CLY
La dime '- .
Il y avait à Bruges, ville célèbre de l'occident, une jeune femme par trop niaise, qui se confessait k son curé. Celui-ci lui demanda, entre autres choses, si elle payait bien les dîmes qu'elle devait
— « J'ai peur que nos plaisirs, dans quelques mois, Machelle, Ne te coûtent bien du tourment?
— Ne crain's rien, lui répond la naïve femelle, Blaize, j'accouche heureusement. »
Anonyme, XVIII» siècle, cité par Milel.
1. Guillaume Tardif ajoute plaisamment : « Lors fut ledict monténoys plus descouraigé que jamais, car le père luy allèguoit ung' accident en sa fille, qui n'estoit pas bon pour aider à faire le marclié; pourtant s'en retourna sans marchander.
2. De preshytera qui adolescoilnlœ (leci)tias dure pnrccpit. Opéra CLV. — XoEL, I. 1G3, II, liO. — Guillaume Tardif, LXXXIII :
au clergé, mrme celle de l'amour à laquelle elle \ était ég-alement tenue. La jeune femme, ne voulant rien devoir à j^ersonne, paya cette dime surle-champ. Pour expli(|uer son retour tardif à la maison, elle conta, sans aucun embarras, la chose à son mari. Notre homme ne dit rien, mais à quatre jours de là, il invita le curé à diner avec quelques personnes, pour donner plus d'importance à l'affaire. Lorsque tout le monde fut à table, il raconta d'abord l'histoire, puis se tournant vers le prêtre, il lui dit : — « Puisqu'il te faut la dime de tout ce qui est à ma femme, tu prendras aussi celle-là. » l']t aussitôt, il fit mettre sur la table, devant le prêtre, un vase rempli de merde et d'urine de sa femme, que celui-ci fut contraint d'avaler jusqu'au bout.
En ceste Facécie peult estre notée la maulvoislié d'ungmaulvois conseiller que soubz umbre de vérité, donne entendre auculne faulceté, comme le curé qui, soubz umbre de confession et de payer et acquitter la décime, déçeut la pouvre simple l'emine qui adjousta foy à ses ditz.
De celuy qui fisl mançfer au prestre la disme des estvoiis de sa femme, p. '2"20. — Liseux. CLV, t. II, p. 56. — Les Cent Nouvelles 7wuvelles, XXXII. — Les Dames Dismées, p. 151. Edit. Garnier.
— La Fontaine. Contes : Les Cordeliers de Catalogne. Edit. Garnier p. 6'i. — Gavin : Le passe-pai-tont de l'E(jlise romaine, t. I, p. 347. Relation de ce qui est arrivé à un moine Irlandais.
— Frisciilini : Faceti(C. De quelle conli tente.
D\in médecin qui viola la femme malade d'un tailleur '.
Un certain tailleur de Florence pria un médecin de sa connaissance, d'aller voir sa femme qui était soulfrante. Le médecin se rendit à la maison à un moment où le tailleur était absent, et malgré la résistance de la femme, abusa d'elle dans son lit. Le mari, en revenant chez lui, rencontra le médecin qui sortait et celui-ci lui déclara ([u'il avait fait tout ce qu'il fallait pour guérir sa femme; mais, en entrant, le tailleur trouva celle-ci en larmes et toute abattue.
Ayantapprislaperfidie du médecin, notre homme dissimula d'abord, puis au bout d'une huitaine de jours, muni d'une étoffe fort belle, il se rendit auprès de la femme dudit médecin, lui conta que
\.Be medico qui uxorem suions iufirtnatn subeçiit. Opéra CLVI.
— Noël I, 164, II, 130. — Ristelhuber : Le Talion LXXI, p. 98.
— LiSKUx, CLVI, t. II, p. h~i. — BoccACE, VIII. .Journée Nouvelle, 8, p. 39Î, Edit. Garnier. — Cent Nouvelles nourelles, III : La Pesche de l'aueau, Edit. Garnier, p. 13. — Libru délia origine delli volgari pvoverbi di Aloyse Cinthio degli Fabeitii : prov. XVI. — Straparola. 7.C Piaceioli notli VI. L. — Boxaventure DES Perriers. NouicUes récréations, nouv. IX. De celui qui acheva loreille de l'enfant à la l'eiume de son voisin, Edit- Garnier, p. 35. — Estienne. .l^o/of/ie, ch. XVI fi 10. — Malespini I, nov. 45. — La Fontaine. Contes : Liv. II, Edit. Garnier, p. 57, I : Le Faiseur doreilles et le racconunodeur de moules.
— De Tuéis : Le singe de la fontaine, t. I, p. 124.
202 LES FACÉTIES DE POdGR
c'était son mai'i qui l'envoyait vers elle, pour lui faire un vêtement de dessous, ce qu'on appelait une cotte. l*our cela, disait-il, il fallait que la femme, fort bien faite, se déshabillât en grande partie atin de pouvoir bien prendre exactement les mesures du corps. Quand, loin de tous regards, elle se fut mise à nu, le tailleur s'en empara par force, rendant au médecin ce que celui-ci lui avait baillé, ce dont il l'informa plus tard.
D' un Florenlin fiancé à la fille d'une vcuveK
Un Florentin, qui se croyait très malin, étant fiancé à la tille d'une veuve, venait souvent, comme c'est l'habitude, rendre visite à sa future, même en l'absence de la mère. C'est en cette circonstance qu'il lit plus ample connaissance avec
1. De FloreiiliiKi qui filitiin ridiKP desponsarcrat. Opéra (>LVI[.
— Noël, I 165,11. 151. — Guillaume Taudif, LXXXIV. p. 232.
— RisTELHOBKR, LXXII. Lcs avcux i)tdisc)-cts, p. 100. — Liseux, GLVII, t. II, p. 59. Les Cent Nouvelles nouvelles, n" VIH. Garce pour yarce, édition Garnier, p. 30. — Malespini. I nov. 18. — D'Où VILLE : Naïveté d'une dame à son mari. — Fkischlini, p. 18 : Par pari relalum. — La. Fontaine. Coûtes Liv. V. conte 5. Les aveux indiscrets, édit. Garnier, p. 387. — Coules à rire: La liancée ingénue, p. 100. — Ingénuité d'une femme à son mari la première nuit de ses noce.s, ibid., p. 73. — Récn-a- (ioiis françaises d'un liancé à sa fiancée, p. 72.
la fille. Rien qu'à la mine de son enfant, la mère devina ce qui s'était passé, elle se mit à la gronder vertement, à lui reprocher d'avoir déshonoré la maison, finalement lui déclara que son mariage n'était point encore chose décidée, et qu'elle ferait tout pour l'empêcher. F.e Florentin, qui guettait le départ de la veuve, s'empressa d'accourir et trouvant la jeune fille tout affligée, lui en demanda la cause. Il comprit, alors, que l'on voulait rompre le mariage. — « Eh bien, qu'est-ce que tu en dis? fit-il. — Je veux obéir à ma mère, répondit la jeune fille. — Cela t'est facile, » répliqua le fiancé. Comme elle cherchait la façon de s'y prendre, celui-ci lui dit : — « Tu étais dessous la première fois, il faut maintenant que tu te mettes dessus, et par ce moyen inverse, notre mariage sera rompu. » Elle y consentit et l'union projetée fut rompue. Plus tard, elle se maria avec un autre, et le jeune homme, de son côté, épousa une autre femme. Le jour des noces de celui-ci, les deux anciens fiancés s'étant rencontrés, ne purent s'empêcher de sourire au souvenir du passé. La mariée, ayant remarqué la chose, en eut quelques soupçons; la nuit même, elle demanda à son époux ce qui avait provoqué ses sourires. Celui-ci hésita, mais comme elle insistait, il lui conta la sottise de son ex-fiancée. « — Que Dieu la confonde ! s'écria la mariée, était-elle assez bête d'aller conter cela à sa mère ! Qu'avait-elle besoin de dire ce que vous aviez fait ensemble.
20i LES FACÉTIES DE PO(i<,E
Tiens, moi, notre domestique m'a lait plus de cent fois la chose. Eh bien ! je n'en ai jamais rien dit à ma mère. » i.e mari se tut, comprenant que • c'était la monnaie de sa pièce.
CLVITl
D'un tisiii-ier de Vicence '.
Un usurier de Vicence insistait continuellement près d'un Religieux, prédicateur distingué et jouissant d'une grande intluence, afin qu'il employât l'autorité de sa parole contre les usuriers pour que leur odieux commerce, très répandu dans la ville, fut maudit. Le Religieux ne pouvait comprendre tant d'importunité à ce sujet. Quelqu'un, surpris
1. De fœniratorc Vicciifino. Opéra GLVIII. — Noël J, 167; ll^, 151-154. — RisTKLHUBER LXXllI, p. lui. — Lenfant, t.II.XLIlI, p. 209. — LisEux, t. II, p. (ri. — Estienne, Apologie, oh. XVI, (; IG. — Baraton, poésie : L'Usurier. — Oottsched : («rammaire allemande, 1736, p. 521. — Desforges-Maillard, Poésie '■ L'Usurier et son Curé. — Dessillons, Faiclhi cite par Noi'l. — Dictionnaire d'auecdotes, t. Il, p. 382.
Un orateur prêchait contre l'usure,
Et di^monfrait par la Sainte Ecriture,
Que ce trafic est réprouvé de Diou.
« Le lieau sermon, dit un fosse-mathieu,
Puissé-je voir cefle mâle éloquence
Produire ici mainte conversion!
Pour moi, bientôt, ([uelle fortune immense,
Si j'étais seul de la profession !
Harduin : Aliiiauach des Muses, 17X(I.
LES FACÉTIES DE l'OGGE 205
de l'ardeur que notre homme déployait pour faire vilipender le métier dont il vivait, lui demanda quelle était la cause de son zèle étonnant : — « C'est, dit-il, qu'il y a tant d'usuriers à Vicence, que peu de clients viennent chez moi et que je n'ai aucun gain. Si l'on persuade aux autres de cesser leur commerce, le proiit qu'ils en retirent me reviendra. » Je tiens cette histoire du Religieux, qui me l'a contée depuis en riant.
Histoire très plaisante du cuisinier GianninoK
Giannino, maître queux de Baronto de Pistoja, qui avait exercé l'art culinaire à Venise, raconta au diner des secrétaires cette histoire très amusante. Un imbécile de Vénitien, ayant reçu un soufflet, voulait absolument avoir des fils pour venger cette injure; mais comme sa femme était stérile, il pria un de ses amis fort habile dans l'art de faire des enfants, de venir à son aide. Celui-ci promit d'y mettre tout son zèle et prit le rôle du mari. Un jour donc, que pour ne pas gêner l'opération, il se promenait par la ville, pendant qu'on labourait son champ, il se trouva face à
Fabula facetissitna Ja II lùiii cnqiii. Opéra CLIX. NoioL 1, 168.— LisEUx, CLIX, t. JI, p. 03.
206 LES FACÉTIES I)K l'UGGE
face avec son ennemi toujours plus menaçant. — « Holà ! fit-il en secouant la tête, tais-toi, imbécile. Tu ne sais pas ce qui se perpètre contre toi à la maison. Car si tu t'en doutais, non seulement tu cesserais de m'injurier, mais tu tremblerais pour toi. Car il se fabrique, tu peux me croire, il se fabrique celui qui sera mon vengeur! »
GLX
Du cavalier Vénitien qui portait ses éperons dans sa poche '.
Il (Giannino) nous raconta aussi un autre trait de même force. Un habitant de Venise étant monté à cheval pour aller en villégiature, portait ses éperons dans su poche. Le cheval allait lentement et marchait comme à regret et le cavalier lui talonnait les flancs en disant: — « Tu n'avances pas, si tu savais ce que j'ai dans ma poche, tu changerais d'allure. »
1. De fatuo Vcnelo qni equilans calcaria in sinu gestehat. Opéra CLX. — Noël I, 16i); II, 154-157. — Liseux, t. II, p. G4. — Vauguelin DE LA Fresnaye : Salyrcs. — «Je nialcoinpare à colon Chevalier, etc. — Lodovico Arioso : Satyr V. — Henricos Babehus : Af<iumc)tlum facwlianini, Lih. H, Gelasius : fabuUe. — Le facétieux réveil matin, p. 90. — lUxjcr-liontetnps en belle humeur : Niaiserie d'ua cordelier. — J. B. Rousseau, lîpiijram : Un noble fut dans Venise estijné; édit. Garnier.
LES FACÉTIES DE POtifiE 207
/)"//// Vé/iilicn slupide qui fui roulé par un cita r hit (tu '.
Il nous conta encore une autre histoire qui nous lit beaucoup rire. 11 était venu à Venise un charlatan ambulant, nous dit-il, qai avait fait peindre sur son enseigne un Priape divisé par plusieurs cercles. Un quidam de Venise s'élant approché, demanda ce que signitiaient ces cercles. Le charlatan, en manière de rire, lui dit que son Priape était fait de telle nature, que si avec une femme, on n'employait que la première partie, il engendrait des marchands; avec la seconde des soldats; avec la troisième des généraux; enfin avec la quatrième des Papes ; le prix variant selon la qualité des personnages demandés. Notre idiot le crut; après en avoir parlé à sa femme, il manda le charlatan dans sa maison et fit marché avec lui pour qu'il lui procréa un fils militaire. Lorsque celui-ci se fut, avec la femme, mis à la besogne, le mari, feignant de se retirer, se cacha sous les
De Vetieto insano quein pharniacapola circum fora nous dcrisil. Opéra, CLXI. — Noël, I 160. — Liselx, CLXI, t. II, p. 6b. B. UE lA MoNNOYE : Vcxillarius et Mercator. — Anonyme : « Papjc fabricatur » cité par NoëL — Robbé de Beauveset a imité cette facétie de même que Andbk Guarles Caillau, dans Tricolor.
208 LES lACÉTIES DE POiiOE
draperies du lit, puis quand il les vit bien en train de confectionner le militaire sur commande, il donna une vigoureuse poussée dans le derrière de riiommc pour bénéficier de la quatrième portée. — « Par les saints Evangiles de Dieu, celui-là sera pape! » s'écria-t-il, croyant avoir joué un bon tour au charlatan.
GLXII
Un cheval récalcitrant ^
Certains Vénitien, monté sur un cheval de louage, s'était mis en roule pour ïrévise; un domestique le suivait à pied. Chemin faisant, l'animal ayant lancé une ruade, le valet fut atteint à la jambe. Emporté par la douleur, ce dernier ramassa une pierre, et, à titre de vengeance, la jeta sur le cheval, mais contre sa volonté, elle vint
1. De Yenelo (\ni, Trcrisium proficiscens, a servo in renés lapide percHSsus est. Op>;ra CLXII. — Noël I, 171; II, 161-102. — Ris- TELHUKER LXXlV, p. 103. — LiSEUx, t. Il, p. 67. — Lenf.vnt, t. II, LXI, p. 219. — EsTiENNE : Apolofiie, ch III, § 5. — /,(' Faa'tieu.r Rércil-nialin, p. lOli. — Montaigne, Essais. — Menaqiana : « Un Vénitien qui n'était jamais sorti do Venise, et qui, pour cette raison, ne devait pas être bon cavalier, étant monté pour la première fois sur un cheval rétif qui ne voulait pas même avancer, quoiqu'il lui fit sentir l'éperon, tira son mouchoir de sa poche, et l'ayant exposé au vent, il dit : « Je ne m'étonne plus si ce cheval n'avance pas, il rcnto è coiilrario, le vent est contraire. » T. 1, p. .394.
LES FACÉTIES DE l'OtiGE 209
frapper son inaitie au bas des reins. Ce niais crut que le couj) venait de sa bête, et comme son valet marchait avec peine, par suite de sa blessure, il se mit à le taquiner : — « Je ne puis aller plus vite, répondit le serviteur, car votre cheval, en ruant? m'a fait çrand mal. » — « Ne fais pas attention, répliqua le maître, cet animal est très vicieux; il vient à l'instant de m'envoyer un grand coup de pied dans le dos. »
Le renard et le paysan K
Certain renard que poursuivaient des chiens de chasse, se réfugia près d'un paysan qui battait du blé sur son aire, implorant protection contre ceux qui allaient l'atteindre, et promettant, en retour, de ne jamais faire de victimes parmi les poules
1. De vulpe a vustko in palea abscondila quœ fuqnbatur a canibus. Opéra (ILXIII. — Xoel I, 171; II, 16-> 16'i. — Liseux, t. II, p. 68. Cette facétie imitée d'EsoPE, fable 127, a servi de thème à une infinité d'auteurs avant et depuis Pogge, laissant de côté les poésies latines, on citera particulièrement : Benserade, Fables d'Esope, en quatrains : Le Bûcheron et le Loup. — J. Baudouin, Fables d'Esope : Le Loup et les Chasseurs. — F. M., Nouveau recueil des fables d'Esope : Le Bûcheron et le Loup, p. 48. — Pierre DA la Fresnay, i<a6/es d'Esope traduites en vers français : Le Bûcheron et le Renard. — Venero.ni, Favote scelte Délia Volpeetdel villano. — Dodsley; Scelecled fabl, The farmer and the sta?.
de celui qui le sauvait. Le paysan accepta ces conditions et prenant de la paille avec sa fourche, il couvrit l'animal afTolé. Peu après, un chasseur arriva, puis un second, suivant la piste, ils demandèrent au villageois s'il n'avait pas aperçu un renard qui fuyait et quelle direction il avait pris? Notre homme répondit très haut, qu'il s'était échappé de tel coté, mais en même temps, par ses mouvements de tête et par la direction de son regard, il indiquait la cachette ou était blotti le fugitif. Les chasseurs, ajoutant foi de préférence aux paroles qu'aux gestes, continuèrent leur route. Alors le paysan, délivrant le renard, lui dit : — « Sois fidèle à tenir tes promesses, mes paroles t'ont sauvé, on m'a cru lorsque j'ai prétendu que tu n'étais pas là. » Mais le renard, qui l'avait échappé belle et qui avait suivi entre les interstices des brins de paille, la pantomime du paysan, s'empressa de riposter: — « Certes, tes paroles ont été bonnes, mais tes gestes mauvais. » Ceci est à l'adresse des gens qui disent d'une manière ^ei agissent d'une autre.
LES FACÉTIES DE l'O'WiE 2H
Bonne foi d'un (icheteiir ^
Un habitant de Florence, que je connais, fut obligé d'acheter un cheval à Rome. S'étant abouché avec un maquignon, celui-ci iixa le prix à vingt-cinq ducats d'or, somme beaucoup trop élevée eu égard à la valeur de l'animal. L'acqué- .reur offrit de donner comptant quinze ducats et de rester débiteur des autres. Le marchand accepta. Mais le lendemain, il vint demander le reliquat; ce à quoi le Florentin se refusa absolument en disant : — « Souviens-toi bien de nos conventions, n'a-t-il pas été entendu que je resterais ton débiteur; or, si je te solde, je ne le serai plus. » -
Bouffonnerie de Gonnelln -,
Gonnella, bouffon autrefois très renommé, promit, moyennant quelques écus, de faire d'un
1. De Florenlino qui equum emerat. Opéra CLXIV. — Noël, I, 173; II, 165. — LisEux. t. II, p. 70. — Dksbillon, Hmploiis fides, vers latin.s. cité par Milet, ainsi que L^s deux épiyrammes latines de Janus Pannonius; Deliciospoctarum liongarorum, p. 248.
2. Beaumarchais a repris ce mot pour un compte : — « Je préférerai vous devoir toute ma vie que de renier ma dette un seul instant. » — Firjaro.
.'3. Faceiissimum histrioiiis Gonelkc, Opéra CLXV. — Noël, I, 173. — LisEUx, l. II, p. 71.
212 LES FACÉTIES DE POGtiE
certain Florentin un devin, perpective très flatteuse pour ce dernier. Le bateleur l'ayant donc fait mettre au lit avec lui, lâcha tout doucement une grosse vesse, recommandant à son compagnon de mettre sa tête sous les draps. Aussitôt dit, aussitôt fait, mais suffoqué par la mauvaise odeur, le futur devin retire promptcment la tète. « — Je vois bien que tu as pété, » dit-il. — Et Gonnella de répondre : — « C'est exact, verse donc tes ducats, tu as deviné juste. »
GLXVI
Autre plaisanterie de Gonnella K
Un quidam possédant la môme envie, d'être transformé en devin, fit part de son désir à Gonnella- — « Je le veux bien répondit le bouffon.
1. AUeva facetia de u)W qui diriiiaïc rolvhai. Opora CLXVI. — Noël 1, 174; II, 167. — Guillaume Tardif : Facécie de celluy qui voulut esti-e devin, LXXXV, p. "23(). — Ristëlhober LXXV, p. lO'i. — LisEUx, t. 11, p. 72. — Facecie (Ici Gonnella composta perl maestro F)-aiicesco dicta macstio Rayiioldo de Manlua, Bolof(na, per Justiniano da Rubiera, lô06. — Le BujfoKerie del Gonella (in ottave rime), — Baruazan : Le fabian de la merde, 111, 3.5. — G. RouciiET : Sérées — 10° série. — Babeeianus : Facetitv. « De Mercator et Judea », 1. Il, p. 104. — Flogel : Hoftiarren p. 314. — Mori.ini norelUr. — Scelta di Facecie del piacano Arlotto. — Norellc di Saciietti. — Bebeliana opuscula nota, 1508. — Del Fiilciispicfiel, hïA. 35. {R).
2. Gonnella fut boulïbn du marquis Xicolasd'Esle (1411) et de son fil.s Bosco, duc de Ferrare.
LES FACÉTIES DK P()(;(iE 213
une seule pilule suffira pour cela. » Ayant donc confectionné avec des excréments une petite boulette, il la mit dans la bouche de l'imbécile. Notre homme écœuré par la puanteur a aussitôt des nausées : — « Mais c'est de la merde que tu m'as donné » s'écrie-t-il. — « Assurément, reprit Gonnella, tu as de>dné. » Là-dessus, il empoche la somme promise.
En ceste Facécie n'i a point de sens moral, mais y est monstre seullement la folle crédence d'ung sol homme, qui créoit que ung aultre luy peust apprendre une chose im- ])0ssible. que laultre mesme ne sçavoit pas.
Prodiges racontés au pape Eugène '.
Au mois d'octobre de la présente année, le pape Eugène étant revenu à Florence, on entendit parler de certains faits prodigieux paraissant tellement authentiques, qu'il faudrait être fou pour les nier. Ils étaient racontés dans une lettre venue de Côme. et affirmés par des gens considérables qui les tenaient de témoins oculaires. Dans un lieu situé à cinq milles de Gôme environ, on aurait vu, vers le crépuscule, à la vingtième
1. Dp prodUfiis nunciatis Enijenio Papir. Opéra CLXVII. — Noël I, 174. — Liseux, t. II, p. 73.
214 LES FACÉTIES DE l'OfiliE
heure, uae multitude de chiens, à peu près quatre mille, paraissant de couleur rousse et se dirigeant vers rAllemagne. Celte troupe, formant comme un prcuiier corps de bataille, était suivie d'une innombrable quantité de bœufs et de moutons ; des cavaliers, des fantassins divisés en escadrons et en compagnies venaient ensuite. Un grand nombre portaient des armures ; ils formaient une véritable armée ; les uns avaient la tète à peine esquissée, les autres en manquaient. Un géant, monté sur un haut palefroi, dirigeait à l'arrière-garde, une immense quantité de botes de somme d'espèces variées. L'interminable défilé continua pendant trois heures, on le vit dans différentes localités. Il existe, de ce fait, de nombreux témoins, hommes et femmes qui s'approchèrent (le très près, afm de mieux se rendre compte du prodige. La nuit venue, cet étrange spectacle s'évanouit et il n'en resta plus trace.
Autres faits prodigieux (1).
Peu après, on apprit de Rome des faits extraordinaires et qu'on ne peut révoquer en doute, puisqu'il en reste encore des traces. Le 20 sep-
1. Mirandntn (•o«.spio>»/f/HH(. Opéra CI. X\'lll. — Noël I, 17G. — LisEux, t. Il, p. 7ô.
LES FAIKTIKS DK l'OlitiK 215
tembre, une rafale de vent s'étant déehainée sur les murs du château abandonné de Borgeto, situé à six milles de la ville, les ruines s'écroulèrent, ainsi qu'une église très ancienne qui se trouvait tout près. Les pierres étaient répandues de telle sorte, qu'elles semblaient avoir été dispersées par la main des hommes. Une hôtellerie, où étaient descendus des voyageurs de toutes classes et dans laquelle beaucoup de gens s'étaient réfugiés, eut son toit soulevé par la tempête et emporté à peu de distance sur la route. Personne ne fut blessé. La tour de l'église Sainte-Rufine, à dix milles de Rome, sur l'autre rive du Tibre, à Casai, près de la mer, fut arrachée de ses fondements et s'etfondra sur le sol. On était encore sous le coup de ces événements et on en cherchait la cause, lorsque deux bouviers de Casai, laissant leur travail, vinrent à Rome, poussés par l'étrangeté des faits. Ils racontèrent qu'ils avaient souvent vu se promener dans les bois d'alentour un cardinal, surnommé le Patriarche, mort récemment, des suites d'une blessure, au môle d'Adrien. Il était recouvert d'un vêtement de lin, suivant l'usage adopté pour les cardinaux, sa tête était coiffée de la barrette, comme de son vivant ; il semblait triste, se lamentait et gémissait. Au moment où se déchaîna ce violent o«iragan, ils le virent dans les airs, au milieu du tourbillon, étreindre la tour dans ses bras et la précipiter à terre de toutes ses forces. De plus, des chênes,
216 LES FACÉTIES DE PCXiGE
des yeuses d'une grosseur extraordinaire furent complètemeut arrachés et projetés au loin. De prime abord, on n'ajouta pas foi à ces récits, mais de nombreuses personnes survinrent, qui en affirmèrent l'authenticité.
A propos d'un notaire nialJionnête de Florence ^
Un notaire de Florence, auquel sa charge rapportait peu, chercha une supercherie pour se procurer de l'argent. Avisant un jeune homme, il lui demanda si on lui avait remis les cinq cents florins prêtés par son père décédé, à une personne morte également. Le jeune homme, qui ne connaissait nullement l'affaire, répondit que cette créance n'était pas inscrite dans les livres de son père. Le notaire prétendit alors qu'elle résultait d'un contrat passé par lui, et engagea le jeune homme à lever, à beaux deniers comptants, une expédition de l'acte afin de faire valoir son droit devant le Podestat. Cité à comparaître, le fils du prétendu débiteur nia cette dette, affirmant que son père n'avait jamais rien emprunté à personne,
1. De Notario Florentiuo falso. Opéra CLXIX. — Noël J, 178. — RiSTELHUBER LXXVI, p. 105. — LiSEux, l. II, p. 77. — Len- FANT, t. II, p. 230, LXXVII.
LKS FACÉTIKS I»F. l'()(,(,K 217
aucune trace d'une dette de ce genre ne ligurant sur ses livres, mention qui eut dû exister suivant les habitudes des commerçants. De suite, le défendeur alla trouver le notaire, l'accusant d'avoir rédigé un acte faux relatif à une convention qui n'avait jamais existé. — « Mon enfant, répondit le notaire, vous ignorez à quelle date remontent les faits. Vous n'étiez pas né lorsque votre père emprunta cet argent, mais peu après il le rendit ; j'ai moi-même libellé la quittance, » Moyennant iinance, le jeune homme retira l'acte et évita un procès. Par sa rouerie, le notaire empocha ainsi des deux côtés.
D'iti) moine qui bouta a travers une planche percée * .
11 y a dans le Picentin, une ville qu'on appelle Jesi : dans cette ville, un moine nommé Lupo. aimait une jeune pucelle et la poursuivait de ses ardentes sollicitations, tant et si bien
1. De inoitaco qui misil per foramen labuhr priapton. Op^^ra. CLXX NoKL, I, ITÛ, II, 167. — Guillaume tardif. LXXXVI. — p. 238. — LiSEUx, CL.\X. t. II, p. T.). Les cent youvelles itourelles : Le.i lacqs d'amour, p. 330, édit. Garnier. — Anonyme. Priapusillaquealus, vers latins cités par Milet, t. II, p. 167. — Beroald DE VERViLLE l Le Moyeu de Pariettir, édit. Garnier, — Bern. de LA Monnaye : Sluscipalœ.
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qu'elle liait par céder. Mais, craignant qu'il lui lit trop de mal, elle hésitait cependant encore. Le moine lui dit qu'il mettrait entre eux deux une planche percée d'un trou, comme ces meurtrières par où on lance le trait. En conséquence, il se procura une planchette de sapin fort mince percée d'un trou au milieu, puis vint à la dérobée trouver la jeune lilie. Sétant déshabillé, il s'apprêtait à un délicieux régal; mais le frère Priape qui sommeillait encore, ne tarda pas à se réveiller sous la douce effluve de la jeune fille. Boutant le nez à travers le trou de la planche, frèie Priape se redressa, lit le beau tant et si bien (ju'il se trouva comme étranglé dans l'étroite ouverture, où il ne pouvait ni avancer, ni reculer sans de vives douleurs. La jouissance espérée se changeait en supplice, et la souffrance arrachait au moine des gémissements et des cris de douleur. La jeune fille, le voyant ainsi, l'embrassait et cherchait tous les moyens de le soulager, mais elle n'arrivait au contraire, qu'à augmenter et à accroître sa gène. Le malheureux souffrait comme un crucifié, demandant de l'eau fraîche, espérant par ce moyen se dérider. La jeune fille, qui redoutait les gens de la maison, n'osait pas en aller demander; cependant, émue par les cris et les souffrances, elle s'y décida enfin et put donner une douche abondante au frère Priape, ce (jui fit disparaître la cong^estion et le remit peu à peu dans son état normal. Le moine, entendant du bruit dans la
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maison et ne se souciant pas d'être surpris, retira la tète de frère Priape du trou de la planche, non sans lui faire mainte écorchure. Rentré au couvent, il fut obligé de se faire soigner par un médecin et naturellement l'aventure s'ébruita. Si chacun payait aussi cher ses vices, bien des gens seraient infiniment plus continents.
En cesle facéoie est monstrée l'incontinence d'iing- Religieux qui n'a point de crainte de dellloi-er une vierge, et aussi il en fut pngny et n ■ permit pas Dieu que de la chose sorlist ellet ainsi que la faulce et mauvaise voulenté du moyne le désiroit.
Horrible histoire d' iiii jeune gdrcon antlirop op h âge ' .
Je raconterai, parmi mes menus propos, un l'ait horrible, abominable, inouï jusqu'à l'heure actuelle et qui m'a paru invraisemblable jusqu'à ce qu'une lettre d'un des secrétaires du Roi ne m'eut aftirtné son exactitude. Voici en quels termes k peu près. Près du bourg de Somma situé au milieu des montagnes, à dix milles de Xaples, des actes monstrueux ont eu lieu. Uu enfant Lombard, d'environ treize ans, a été arrêté
1. Honibile de puero qui infaitlnlos coinedvbat. Opéra CLXXI. — Noël 1, 181. — Liseux, t. II. p. 82.