D'UN AM.ANT A SA MYE
L'autre jour un amant disoit A sa Mai.stresse en bonne vois, Que chascun coup qu'il luy faisoit.
Lui coustoit doux écus ou trois.
Elle y contredis! : toute fois Ne pouvant le cas dénier, Luy dict : faictes le tant de fois Qu'il ne vous couste qu'un denier.
Clem. Marot. Epigram ;CCLIX,édit. Garnier.
1G8 II'^S FACKTIKS DE POdGE
En ceste Facécie est à noter, comme dit monseigneur Saincl Bernard, que de femme désirante superfluité d'abits somptueux et (>ultre son estât n'est point volontiers juste et honneste en couraige; oullre y est l)ien à noter la folie do aulcuns hommes qui pour obéyr à la folle volonté d'une femme qui désire eslre parée magnifiquement et plus que à elle ne appartient, exposent tant du leur qu'en la fin ilz s'en repentent, quand ils cognoissent leur follie et leur grande prodigalité.
Plais a m récit d'au médecin '.
Le Cardinal de Bordeaux - m'a raconté qu'un individu de son pays étant rentré tard chez lui, se plaignit d'une douleur à lajamhe. Sa femme alors se mit à frictionner avec de l'huile de roses, la jambe malade, la couvrit d'étoupe et de laine,
1. Rpcilalio jocoso de medico. Opéra CXXIX. — Noël I, 13(i; II, 128. — RisTELHUBER LVI. p. 811. — LiSEL'x, t. !), p. 17. — Len- FANT, t. II, LV, p. 216. — DoMiNiCHi, Facctic Mollis 32G. — LoD GuicciAKDi.M. Ilorc di ricreaz-ioid Poseraitircnza pcncp. I'i6. — Des PÉRiERS. Coules et Noucetles : Nouv. XI : D'un docteur en décret qu'un bœuf blessa si fort qu'il no sçavoit en quelle jambe c'estoit, édit. Garnier, p. 41. — Tabourot des Accords. HiyaiTures du Seigneur des Accords : Gaulard, Coules.
2. François de Aguzzoni, né à Urbino. Cinquante-quatrième archevêque de Bordeaux en l.'^Si). En 139-5, il fut envoyé par l;ioniface IX comme nonce en Espagne, pour faire cesser le schisme. En 1505 il fut fait par Innocent VIII cardinal du litre des Quatre-Saiiits-Couronnés. En 1408, il se nmdit en France dans l'intérêt de l'union de l'Eglise, le 17 mars il assista à l'entrée de Charles VI à Paris. En 14(19, il fit partie du Concile de Pise. II mourut à Florence, en août 1412.
LKS F.Vt.KTIKS I»E l'U(i(iK KIQ
puis appliqua sur le tout une bande de toile. Le patient continuait, maliiré ces soins, à se plaindre et demandait, en gémissant, un médecin. Il en vint un qui, peu à peu, avec beaucoup de précautions, découvrit la jambe (le malade, pendant ce temps manifestait la plus vive douleur), et le médecin déclara, après l'avoir bien palpée, qu'il n'y avait aucun mal. Alors le campagnard de dire : — « C'est donc de celle-ci (jue je souffre », et il présenta l'autre jambe. Amusante naïveté d'un homme qui attend de connaître l'opinion du médecin, pour savoir où il a mal.
De l homme qui trouva de for eu. dormaut '.
Un de nos amis racontait qu'une nuit, en rêve, il avait trouvé de l'or. — « Prends garde, lui dit un des auditeurs, qu'il ne t'en advienne comme à un de mes voisins qui vit son or se changer en ordures. » Sur notre demande, il nous raconta le songe de cet individu : — « Mon voisin rêva une nuit, que le diable l'avait conduit au milieu d'un
1. De homiiic ijiti in somuis aurum rcpcriehal. Opéra CXXX. — XoEL I, 137; H, l-29-13(l. — Liskux, t. Il, p. 18. — Bkroald de Vkrville : Le Moyen de pavretiir, édit. Garnici*. — Deliliœ poelarum GoUoium : Somniuin Aureum. — G. Grécourt : Coûtes. Le trésor découvert. — Scaianiuzza, poema placciole )tel veinac(}lo Vene:;i(uio, canto X. slanz i : 11 .sfiguo aureo.
170 IKS FACKTIKS DK VO(A',¥.
champ poiu' y déterrer un trésor. Il trouva beaucoup d'or... Il n'est pas permis, lui dit alors le démon de l'enlever maintenant, fais une marque à l'endroit de manière à pouvoir seul le reconnaître. Notre homme ayant demandé quel signe il pourrait bien employer : — Chie dessus, dit le diable, c'est le meilleur moyen pour que personne ne suppose qu'il y a de l'or dessous, toi seul connaîtras le secret. La chose fut trouvée parfaite, mais le rêveur, se réveillant aussitôt, constata qu'il s'était horrii>lement lâché le ventre dans son lit. Il se lève alors au milieu des excréments et de l'infection, puis, voulant prendre l'air, il pose sur sa tète un capuchon dans lequel un chat venait de faire ses ordures. Furieux de l'odeur infecte qui le poursuivait, il s'empressa de se laver la tête et les cheveux. C'est ainsi qu'un rêve d'or s'évanouit dans l'oidure.
/>'//// Secrctdirc de V Empereur Frédéric II '.
Pierre des Vignes 2. homme plein de savoir et d'une grande habileté, fut secrétaire de l'Em-
1. De quoduin secri'ltirio Friilerici inipcrahiris. Opéra <iXX.XI.
— NOKL I. 138. — l.ENKANl, t. 11, XXXV'1I,|). ^1. — Rl.STEI.HU-
i.KR LVll, p. 82. — I.isEux, t. H, p. '20.
■.;. Ou plus exactement de la Vigne, selon lliiilIard-lJréliolles, Vie cl Cnrirspinidniia' tir l'irnr (k la Viijiii', IHG-'i. Il
LKS FACÉTIES HK I'0(.(;e 171
pereiir Frédéric. A répoquc où il faisait la guerre au Pape Alcxandi-e III, ce souverain ayant envahi les Etats de l'Eglise prêta l'oreille aux calomnies des Barbares contre Pierre qui était Italien et lui fit crever les yeux. Poussé ensuite par le repentir car il avait agi injustement), il admit sa victime dans son Conseil privé. Le besoin d'argent s'étant fait sentir, Pierre des Vignes conseilla à Frédéric de faire la guerre à l'Eglise avec les ressources de l'Eglise elle-même, de saisir et de faire fondre, pour l'entretien des troupes, les objets d'or et d'argent qui ornaient les édifices religieux, parmi lesquels figuraient les célèbres chaincs d'or qui entouraient alors la cathédrale de Pise. Ce conseil plut à l'Empereur, qui dépouilla les temples
naquit vers 1190, fut juge de la Grande Cour de 1225 à 12 17, puis protonotaire ou le premier des seerélaires de Frédéric II. Il mourut à la lin d'avril 1249. Il est étonnant que M. Huillard. citant le « récit apocryphe « do Trithèmc;, ne cite pas aussi celui de Pogge, qui oftre avec lui des analogies, et se trouve antérieur d'un siècle. Pogge ne croyait pas faire un conte, et lorsque, par exemple, il dit que les Barbares, c est-à-dire les Allemands, jalousaient Pierre, on n'a qu'à se rappeler que vers la fia de son règne, Frédéric II s'entourait de nobles allemands, tels que IJerthold, margrave de Holienliurg, etc. D'autre part, des auteurs à peu près contemporains, Ricordani, Villani, Fulgose, soutiennent que Pierre fut victime de la jalousie des courtisans. M. Huillaid incline vers le récit de Matthieu Paris, selon lequel Pierre, gagné par les promesses du pape, aurait décidé un médecin à empoisonner Frédéric, et cependant il n'ose afdrmer que Pierre ait été coupable. Mais il nous semble plus naturel, dirons-nous avec Lenfant, do s'en rapporter à Pogge sur un fait arrivé en Italie, qu'à un aiiteur anglais, tel que Matthieu Paris. Là où Pogge se trompe plutôt, c'est quand il rapporte que l'empereur se repentit de son injustice (R).
172 l-ES FACF.TIES DE POCUJE
sacrés au profit de son armée : — « Sire, dit alors Pierre des Vignes, j'ai enfin vengé l'injure que vous m'avez injustement faite. Vous étiez odieux aux hommes, mais en vous faisant commettre ce sacrilège, j'ai attiré sur vous la malédiction de Dieu. Désormais, toutes vos entreprises tourneront mal )'. Frédéric, cependant, gagna bien encore quelques victoires, mais Alexandre finit par briser son orgueil. Ce fait nous montre qu'il ne faut pas employer les choses sacrées à des usages profanes, Dieu punissant toujours les transgresseurs de sa loi.
D'un juif mangé par un Florentin i.
Deux Juifs, habitants de Venise, étant allés à Bologne, l'un d'eux y tomba malade et mourut. Le survivant, soucieux de ramener à Venise le cadavre de son compagnon, mais sachant qu'il était défendu de le faire ostensiblement, coupa le corps en plusieurs morceaux, puis le mit dans une petite tonne après y avoir ajouté des aromates et du miel, de telle sorte qu'il s'en exhalait une odeur suave. Il conlia, en le recommandant
1. De jiideo morluo assumiila l<iii(ii-<uiler iii cibum pcr Flovcntinuin. Opéra CXXXII. — Xoel 1, 140. — Ristelhuber LVIIl, p. 8'i. — LiSEUx, t. II, p. 22.
Wvenient, ce dépota un autre Juif qui retournait à Venise. Celui-ci gagnait Ferrare par le canal et beaucoup de passagers avaient pris place dans le bateau, lorsqu'un Florentin vint s'asseoir près de la tonne. La nuit venue, notre homme, alléché par la délicieuse odeur qui s'exhalait de cette barrique, soupçonna qu'elle renfermait d'excellentes pro\'isions de bouche. Il l'ouvrit donc à la dérobée et se mita goûter le contenu ; or le mets lui parut si succulent, qu'il passa toute la nuit à vider petit à petit la tonne. A Ferrare, le Juif sortit du bateau, mais en reprenant la tonne, il la trouva si légère qu'il comprit qu'elle était vide. Il protesta hautement alors, contre le vol qu'il prétendait lui avoir été fait du corps de son coreligionnaire. De cette façon, le Florentin apprit qu'il servait de sépulcre à un Juif.
Vision de François Philelplie ^.
François Philelphe, jaloux de sa femme, ne vivait pas à la pensée qu'elle pourrait avoir affaire à d'autres; aussi, jour et nuit, était-il toujours en
1. Visio Francisci Philelphi. Opéra CXXIII. — Noël I, 141, II. 135. — GoiLLAUME Tardif LXXIV, p. 201. — Liseux CXXXIII, t. II, p. 24. — Cent Nouvelles noitveUes, nov. XI. L'encens du diable, p. 48, édition Garnier. — Ludovico Ariosuo, Satyr :
éveil. Une nuit qu'il rêvait (car nous nous occupons fréquemment en rêve des mêmes choses qui nous préoccupent éveillés), il vit un démon qui lui promit la sécurité ù l'égard de sa femme, s'il voulait suivre son conseil. Philelphe, toujours endormi, accej)te avec grand plaisir et promet même une récompense. — « Prends donc cet anneau, dit le démon, garde-le avec soin à ton doigt et jamais ta femme ne pourra, à ton insu, coucher avec un autre. » La joie l'ayant réveillé, Philelphe s'aperçut qu'il avait le doigt dans le pertuis de sa femme. En cll'et, cet anneau est le remède par exellence contre la jalousie, en empêchant les femmes d'être incontinentes àl'insu de leur maris .
En cesle Facecie est reprouvé ung très grand vice, ((ui peult advenir aussi bien à homme que à femme, c'est jalousie, qui procède d'une folle mélancolie, soit à droit ou à tort, car, si c'est à droit que l'homme soil jaloux de sa femme, pour néant s'en tempêterat il, car, si elle ne ne le veut, il ne la poui-ait garder de faire sa voulonté, ne elle aussi luy : si c'est à tort, c'est encore plus mal fait, ctpiMdt estre ce cause, d'ung grand mal, et n'est jugement contre la l)onté de Dieu de présumer, l'ung sui* l'aultre vice qui n'est pas vrai ni certain 1.
L'Anella. — Rabki.ais : Pautaçfrm-l, Liv. 111, ch. XXVIII, — La Fontaine. Coules : L'anne.iu d'Hans Carvel, conte, p. 120. édition Garnier. — Bkunard de la Monnoyk : Aunuliis l'Iiilolœ' — Pbioh, Bans C'arucrs riiKj, or, a cliaime aijniiisl oukvldom.
1. L'anneau doit toujours être porté au gros doi^l, afin qu'il ne se gâte point. C'est aussi là l'unique ninyen d'empêcher
qu'il ne se jasse rien chez la femme au préjudice du l'époux.
Après tout, celte pièce est la première pièce du ménage. Si cette pièce n'est bien conservée, ad'cu la tranquillité de
LKS l-'ACKTIKS DK l'(»G(iE 175
CXXXÏV
Dnil buveur '.
Certain ivrogne, buveur remarquable, fut pris dune fièvre, qui, naturellement, redoubla sa soif. Comme les médecins mandés cherchaient le moyen de couper la fièvre et la soif: — « Occupezvous seulement de la fièvre, dit le malade, laissezmoi le soin de guérir la soif. »
En cesle Facécie est monslré que c'est à une j)ersonne de mettre son cueur en ielicilé à yvrongnerie et comment
l'époux et de l'épouse, .\dieu la paix du ménage. {Rcflcxioit de l'édition d'Amsterdam).
1. De polatore. Opéra CXXXIV. — Guillaume TardU' : Du bon buveur qui ne voulut point estre garry de sa soif. LXXIV, p. 20i. — RisTELHUBER LIX, p. 85. — LisEux, t. II, p. 2(5.
Democritus ridens. p. l'iT. — Baraton, Poésies : La Migraine et la Soif. — J.-B. Rousseau, lypigr. : Ortain ivrogne après maint long repas, p. 378, édit. (Tarnier. — Gristianus H. Herus : Epiçiramme « Bibus » dans. Delicia- poctorion Vunoruin — N. de tA (.jiRAiDiÈRE. Epigramme :
EPIGRAMMK
Un bon vieux biberon oyant un jour Iraiter, A trois grands médecins, du vrai moyen d'ûter La lièvre d'une soif qui le rendoit tout blême. — Messieurs, ce leur dit-il, prenez (ant seulement Le souci de m'ôler la (ièvre promplement. Car je me saurai bien oter la soif moi-même.
176 LES FACETIES DE POG(iE
il y a grant dangier, ce depuis que une foys il est mis en granl peine, jamais l'on peust en oster, ainsi que le malade qui estoit en fièvre périlleuse, et toutes foys il ne vouloit pas qu'on luy ostast la soif et la grant altération, qui estoit angmentalive de sa douleur et la première chose qu'on luy deust oster, mais seuUement désiroitestre sus bout pour aller, avecques sa grande soif que il avoit, boire à la taverne du bon vin que tant il aimoit.
GXXXV
Facétie (VEverardo Lupi '.
Le Cardinal de Gonti -, gros personnage, plein d'embonpoint, revenait un jour de la chasse. Mourant de faim, car il était midi environ, il descendit pour prendre son repas. Comme il était tout en nage, on était en été, il demanda que quelqu'un vint le rafraîchir avec un éventail. Les valets étant occupés à droite et à gauche, le Cardinal pria un certain Everardo Lupi, secrétaire apostolique, de lui faire du vent. — u Mais, dit ce dernier, je ne connais pas vos habitudes à cet
1. Facetiun Eberhardi, sciiploris Apaxtolici qui ad CardUialis conspectum vcntris crcpilion dcdi/. Opéra OXXXV^ — Noki, I, 143. — Guillaume Tardif : Du cardinal (lui l'ut evenlé du cul, LXXV, p. 200. — LisEux, t. II, p. '27.
2. Le cardinal de Conti et Alto de Conli dont il est question au numéro suivant étaient de nobles Romains, d'une famille très ancienne qui a donné à l'Eglise de nombreux prélats.
LES F.VCKTIKS DE PoGGE 177
égard? — Fais comme tu l'entendras et suivant ion inspiration — « Très volontiers, » répliqua Everardo et levant la cuisse droite, il tira des profondeurs de son ventre le plus retentissant des pets : — <• Voilà comment je m'y prends toujours, » ajouta-t-il. L'assistance était nombreuse et tout le monde éclata de rire.
En ceste Facécie n'y a point de sens moral, mais est monstre seullement que c'est simplesse a ung homme de bien de soy faire servir à ung serviteur et homme non aprins et qui ne congnoist ce qu'il doist faire; car c'est grant advanture s'il fait rien qui soit à point, ainsi que l'Escripvain qui devoit esvenler le Cardinal de la flabelle et il l'esventa du cul, ainsi qu'il avoit accoustumé de faire.
CXXXYI
Plaisanterie (F un autre Cardinal ^
C'est de la même manière que le Cardinal de Tricarico répondit aux remontrances d'Atto de Conti. Le Cardinal était très libre en ses allures. Un jour, à la chasse, Otto ayant fuit tout son possible pour lui inspirer des pensées sérieuses, l'Eminence, après l'avoir regardé fixement un instant, se pencha sur l'encolure de son cheval :
1. Facetta allerius fanlhialis jucundissima. Opéra CXXXVI. — LisEux, t. H. p. 2J<. — XoBL I, 144.
— « A ta barbe ! » dit-elle, en lâchant un gros pet, puis s'éloigna sans ajouter un mot ; indiquant ainsi le cas qu'il faisait des admonestations qui lui avaient été adressées.
D'une feniiiic ijui décotivi-il son cul en vouUinl se couvrir lu Icte i.
Une femme qui s'était fait raser les cheveux à la suite d'une maladie, ayant été appelée au dehors par une voisine, oublia dans sa précipitation de se couvrir la tête. La voisine se mit à la blaguer de ce qu'elle montrait atout le monde son cn^ne déplumé et fort laid, (lelle-ci, relovant
1. De muliere qua-, cum capui coopoire ri'llet culum drlcrit. Opéra CXXXVIII. —Noël I, l'i'i; JI, 158. — Liseux OXXXVIII, t. II, p. 29. — Henrichmann prEel'acione ad Bebelium. /Je inepsa quœdam mulicrciila.