La Haye, 171.5-1717, 4 vol. in
2. Il paraît, par la bibliothèque de Gesner, .'dit. 1583, que les Facetvc avaient été imprimées dès l'année 1 iT7, à Milan.
Opéra, coUatione emendatorum exeniplarium recognita, etc. Toutes ces éditions sont fort peu exactes, les fautes y sont sans nombre, et je n'oserais décider quelle est la moins fautive.
Nous allons donner le précis des différentes pièces qui composent ce Recueil.
La première est une dispute sur V Avarice, elle est en forme de dialogue ; je remarquei'ai, à cette occasion, que la manière de publier des Traités en forme de Dialogues a été fort usitée chez les Italiens. C'est ainsi que Pierius Valerianus a composé son Traité du Mallieur des gens de lettres [de InfeUcitate Litterntorum); Sébastien Corradus sa Vie de Cicéron, sous ce titre obscur de Seb. Corradi Quœstura ; Pierre Alcyonius son Traité de l'exil (De f lixsilio). C'est ainsi encore que l'Arétin a publié ses pièces sales, Boccace son Décaméron (1), Jean-Baptiste Gelli, cordonnier et académicien de Florence, les Capricci dcl Botaio. etc.
Pour venir donc à cotte première pièce, c'est une conversation entre Antonio Lusco, Cincio de Rome, Bartolomeo, de Monte-Pulciano, et quelques autres. Elle se tint un jour d'été à la maison de campagne de ce dernier. Après avoir soupe, la conversation tomba sur l'avarice et sur la luxure ; l'hôte de la maison déclama vigoureusement contre ce premier vice qu'il soutint être beaucoup plus grand que l'autre. « Car, dit-il, quoique les sages « ayont dit que la luxure est la source de beaucoup de « maux, néanmoins on tant qu'elle contribue à la propa- « galion du genre humain, on pourrait dire que c'est un mal « agréable, et qui ne fait de tort qu'à celui qui le com- « met. Mais l'avarice n'est propre qu'à renverser la « société, elle nuit, elle blesse, elle hait tout le monde;
1. Les contes qui composent le Décaméron ne sont pas en forme de dialogues, mais ils furent rapportés on présence de plusieurs pcr onnes qui s'étaient a.ssenililées.
< éloig:née de tout ce (|iii est Idiiablo et honnête, c'est un « monstre alTreux et horrible, formé pour la ruine de la « société et du genre humain. Croyez-m'en, rien de plus « vilain que l'avarice, rien de plus honteux, rien de plus « horrible ; si l'on pouvait voir sa face, les Furies sortant « en corps de l'enfer ne nous saui-aient eiïrayer davan- « lage. Je ne veux pas me servir d'exemple pour n'ofa fenser personne, mais s'il m'était permis, je prouve- « rais démonstrativemenl qu'il n'y a nul mal, nul crime 0 qu'elle ne renferme en soi et qu'il n'y a aucune bonne (( qualité qu'elle n'ôte à celui dont elle s'est emparée. « Elle le dépouille de toute amitié, bienveillance, charité ; « elle le remplit de haine, de fraude, de malice, d'impiété, « rendant l'homme scélérat et cruel, en sorte que tous les « autres vices rassemblés ne sont pas comparables avec « l'avarice, tant cette tâche est énorme. » Il continue sur ce ton là faire voir combien ce vice est énorme. Antonio Lusco prit ensuite la parole et tâcha de prouver que l'Avarice est un moindre mal que la luxure, que l'avarice rapporte divers biens et divers avantages à la société, et que presque tout le monde est taché plus ou moins de ce vice. Après qu'il eut fini son discours, André de Gonstantinople lui répliqua et réfuta les arguments dont il s'était servi, et il conclut par ces belles paroles de Cicéron : « Que rien n'est plus la marque d'un petit génie et d'un esprit borné, que d'aimer les richesses, et qu'il n'y arien de plus honnête et de plus glorieux que de les mépriser, quand on ne les a point, et quand on les a, de les employer en bienfaits et en libéralités. Ni/iil esse tain nngusti, tamque pari>i animi, quant amare divitias ; nihil honestius, niagni- (îcentiusque quant pecuniam conteinnere, si non habeas : si liaheas ad beneficenliam liberalitalentque conferre. » Antonio applaudit à cela avec tous les autres et ils se séparèrent ainsi.
On voit ensuite Vllistoire cnm'ii'iale. Pogge l'adresse au cardinal Prosper de Colonna : il lui dit que le temps qu'il
404 Al'I'ENDICES
avait employé à composer ses ouvrages l'avnit beaucoup aidé à supporter le malheur des temps; qu'il n'avait pu songer sans regret et sans douleur (pie. (pioique avancT' en âge, il était si peu à son aise, qu'il se trouvait obligé de songer plus à gagner sa vie qu'à cultiver son esprit ; que néanmoins la générosité du pape Nicolas V lui avait ôté pour lors tout sujet de plainte, en sorte qu'il paraissait être enfin réconcilié avec la fortune. Cette Histoire conviviale contient trois dissertations : voici à quelle occasion elles furent faites. La même année que la peste obligea Nicolas V de quitter Rome, notre auteur se retira à Torre-Nuova, son lieu natal. Il y fut visité par Charles Arétin, Benoit Arétin, jurisconsulte, et Nicolas F'ulginus, fameux philosophe et médecin de profession. Après le repas, ils agitèrent les trois questions qui sont le sujet de ces dissertations. Dans la première, on discute qui des deux doit faire; des remerciements, si c'est celui qui est invité à un repas, ou bien celui qui a invité les autres. Charles y\réliii y soutien! contre les autres que c'est ce dernier qui doit remei'cier; c'était aussi le sentiment de Démocrite : à ce que rapporte Sénèque quelque part» il disait qu'il n'irait point à un festin s'il savait qu'on ne l'en remercierait point.
l)ans la seconde dissertation, l'ogge propose la question de savoir lequel des deux arts, de la médecine du du droit civil, est le plus excellent. Nicolas Fulginus, médecin, jjrend le i)arti de la médecine, et Benoit Arétin, jurisconsulte, celui du droit. Ils parlent tour à tour et chacun f;iil un éloge magnili(|ue de sa profession, méprise et déclame contre celle de l'autre. Il me semble v(jir deux chai'latans campés l'un proche de l'autre, (|ui, en vantant leurs drogues et en décriant celles de leur voisin, tâchent d'attirer à eux tout le monde et de débiter ainsi leur marchandise.
La troisième dissertation est la meilleure. On y examina si les anciens Romains ont eu tous la même langue, c'est-
à-dire s'il y a ou une langue pour les gens de lettres, et une autre dilTérente pour le commun jjeuple. Léonard Arétin avait écrit une lettre à Blondus Flavius en faveur de ce dernier sentiment ; Pogge soutient iei le premier, il allègue les raisons sur lesquelles il se fonde et répond ensuite aux objections de Léonard Arétin. Je ne saurais entrer dans un si grand détail, je me contente de renvoyer le lecteur à l'Histoire critique de la langue latine, par M. Walchius, qui distingue aussi deux sortes de langues : distinction pourtant qui ne fait rien contre Pogge. M. Walchius dit qu'il y avait une langue savante, docta, et une autre pour le peuple, plebeia, que la savante était celle dont les anciens se servaient en écrivant, et que l'autre était celle qu'ils employaient dans la conversation. Je ne crois point que Pogge niât cela, mais il soutenait qu'il n'y avait point deux langues différentes, l'une affectée pour les gens au-dessus du commun et l'autre pour le peuple. Ce qui fortifie, à mon avis, l'opinion de notre auteur, c'est que, dans Térence et dans Plaute, les valets parlent aussi bon latin que leurs maîtres. Et s'ils avaient eu une langue à part, Térence et Plaute n'eussent pas manqué de leur faire parler leur langage naturel, tout de même que dans nos comédies on fait parler aux paysans leur patois ordinaire. En agir autrement, ce serait pécher directement contre les règles de l'art et du bon sens, règles que les Anciens eux-mêmes nous ont données. J'avoue, après cela, que les gens de qualité s'énoncent plus noblement que ceux du commun, mais la langue est toujours la même.
Passons au traité de la noblesse. Il parle de la manière de vivre des nobles de Naples, de Venise, de Rome, d'Allemagne, de France, d'Angleterre, d'Espagne, etc., il recherche ensuite la nature de la vérital)le noblesse, et il conclut qu'il n'y a que la vertu qui nous rende véritablement nobles. Notre auteur parle un peu cavalièrement dans ce traité, sur le chapitre des Vénitiens. Luurus Qui*
rinus, patrice vénitien, lui répondit vivement. Au reste Pogge, dans une lettre à Thomasius, philosophe et médecin vénitien, dit n'avoir mal parlé de ceux de Venise que pour se A^enger de quelques nobles Vénitiens, qu'il s'imaginait avoir excité la guerre en Italie ; il ajoute que d'ailleurs il ne voulait point de mal à la nation, qu'il avait même eu dessein de se faire recevoir bourgeois à Venise et de s'y retirer pour le reste de ses jours : que, dans cette vue, il avait résolu d'en écrire l'histoire ; mais qu'ayant été rappelé dans sa patrie, et y ayant obtenu un poste honorable, il avait changé de sentiment.
Après cela suivent deux livres de La misère de In condition /ii/niaine; ils sont précédés d'une lettre de Henri Bebolius à Léonard Dur, abbé d'Adelberg, etc., dans le cabinet duquel il avait trouvé ces traités en manuscrits. Pogge attaque fortement les moines dans cet ouvrage ; il dépeint au naturel leur luxe, leur fainéantise et leur mauvaise vie, il ne les ménage en aucune manière. Cela ne dut pas sans doute le mettre guère bien dans leur esprit, car avant ceci ils lui voulaient déjà du mal, comme il l'a remarqué lui-même, à cause d'un Traité qu'il avait composé contre les hypocrites. Dans le second livre, il parle fort librement des cardinaux et des papes ; il atteste que, de tous les prélats qu'il a connus pendant les cinquante ans qu'il a passés à la cour de Rome, il n'en avait trouvé aucun qui se crût être heureux en quelque manière et qui ne regrettât son sort ; il ajoute que plusieurs papes se sont plaints à lui en particulier de la servitude à laquelle la tiare les assujétissait, et qu'ils détestaient en quelque manière cette dignité; de là il passe à la conduite des papes : il dit qu'il y en a eu plusieurs qui n'ont songé ni à l'utilité dos chrétiens, ni à défendre la Foi ; que la plus grande partie d'entre eux n'ont travaillé qu'à avancer et à enrichir leurs parents, qu'ils n'ont presque eu ni doctrine ni religion, et qu'ils ont fait très peu de cas de la vertu ; « en telle sorte, dit notre auteur, que si je n'eusse
APPENDICES iO?
cru que cela arrivait par la providence divine, je me plaindrais quel([uefois cjue Dieu néglige entièrement ou les hommes ou sa religion. » Notre auteur n'a garde d'oublier les cardinaux : « 11 faudrait, dit-il, faire un grand livre, si nous voulions décrire la vie, les mœurs et les vices de beaucoup d'entre eux que nous connaissons. » On sent bien que Pogge n'était plus attaché à la cour de Rome lorsqu'il écrivait cela, pareil langage aurait été très mal reçu ; il ne se déchargea le cœur que lorsqu'il fut en pays de sûreté, c'est-à-dire loi'squ'il fut retourné à Florence; aussi composa-t-il ce Traité immédiatement après son arrivée (1). Le reste de ce livre est employé à faire remarquer l'inconslance et la vicissitude de toutes les choses de la vie, les révolutions qui sont arrivées dans les empires, les ruines, les embrasements, les tremblements de terre, la peste, la famine et les autres maux qui ont affligé le monde.
La Description des ruines de lîoinc, par notre auteur, est courle ; il y fait l'énumération des anciens monuments des Romains qui s'étaient conservés jusqu'alors.
La pièce suivante est la traduction de l'Ane de Lucien, comme elle est connue, nous ne nous y arrêterons point.
Ensuite viennent les Invectives ; ce mot indique assez ce qu'on doit attendre; en effet, le contenu y répond parfaitement bien. Pogge savait déclamer à merveille ; les termes oflensants, les épithètes injurieuses ne lui coûtaient rien. La première Invective regarde Amédée, duc de Savoie, élu sous le nom de Félix V par le concile de Bâle. Il l'accable d'injures, il ne se contente pas de le traiter d'hérésiarque, de schismatique, il va jusqu'à l'appeler l'Antéchrist, et comme l'autre alléguait en sa faveur le
1. C'est ce qui parait, dans les premières paroles de cet ouvrage : « Septuagesimani idatis annum ayens, cum e romana curia, in qua annis ferme quinquaginta lucram versalus, Florentiam revertissem.
concile de Bâle qui l'aviiit élevé à celle dignité, il déclame très vivement contre ce concile, qu'il traite de conciliabule, de domicile de séditieux, de demeure de scélérats, de maison de perfidie. Il dit que celle Assemblée était composée d'apostats, de scélérats, de fornicaleurs, d'incestueux, de déserteurs, de blasphémateurs et de tout ce qu'il y a de g-ens infâmes, que cette canaille avait été corrompue par cet anti-pape à idéaux deniers comptants. Tout le reste de V fni>ecti\'e est sur le même ton.
La suivante est contre François Philelphe, savant et poète renommé de ce temps-là, mort en 1481. Notre auteur la composa pour venger son ami Niccolo d'une satire que Philelphe, qui était naturellement fort médisant, avait publiée contre lui. Il lui reproche que sa mère gagnait sa vie à Rimini en nettoyant des boyaux: qu'il avait été banni de sa ville; qu'il était non- conformiste ; qu'ayant été pour cela chassé de Padoue, où il étudiait sous Gasparin, il s'était retiré à Constantinople : qu'étant là, il avait trouvé moyen de s'insinuer dans l'esprit du fameux Chrysoloras. qui le reçut chez lui, qu'ensuite il avait débauché sa fille et en avait joui ; que le père ayant découvert cela, avait d'abord voulu le tuer, sur quoi il s'était enfui ; que néanmoins la fille s'étant trouvée grosse, le père, à foi-ce de sollicitations, avait enfin consenti au mariage. Il lui reproche encore qu'il avait volé à son beaupère des livres et beaucouj) d'autres choses, et que jxjur faire consentir à ses infâmes désirs un jeune honune dont il était amoureux, il l'avait placé dans son lit entre sa femme et lui.
La seconde Invective de noire auteur contre Philelj)he a été composée à l'occasion d'une nouvelle satire que ce dernier avait publiée contre Niccolo. Pogge continue ici à le traiter de scélérat ; il l'accuse d'avoir dérobé l'argent d'un frère mineur à Bologne ; il lui reproche sa noire ingratitude envers Niccolo, (|ui l'avait assisté dans sa misère et lui avait rendu des services considérables; il
ajouU' qu'il était en liorreurà tout ce qu'il y avait alors de savants, à Charles Arélin, à Léonard Arétin, à Léonard Jusliniani, à François Barbarus, à Guarin de Vérone, à Nicolas Luscus, et qu'on l'avait banni do Florence.
Dans la troisième Invective, Poofge fait un détail de toute sa vie aussi ample que s'il avait toujours été à ses trousses ; le tout entremêlé de railleries, d'ironies, d'injures, d'exclamations; en un mot, il emploie toutes les figures de la rhétorique. Il faut avouer que si le quart de tout ce que notre auteur reproc^lie à Philel|)he est véritable, c'était un grand scélérat.
La dernière Invective, qui n'en est pourtant pas une, est intitulée ici : Invectiva ercnsntoria Possii et reconcilintoria quartn ciiin Francisco P/ii/c/p/io. C'est une espèce de lettre de réconciliation à Philelphe; elle est écrite en termes fort généreux, qui dans le fond ne signifient pas grand chose, et en elTet il lui en avait trop dit pour pouvoir se rétracter avec honneur.
Passons aux Invectives que notre auteur publia contre Laurent Valla, célèbre grammairien de ce temps-là, mais d'une humeur fort mordante, qui donna lieu à cette épitaphe :
« Uhc .' ul Valla silel .' sol tins fjui parcere non est, Si ruaris luid ayat, nunc qnoqnc mordi'l htununi. »
« Eh! eh I Yalta ne dit mot, lui qui mordait fout le monde. Demandez-vous ce qu'il fait? Il mord encore la poussière. »
Il ne se peut rien imaginer de plus fort que les quatre invectives que l'on voit ici. Pogge traite Valla avec le dernier mépris, il lui reproche une inlinilé de mauvaises actions ; on y trouve à chaque page les épithètes de bestia, latrator, furibundtis, insanus, convitiator, démens, Itœreticus, monstrum, etc. Et de quoi s'agit-il donc? de quelques mots, de quelques phrases que Valla avait comdamnées dans les Lettres de Pogge, comme peu latines. Hinc
illie lacrim.v, voilà tout le sujet de la querelle. Valla avait reproché à notre auteur les soulllets qu'il avait reçus de George de Trébijonde. Pogge passe fort légèrement sur cet article. Il répond simplement que, non seulement il y avait eu des soulllets donnés, mais encore des coups de pied et des coups de bâton, qu'il y avait eu aussi des épées tirées : ÎVon eniin colapins tantuin, sed calcibus, fustibus, ferra res acla est. Il se sert ensuite de récrimination; il dit que Valla, étant à la cour du roi de Naples, eut querelle avec un certain chevalier Alphonse, qui le jeta par terre et l'assomma à coups de pied et à coups de poings. Un peu auparavant, il avait rapporté l'action valeureuse de Valla qui, ayant reçu par hasard à Naples un coup de pied d'un âne, s'en vengea en le tuant à coups de bâton.
Je viens aux Oraisons Funèbres de notre auteur, La première contient le Panégyrique du Cardinal de Florence. S'il faut prendre au pied de la lettre tout le bien que Pogge en dit, ce Cardinal était un homme d'un rare mérite. Il était né à Padoue, et il s'était attaché particulièrement à l'étude du droit, qu'il avait ensuite enseigné et avec réputation. Après cela, le Pape Jean XXII l'avait nommé Evêque de Florence et ensuite Cardinal; peut-être qu'il serait devenu Pape s'il avait vécu plus longtemps. Il mourut à Constance le 16 septembre 1417, pendant que le Concile s'y tenait, et ce lut là que notre auteur récita cette Oraison funèbre.
La seconde est destinée à l'éloge du Cardinal de Sainte- Croix. Voici, en peu de mots, les faits historicpics de la vie de ce Cardinal, que j'ai extraits de cette Harangue. Il naquit à Bologne, il étudia en dr<jit dans l'Université de cette ville; ensuite, dégoûté des choses de la vie, il embrassa l'Ordre des Chartreux, le plus austère de tous. Quelque temps après, il fut élu supérieur de son monastère et ensuite nommé à l'évèché de Bologne, dignité qu'on l'obligea malgré lui d'accepter, et dans laquelle il
se signala par une infinité de belles actions. Martin V l'envoya en France et en Angleterre pour faire la paix entre ces deux rois; il se fit aimer et estimer de ces deux princes, mais sa négociation échoua. Martin V crut ne pouvoir mieux rendre justice à son mérite, qu'en lui donnant le chapeau de Cardinal. Il fut envoyé à Venise pour faire la paix entre le Duc de Milan et les Vénitiens joints aux Florentins qui se faisaient la guerre vigoureusement. Il accommoda leurs diiïérends. mais la paix fut de courte durée. Gela l'obligea à y retourner pour tâcher de mettre fin à cette guerre, et, enfin, au bout de six mois, il leur fit conclure le traité de paix à Ferrare. 11 fut envoyé derechef en France, où il resta doux ans entiers. Il eut ordre, en s'en retournant, de passer à Bâle, d'où il vint à Florence trouver le pape Eugène IV, qui avait succédé à Martin V, et qui s'était retiré dans cette ville. Ce pape le renvoya pour la troisième fois en France, car on était persuadé qu'il n'y avait que le Cardinal de Sainte-Croix qui pût porter les esprits à la paix. Etant revenu de là à Florence, il fut renvoyé encore à Bàle, d'où il vint à Bologne auprès du Pape, qui le députa à Nuremberg vers Albert, roi des Romains, pour prévenir le schisme que causa ensuite le Concile de Bàle. Enfin, à son retour de cette ambassade à Ferrare, il demeura le reste de ses jours auprès du Pape, qui le fit Grand Pénitencier. Il mourut de la pierre, âgé de soixante-huit ans.
La troisième Harangue de Pogge a été faite sur la mort de son ami Niccolo Niccoli, bourgeois de Florence. Il était né dans cette ville, où son père était marchand; mais il ne fut pas d'humeur à suivre cette profession, car il prit goût à l'étude. Il s'attacha à Louis Marsigli, moine Augustin, et des plus savants de ce temps-là. .Sa passion pour les livres n'avait point de bornes. 11 en avait rassemblé un si grand nombre de tous les coins de l'Europe, qu'il avait formé la plus belle bibliothèque de l'Italie; et ce qu'il y a de plus louable, c'est qu'il en laissait l'usage à
tout le monde. Chacun y pouvait lire et transcrire ce qu'il jugeait à propos. Ce fut lui qui fit venir à Florence Emmanuel Chrysoloras, l'homme de son temps qui entendait le mieux le grec; Guarin, Jean Aurispa, François Philelphe, tous fort habiles gens. En un mot, c'était le Mecenas de son temps, et, outre cela, l'homme le plus savant, le plus aimable qu'on puisse concevoir. Il ordonna, par son testament, qu'on ferait une Bibliothèciue publique de ses manuscrits, qu'il avait rassemblés au nombre de huit cents. Il mourut enfin, âgé de soixante-treize ans.
La quatrième Oraison contient le Panégyrique de Laurent de Médicis, qui avait été fort des amis de Pogge. On y fait son éloge en termes généraux : on n'y apprend, d'ailleurs, rien de particulier sur sa vie.
La dernière Harangue est adressée au Pape Nicolas V. Le but de ce discours tend à exhorter ce Pontife à la bénéficence et à la libéralité, à joindre la miséricorde à la justice, et à écouter avec docilité les remontrances qu'on pourrait lui faire. Je ne sais quelle était la coutume de ces temps-là. mais aujourd'hui pareille Harangue serait très mal reçue ; ce ne serait pas moins qu'un crime d'Etat.
Les lettres de Pogge sont au n(»mbre de quarante-deux. Je parle de celles qui sont dans ce recueil, car M. Recanati [l'ie latine de Pogge) dit qu'il y en a qui n'ont jamais été imprimées, et il en cite plusieurs fragments. Celles qu'on voit ici sont la plupart sans date et ne sont pas rangées dans un ordre chronologique.
Pendant le séjour (|ue Pogge fit à Constance, il alla faire un tour aux bains de Thuringe, et il en fait une description fort naïve dans une lettre qu'il écrivit à Niccolo. La liberté avec laquelle on y vivait, paraissait quelque J chose d'inconcevable à un homme qui avait toujours de-* meure delà les monts. Les hommes et les femmes, vieilles et jeunes, entraient indifféremment dans les mêmes ., bains, où ils se divertissaient et badinaient ensemble; leal
maris voyaient, sans la moindre peine, les étrangers patiner leurs femmes : la jalousie est un terme qui leur était inconnu. Cela plaisait fort à notre auteur : ne se lavant que deux fois par jour, il passait le reste du temps à aller voir les bains et à jeter aux femmes, selon la coutume, des bouquets de fleurs et de l'argent. Cela excitait une espèce de combat entre elles à qui l'attraperait ; et ce qu'il y avait de divertissant pour l'ogge. c'est qu'en se chamaillant ainsi, elles laissaient voir leurs beautés les plus cachées. Cette lettre mérite d'être lue, aussi bien que la suivante adressée à Léonard Arétin.
(A^lle-ci contient la relation de ce qui s'était passé au supplice de Jérôme de Prague. On ne saurait lire, sans L'tro attendri, la Harangue que cet Hérésiarque prononça devant ses juges passionnés et prévenus : « Quelle injus- « tice ! dit-il ; pendant trois cent quarante jours que vous « m'avez tenu enchaîné dans un cachot obscur et infect. « destitué de toutes choses, vous avez toujours écouté « mes ennemis, et vous me refusez une seule heure d'au- « dionce. Ils ont eu le temps qu'ils ont voulu pour vous « faire croire que je suis un hérétique, un ennemi de la a Foi, un persécuteur dos ecclésiastiques, et c'est pour « cela, sans doute, que vous ne voulez pas mentendre ; « parce que vous m'avez jugé avant que d'avoir pu conn naître quel je suis. Cependant vous êtes des hommes et « non des Dieux, vous êtes mortels et vous ne vivrez pas « toujours. Vous n'êtes pas non plus infaillibles; il peut « vous arriver de vous tromper vous-mêmes et d'être sé- « duits par les autres. On dit que toute la lumière et la « prudence est rassemblée ici ; il y va donc de votre gloire f et de votre intérêt de ne rien faire légèrement, et sans a une mûre délibération, de peur de commettre quelque « injustice. Pour moi, je ne suis qu'un homme de peu n d'importance, et quoiqu'il s'agisse ici de ma yie, je suis « mortel, et c'est beaucoup moins pour mon propre inté- « rêt i\ue je parle, qu'alin d'cmpêche-r que tant de per-
4l4 APPENDICES
« sonnes sages ne se portent à quel(iue résolution qui les fi déshonore et qui soit de mauvais exemple. « Ce beau discours ne servit de rien; et, pour trancher court, Jérôme de Prague fut condamné à être brûlé vif, peine qu'il endura avec toute la constance et la fermeté possible. Le bourreau voulant mettre le feu par derrière, afin que Jérôme ne le vit pas : « Mettez, dit-il, le feu par devant, « car, si je l'avais craint, j'aurais bien pu l'éviter. » « C'est ainsi, conclut Pogge, qu'a fini un homme excellent au delà de toute créance. J'ai été témoin oculaire de cette tragédie et j'en ai vu tous les actes. Je ne sais si c'est obstination ou incrédulité qui le faisait agir; mais vous eussiez cru voir la mort de quelqu'un des Philosophes de l'antiquité. Mutins Scevola mit sa main dans le feu et Socrate prit le poison avec moins de courage et d'intrépidité, que Jérôme de Prague ne souiïrit le supplice du feu. »
Une bonne partie des lettres qui suivent, ne sont pas extraordinairement intéressantes; on y apprend pourtant quelques particularités touchant Pogge. Quelques-unes de ces lettres sont écrites à Guarin de Vérone, et à Léonard Arélin; d'autres à Eneas Silvius, qui fut ensuite Pape sous le nom de Pie II, à Charles Arétin, à Antoine le Panormitan, à Cosme de Médicis, à Scipion de Ferrarc à Jusliniani, à Franciscus Barbarus et à beaucoup d'autres. On y voit aussi une lettre de Philippe-Marie, duc de Milan, avec réponse de Pogge. La dernière lettre est une longue dissertation apologétique contre Guarin de Vérone, avec lequel il s'était brouillé pour avoir préféré Scipion à César, dans le parallèle qu'il avait pid)lié de ces deux grands hommes. Ils se réconcilièrent dans la suite.
Les lettres de notre auteur sont suivies d'un Traité de sa façon, sur le /naUicar des Princes. Il est écrit en forme de dialogue entre Charles Ai'étin, Niccolo, Cosme de Médicis et Pogge. Ils y raisonnent fort librement sur les bonnes et les mauvaises qualités des Princes.
APPENDICRS 415
Les Facctitr, ou Recueil des bons mots et des bons contes, servent de clôture à ce volume, (^e seul ouvrage a jilus contribué à faire connaître Pogge, que tout ce qu'il a écrit d'ailleurs. Il fut le premier qui publia quelque chose dans ce goilt-là, et il a été suivi d'une infinité d'autres, qui. souvent, ont pillé ses contes, sans lui en faire seulement honneur. C'est ainsi qu'on trouve dans Rabelais, dans les Cent Nouvelles Nouvelles; dans l'Arioste, dans les Ducento Novelle de Celio Malespini (1), dans La Fontaine et dans divers autres, le conte de l'Anneau de Hans Carvel, dont l'invention est due à Pogge. Il nous apprend lui-même, dans la seconde /nfcctc\'e contre Valla. que ses Facetiœ étaient répandues par toute l'Italie, la France, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre et qu'elles étaient lues de tous ceux qui entendaient le Latin et approuvées de tous les gens de Lettres : « Sed qiiid iiif.rium, dit-il, Facetias ineas, ex quibusliher constat, non plncere lioniini inhuinano, vasto, stupido, agresti, démenti, harbaro, rusticano '.' Al ah reliquis ali~ quanto quant tu doctorilms prohantur, leguntur, et in ore et nianihus liahcntur, ut, velis nolis, rumpantur licet tihi Cadra ilia, diffusœ sint per univcrsani Italiani, et ad Gallos usquc, Ilispanos, Gernianos, Britannos, cœterasque nationes transniigrarint qui sciant loqui Latine. »
Un ouvrage aussi libre que ces Facetiœ, ne pouvait manquer de censeurs. Gesner (Biblioth.) est un de ceux qui se sont le plus déchaînés contre cet ouvrage; il l'appelle « opus turpissimuin et aquis incendioquc dignissiinuin ». L'abbé Trilhème ne l'a pas moins décrié dans son Traité de Scrij)torihus Fcclesiasticis. Il en parle en ces termes : « Spurcitiaruni opus, quod Facetias privnotavit, ah illustruiin Virorum catalogo mérita censuimus repellenduni, quaniani ejus lectia devatos aff'endit, ineautis