‹ Les Facéties de Pogge FlorentinChapitre 63 sur 169 · LE PAS GLISSANT · texte numérisé non relu

LE PAS GLISSANT

Sur un gazon, je pris moine explorant Jeune Lais, ayant jeunesse et grâce. — « Qu'eusses-tu fait, le trouvant à ma place, « Me requiért-il, avec objet tentant.

« Comme cettuy, couché sur la fougère?

« — Si me voyois, lui dis-je, en un tel cas. a Fort bien je sais, ce que je devrais faire; c Ce que ferais, c'est ce que je ne sais pas. o

MÉRARD DE Saint-Just : Lcs Espicgleines joycuscs. t. I.

D'un seri'iteitr oublieux qu'on charge d'un poids énorme '.

Un des membres de la famille Albizzi, Robert, homme d'une grande bienveillance et profondément instruit, avait un domestique niais, oublieux, lourd d'esprit, qu'il gardait à son service plutôt par charité que pour son utilité personnelle. 11 lui avait, certain jour, donné une commission pour son ami Dego qui habitait près du pont de la Trinité : — « Qu'y a-t-il de nouveau, lui demanda celui-ci, dès quïl le vit. » Le valet ayant oublié la recommandation de son maître , absorbé, l'air stupide, cherchait la réponse qu'il devait faire. Dego, qui connaissait bien notre homme, voyant sou silence, ajouta : « — Je sais ce que tu viens chercher. » Sur ce, il lui montre un énorme mortier de pierre. « — Prends-le, continua Dego, et porte-le au plus tôt à ton maître qui l'attend. » Robert à son tour, apercevant de loin le malheureuxgarçon, le mortiersur les épaules comprit qu'on avait voulu le punir de son manque de mémoire : — « Nigaud, lui cria-t-il

1. De serco obhvioso ex pondère defatigato. Opéra CXIX. NoKL I, 127. — LisBux I, p. 190.

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lorsqu'il fut assez proche, tu n"as pas fait exactement ma commission; retourne immédiatement ; je n'ai pas besoin d'un mortier si grand, apportem'en un plus petit. » Le pauvre diable, couvert de sueur et pliant sous le faix, reconnut qu'il s'était trompé, retourna chez Dego et ht un troisième voyage pour rapporter un autre mortier. Telle fut la punition de son oubli.

D'un homme qui veut dépenser mille florins pour se faire connaître et la l'èponse qu'on lui fait 1.

Un habitant de Florence, notre compatriote, jeune homme d'une intelligence bornée, disait à un de ses amis qu'il avait l'intention de dépenser mille florins pour parcourir le monde et se faire connaître. Et l'autre, qui connaissait à fond notre homme, de répondre : — « Tu ferais bien mieux d'en dépenser deux mille pour rester inconnu. »

1. De homine qui )iuUe porenns nilt e.rpendere ni coaiioscatui; eî responsio in eum facta. Opéra CXX. — Nokl I, l'28; il, l'?3. — LisEUx, t. I, p. 192. — J.-B. Rousseau : Epùirammes; Un iat partant pour un voyage. Edit. Garnicr, p. 115. — Ut muaduni noscas, ccntuin scstertia poscis.

Qa-ji melius, ne sis cognitus, ipsedaros — dans MiLet. Pixjiii iinitationvs, p. 'i"25.

LES FACÉTIES 1>K l'OGGE 159

GXXI

Plaisanterie de V illustre Dante (1).

Dante, notre poète, pendant son exil à Sienne, venait de temps à autre dans l'église des Minimes. Le coude appuyé sur l'autel, il s'abimait dans la méditation. Un jour, un importun vint le trouver et le fatigua de ses questions. Alors Dante de lui dire : « — Quelle est la plus grosse bête de la terre?» — « L'éléphant! » répondit l'interlocuteur. — « 0 éléphant ! laisse-moi, car des pensées plus élevées que ton verbiage, me préoccupent ; cesse donc de m'ennuver. »

1. Jocatio Daiilis clavissimi. Opéra CXXI. — Xoel I, 129; II, 1 "23-124. — RiSTELBUBER LUI, 77. — LiSEux II, p. 5. — d'Abgens : ie//re5)»!(p5 lettre i9. — B. de La.Monnoyj[: Puella molestum arigehs.

D'UN IMPORÏUX

« Bren, laissés ruoy, » ce disoit une

A un sot qui lui desplaisoit.

Ce lourdaud tousjours l'importune;

Pu s j'oiiy quelle lui disoit :

(' La plus grosse beste qui soit,

Monsi' iir, comme est-ce qu'on l'appelle? —

Un i'l(jphant, Madamoyselle.

Me scîiible qu'on le nomme ainsi. —

Pour Dieu, Eléphant (ce dit-elle)

Va-t-en donc, laisse moy icy. »

Cl. Marot, Jipigraintne 206.

De la femme qui accouche au bout de douze mois '.

Un citoyen de Florence qui était allé en voyage, en rentrant chez lui au bout d'un an, trouva sa femme entrain d'accoucher; ce dont il fut fort vexé, car il soupçonna sa femme. Cependant comme il n'était sûr de rien, il s'enquit auprès d'une voisine, matrone respectable et fort expérimentée, de savoir si un fils pouvait lui naître au bout de douze mois. Celle-ci, voyant à quel imbécile elle avait à faire, lui répondit : — « Assurément, car si ta femme a vu un Ane le jour où elle a conçu, elle a du porter une année entière, comme les ânesses. » Le mari goba l'histoire, remercia bien la matrone de l'avoir délivré d'un léger soupçon, et d'avoir préservé sa femme d'un grand scandale, finalement il endossa la paternité de l'enfant.

En ceste Facécie est donnée à congnoi.stro aux hommes mariez qui on jeunes femmes qu'ilz ne soyent point dési-

1. Jucunda responsio unius inulievis, fada ad quemdam quœrentem an uxor sua per xii tnenscs posset parcrc Opora CXXII. — NoBL I, l'2U; II, 123. —Guillaume Tardif LXX, p. 195. — Ris- TELHL'HER LIV, p. 78. — LisKL'x CXXII, t. Il, p. 6. — MaffistH Slrnpini Idesl. C^sakis Uusini Capriiria inacavonica, p. lO-i.

rans ni envieux de aller aux loingtainsvoyaiges, aux moins pour y demeurer longuement, car par l'ennuy de leur demeure leurs femmes pourroyent faire ainsi que celle qui porta l'enfant douze moys. à la façon et mode des asnes.

Question incoin'cnante d'un prêtre '.

Un jour de fête solennelle que tous les fidèles étaient accourus en foule à l'église Saint-Marc, hors la porte de Pérouse, le curé Cicero termina le sermon d'usage en disant : — « Mes frères, je désire cjue vous me tiriez d'un grand embarras. Pendant ce Carême, j'ai entendu vos femmes en confession, aucune n'a oublié de déclarer qu'elle était restée fidèle à son mari. Vous, au contraire, m'avez tous déclaré avoir forniqué avec les femmes desautres. Eh bieni pour ne pas me laisser plus longtemps dans l'incertitude, je désire donc savoir de vous quelles sont ces femmes avec lesquelles vous avez forniqué et où elles sont -.

Geste ([uestion ne luy fut point respondue, pour la cause du débat qui s'en pouvoit ensuivir, et pour tant que toutes

1. IulPirogalio obsceiia cujusiiaui saccrdolis. Opéra CXXIII. — Noël I, 130; II, 126. — Guillaume Tardif : Lue lolle demande que. etc., LXXI. p. 11)7. — Ristelhdber : Un doute, LVI, p. 79. — LisEux CXXIII, t. II, p. 8. — Babatox : Pœsies, Les paysannes (1700). — J.-B. Rousseau: Epixfiamme; Dans un village un jeudi de l'absoule... Ed. Garnier.

2. Le texte porte : (Ju<r ani ulnnain yint isUr mulieres fututœ.

les femmes soustenoient qu'elles l'iissenl toutes preudes femmes, etii'y eust controversie, sinon entre elles et leurs marys, après qu'ilz furent à l'iiostel et, n'y eust celle qui ne tist la jalousie de son mary.

GXXIV

Plaisanterie au sujet cVun ambassadeur de Pérou se '.

A Fépoque où les Florentins étaient en guerre avec le pape Grégoire, les habitants de Pérouse qui avaient abandonné le parti du souverain Pontife pour celui de Florence, envoyèrent dans cette ville des ambassadeurs, afin de solliciter du secours. L'un d'eux, un docteur, commença sa longue harangue en prononçant ces mots à titre de préambule : — « Donnez-nous de votre huile. » Un joyeux compère qui détestait les circonlocutions, l'interrompit : — « Qu'est-ce que cette huile? Tu demandes de l'huile, quand ce sont des soldats qui nous manquent. Tu ne te souviens donc pas que ce sont des armes et non de l'huile qui nous sont nécessaires? » — « Mais ce texte est tiré de l'Ecriture Sainte », repartit le docteur. — « La belle affaire, répliqua son interlocuteur, nous sommes les ennemis de l'I^^clise, et c'est dans

1. Rideiifla rujusdam hominis ndren^iis Omloron J'crusinnnim. Opéra CXXXIV. — Noël, I, 131. — Liseux, I. 11. ]>. ïi.

l'Ecriture Sainte que tu vas chercher un appui ! » Tous se mirent à rire, en présence de l'entrain de celui cfui venait d'arrêter ainsi le flux de paroles inutiles que le docteur allait débiter, et l'on traita la question.

Les Ambassadeurs de Pérouse et le Pape Urbain '. •

La ville de Pérouse ayant envoyé à Avignon, auprès d'Urbain V trois ambassadeurs, ceux-ci trouvèrent le pontife très malade. Cependant, pour ne pas leur faire subir une longue attente, Urbain ordonna de les introduire près de lui, en les prévenant toutefois qu'ils eussent à expliquer en peu de mots le but de leur mission. L'un d'eux, solennel docteur, qui, en route, avait préparé un long discours pour l'adresser au Saint-Père, sans tenir compte du mal dont souffrait Sa Sainteté, et quoiqu'elle gardAt le lit, débita un tel fatras de paroles, que le Pape en témoigna à plusieurs reprises de l'ennui. Toutefois, lorsque ce maladroit eut cessé de pérorer, Urbain, avec sa cour-

1. Dr oratoHhtis peruaiuis ad pnntifui'in l'ihanum. Opéra CXXV. — NoelI, 1.3'^; II, i2(i. — Lenfaxt. t. II, XXXV, p. 201. — Li- SKCX, t. II. p. 11. — 1. DeniDcriliis ridens: G;iiTulitas odiosa. p.T'i.

toisie liabituelle, s'cnquit auprès des autres ambassadeurs s'ils avaient quelque chose à ajouter. L'un d'eux, qui s'était aperçu du manque de tact de son compagnon et de la contrainte qu'en avait éprouvée le Pape, dit: — « Très Saint-Père, nos instructions portent expressément que si vous ne consentez sur l'heure à accorder ce que nous sollicitons, nous ne sortions pas de votre palais avant que notre collègue n'ait déclamé de nouveau sa harangue. » Ces paroles enjouées ayant fait sourire le souverain Pontife, ordre fut donné d'expédier immédiatement l'atfaire.

Propos insensés des ambassadeurs de Florence '.

Les ambassadeurs que la ville de Florence envoyait en France étant arrivés à Milan, voulurent, par déférence, présenter leurs hommages à Barnabo, seigneur de cette ville. Lorsqu'ils furent en présence du prince, celui-ci leur de manda qui ils étaient : — « Nous sommes, répondirent-ils, citoyens et envoyés de Florence, s'il vous plaît » (ainsi que cela se dit communément par politesse).

1. Insuhum diclitin oratorum Florciitiïinrutn. Opéra CXXVI. — NoblI, 133. — LisEux, t. II, p. 1:1.

I,ES FACKTIES DE l'OG<iE IGo

Aprcsun excellent accueil, ils prirent congé du souverain. Déjà ils avaient gagné Verceil, lorsqu'en repassant dans leur mémoire ce qu'ils avaient fait ou dit jusque-là, ils se souvinrent des termes qu'ils avaient employés en parlant à Barnabo. L'un d'eux ayant fait remarquer qu'ils avaient eu lort de se servir de ces mots : « S'il vous plait », car, que ce fut ou non son plaisir, ils étaient bel et bien citoyens et ambassadeurs de Florence; tous partagèrent son avis, reconnurent que ces mots avaient été prononcés à tort et pouvaient compromettre leur dignité. D'un commun accord, ils retournèrent donc à Milan pour se rétracter et demandèrent audience nu prince. Le plus âgé (ce devait être aussi le plus instruit,) prit la parole: — « Prince, ditil, en arrivant à Verceil, nous nous sommes rappelés que nous vous avions dit : Nous sommes citoyens et envoyés de Florence, s'il vous plait. C'est à tort et sans réflexion que nous avons employé ces termes, car que vous le vouliez ou non, nous sommes citoyens et envoyés de Florence. » Le prince, habituellement très sérieux, éclata de rire en entendant formuler cette vaine préoccupation : — « Allez, dit- il, je suis content de vous, vous êtes bien tels que je crovais. »

d66 LES FACÉTIES DE POC.GE

GXXYII

Mol plaisant de Jean-Pierre de Sienne '.

Giovanni Pietro, citoyen de Sienne, toujours prêt à rire et à plaisanter fut un jour, invité à Rome ])ar Bartolomeo de Bardi, à venir boire un coup. C'était le matin, en été. Nous nous rencontrâmes là plusieurs amis, venus, non tant pour nous rafraîchir, que pour faire enrager notre hôte. Suivant l'habitude, on offrit à chacun une bouchée de pain ; tous en prirent et se mirent à manger. Seul Giovanni Pietro conservait son morceau dans la main. On s'enquit du motif qui Tempèchait de manger: — « Bartolomeo, dit-il en riant, ton pain est le plus humble et le plus modeste que j'aie jamais rencontré; plusieurs fois je l'ai approché de ma bouche ; il s'est obstiné à ne vouloir passer qu'après le vin ». La boutade de cet homme nous fit rire. Elle prouvait que le manger ne doit pas toujours précéder le boire, surtout lorsqu'on est très altéré.

1. Fcticle (liclu)n i'tijusduin Johannis Peiri. Sencnsis. Opéra CXXVII. — Noël 1, 135. — Liseux, t. II, p. 15.

LES FACETIKS DE l»0(i(;E Kil

GXXVlll

D'un mari qui (i\'(iil fuit faire a sa femme une loiletle d'un grand prix '.

Un mari qui avait fait faire à sa femme une toilette d'un grand prix, se plaignait de ce que l'accomplissement de ses devoirs d'épouxlui revenaient à pas moins d'un ducat d'or en moyenne chaque fois. — « Tiens, lui répliqua sa femme, c'est ta faute, que ne le fais-tu tant de fois que ça ne te coûte plus qu'un sou. »

1. De vivo qui uxovi vestem magiii pvetii fecevat. Opéra CXXVIIl

— Noël 1. 1-26: II, 12f;. — Gdillaume Tardif LXXII, p. 19'J. — LiSKUx CXXVIII, t. II, p. 16. — Tombeau de la Melancholie : Réponse plaisante d'une femme à son mary qui se plaignoit qu'elle lui coustait trop. p. 107. — Bbroald de Vervillk : Moyen de parvenir. Voir édition (iarnier. — Lod. Guicciarim. Hore di Reereatione. p. 254. — Le joujou des demoiselles, p. 25.

— J.-B. Rousseau : Epigra)nme « En plein chapitre un moine à son retour, » p. lUd — Bouchet, Serées 111° sérée. Le Ménagu.

— Contes à rire ou Récréations françaises, t. I. La femme de bon appétit.

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