‹ Les Facéties de Pogge FlorentinChapitre 105 sur 169 · DKS BAINS DE BAT»E · texte numérisé non relu

DKS BAINS DE BAT»E

la santé, et j'ai pensé qu'une description de ce pays, de ses agréments et des mœurs de ses habitants, ainsi que des habitudes des baigneurs, te serait agréable, et certes la chose en vaut la peine .

On a beaucoup parlé des antiques bains de Pouzzole, où tout le peuple romain accourait poussé par l'attrait du plaisir ; mais je ne pense pas qu'ils aient jamais pu approcher, ni même être comparés à ceux-ci. Car l'attrait de Pouzzole ^ consistait bien plus dans le charme du site et la magnificence des villas, que dans le caractère aimable des habitants et l'usage des bains. Ici au contraire, le paysage n'offre aucune distraction à l'esprit, ou du moins bien peu, tandis que tout le reste est combiné pour le plaisir le plus grand. Il m'a semblé que Vénus cyprienne et toutes ses voluptés s'étaient transportées dans cette station balnéaire; qu'on y observait fidèlement ses préceptes et ses caprices voluptueux, et, quoi qu'on n'y ait jamais lu les théories d'Héliogabale, les gens m'ont paru suffisamment savants et s-uffisamment instruits.

1. Poiizzoles ou Pozzuoli, à dix kiloiiiètrts de Naples, lundée en 5"2'2 avant Jésus-Christ. La douceur de son climat, la l)eaulé de son ciel y attirèrent les Romains. La priorité dura jusqu'à la chute de l'Empire; elle l'ut ensuite ravagée par les barbares, et, au moyen âge, par les Sarrasins, et plusieurs fois bouleversée par les éruptions de la Sulfalare. Les Turcs la détruisirent presque entièrement en 1550. — Grégoire. Dictionnaiie, édition Garnier.

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Mais avant d'entreprendre ma description, il ne faut pas oublier de te tracer la route que j'ai suivie depuis (Constance, pour te mettre à même de bien voir dans quelle partie de la Gaule sont situés ces bains.

Le premier jour, on s'embarque sur le Rhin pour venir à Schaffouse. distante de vingt-quatre milles ; de là, on parcourt à pied dix autres milles parce que le fleuve en cet endroit s'engouffre entre des montagnes abruptes et tombe à travers un amoncellement de rochers ; puis nous arrivons à un château qui domine le Rhin; c'est le Keysertuhl, cest-à-dire le siè^e de César en lanease du pays. Je pense que ce nom lui vient d'un camp romain, qui aurait été établi sur cette colline fort élevée dominant le fleuve très resserré en cet endroit, et où un petit pont reliait la tlaule à la Germanie. De ce chemin élevé, nous contemplons la chute du Rhin qui se précipite de la montag-ne au milieu des rochers épars, avec un bruit effroyable et une sorte de lamentation, comme s'il se plaignait lui-même de sa chute. Alors je me ressouvins de tout ce que l'on raconte de ces lieux dangereux, et je ne fus plus surpris que les habitants d'alentour devinssent sourds au fracas de ce fleuve se i)ris;int sur les rochers, et dont le bruit retentit aussi loin que celui des cataractes du Nil, c'est-à-dire à trois stades environ.

Près de là, se trouvent la ville assez florissante de Badeii fce qui veut dire bain en allemand),

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elle est située dans un cii(|ae de montagnes près d'une grande rivière qui se jette dans le Rhin à environ six milles de la ville. Non loin de là. on rencontre une station charmante construite pour les baigneurs avec des hôtelleries tout autour de la place centrale et dans lesquelles viennent en foule les étrangers.

Chaque maison a ses bains particuliers dont l'usage est exclusivement réservé à ses hôtes. On compte environ trente établissements tant publics que privés ' . Il va deux établissements publics et ouverts des deux côtés pour le bas peuple, et dans ces piscines descendent pêle-mêle les femmes, les hommes, les enfants, les jeunes filles et toute la tourbe des populations environnantes - . Une cloison légère, inoffensive, sépare bien dans ces piscines les hommes d'avec les femmes, mais il n'en est pas moins ridicule devoir de vieilles décrépites, et des jeunes filles descendre toutes nues dans l'eau et étaler aux regards des hommes leurs fesses,

1. « ...Sans ceux qui iettent leur bouillon outre la rivière, DIX il y a aussi quelques maisons liasties, esquelles les villageois et paysans se baignent coustuniièrement. Ainsi et deçà et de là la rivière, et aussi dedans la rivière mesme sortent de« bouillons d'eau chaude. La chaleur est si grande en la source au lieu où IV'au sort hors de terre, qu'on ne la peut pas endurer. iS. MfxsTER, trad. Belle-Forest).

2. Ouant aux baings publics, il n'y en a que deux, esquels, le commun populaire se baigne; et l'eau et les ordures de tous les autres descendent par là. — Et on n'y ferme point d'aiz. Les baings qui sont par deçà la rivière, du costé de la ville.' sont les plus grands, et ceux qui sont par delà sont appelez les petits baings. s. .M. — li-F.).

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leur ventre et le reste. Je me suis très souvent amusé à ce eenre particulier de spectacle, cjui évoquait à mon esprit les Florales Liidi^ , admirant en mon for intérieur la simplicité de ces bonnes gens qui ne détournaient point leurs yeux de pareilles choses, n'y soupçonnant pas plus de mal qu'ils n'en disaient.

Mais les bains des maisons particulières sont plus élégants, les femmes y sont également séparées des hommes par une cloison percée de nombreuses ouvertures à travers lesquelles ils peuvent boire et causer ensemble, se contempler et se caresser comme ils ont l'habitude de le faire très fréquemment.

Des promenoirs établis au-dessus de la piscine,

1. Les Floralia, fcte en l'iionneur de la déesse Flora à Rome et dans les campagnes. Ces fêtes furent de tout temps très bruyantes et licencieuses; déjà au dernier siècle de la République, des courtisanes y figuraient, n'attendant que les acclamations de la foule pour se montrer toutes nues. Lanecdole de Caton d'U tique, quittant le cirque (en l'an .55), pour ne pas gêner les plaisirs des spectateurs à qui sa présence en imposait, est célèbre. Ovide et Martial excusent cette licence, qui paraît avoir eu à l'origine un sens symbolique. — D.^REMBERa et S.\GLio. — Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines. Menard. — Didinnnairede Mytholoçiie. Garnier, éditeur.

« Chacun sait que les Jeux llorau.r de Rome antique étaicut célébrés par les courtisanes en l'honneur de P^lora, qui, après avoir exercé fructueusement ce joyeux métier avait laissé S' s biens à la République. Du Verdiur, soigneur de Vauprivas, dans ses 7/;irtf/e.s des Dienr, dit que « cei'lains jeux furent ordonnas en son honneur, lesquels étaient célébrés par les putains avec grande lancivilè. » 11 faut tlonc bien se garder de les confondre avec les Jeux floraux institués au commencement du XV'' siècle par Clémence Isaure, création charmante, dont le but était de donner de l'émulation aux poètes. {Snte (I'Antoine Méray).

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permettent aux hommes daller contempler les dames et de s'entretenir avec elles. Chacun étant libre d'aller et de venir à sa guise d'un bain dans l'autre pour regarder, causer, badiner et délasser son esprit, et de se placer de façon à voir les femmes presqu'entièrement nues entrer et sortir de l'eau.

Chez elles, nulle contrainte, aucune entrave, pas la moindre pensée mauvaise.

Dans plusieurs endroits même, l'entrée du bain est commune, en sorte qu'un homme en entrant peut frôler une femme nue et vice versa . Ceux-ci n'ont pour tout costume cp.run simple caleçon ; celles-là une chemise de lin ouverte de chaque côté jusqu'aux jambes qui ne couvre ni le cou, ni la poitrine, ni les bras, ni les épaules.

Sotivent ces dames font, dans la piscine, des pique-niques auxquels les hommes assistent habituellement ; le repas est servi sur des tables flottantes. Nous-mêmes, nous fûmes invités dans la maison que nous habitions. Et, bien que j'eusse versé mon écot au pique-nique, je ne voulus point y prendre part, non point par pudeur, par timidité ou sauvagerie, mais parce que j 'ignorais leur langue. 11 me semblait en effet ridicule qu'un Italien ne comprenant pas leur langage, demeurât dans l'eau au milieu des dames, muet et comme privé de langue, passant son temps uniquement à prendre des sorbets et à boire.

]>eux de mes compagnons entrèrent dans la

piscine et se mirent avec beaucoup d'entrain à caresser les dames, à boire et à manger avec elles, à causer, mais au moyen d'un interprète tout en agitant fréquemment leurs éventails. Quoi de plus si ce n'est le tableau de Jupiter fécondant Danac avec une pluie d'or et le reste. Mes compagnons étaient toutefois vêtus d'une chemise de lin comme ont coutume de l'être les hommes qui vont dans le bain des dames.

Quant à moi, du haut de la galerie, je regardaistout cela, j'admirai ces mœurs, ces coutumes, ces plaisirs, cette liberté, cette licence de vivre.

N'est-il pas stupéfiant de voir dans quelle simplicité vivent ces gens, et la confiance de ces maris qui laissent ainsi caresser leurs femmes aux voyageurs, sans en être le moins du monde émus ou troublés, qui prennent cela du meilleur côté. Il n'est donc rien de si difficile qui ne soit rendu facile par de telles mœurs. Ces gens enfin ont vraiment toutes les dispositions possibles pour embrasser la doctrine de Platon, qui veut que tout soit en commun et, bien qu'ils ignorent cette doctrine, ils n'ont certes point leurs pareils pour la mettre en pratique.

Dans plusieurs de ces bains, les hommes se mêlent aux femmes, bien que fous soient alliés par le sang ou par l'amitié. On va trois ou quatre fois par jour aux bains, on y passe la majeure partie du temps à chanter, à boire, à danser en clio'ur et à se mettre à l'eau de temps h autre. Il

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est en vérité extrêmement plaisant de voir des jeune fdles nubiles, en pleine force de la jeunesse, montrer leurs formes splendides sous le costume complaisant des déesses ; et quand leurs draperies légères voltigent en arrière, ou flottent sur l'eau, tu croirais voir une autre Vénus.

Ces femmes ont l'habitude de solliciter, avec la plus gracieuse gentillesse, une récompense, aux hommes qui les regardent du haut des galeries. Ceux-ci s'empressent de jeter des pièces de monnaie aux plus jolies qui tendent, les unes leurs mains, les autres le pan soulevé de leur léger vêtement; elles luttent alors entre elles et dans leurs ébats laissent entrevoir leurs charmes les plus secrets.

On leur jette aussi de belles couronnes de fleurs dont elles ornent leurs têtes, tout en se jouant dans l'eau.

Je suis, je l'avoue, captivé par tout ce que je vois, par toutes ces attractions et comme je ne prends que deux bains par jour, je passe tout mon temps à visiter les autres établissements, à jeter fréquemment des pièces de monnaie et des couronnes, tout comme les autres.

Où trouver le temps délire et d'étudier? Comment s'isoler au milieu de ces symphonies de trompettes, de cithares et de tous ces chants qui vous enveloppent. Ce serait folie, surtout si comme Chémès de V HeaiUontunorunienos qui pense qu'étant homme, rien de ce qui

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est humain ne doit être indifférent. Pour mettre le comble à ma jouissance, il ne me manque hélas 1 que la parole, ce qui en est l'élément capital. I! ne me reste donc qu'à aller et venir sur la galerie. qui est entièrement libre et dont l'abord n'est soumis à aucun règlement.

Outre ces multiples plaisirs, il y en a d'autres non moins agréables. En dehors de la ville, au bord de la rivière, s'étend une vaste prairie ombragée d'arbres en grand nombre, où l'on vient en foule après le diner. On s'y livre à des jeux variés; les uns dansent, d'autres chantent. La plupart jouent à la paume, mais pas comme chez nous 1 , car ici, les hommes et les femmes si lancent alternativement un ballon plein de grelots. On le lance d'abord à une personne désignée, et de tous côtés les joueurs accourent pour s'en emparer, celui qui a pu le saisir, le lance de nouveau i une autre personne ; parfois il feint de l'envoyer d'un côté, et toutes les mains s'élèvent pour attraper le ballon que le joueur lance alors du côt< opposé. Il y a une foule d'autres jeux qu'il serait trop long d'énumérer, mais ce que j'en ai retenu te fera comprendre combien cette société se rapproche de la secte d'Kpicure.

Je finis par m'imaginer que ce lieu est ce jardin de délice, que les Hébreux nomment Ganelom et dans lequel fut placé le premier homme.

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