‹ Les fai˜ences d'ApreyChapitre 7 sur 30 · LES DEUX GENRES DE DÉCORATION DES FAÏENCES · texte numérisé non relu

LES DEUX GENRES DE DÉCORATION DES FAÏENCES

'amateur qui étudie les anciennes faïences d'Aprey, en comparant entre eux un certain nombre de spécimens (il n'est ici question que des pièces fines décorées de fleurs), est surpris, au premier examen, de se trouver en présence de deux genres dilTérents :

le. GENRE

On constate une grande hardiesse dans la touche; les fleurs, traitées- largement, d'un pinceau sùi-, ont des tons vifs. Les couleurs, trop épaisses, ont souvent coulé au four; la disposition irrégulière des bouquets rappelle le style Louis XV. Ce genre est presque toujours marqué (fig. 1, 2, 3, 4, 15 et 25).

2e GENRE

Les fleurs, très travaillées, d'une finesse poussée à l'excès, paraissent avoir été peintes avec l'aide d'une loupe ; les couleurs, aux nuances délicates, sont rarement altérées par la cuisson. Les pièces ne sont jamais inarquées. Celles imitant les soieries font partie de ce genre (fig. 7, 16, 17, 23 et 26).

A Langres et dans la région avoisinante (Haute-Marne, Haute- Saône, Côte-d'Or), où le vieil Aprey est assurément le mieux connu, les amateurs donnent au premier de ces genres le nom d'Ollivier, au second celui deJarry. La première de ces appellations est, à notre avis, inexacte, puisqu'elle laisse supposer qu'Ollivier était un peintre. Or, nous avons suivi Ollivier dans la direction de la manufacture pendant un quart de siècle; nous savons qu'il s'est toujours fort honorablement acquitté de ses fonctions, mais aucune donnée ne nous permet d'affirmer qu'il ait jamais tenu un pinceau. Du reste, sa tâche de directeur d'une usine de l'importance d'Apre}' ne lui en aurait pas laissé le temps, en admettant même qu'il en eût été capable. En supposant qu'Ollivier ait fait personnellement de la décoration, aucune preuve ne permettrait de lui attribuer avec certitude la paternité du premier genre plutôt que du second.

Jarry passe pour avoir été un peintre d'une habileté consommée et on croit généralement que les pièces les plus remarquables sont dues à son pinceau; ce n'est encore là qu'une supposition, puisqu'il n'a signé aucune de ses œuvres.

Les dates que nous avons relevées sur certains échantillons, vont cependant nous permettre de jeter quelque lumière sur cette complexe question.

1° Une bouquetière de la collection de M. Royer, décorée dans

le genre dit d'Ollivier, est datée de 1766; or, Ollivier, nous le savons, n'arrivait à Aprey qu'en 1769. Ce genre est donc faussement baptisé.

2° Deux cadrans d'horloges conservés par M. le conseiller Millon portent les dates de 1779 et 1780; ils sont du genre dit de Jarry et, comme cet artiste travaillait à cette époque à Aprey, cette appellation nous semble assez juste. Le témoignage des fils de François Ollivier, dont nous aurons occasion de parler plus loin, ne laisse, en effet, subsister aucun doute sur le talent de Jarry, qui excellait à peindre les oiseaux. La réputation dont il jouissait nous explique pourquoi on chercha à perpétuer son souvenir, en attachant son nom aux productions de la belle époque.

Contrairement à ce qui a été dit par la plupart des auteurs qui ont consacré quelques lignes à Aprey, nous croyons donc pouvoir affirmer que le genre dit d'Ollivier est le plus ancien; comme c'est lui qui porte la marque, nous en concluons que l'habitude de marquer se perdit à la longue. Il ne nous i)araît pas possible que les deux genres aient été exécutés simultanément dans des ateliers difîérenls, car ils ne sont pas traités dans le même style : les branches capricieusement contournées du premier sont bien Louis XV, tandis que les dispositions symétriques du second rappellent l'époque de Louis XVL

Il doit être bien compris, nous le répétons, que les fleurs seulement sont peintes des deux manières que nous avons essayé de décrire.

D'après toutes les probabilités, l'apparition du deuxième genre daterait de l'arrivée de .larry qui, en même temps qu'il modifiait la facture des Heurs, inaugurait les décors de personnages chinois et d'oiseaux.

En résumé, voici la classification que nous avons adoptée pour ces deux genres qui représentent deux époques bien distinctes :

A la première époque (genre dit d'Ollivier) nous assignons une durée de vingt-cinq années environ, de la fondation de la manufacture à 1772.

A la deuxième époque (genre dit de Jarry), une durée de vingt ans, de 1772 à l'extinction des fours au moment de la Révolution.

Nous trouvons dans l'ouvrage du Broc de Segange : La faïence, les faïenciers et les émailleurs de Nevers (Nevers, 1863, pages 264 et suivantes), une note sur la manufacture d'Aprey qui vient corroborer notre opinion. Cette note a d'autant plus de valeur à nos yeux, que l'auteur s'appuie, comme on va le voir, sur les renseignements fournis à un collectionneur, M. de Thézillat, alors Sous- Préfet de Langres, par les fils de François Ollivier. (Il s'agit du colonel Ollivier et de Jacques-Marie Ollivier, ancien directeur de la faïencerie). A la suite de quelques indications sur l'histoire de la manufacture, qui concordent avec celles que nous avons données au début de notre travail, voici ce que nous y lisons :

« Les produits de l'ancienne fabrication, tous cuits au feu de « réverbère, peuvent se diviser en trois époques qui présentent des « types assez tranchés. La première, la plus ancienne, porte assez « rarement la marque Aprey et plus souvent le monogramme A P, « précédé ou suivi de l'initiale du décorateur. Les pièces de cette « époque sont un peu lourdes de forme et de pâte ; elles se distin- - « guent surtout par un décor qui présente tous les caractères d'une « aquarelle largement exécutée. Les fleurs, qui semblent lavées à « grande eau, ne sont pas cernées par un trait souvent sec et dur, « comme on le voit presque toujours sur les faïences de la Lorraine « et de l'Alsace, et comme on le retrouve sur les pièces de la troi- « sième époque ; la couleur obtenue avec le pourpre de Cassius est « moins crue que celle de ces dernières fabriques. Le vert atîecte « tantôt la couleur jaune, tantôt la couleur vert-bleu intense.

« La deuxième époque, la plus riche et la plus élégante des trois.

« est caractérisée par de charmants oiseaux qui rappellent ceux des « porcelaines de Saxe et de nos porcelaines tendres. Ces oiseaux, « groupés par deux, sont assez purement dessinés, et retracent « toujours quelque petit drame finement accentué. Ils sont ordi- « nairement encadrés par des ornements rocaille. Quelquefois, à « cette deuxième époque, on trouve des personnages chinois.

« La troisième et dernière époque se rapproche beaucoup des « produits de Saint-Clément, mais présente néanmoins moins de « crudité dans les couleurs.

« D'après les renseignements donnés à M. de Trézillat par « MM. Ollivier, le décorateur le plus habile de leur père, celui qui « faisait ces charmants oiseaux et ces délicates fleurettes, se nom- « niait Jarry ».

Ces descriptions nous permettent de reconnaître facilement, dans la première époque, le genre dit lï Ollivier et dans la deuxième le genre dit de Jarry. Quant aux faïences que l'auteur classe dans la troisième époque, elles ne sont intéressantes que par la naïveté du décor : c'est la décadence.

Page 1