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LES PRODUITS ARTISTIQUES DE LA MANUFACTURE

Ks faïences d'Aprey sont à émail stannifère. Les peintures ([ui les décorent étaient cuites au feu de moufle, comme cela se faisait à Strasbourg, Marseille, Lunéville; nous ne croyons pas qu'on ait essayé la i)einture sur le cru, cuite au grand feu, n'en ayant rencontré aucun spécimen.

Les pièces, recherchées et gracieuses dans leurs formes, qui rappellent l'orfèvrerie, sont du style Louis XV. Kllcs sont souvent ornées de branches feuillues, de fleurs ou de fruits en ronde-bosse décorés au naturel, servant d'anses aux vases et de boutons aux couvercles. Des reliefs se rencontrent parfois sur les bords des plats et des assiettes (1).

(1) Ne soyons pas surpris de la beauté des formes, car les modèles venaient de Sèvres, ainsi que nous l'apprend une supplique datée de 1772,

L'émail, sans craquelures, est assez souvent défectueux ; il présente l'inconvénient de ne pas être assez adhérent au biscuit, ce qui le fait se soulever sous l'influence des chocs, parfois sur de grandes surfaces, en laissant la terre nue. Nous avons vu de nombreux plats et assiettes dont les bords, à la suite d'un long usage, étaient entièrement dépourvus d'émail. Cette particularité nous a parfois même guidé pour déterminer la provenance de certaines pièces non marquées.

. Les peintres avaient l'habitude, comme ceux des faïenceries de l'Est de la France au xvni'' siècle, de dissimuler souvent les petits défauts de l'émail au moyen d'une feuille minuscule, d'une fleur, ou même d'un insecte.

La cassure de la terre est rougeâtre.

La décoration habituelle consiste en fleurs, oiseaux et personnages chinois.

Les fleurs, exécutées avec beaucoup de soin, sont souvent aussi finement traitées que celles portant la marque de la veuve Perrin ou des Hannong; les tulipes et les roses aux nuances délicates, voisinent avec les reines-marguerites, les liserons et les myosotis. Les feuilles sont d'un vert tendre.

Les oiseaux, très vifs de ton, d'un travail fini, aux plumes diaprées, n'ont aucune prétention à la vérité. Ce sont des oiseaux

où nous lisons ce qui suit : « Joseph Lallemant de Villehaut, chevalier de « Saint-Louis, seigneur d'Aprey, expose aux Élus généraux qu'au moyen des « encouragements qui lui ont été accordés, il a pu augmenter sa manufac- « ture, donner de la solidité à sa terre et de la finesse à l'émail ; qu'il a aussi « donné toute son attention pour que l'entrepreneur suive avec soin les « meilleures formes possibles, en se conformant avec exactitude aux modèles « qu'il se procure chaque année, venant de la manufacture de Sèvres, ce qui « constitue des frais et des dépenses considérables pour en renouveler les « moules..., » etc.

absolument fantaisistes, inventés de toutes pièces par l'imagination des altistes. C.oifTés de panaches étonnants, ils s'abritent sous d'immenses ailes aux couleurs éclatantes, et semblent embarrassés de la queue prodigieuse qu'ils traînent à leur suite. En dépit de cet attirail, ils ont toujours une tournure alerte, et sont très décoratifs. On les trouve, tantôt perchés sur une barrière ou un arbre, tantôt posés sur une terrasse limitée par un ornement rocaille, et se détachant sur un fond de paysage. Parfois ils voltigent, se donnent la chasse, ou se battent entre eux dans les airs. Ils ont beaucoup d'analogie avec ceux peints à Sceaux, à Nicdervillcr, cl même à Sèvres sur certaines porcelaines tendres.

Quant aux personnages chiiiois, ils ont un genre si particulier, qu'ils ne sauraient être confondus avec ceux sortant d'autres manufactures. C'est là surtout (ju'on excelle à Aprey. On les rencontre isolés, ou groupés en de charmantes petites scènes champêtres: faisant de la musicpie, dansant au son de la guitare, péchant à la ligne. Quelques arbustes chargés de fruits, un ou deux oiseaux viennent jeter une note gaie sur le paysage encadré de rocailles, où ce petit monde prend ses ébats. Ces tableaux en miniature occupent le fond des pièces, tandis que le marli est orné de bouquets détachés ou de branches fleuries. Les bords sont décorés de fdets, de dents de loup, de hachures pourpres, bleues ou tricolores, et souvent aussi de minuscules points ronds pourpres ou bleus, de grosseurs progressivement décroissantes.

Ainsi (jue nous le verrons au chapitre suivant, les j)ièces à décor d'oiseaux et de personnages chinois appartiennent toutes à la deuxième époque et ne sont jamais martjuées. La seule exception que nous ayons rencontrée est une assiette de la collection de M. Papillon, cpie nous reproduisons planche IV, fig. 12. Bien (|u'elle soit ornée d'un Chinois péchant à la ligne, elle porte au revers, en noir, le monogramme AP.

Certains plats et assiettes ont le marli recouvert de fines bandes transversales juxtaposées, de deux ou trois couleurs, imitant une étoffe de soie à rayures. Des réserves blanches, de forme Louis XV, ménagées symétriquement de distance en distance dans ce décor, reçoivent des bouquets de fleurs (fig. 23). Cette heureuse ornementation du marli, qui n'empêche pas le sujet habituel (fleurs, personnages ou oiseaux) placé au centre, ne se rencontre guère que sur les pièces de premier ordre (1). Elle est parfois simplifiée, se composant seulement de larges bandes qui divisent le marli en compartiments; ces bandes, souvent d'un rose vif uni, portent des arabesques blanches obtenues par grattage. (Voir planche III). Des pièces de forme : bouillons, saucières, sucriers à sucre fin, etc., sont aussi décorées de cette manière.

Nous n'en avons jamais rencontré de dorées ; cependant, nous avons trouvé dans un des carnets de fabrication, à la date du 10 juin 1760, la composition d'un mordant pour dorer avec l'or en feuilles sur le cristal et sur la terre. Cette note, prise sans doute par la verrerie, a pu servir aussi à la faïencerie où les essais étaient en faveur, à en juger d'après le nombre considérable de formules diverses transcrites sur le carnet en question, de 1757 à 1776. Nous ne serions donc pas surpris qu'on ait mis au four quelques échantillons de faïence rehaussée d'or, qui ne sont malheureusement pas parvenus jusqu'à nous.

La fabrication de la faïence fine, ou terre de pipe, était inaugurée, nous l'avons déjà signalé, en 1769. Nous regrettons d'autant plus de ne pas la connaître, qu'elle était décorée. Voici, en effet, ce que disait M. de Villehaut dans la requête qu'il adressait cette année-là aux États généraux de Bourgogne : « Cette année, il a

(1) Le plat rond portant le no 12.750, vitrine 54 du musée céramique de Sèvres, est un bel échantillon de ce genre.

« dirigé ses vues sur une autre espèce de terre que l'on nomme « terre à pipe. La beauté de l'émail, l'élégance des formes, la viva- « cité des couleurs et la résistance à l'action du feu, seront les « garanties de l'approbation que Nos Seigneurs voudront bien « lui donner».

A Aprey, comme dans les autres manufactures, on travaillait pour toutes les bourses. La production artistique, dont nous venons de donner un aper(, u, marchait de pair avec la fabrication des modestes ustensiles de ménage en faïence blanche, et aussi des services à bon marché, grossièrement décorés, dont les pièces peuvent être facilement confondues avec celles provenant des ateliers de Strasbourg; les Heurs, chatironnées de noir, sont en majorité, les oiseaux étant une excej)tion. Quant aux ])ersonnages chinois, on les distingue (iiniciiemenl de ceux de Lunéville et des Islettes. Les arbres portant de petits fruits rouges, (jui les accompagnent parfois, peuvent les faire reconnaître.

Nous classerons aussi dans cette catégorie de pièces d'une finesse secondaire, de grands cache-pots à fond coloré, ornés dans des réserves de paysages en camaïeu.

Les artistes d'Aj)rey venaient de tous les points de la France : Saint-Amand, Valenciennes, Lunéville, Paris, Nevers, Moustiers, avaient fourni leur contingent au personnel dirigé par ()lliviei\ On serait tenté de croire (|ue ce dernier usa de l'induence que lui donnait le poste qu'il occupait pour apporter, dès son entrée en fonctions, de sérieuses modifications aux j)rocédés juscju'alors en usage. Sortant d'une école aussi réputée (pie Nevers, cela ne lui eiU-il i)as été permis ? 11 .s'attacha, au contraire, à suivre les anciens errements, en continuant la fabrication à Fimilation de Strasbourcj et de Sceaux, qui avait, dès l'origine, mis en faveur les produits d'Aprey.

Remarquons cependant que, pour la décoration de certaines

pièces, les artistes se sont incontestablement inspirés des compositions qui faisaient le succès d'autres manufactures. Citons à l'appui de cette remarque, trois assiettes à paysages maritimes dans des cartouches rocaille, qui pourraient être attribuées aux ateliers de la veuve Perrin. Deux de ces assiettes faisaient partie de la collection Ploquin, vendue en 1891 (n"' 188 et 189 du catalogue illustré). La troisième, que nous reproduisons (fig. 29), est conservée par M. le conseiller Millon.

Certains pastiches des faïences du xvni' siècle, exécutés sous la direction de M. Girard vers 1860, et portant la marque d'Aprey, peuvent facilement être confondus avec les originaux; un œil exercé est seul capable de les reconnaître, et nous engageons les collectionneurs à se mettre en garde contre cet écueil.

On peut voir des exemplaires des anciennes faïences d'Aprey : Au musée céramique de la manufacture de Sèvres, vitrine 54, n"" 12750, 12711, 5738^ 57383.

Au musée des Arts décoratifs à Paris, 1*'' étage, salle 215, plusieurs pièces.

Au musée de Cluny : n° 3807, sucrier à sucre fin de forme ovale et son plateau, fond lie de vin à réserves blanches décorées de fleurs assez communes; dans la même vitrine, cinq autres pièces non numérotées, parmi lesquelles nous citerons une importante soupière ronde, faisant partie du legs de M. Gournay, décorée d'oiseaux et d'animaux. Dans une autre vitrine, une petite jardinière de forme Louis XV, portant le n" 3731, attribuée par erreur à Marseille, doit être classée parmi les beaux spécimens de la deuxième époque d'Aprey. Un sucrier à sucre fin, sans numéro, décoré de fleurs, faussement attribué à Niederviller, est sorti également des ateliers d'Aprey, 1'* époque.

Dans la collection Gasnault (musée national Adrien Dubouché, à Limoj*es), le n° 830 du catalogue par P2douard Garnier (Paris, 1881, page 143).

Nombreux sont les amateurs qui conservent précieusement ces charmantes pièces, devenues introuvables. La collection la plus complète qui existe est incontestablement celle de M. Roycr, de Langres, qui est parvenu, au prix de patientes et savantes recherches, à réunir des spécimens de la plupart des types les plus rares.

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