité malades que desprit 2 .

1. « Que si oa se veut enquf^rir île la vertu de ces baings. il faut sçavoir iju'il y en a plusieurs, mais une est surtout adi)iirable et quasi divine, c'est qu'en tout le monde, il n'y a baings ^i [iropres pour rendre les femmes fertiles, que ceulx cy. Piu- -ieurs femmes, qui y sont allées à cause de leur stérilité, ont ixpérimenté ceste vertu merveilleuse. ;B-F.;

2. « Là aborde, voire des pays loinjjlain.s, un grand nombii' de gens, tant gentilshommes que méchaniques. et plus pour y

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Ainsi tu verras une foule de femmes aux formes opulentes, venir ici, sans mari, ni parents, suivies de deux servantes et d'un laquais ou tout bonnement accompagnées de quelque vieille dame de compagnie plus facile à tromper qu'à rassasier. Quelques-unes arrivent, couvertes de toute leur fortune, en robes de drap d'or ou d'argent, constellées de pierres précieuses et ayant bien plutôt l'air d'aller à une noce que de venir prendre des bains i .

On y voit aussi des vierges Vestales, ou pour mieux dire Florales, des abbés, des moines, des frères, des prêtres qui se conduisent avec beaucoup moins de retenue que les autres, et quand ils se baignent au milieu des femmes, la chevelure pareillement ornée de rubans de soie, ils semblent avoir dépouillé tout caractère religieux. Tous n'ont qu'une seule et unique préoccupation:

prendre leurs plaisirs, que i)our y chercher médecine, ou j,'Ui rison de quelque maladie. Plusieurs amoureux, muguets, <l qui passent leur vie en volupté, y viennentpourjouyr des chosedésirées. (S. M. — B-F.i

1. (■ Plusieurs femmes aussi feignent d'esLre malade au cori)s lesquelles toutesfois sont navrées au coîur. Ainsi on verra là beaucoup de belles femmes sans leurs marys, et sans aucuns de leurs parens, seulement accompaignées de deux ou troiservantes et d'un serviteur, ou de quelque vitnJie femme, laquelle sera plus aisée a estr^s deçiue, que propre k garder qu'on ne paillarde. 11 n'y en a pas une qui n'y vienne bien attiffce, l'une de dorures et bagues, l'autre des plus beaux habillemcn-qu'elle pourra apporter, en sorte qu'on diroit qu'elles ne sont point là venues pour se baigner, mais à quelque festin ou nopce^ magnifiques. (S. M. — B-F.

ItKS UMNS DE B.VDF. SOo

• liasser la mélancolie, se livrer à la joie, ne pen- -.er à rien autre qu'à samuser et à jouer. Il ne sagit point de diviser ce qui est en commun, mais au contraire de profiter de tout ce qui est commun.

Il est vraiment extraordinaire de voir que dans une telle réunion, de près d'un millier d'individus de caractères si divers, dans cette foule surexcitée, il ne se produit aucune discorde, aucune querelle, pas la moindre imprécation, pas même un murmure. Les maris voient sans s'émouvoir caresser leurs femmes, et les laissent aller avec des étrangers ; le tête-à-tête ne les inquiète ni ne les étonne; ils estiment que ce n'est qu'amabilité et familiarité ' . C'est à tel point que le mot jalousie, ([ui torture presque tous les maris, n'existe pas ici, qu'il n'a même jamais été prononcé ni entendu. On ne connaît point ce genre de maladie, et l'on n'a point de mot pour désigner cette souli'rance. En effet, comment ces gens auraient-ils pu trouver le nom d'une chose qui n'existe pas, puisqu'on est encore à trouver un jaloux parmi eux.

Oh ! combien ces mœurs diffèrent des nôtres. Nous qui prenons toujours tout en mauvaise part,

1. « C'est une chose merveilleuse et cligne desbahissement • |u'en une si grande multitude, qui est bien souvent de plu* de mille personnes, il n'y a nulle riotte, ne débat, nulle sédition ne parolle noyseuse, nulle mandition ne murmure. Les maris verront attoucher leurs femmes, et parler avec les étrangers, voire seules avec quebjue homme seul, et touLeslois ils pensent qu'il n'y a point de mal. (S. M. — B.-F.)

:!r,6 DKSCRIITION

et qui pis est, nous délectons do la calomnie et dos mauvais propos, qui des moindres choses enfin, sommes portés à faire des crimes. Combien j "envie la quiétude de ces gens et que je maudis la perversité de notre esprit à nous, toujours in<]uiet, toujours envieux et qui bouleversons ciel et terre pour trouver la fortune. Aucun gain ne nous contente, aucun lucre ne nous rassasie; pour [>arer aux misères futures, nous nous plongeons dans les misères du moment, nous vivons dans d'éternelles inquiétudes; nous nous rendons malheureux pour ne pas le devenir plus tard; on cherchant les richesses, nous ne laissons en repos ni l'esprit, ni le corps.

Ces gens, au contraire, se contentent de peu, ils ne songent pas le moins du monde aux richesses à venir, ils vivent au jour le jour, et chaque jour pour eux est une nouvelle fête. S'ils sont frappés par l'adversité, ils l'acceptent philosophiquement. Leur bonheur consiste à suivre cette maxime : « (Jelui-là seul a vécu qui a hien vécu.»

Mais parlons d'autres choses, car mon l)ut n'est pas de louer ou de criti((uer ces gens. Je ne voulais, en écrivant, que cette lettre fût pleine que de choses gaies et ((ue par elle tu pusses goûter au loin, une faible partie des plaisirs (juo nous avons

Adieu, mon très ainïal>le xNiccolo, fais part do ma lettre à Leonardo; car tout doit être commun entre amis.

DKS ItMNS l»l. ll.\r>K 3(37

Salut, mon cher Xiccolo, à toi et à Leoiiardo; >aluez Cosme • de ma part.

PoGGIO.

1. Le Cosme dont il est question est Cusme de Médicis, fils : • Jean, premier personnage illustre de cette illustre race, .'est le même qui, sans titre ni pouvoir officiel dans la république de Florence, obtint une si grande influence sur la direction des affaires publiques de sa patrie. Machiavel fait de lui le plus grand éloge; la jalousie démocratique s'effaroucha un moment de se* immenses richesses et de l'usage généreux qu'il en faisait. En 1433. Cosme se vit exilé à Venise, mais un TQ à peine s'était écoulé depuis la sentence de proscription, ue les Florentins le rappelèrent. Ce qui lait l'éloge de Cosme, est que tous les hommes d'esprit, Machiavel, Poggio et Leoaardo d'Ari /zo entre autres, l'avaient en singulière vénération. Ant. Mer.w . Cosme mourut le 1" août 1464. C'est à lui que Poggio écrivit la lettre qui se tronve plus loin, en lui envoyant son dialogue : Un rieiUrn'd dnit-il se marier.

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