Les faiseurs de ruines
En cette nuit de son long hiver, la capitale russe ressemblait à une ville aérienne dont les lignes se détachaient sur le bleu glacé du ciel.
Ce fut l'impression de Paule de Riverolles lorsque, s'approchant de la fenêtre fermée par de doubles vitres, elle regarda au dehors. Le long des quais de granit rose embrassant la Neva endormie, un traîneau filait au trot vif de ses trois chevaux, au bruit clair de ses clochettes. La pensée de Paule s'évada de la Perspective Newsky ; son âme s'envola vers la France. A Paris, c'était le premier jour de l'an 1914.
Ceux que les brises changeantes emportent loin de la terre natale connaissent l'irrésistible emprise des visions du temps passé. Tout ce qui a pu blesser l'esprit, attrister le cœur, se perd dans un recul favorable. Le regard intérieur n'aperçoit plus que le rayonnement dont se nimbe la majesté sereine de la patrie. Paule évoquait la belle et douce France, telle qu'elle est, telle qu'elle fut dans toute son histoire, l'immortelle chevalière sur qui tous
les peuples ont les yeux fixés, celle qui se dresse à l'avant-garde de toutes les beautés, de tous les progrès, de toutes les sublimes revendications de la justiee et du droit,
Paule médita longtemps, l'âme remuée de sentiments exaltants : fierté haute, tendresse savoureuse dont son être intime frémissait. Ce fut l'hymne de sa piété filiale en ce matin du 1er janvier français.
Debout, devant la nuit à peine teintée de lueurs pâles, la jeune fille apparaissait grande, brune, de visage grave, avec une sorte de beauté intime, des ardeurs contenues au fond de ses yeux d'un bleu profond et lumineux. La courbure élégante de ses lèvres faisait une tache vermeille s-ur la blancheur finement nuancée de son teint. Elle sourit, d'un sourire pensif qui devait être son sourire habituel, reflet d'une source pure. Elle évoqua les visages aimés de son père, de son frère, à qui elle souhaiterait tout à l'heure la bonne année « à la française ».
Le cartel de la chambre sonna, 7 heures. Paule descendit et trouva dans le hall sa femme de chambre qui l'attendait pour lui enfiler des bottes fourrées et l'emmitoufler dans une pelisse de loutre à capuchon d'où tombait une voilette de laine line.
— A Paris, c'est le 1er janvier, Ursule, dit Mlle de Riverolles d'un ton affable. Je vous souhaite une bonne année.
— Et moi, à Mademoiselle, pareillement.
Le temps passe, malgré tout.
— Vous ennuyez-vous, ma bonne fille ?
demanda Paule, qui perçut la tristesse des mots.
— Pas avec Mademoiselle, oh ! non.
Servir Mademoiselle est un vrai plaisir. Mais, pour de l'ennui, oui, j'en ai. Ici, c'est
si loin de mon pays, de Saint-Brieuc.
— Nous allons retrouver un petit coin de France, sourit Paule.
Elles sortirent. Tout près de l'hôtel de Riverolles, une rue détournée de la Perspective. Au fond d'une cour de pieux silence, entre deux minces bouleaux coiffés de givre, une petite chapelle s'érigeait. Un Christ de bois tendait au-dessus de la porte ses bras bénissants. Sur tous les reliefs de la divine effigie, la neige avait accroché ses ouates immaculées qui en soulignaient les contours.
Les arrivantes se glissèrent dans la nef petite et pauvre, aux vitres incolores et meublée de bancs de bois. Une Sœur de Saint-Vincent de Paul allumait les cierges de l'autel ; des jeunes filles et des religieuses entrèrent et prirent leurs places habituelles. Le couvent du Saint-Sauveur était une maison familiale pour les Françaises résidant à Saint-Pétersbourg, employées de magasins, interprètes, gouvernantes, institutrices. Plusieurs étaient pensionnaires ; le plus grand nombre se réunissaient le dimanche. Elles retrouvaient là leurs amitiés, leurs souvenirs, les nouvelles du cher pays. Elles faisaient de la musique, chantaient des airs français, puisaient dans une bibliothèque choisie des livres, des revues, des journaux de France et emportaient, pour leur labeur quotidien, une provision renouvelée de courage et de lumière.
Paule de Riverolles était l'âme de ce patronage, et elle consacrait les aprèsmidi des dimanches à cette œuvre patriotique ; elle réconfortait les découragées, facilitait le rapatriement de celles qui ne pouvaient supporter l'exil, visitait les malades à l'infirmerie, aidait discrètement
les travailleuses sans emploi et semait le bien à plein cœur.
L'aumônier, vénérable missionnaire français, prononça une touchante homélie à l'occasion du nouvel an ; les mots qui tombaient de ses lèvres trouvaient sans peine le chemin des cœurs. Après la messe, Paule se rendit au parloir; elle eut une phrase aimable pour chacune des humbles filles hospitalisées dans la douce maison et remit à l'économe une offrande pour que le dîner de ce jour fût plus succulent.
M. de Riverolles travaillait quand Paule revint à l'hôtel. Elle se rendit tout droit au cabinet de son père, y frappa, puis ouvrit :
— Ce n'est que ta fille, cher papa, ditelle en prenant à deux mains la tête du travailleur. Bonne année ! Bonne année ! C'est le premier de l'an chez nous.
Elle disait chez nous avec une onction délicieuse. M. de Riverolles posa sa plume, leva les yeux sur le beau visage penché vers le sien, et eut un sourire très doux.
— Ma chère fille est toujours bien Française, et n'oublie rien.
— Père, pourrais-tu oublier, toi ? Et n'est-ce pas pour la France que tu dépenses tes forces ?
Et à ce propos, Monsieur le Conseiller d'ambassade, il faut que je vous gronde ; vous travaillez trop ; ces paperasses vous pâlissent, vos yeux sont fatigués, vos paupières sont rouges. Qu'est-ce que ces interminables colonnes de chiffres ?
M. de Riverolles regarda sa fille d'un air plus grave que ne paraissait l'exiger le mot très simple qu'il prononça :
— Des statistiques, mon enfant.
Les lèvres de la jeune fille esquissèrent une moue de dédain.
— Besogne de secrétaire. M. Welter ne pourrait-il te décharger de ce travail insipide ?
— 11 y a chiffres et chiffres, Paule.
— Ta confiance en lui est si grande... -- Welter a sa part dans ma tâche, pas
la plus délicate. Si étendue que soit mon estime pour cet honnête et modeste collaborateur, elle ne saurait m'inciter à dépasser certaines limites de prudence stricte. Le service a des exigences. Je crois Welter absolument loyal, dévoué...
Paule secoua la tête.
-- Mon jugement diffère du tien, père.
Ce bonhomme, comme dit Jean, ne me revient pas.
— Pure imagination, tu ne le connais pas.
— C'est peut-être pour cela, rétorqua Paule. Il salue avec trop de scrupule et de persévérance. Ses saluts sont obséquieux.
— Timides. Il fut à l'ambassade française à Londres un serviteur intelligent, avisé, consciencieux.
4 — Il est habile.
— Et toi, prévenue. As-tu une raison plus sérieuse que celle de son volontaire effacement pour justifier tes préventions ?
— Les lunettes noires favorisent le mensonge des yeux. C'est un écran commode.
— Le pauvre garçon est abominablement myope et la moindre clarté lui cause des douleurs cuisantes.
Paule ne dit rien. M. de Riveroiles poursuivit :
— Est-ce bien ma chère fille si charitable, si pitoyable à toutes les disgrâces, qui juge ainsi cet Alsacien, deux fois Français puisqu'il a fui le joug allemand pour
revendiquer la nationalité française ? Fietoi à ma perspicacité pour ne pas introduire le loup dans la bergerie. Welter est actif, exact, discret...
— Toute la lyre ! railla la jeune fille.
— Paule, tu me peines.
— Père, .je ne puis vaincre mon antipathie. Ici tout le monde se prend à ses manières doucereuses. Les domestiques n'ont qu'une voix pour louer sa politesse ; il a môme fait la conquête de dame Barbe, mon ex-gouvernante ; seuls, nous deux Jean...
— Toc, toc, dit dans le couloir une voix gaie, en même temps qu'un doigt léger frappait le battant de bois.
— C'est mon frère.
— Entre.
un jeune homme se précipita vers le fauteuil de M. de Riverolles.
— Bonne année, cher, très cher papa, cria-t-il. Je suis en retard, comme toujours, mais j'ai dormi, dormi... Nous avons tellement fait les fous, hier soir...
— Les fous ! releva M. de Riverolles avec une nuance de reproche.
— Oh 1 des fous très gentils. Nous avons tant ri. tant chanté, tant dansé entre nous pour fêter André Gomiroff, que je suis rentré fourbu. Le cher camarade revient du pôle Nord, bourré de science ; il rapporte une idée mirifique, un appareil dont le dispositif adapté aux bâtiments de tous modèles permettra de débloquer la mer Blanche.
— Vous Taurait-il révélé ? En si folle compagnie, la faute serait de conséquence.
— Oh ! Gomiroff n'est pas un oiseau écervelé... Ah 1 mon Dieu, je n'ai pas souhaité la bonne année à Paule. Pardonne-moi, ma grande. Que 1914 soit pour toi toute joie et douceur ! Que le bel ange
Aricl conduise vers toi un époux selon tes rêves !
— Grand fou ! quand est-ce que tu deviendras sérieux ?
— Mademoiselle, je n*ai pas encore vingt ans. Quand aura sonné mon vingtcinquième printemps, Je vous ressemblerai ; je serai grave comme vous-même.
Paule enveloppa son frère d'un regard attendri presque maternel et se mit à rire d'un rire frais et joli.
— Taquin ! fit-elle. Papa, défends-moi.
M. de Riverolles tendit les bras. Elle s'y
blottit, cachant son visage de Minerve sur l'épaule de son père. Ii semblait' au diplomate que ses deux aimés étaient redëvenus enfants, et que, comme autrefois, ils lui apportaient leurs querelles puériles à juger. Son regard se reposait sur eux avec une tendresse immense. Il s'attarda sur le jeune homme dont la physionomie séduisait. Jean avait les yeux brun doré et un regard rieur, le front intelligent, la bouche bienveillante, les lèvres un peu fortes sous la moustache blonde, le teint clair, les dents très blanches, des manières pleines d'aisance et de distinction. On le sentait tendu vers le désir et la joie de vivre, ardent et jeune: un être de droiture, un peu trop maniable peut-être.
Paule rappela :
— Messieurs, ne vous mettez point en retard. Nous déjeunons chez Mme Tchernine.
— Y rencontrerons-nous des types intéressants ?
— Tu sais bien que les invités sont triés sur le volet.
— Trop triés.
— Jean !
i2 LES FATSEURB DE RUINES
— Ne gronde pas. Ma fol in s'attachera h ta sagesse.
M. de Riverolles intervint :
— Laissez-moi finir ce travail. Ah ! c'est l'heure de Welter. Je l'entends.
— Sauvons-nous, dit Jean. Je ne tiens pas à le rencontrer.
— Que te disais-je, père ? appuya Paule.
— Derrière ses verres noirs brasi lient des prunelles de loup, expliqua Jean.
— As-tu vu ses yeux ?
— Jamais, père, et toi ?
— Moi non plus.
— Phénoménal. Depuis trois mois que cette perle de secrétaire travaille ici dos heures et des heures... Oui, phé-no-ménal.
Le jeune homme détachait chaque syllabe et la laissait tomber sur une pensée qu'il ne voulait pas exprimer clairement.
— Père a confiance en lui, dit Paule d'un ton de regret.
— Et nous devons avoir tort. Mais je mBen tiens à mon intuition. Ce regard emmuré ne me dit rien qui vaille.
Ils sortirent par une porte pendant que Welter entrait par une autre. M. de Riverolles avait eu le temps de faire glisser dans le tiroir à secret de son bureau les papiers qui s'étalaient sur la tablette, et de placer devant lui le monceau de lettres du courrier quotidien.
Le contraste était complet entre le diplomate et son secrétaire. Le comte était tout aisance et distinction. Ses cheveux étaient blancs et sa moustache encore noire; un sourire indulgent flottait sur ses lèvres d'une fine courbure ; le même reflet passait dans ses yeux d'un gris de rêve. Il n'avait pas du tout' la figure fer-
LES FAISEURS DE RUINES lo
niée, circonspecte du diplomate dont la méfiance étendue à tout et à tous semble être la qualité primordiale et essentielle.
Il sourit à Welter et Welter salua.
Etrange silhouette : une tête carrée surmontait des épaules larges et inégales. Un ventre imposant bombait sous un gilet marron en velours à fleurs sur lequel se détachait une cravate vert pomme. Le choix de ces détails révélait un manque total de goût autant que son pantalon à carreaux d'un gris verdâtre tombant en tire-bouchon sur des chaussures vulgaires. Ses mains étaient plus soignées que sa tenue ne le comportait, un peu épaisses, mais blanches, et en rapport avec les fonctions qu'il remplissait auprès du Conseiller.
Lorsque Jean s'était, à plusieurs reprises, moqué de l'allure fruste, de la mise inélégante du secrétaire, M. de Riverolles l'en avait repris :
— Mon ami, il en est pour qui la vie est inclémente et marâtre. Ce pauvre garçon a peut-être de lourdes charges. D'ailleurs, le défaut d'élégance n'est que petit péché. Pauvreté n'est pas vice.
Le comte montra au secrétaire le paquet de lettres.
— Je dois sortir, dit-il. Tâchez de vous débarrasser de tout cela. Deux rapports sont à recopier.
Welter se mit à écrire. Il calligraphiait vite et bien.
La légère troïka posée sur ses patins glisse à l'allure endiablée des trois chevaux qui l'emportent le long des rues ouatées de neige. De chaque côté s'alignent des magasins où l'élégance de bon ton se marie au clinquant tapageur. Au bout des voies vastes et régulières surgissent l'aiguille dorée d'une église, la coupole d'un édifice public, une statue de proportions majestueuses. Tout cela couvert d'une neige épaisse et éblouissante ; blancs les toits des maisons, blanches les croupes cintrées des dômes, blancs d'une blancheur immatérielle, enveloppante et suggestive.
Dans les voies peu fréquentées, les piétons se hâtent, mordus par le froid qui glace leurs os. Hommes et femmes se ressemblent sous les fourrures qui les recouvrent. Les peaux de mouton qui habillent les gens du peuple sentent le chien mouillé ; le bonnet d'astrakan descend jusqu'aux oreilles et laisse peu voir des visages.
La troïka file trop vite et ceux qui l'occupent sont trop familiarisés avec le spectacle de la rue pour éprouver la moindre curiosité. Les femmes du commun marchent d'une allure rapide, engoncées sous une pelisse parfois sordide, le visage voilé d'un lainage épais. Les personnes aisées s'emmitouflent dans des fourrures plus cossues, c'est toute la différence, car une seule chose importe : se
défendre contre le froid terrible qui sévit à cette latitude. On le connaît; son arrivée est prévue ; il n'est ni traître ni sournois. Il est le maître reconnu, accepté, le roi des longs hivers russes.
Les de Riverolles se pelotonnaient frileusement dans leurs riches fourrures :
loutre, hermine et renard bleu. Paule frissonnait dans la troïka dont la course éperdue rendait le froid plus cinglant. La neige écorchée par les sabots des chevaux volait en poussière glacée et mouchetait les pelisses.
Les chevaux brusquement stoppèrent devant un hôtel de luxueuse apparence.
La porte en fer forgé, doublée de glaces endiamantées par le gel, s'ouvrit, et les arrivants entrèrent dans un hall immense décoré de hautes plantes tropicales et de corbeilles fleuries. Des domestiques en livrée bleu et or se précipitèrent pour les débarrasser de leurs enveloppes de chrysalides. Dans la tiédeur exquise do l'air se dispersaient des effluves odorants.
Paule de Riverolles était liée d'étroite amitié avec Nadia Tchernine, qui n'avait pas encore vingt ans et gardait des côtés de fraîcheur enfantine alors que le jugement de Paule s'était mûri de bonne heure. Sa mère était morte lorsque Jean avait douze ans. M. de Riverolles avait mis à la tête de sa maison une cousine âgée et excellente, Mlle de Boiset, douée de toutes les qualités du cœur et de l'esprit, qui avait maternellement aimé les orphelins.
Mais la santé de la bonne cousine était déplorable, et Paule avait fait l'apprentissage d'un long dévouement, ce qui explique le sérieux de son caractère. Maintenant, elle était seule et se montrait maîtresse de maison accomplie, fille et sœur incomparable.
l^e père de Nadia était écuyer de la cour, et la faveur du tsar à qui, dans une chasse à l'ours, il avait sauvé la vie le maintenait en charge, malgré l'opposition latente de la tsarine, opposition qui se manifestait par une froideur caractéristique. Le comte subissait avec patience une situation difficile, car il avait été l'ami préféré du tsar Alexandre III et reportait son dévouement sur Nicolas II. Il connaissait la raison secrète de l'antipathie de la souveraine, la cause de son hostilité.
Les de Riverclles arrivaient les premiers. La comtesse Tchernine était assise au coin de la cheminée flambante ajoutant son éclat joyeux à la chaleur bienfaisante des calorifères. Le comte vint au-devant des visiteurs et les accueillit avec empressement. Les messieurs baisèrent la main fine et pâle que leur tendit Mme Tchernine, et Paule présenta son front à la caresse presque maternelle dont la gracieuse femme la gratifiait à chacune de leurs rencontres.
— Bonne année, chère petite Française, dit-elle.
— Oh ! Madame, que votre amitié est délicate ! Vous pensez à tout.
— A tout ce qui intéresse mes amis, à tout ce qui leur est cher.
Elle parlait lentement avec une douceur un peu attristée dont la profondeur de son regard accentuait l'effet. Elle s'épanouissait dans l'éclat d'une quarantaine qu'aucune ride ne ternissait. Dans l'échancrure de son corsage de mousseline de soie noire, orné de précieuses dentelles, scintillaient des joyaux qui faisaient ressortir la blancheur de son cou. Elle s'habillait toujours en noir; un deuil tragique, amer, inconsolable, avait brisé sa vie, mais
elle restait douce et sereine afin de ne pas assombrir la jeunesse en fleur de sa fille et exaspérer la douleur de M. Tchernine. Leur fils unique, leur bel Alexandre, qui leur promettait tant de joies, dont ils étaient si fiers, avait été stupidement engagé à Bonn dans une querelle d'étudiants, une querelle meurtrière. D'où haine irréductible des Tchernine pour l'Allemagne et les Allemands qui avaient tué le fils bïen-aimé. La souveraine de toutes les Russies gardait son âme d'Allemande, ce qui explique l'antipathie invincible de la tsarine pour les Tchernine.
Nadia vint embrasser Paule avec une gracieuse effusion. Elle était charmante, Mlle Tchernine, et sa séduction était faite de cette morbidesse slave, de cet air de songerie lointaine, de cet abandon qui la rendaient si attendrissante. Elle avait de grands yeux mauves que les longues paupières cernaient d'ombre. La nuance bleu rosé de sa robe mettait de jolis reflets à son teint clair. Dans ses cheveux dorés, un camélia piquait une large note blanche. Sa démarche était souple, cadencée, ondoyante. Chacun de ses mouvements était une harmonie, et sa voix chantait, son rire fusait comme un arpège.
— Bonne année de ch^z vous, dit-elle à son amie, répétant \c souhait de Aime Tchernine.
D'autres invités arrivèrent; des groupe se formèrent après les premières salutations et au hasard des sympathies.
Les relations du comte et de la comtesse rassemblaient l'élite de la société pétersbourgeoise. C'était une fierté d'être admis dans ce salon très fermé. On n'y rencontrait que des partisans de l'empereur. Le comte n'eût, pas toléré un ficnvt
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de langage révélateur d'un défaut de loyalisme. On le savait intransigeant dans sa fidélité.
Nadia entraîna son amie dans la profonde embrasure d'une fenêtre à doubles vitres revoilée d'épais rideaux. Derrière l'hôtel, c'était le jardin endormi sous la neige, d'où émergeaient les cyprès et les sapins aux branches sombres poudrées d'argent, et les frêles bouleaux gainés de satin blanc.
La jeune Russe fit asseoir Paule sur un canapé bas ; des coussins vieil or et rose éteint s'éparpillaient sur la pâleur des tapis.
— Là, vos pieds, dit Nadia en disposant les coussins avec de jolis gestes; là, votre tête, et causons.
Mais au lieu de causer, elle admira.
— Jamais je ne vous vis plus charmante, ma chère. Ce gris perle vous sied à ravir. Vous avez une figure de sainte image qu'accentue votre petite couronne de boutons de roses.
— Quelle enfant vous faites, Nadia !
— Enfant ! Parce que je vous trouve adorable. Le fait est qu'on aurait envie de se mettre à genoux devant vous.
— Je n'aime pas ce mot adorable, chère amie. Dieu seul est adorable.
— Sainte Paule, priez pour que je vous ressemble.
— Nadia, ne me taquinez pas.
— Ce n'est pas pour vous taquiner que je vous ai conduite ici, dit la jeune Russe, mais pour vous parler de quelques invités que vous ne connaissez pas encore.
Elle nomma plusieurs officiers rappelés de commandements lointains.
— Regardez, ajouta-t-elle, cette très belle personne assise auprès de ma mère.
Admirez son étrange physionomie. Elle vit en dehors et très au-dessus de notre méprisable humanité et rêve d'une société idéale et chimérique, fleurie d'utopies invraisemblables. Elle habitait Moscou, mais le prince Chemokonsky, son mari, vient, par la protection de l'impératrice, d'être pourvu d'une charge à la cour. Vous* aurez donc l'occasion de rencontrer fréquemment la superbe Tatiana. Le prince s'écarte de nous, mais sa femme est très indépendante et le montre. Au demeurant, une relation agréable.
Paule s'intéressait aux jugements de Nadia qui, d'un mot fin, toujours juste, croquait le caractère essentiel des personnages groupés dans le salon, j
— Et cette femme en blanc, parée d'un seul diamant noir, énorme et lumineux, qui est-elle ?
— Mme Marie Babrowskoff. Elle est bonne, douce et malheureuse.
Mlle Tchernine ajouta avec cette sorte de résignation passive qui fait le fond de l'âme slave :
— C'est une triste histoire, un peu vieille déjà et toujours aiguë. Sacha Babrowskoff et Marie s'aimaient et fuyaient le bruit du monde. Gomment Sacha fut-il mêlé à une intrigue politique ? Un ennemi sournois le dénonça, se vengeant par cette vilenie d'avoir été évincé par Marie qu'il recherchait en mariage. Le malheureux fut arrêté et conduit à la forteresse Petro- Pawslok d'où un criminel d'Etat n'est jamais sorti.
— Et il était innocent ? demanda Paule, les yeux rivés sur la veuve blanche et muette.
— Oui, et son innocence fut prouvée après sa mort.
20 URR FATSFUR9 DF. RUTNES
— Malheureuse femme !
— Elle porte en blanc le deuil de relui dont, elle a réhabilité la mémoire. Longtemps elle vécut dans une retraite sévère: c'est la première fois qu'elle accepte d'assister à un repas d'apparat
Dans les salons, les groupes s'animaient: les conversations faisaient un joli bruissement. Les uniformes, les redingotes et les smokings se mêlaient aux toilettes vaporeuses des femmes très paréos de diamants et de perles.
Nadia continuait :
— Voilà un être que je déteste.
Elle indiquait d'un coup d'œil un petit homme très brun, aux gestes vifs, au parler abondant.
Une surprise amusée sourit dans le regard de Paule.
— Est-il possible que vous détestiez quelqu'un, vous, Nadia ?
— Oui, ce Nicolas Warowitch, un ambitieux, un être creux et plat, fort adroit, d'ailleurs. Il a débrouillé pour mon père une affaire compliquée: il a rendu un service éminent à Mme Babrowskofï en allant jusqu'à Irkoutsk, en Sibérie, recueillir des témoignages favorables à la mémoire de son pauvre Sacha. Ceci explique qu'il soit reçu chez nous, chez elle et dans maints salons de bonne compagnie. Mais mon antipathie pour lui est invincible.
Elle changea de ton pour dire :
— Je vous présenterai tout à l'heure mon cousin Alexis Pawloff. Il vous plaira: il est Français et Français de Paris. Son père, le frère de ma mère, fit dans votre capitale ses études de chirurgie. Reçu chez le professeur Dufournier, il s'éprit de sa fille, promit, s'il l'obtenait en mariage, de
faire sa carrière en France et d'élever ses enfants dans la religion catholique romaine. Il réalisa son rêve d'amour, ne revint pas en Russie à l'expiration de son congé, et ses biens furent confisqués au profit de la Couronne. C'est la loi. Une partie de sa fortune fut dévolue à ma mère qui, religieusement, en fit tenir les revenus annuels à son frère toujours tendrement aimé. Il est mort, sa femme aussi. Mon cousin a obtenu, grâce à mon père, l'autorisation de suivre les travaux d'un Congrès international de médecine et de chirurgie. Il nous fit hier sa première visite et déjeunera avec nous ce matin.
Elle répéta :
— Il est Français par sa naissance et catholique par son baptême. Sa mère était une pieuse pratiquante, comme vousmême, chère Paule. Je ne vous ai jamais parlé de mon cousin, parce que ce sujet est pénible à ma mère qui ne s'est jamais consolée de l'exil volontaire de mon oncle. Tenez, voilà Alexis. Il est vraiment très... comment dit-on à Paris pour désigner un homme élégant ?
— Très chic, sourit Paule.
Le nouveau venu se frayait un passage vers les jeunes filles dont Mme Tchernine lui avait indiqué la retraite. Il salua courtoisement « à la française ». Nadia nomma Alexis à Paule, Paule à Alexis et leur insinua qu'ils seraient heureux tle parier ensemble de la France. Le jeune homme était fort bien de sa personne : le front haut, largement modelé, les yeux très bleus et veloutés dont la douceur rêveuse révélait une origine slave; la lèvre fine, le d'un dessin ferme et pur, l'ovale régulier rappelaient la mère française. On ne pouvait dire qu'il eût un accent même
léger; pourtant sa voix avait les intonations chantantes des Russes.
La connaissance se fit d'autant plus vite que Jean de Riverolles surgit auprès des jeunes gens. Son entrain naturel, sa bonne humeur plurent infiniment à Alexis.
— Quel mal j'eus à vous découvrir et à vous rejoindre! déclara-t-il avec enjouement. Jai dû franchir deux colonels, traverser trois Conseillers, passer sous un juge et devant d'innombrables paires de beaux yeux plus dangereux que tout le reste. Il m'a fallu...
— Les admirer, n'est-ce pas, Monsieur Jean?
Un mot complimenteur vint aux lèvres du jeune homme qui ne le prononça pas. Nadia lui était fort sympathique, et sa grande franchise ne le dissimulait pas, mais il restait d'autant plus respectueux et discret que leur amitié ne pourrait se transformer en amour. Les lois fondamentales de l'Empire ne permettent pas à une Russe, fille unique, héritière de propriétés foncières, d'épouser un étranger. Un Russe peut épouser une étrangère à condition que ses enfants seront élevés dans l'orthodoxie, et si ce sont des filles, qu'il s'engage à les marier avec des nationaux. Autrement, les biens ne sont pas transmissibles. Jean et Nadia connaissaient la loi.
Un solennel maître d'hôtel ouvrit la porte du salon sur une pièce délicieusement décorée. Peu de meubles ; quelques petites tables en malachite aux pieds de bronze ciselé supportaient des vases à long col où s'épanouissaient des fleurs rares. Sur une desserte étincelait la précieuse argenterie du samovar. Une longue table couverte d'une nappe riche, sursemée de violettes, embaumée de corbeilles
de lilas et d'azalées, offrait dans des plats d'argent des délicatesses variées, prélude du repas : caviar, saumon fumé, filets de hadock et d'esturgeon de l'Obi, harengs de la Baltique, olives de Crimée, tentent les invités qui font autour de la table une halte obligatoire. Ils remplissent leurs petites assiettes de tous ces fins horsd'œuvre, et, debout, picotent du bout de leurs minuscules fourchettes. Les conversations s'animent et la gêne disparaît.
Ensuite, les trente invités prirent place dans la fastueuse salle à manger. Dans un surtout d'une richesse inouïe, des orchidées dressaient leurs corolles capricieuses. Des roses et des œillets enguirlandaient les assiettes de vieux Sèvres et les verres de Venise. Des sterlets de la Volga et des gelinottes composaient le premier service. Le dessert s'étalait, abondant et choisi : fins gâteaux et confiseries alléchantes, fruits succulents — luxe rare en Russie, — crèmes mousseuses.
La conversation courait d'un sujet à l'autre. Les femmes donnaient hardiment la réplique aux convives masculins. Elles parlaient d'une voix musicale, abordant tous les thèmes, les traitant avec une ampleur et une logique vigoureuses. Les utopies et les hypothèses les plus risquées étaient discutées avec courtoisie.
La princesse Chemokonsky émit, le regard perdu vers un lointain nébuleux :
— A quand la société idéale où les grands espoirs de l'au-delà, la pensée sublime du divin suffiraient à soutenir la vertu, à garantir la moralité sociale, à assurer les fidélités politiques ? Les répressions portent en elles-mêmes de si lourdes responsabilités! Et ne sont-elles pas -r,w~ vent d'effroyables erreurs ?
File s'interrompit soudain, songeant trop lard à Mme Babrowskoiï qui avait à peine tressailli : les paupières de la veuve voilaient ses yeux tristes et ses lèvres se serraient sur les souvenirs douloureux qui pleuraient dans son cœur. Adroitement, Mme Tchernine fit dévier la conversation.
Après les sterlets et les fins gibiers, les rôts de venaison se succédèrent.
A présent, on parlait de la France, alliée et amie. Les de Riverolles s'animèrent ; Alexis exultait. Il était bien Français en dépit du sang russe que lui avait transmis son père, ce qui prouve l'influence dominante de l'éducation et du milieu dans la formation des mentalités individuelles.
De l'expression de la sympathie pour la France à celle de l'antipathie pour l'Allemagne, il n'y avait qu'un pas ; il fut vite franchi. On savait, d'ailleurs, ne pas déplaire au maître de céans en critiquant tout ce qui est made in Germany, en dénonçant l'infiltration sournoise...
r r. officier de la Garde releva d'un ton coupant :
— Nous avons, dites -vous, contre l'Allemagne de fort nombreux griefs. Pourquoi donc, conscients du péril que nous fait courir ce voisinage, donnons-nous aux Allemands la part si large dans notre vie nationale ? L'envahissement de la Russie par la race germanique est .une plaie comme l'invasion des sauterelles.
Des protestations coupèrent la phrase.
— Soyez sincères. En quelles mains sont nos industries les plus vitales; nos commerces les plus actifs ? Quels sont les magasins les plus prospères? A qui va l'or russe, et où va-f-il ? Qui est-ce qui lf draine pour des emplois qui nous feront pleurer, un jour prochain peut-être ? A
qui les mères imprévoyantes de notre monde confient- elles leurs jeunes enfants? Qui est-ce qui régit la formation initiale de l'esprit, la culture du cœur, le gouvernement de la volonté ? Tout l'avenir de la race est entre les lourdes mains des fraùleins. N'y a-t-il pas de quoi faire trembler ceux qui réfléchissent et se préoccupent des futurs destins de notre pays qui sera germanisé avant trente ans ?
Une jeune femme rétorqua :
— Toutes les Allemandes qui nous servent ne méritent pas vos véhéments anathèmes. Je suis enchantée de la gouvernante prussienne qui fait marcher mes six enfants comme un bataillon. Eisa, étant l'aînée de quinze enfants d'un pasteur prolifique, sait à merveille imposer une discipline rigoureuse. Je ne pourrais me passer d'elle. Les Prussiennes sont prévenantes.
— Obséquieuses.
— Soumises.
— Rampantes.
— Pliées à foutes les besognes.
— Les plus basses.
— J'estime les Françaises, mais elles sont moins souples.
— Parce que plus conscientes de leur légitime dignité.
L'officier poursuivit :
— Nous n'y prenons pas garde, mais nous nous enlisons chaque jour un peu plus dans le germanisme; le flot recouvrira l'âme nationale avant qu'elle ait pleine conscience du péril. L'Allemand, c'est l'ennemi.
La voix pointue de Warowitch lança :
— Vous oubliez que notre tsarine est Allemande.
Ce fut M. Tchernine qui répondit :
— La mère du futur empereur ne peut plus être que Russe.
Son ton coupait court à toute réplique. Il ajouta, pour clore plus complètement la discussion :
— Ce que vous avez dit est exact; mais votre réquisitoire est trop amer pour porter sur notre société déshabituée de la sincérité.
— Hélas ! murmura Paule un peu bas, et seulement pour son voisin : ce mal dénoncé si hardiment est aussi le mal français.
Alexis repartit d'un ton doux :
— Ne soyons pas trop pessimistes; le pessimisme, le doute, la défiance, c'est aussi un mal de chez nous. Il risque de paralyser les courages lorsque l'heure de l'action sonnera.
Le repas s'achevait dans le brouhaha des conversations particulières, greffées sur la causerie générale.
Mme Tchernine se leva, et les convives quittant la salle à manger se répandirent, les femmes dans les salons, les hommes dans le fumoir et la salle de billard; les jeunes gens gagnèrent le jardin d'hiver dont les vertes magnificences et les massifs fleuris faisaient suite aux pièces de réception.
Un paradis. Des sentiers fuyants, des pelouses de lycopodes, des eaux chantantes, de menues cascatelles, des ponts rustiques, des grottes en rocaille, des arbres des tropiques, des floraisons imprévues, des parfums suaves, d'autres forts, des oiseaux des îles dans les branches, des sièges confortables, un calme joyeux.
Sans s'être donné le mol, les quatre jeunes gens firent deux couples de prome-
neurs, Paule et Alexis, Nadia et Jean, ceux-ci très gais, ceux-là plus graves et continuant la conversation commencée à table. Ils marchaient à petite distance entre deux buissons de camélias.
— Oui, disait Pawloff, il faut cultiver l'espérance comme une fleur précieuse.
— C'est l'insouciance que les Français cultivent, se plaignit Paule. Ils laissent tourner la machine, espérant qu'elle durera autant qu'eux. Si, soudainement, un jour, la guerre se déchaînait- Alexis s'enflamma :
— • Ce jour-là, Mademoiselle, se manifesteraient le sublime dévouement, l'héroïsme incomparable de l'âme française.
Vous verriez ce miracle d'un peuple uni par-dessus toutes les barrières renversées. J'ai la foi absolue.""]
— Et commumcative, sourit Paule. Mais tout cela n'est que des mots. La guerre est une chimère dont les griffes sont coupées et les ailes arrachées. Personne ne songe au monstre...
— Les cœurs s'y préparent dans le silence. Je connais les jeunes, mes camarades; leurs pensées vont plus loin que les dirigeants ne le supposent. Ce sont eux, les jeunes, qui provoqueront l'élan sauveur. Il faut croire et attendre, Mademoiselle. La foi et l'espérance sont notre viatique quotidien. Vous ne pouvez, de si loin, suivre le mouvement chez nous. Vous en seriez toute réconfortée.
Elle l'écoutait, recueillie et heureuse.
Elle sentait en lui quelque chose de rare.
Des couples avaient envahi les serres et se promenaient à petits pas; des rires élégants fusaient sous les palmiers, et les causeries éparses faisaient un joli mur-
mure avec la chanson perlée du ruisseau coulant sur le velours des pelouses.
Alexis racontait à Paule sa vie active et sérieuse à Paris et le plaisir de ce voyage en Russie. Tl désirait depuis longtemps connaître sa famille paternelle et s'enchantait d'y trouver tant d'accueillante sympathie. Les travaux du Congrès dureraient environ quinze jours. Il prendrait le même temps de vacances afin de pénétrer un peu l'âme de ce pays qui fut celui de son père.
— Je me suis logé tout près de ma tante, dit-il, car elle m'a exprimé le désir de me voir souvent. J'accède avec bonne grâce sans aucun mérite. Cette famille, jusqu'ici inconnue, possède un charme prestigieux de bonté et d'esprit. J'aime cette morbidesse slave différente de l'entrain français.
Paule appuya :
— Nadia est une créature exquise, une âme fine et sincère, profonde sous des apparences de laisser-aller, de laisser-faire, qui en déguisent, pour les observateurs superficiels, la 'vraie valeur.
— Vous aimez beaucoup ma jeune cousine ?
— Beaucoup. Nous nous voyons souvent.
— Alors, j'aurai le plaisir de vous rencontrer.
— Oui. Et vous n'oublierez pas que l'ambassade est un coin de France pour les oiseaux migrateurs. Mon père vous y fera le meilleur accueil.
Sur un banc, au détour d'une allée, Mme Babrowskoff était assise, et l'avocat que Nadia n'aimait pas se tenait devant la veuve blanche dans une attitude plus obséquieuse que respectueuse. Elle l'écoutait d'un air lointain. Nadia dit- à Paule :
— Je vais vous mettre en conversation avec Mme Babrowskoff.
— Est-ce bien le moment ? Je crains d'être indiscrète.
— Au contraire. Nous la délivrerons de Warowitch.
Elle s'avança et dit d'un ton gracieux :
— Madame, Mlle de Riverolles, qui vous fut présentée tout à l'heure, sollicite l'honneur de vous exprimer sa déférente sympathie.
L'avocat, dépité, renfonça le reste de la tirade qu'il débitait à la veuve blanche, et. salua d'un air contraint.
— Votre nom m'est connu, Mademoiselle, dit Mme Babrowskoff. Quelques bruits du monde pénètrent dans ma solitude. Je suis heureuse de vous rencontrer. J'aime la France ; j'y fus pendant deux ans pensionnaire au couvent des Oiseaux... anéanti par des vandales.
Un peu de rose colora sa pâleur.
— Pardon, ces vandales sont vos compatriotes.
Paule allait répondre : « Pas nos amis. » Ses lèvres prudentes retinrent le mot que ne pouvait prononcer en public la fille d'un attaché français.
Warowitch osa prier :
— Paignerez-vous, Mademoiselle Tchernine, me présenter à Mlle de Riverolles ?
— Ma mère s'acquitta de cette politesse. Monsieur, mais je veux bien réitérer :
M. Nicolas Warowitch, avocat,
Paule salua, amusée du ton de Nadia où passait une fine impertinence. L'avocat s'éloigna, dissimulant un petit dépit.
— Avocat ! Elle aurait pu ajouter une énithète qualificative : estimé, distingué, éloquent, talentueux. La moindre m'eût agréé. Cette petite Tchemine est une ma-
ligne peste. Je me rembourserai de ses pointes.
Cependant, Nadia, égayée, disait :
— Comme le monde est petit ! Mon cousin est Français, mes amis de Riverolles sont Français, et vous-même, Madame, avez reçu la culture française ; votre âme est française.
-- Oh ! non, l'âme française réagit contre la douleur plus fortement que l'âme slave. Son idéal religieux est plus haut ; il l'élève au-dessus des choses basses, vides, salissantes... torturantes.
Le cœur de cette femme était un abîme de désolation. Paule, émue d'une pitié indicible, l'exprima dans un serrement de mains compatissant.
— Merci, murmura l'affligée que cette sympathie consolait.
A ce moment, un nom fut prononcé derrière des magnolias embaumants.
— Mme LerminofF...
— Oh ! cette femme !...
Les lèvres de Mme Babrowskoff se serrèrent sur les mots qui allaient suivre.
Le nom avait été jeté dans la causerie par la voix pointue de Warowitch qui venait de rejoindre Mme Tchernine et la princesse Chemokonsky.
La princesse disait :
— Vouô fréquentez son salon, Monsieur?
— Assidûment. C'est un des plus intéressants de la capitale, et elle le tient avec infiniment d'esprit. On en dit du mal : le piment attire.
— Je connus Mme Lerminoff à Moscou, iî y a trois ans. Elle y séjourna un peu après la mort ae son mari, gouverneur d'une lointaine province du Caucase. On faisait chez elle du psychisme comme dans aombre de salons moscovites. Une certaine
LES FAISEURS T)V RUINEg 31
Merka disait des choses troublantes et révélait les pensées cachées. Ces expériences me passionnaient et je les suivais avec ferveur. Le décor était très impressionnant et je frissonnais avec délices.
Mais dans un de ces salons mystico-politiques dont les pratiques occultes soulevaient la curiosité, un scandale éclata ; des arrestations furent opérées, de grandes dames compromises. Mme Lerminoff quitta Moscou. Je l'ai revue ici avec plaisir. Elle a changé le cadre ; au fond le tableau est toujours le même ; son salon est un mêlimêlo, avec le grain de sel de perversité qui assaisonne le plaisir.
— Elle groupe des types curieux, dit l'avocat. Elle-même est une individualité qui sort du banal, du convenu.
— Allez-vous chez Mme Lerminoff ? demanda la princesse à Mme Tchernine.
— Je vis très retirée et n'aime guère les relations disparates.
— Puritaine !
— Sélectionneuse, je l'avoue, et je persévère.
Les moindres détails de la causerie venaient jusqu'à la veuve blanche et aux jeunes gens qui l'entouraient. Mme Babrowskoff murmura :
— Votre mère a bien raison de se tenir à l'écart de ce lien.
— Oh ! Madame, je grille d'envie d'y pénétrer.
— Eve fut curieuse et perdit la race humaine.
— Je serai prudente et me placerai sous l'égide de la princesse, introductrice irréprochable.
— Elle plane et n'apercevra pas l'autour menaçant la colombe.
— Y a-t-il réellement du danger ?
32 LRS FAISEURS DE RUTNEfl
— Tl y en ouf, un dan or or mortel on ma vie sombra. C'est là que le serpent maudit... Enfant, gardez-vous, gardez, oh !
gardez ceux qui vous sont chers.
Elle se dressa, les deux mains sur son cœur, et, sans un regard vers les jeunes gens, glissa drun pas d'ombre dans les verdures.
On ne la revit plus de raprès-midi.
— Pauvre femme ! dit Paule.
— J'ai encore plus envie d'aller chez cette Lerminoff, confessa Nadia. Sous l'aile de la princesse, je n'ai rien à craindre.
— Il ne faut pas pousser cette idée folle, dit Alexis. Mme Babrowskoff m'a impressionné.
— Voyons, ce n'est pas une raison parce qu'elle situe la genèse de son malheur en ce curieux endroit...
— Mais si, mais si, c'en est une, appuya Paule. Je pense comme M. Pawloff.
— Déjà? fit Nadia finement malicieuse.
Mère m'autorisera, dit-elle ensuite.
— J'espère que non. protesta Alexis.
— Mère n'a jamais su résister à un seul de mes désirs.
— Est-elle vraiment si faible? demanda le jeune homme un peu inquiet.
Paule dit oui de la tête.
— Alors, j'irai aussi, dit Pawloiï. S'il y a du danger...
— Gentil chevalier, j'accepte. Mme Chemokonsky nous patronnera tous deux.
— Tous trois, pria Jean.
— Vous, Monsieur Jean, c'est une autre affaire. Monsieur votre père estimerait sans doute que le fils d'un diplomate ne peut se commettre en certains lieux, et je vois les yeux <1a mon amie se remplir
d'angoisse à l'idée qu'un dragon flamboyant gîte dans quelque cabinet secret.
Elle rit, Paule resta grave, posant sur le regard léger de son frère le sien profond et vigilant.
— Ne me faites pas grise mine, sage amie ; soyez indulgente à ma fantaisie.
— Je veux encore espérer que le veto de votre mère...
— Maman, mais, si j'insistais, elle irait aussi dans l'antre de l'ogresse. Une jolie ogresse. Je la vis aux Iles l'été dernier: un sourire ensorceleur, des yeux insondables, un visage de neige et des cheveux d'argent, tout en blanc, parée de merveilleuses opales. Une vision de rêve. Un trait la complète: elle a élevé un ours blanc au biberon. Couché à ses pieds comme un chien fidèle, il lui sert en hiver de chaufferette; à table, il s'assied en face d'elle. Et je ne connaîtrais pas cette femme extraordinaire ! C'est dit; Je me ferai introduire avec Alexis.
— Je ne me dédis point. La curiosité est contagieuse.
— Pas épidémique, heureusement, dit Paule avec un peu de mélancolie.
Puis ce fut la Noël russe et le premier de Tan à Saint-Pétersbourg. Pendant que M. de Riverolles remplissait les rites de sa fonction diplomatique, que le comte Tchernine était à Tsarkoé-Sélo pour le baisemain officiel, Paule et Jean s'empressaient de porter aux dames Tchernine leurs vœux affectueux. Elles assistèrent à l'office à Saint-Isaac et arrivèrent juste pour recevoir l'aimable visite de leurs jeunes amis qui avaient envoyé la veille, à la comtesse, des fleurs et des bonbons. Le cadeau de Paule à Nadia était une pendulette découverte chez un antiquaire et que son certificat d'origine attribuait au boudoir de la princesse de Lamballe. Le cadeau de Nadia à Paule était une fort belle copie de la Vierge miraculeuse de Jasna-Gora, avec la légende gravée sur une ptaque de cuivre fixée au cadre :
Cette Vierge, peinte par saint Luc l'Evangéliste sur une tablette de bois de cèdre, fut transportée de Constantinople en Pologne sur un char traîné par huit bœufs blancs. En arrivant à Jasna-Gora, V attelage refusa d'avancer, et nul effort ne put l'y résoudre. Alors, le roi ordonna de fonder en ce lieu un couvent. Mais ce couvent fut ruiné par les Tartares, et la Vierge ravie à la piété des fidèles. Un jour, un paysan qui labourait son champ retrouva, au fond d'un sillon, le tableau abandonné par les pillards. Le soc de la charrue a laissé deux traces sur la joue droite.
L'église de Jasna-Gora, où l'on vénère la sainte image, est le pèlerinage le plus populaire du royaume de Pologne.
Les deux familles devaient se réunir ce jour-là dans un dîner intime ; l'après-midi était consacré aux visites et aux réceptions de circonstance. Paule considérait déjà Alexis Pawlolï comme un ami. Il est des âmes qui se reconnaissent dès qu'elles se rencontrent. Paule avait l'impression que le jeune homme et elle-même ne seraient plus jamais des étrangers. Il viendrait donc dîner avec les Tchernine. Il y aurait aussi M. d'Estrigny, collègue dô M. de Riverolles, son ancien condisciple à Louis-le-Grand, ami de toujours. Veuf et sans enfants, il avait pour attache la maison des Riverolles. Il était, comme il le disait plaisamment, « une branche du tronc ». Mais Jean, qui l'estimait beaucoup, le redoutait un peu. Il le savait sévère pour son insouciance et sa tendresse à prendre légèrement les choses graves.
— Devant cet A.lceste, confiait le jeune homme à Nadia, j'avale ma langue.
M. d'Estrigny a dû venir au monde avec un habit de diplomate. Tout ce qui touche aux affaires d'Etat est sacro-saint. Au demeurant, le meilleur ami de mon père.
Paule avait fleuri la nappe d'une jonchée de violettes pâles, et le surtout de Sèvres débordait de roses France. Le couvert était mis à la française, et le chef de M. de Riverolles, un Parisien, digne émule de Carême, d'illustre mémoire, s'appliquait à ne créer que des plats français.
Les dames Tchernine et Alexis arrivèrent les premiers. Le jeune homme salua respectueusement la jeune maîtresse de maison, dont le regard grave et lumineux se posa sur le sien. Elle était déli-
3fj LES FAISEURS DE RUINES
cieuse, vêtue d'une robe souple d'un rose éteint, dont la nuance avivait un peu la matité de ses joues; mais ce n'était pas les choses extérieures qui mettaient sur les lèvres d'Alexis un sourire un peu mystérieux.
Après avoir offert ses vœux, il dit :
— Essayez, Mademoiselle, de deviner ce que j'ai reçu pour mes étrennes, de belles étrennes. Je ne me suis confié qu'à ma tante : elle m'a gardé le secret. Je voulais que ce fût une surprise.
— Heureuse ? demanda Nad'ia.
— Votre visage, dit Paule, reflète la joie d'une bonne nouvelle. Quelle est-elle ?
— Le Congrès tiendra demain sa dernière séance, deux jours avant la date fixée pour la clôture.
— Tu appelles cela de belles étrennes I dit Nadia en riant.
Paule émit, conciliante :
— C'était peut-être une fatigue, un ennui ?
— Du tout, Mademoiselle. Si je me suis servi de cette forme dilatoire, c'était à seule fin de piquer la curiosité de ma charmante cousine.
Nadia le menaça de son index. Il reprit :
— Mes étrennes sont vraiment de belles étrennes. Jugez-en. Hier, au sortir de la parlote où j'avais eu l'occasion de développer quelques idées, le directeur de l'hôpital français me poussa dans son traîneau avec une aimable familiarité et me demanda à brûle-pourpoint :
— Quelles sont vos intentions pour après le Congrès ?
— Je ne compris pas d'abord l'intérêt do cette question et répétai d'un air stupide : « Après le Congrès ? »
— Oui. Retournez-vous en France tout de suite ?
— Je prendrai le temps de voir d'un peu près le pays de mon père. Je m'octroierai quinze jours de vacances.
Il rit.
— Après quoi, vous connaîtrez la Russie ubi et orbi.
— Je n'ai pas tant de prétentions. Mais, Monsieur le directeur, je ne devine pas où vous voulez en venir.
— A ceci : voulez -vous vous fixer à Saint-Pétersbourg ? Je vous offre à l'hôpital le titre de chirurgien en second, avec engagement d'une rapide accession au premier. Vous êtes prosecteur à Laënnec ?
— Oui.
— A votre âge, cela promet...
— Mon Dieu, Mesdemoiselles, je m'excuse de rapporter ce propos louangeur, mais je veux être sincère afin...
— Ne vous excusez pas, dit Paule. C'est, en effet, très beau d'être arrivé si vite à un poste aussi important. Vous ne nous l'aviez pas dit.
— Cachottier, reprocha Nadia.
— Je ne vous ai répété l'éloge de mon chef que pour l'innocenter d'avoir arrêté son choix sur ma personne, alors qu'un autre eût mieux répondu à Sa confiance. J'ai reçu ce matin, par une estafette, ma nomination. Me voilà donc fixé ici pour quelque temps.
— Vos amis s'en réjouissent, Monsieur, dit Paule en lui tendant la main.
MiM. de Riverolles entrèrent en ce moment, et M. Tchernine arriva presque aussitôt.
— Nous sommes en retard, s'excusa M. de Riverolles, mais, aujourd'hui, les personnages officiels ne s'appartiennent
■ pas.
Pour aller à table, M. de Rivprolles prit le bras de la comtesse Tchernine, le comte
celui de Paule, d'Estrigny s'empara de Nadia, et les deux jeunes gens vinrent ensuite.
La conversation fut ce qu'elle est toujours entre gens d'esprit, tous sympathiques. M. d"Estrigny annonça qu'il avait trouvé une loge de face au théâtre Michel.
— On joue, dit-il, deux pièces anciennes et toujours jeunes : Le monde où Von s'ennuie et L'ami Fritz. L'interprétation est parfaite. Si von Schceun, l'attaché allemand, assiste à la représentation, il n'y goûtera, je pense, qu'un médiocre plaisir. Savez-vous ce qu'il me dit l'autre jour, ce blond Germain, pommadé au musc? Il me promit sa visite à Paris, dans le courant de l'été, et m'invita dans sa loge à l'Opéra, On n'est pas plus aimable. Mais c'est étrange : ce bel homme frais et rose, aux larges dents blanches, me fait toujours penser à l'ogre qui voulait croquer le p Poucet. Je ne pourrais rien lui reprocher...
— Que d'être Allemand, jeta le comte Tchernine.
Paule ramena la conversation sur le théâtre. Elle avait vu jouer Catherine, de Lavedan. Elle vanta le charme pur de l'héroïne, et von Schceun fut oublié.
Après le départ de ses amis, Paule goûta un plaisir très doux à l'idée qu'elle jouirait, pendant bien des jours, de l'esprit très français d'Alexis Pawiotf. C'était comme une belle fleur du pays natal, éclose au milieu des frimas pour réchauffer ses yeux et son cœur.
Le froid est cinglant comme un coup de lanière. Dans les larges rues de Saint- Pétersbourg, la bise souffle à outrance, fouettant les visages et mordant les doigts. Les rues sont blanches de neige durcie; le ciel est gris et morne. Pourtant une animation singulière secoue la ville. C'est le jour des Rois et clans l'étendue de l'immense empire, la bénédiction des eaux.
La foule se masse le long des quais; les traîneaux filent au tintement de leur sonnerie argentine qui fait s'écarter les passants. Pelotonnées dans leurs fourrures, coiffées de toques enfoncées jusqu'aux yeux, les femmes cachent sous des voiles épais leurs cheveux blonds et leur visage blanc; les hommes qui les accompagnent ne sont, au fond des troïkas, que des paquets informes. Le menu peuple défile entre le fleuve immobile et la masse énorme du Palais d'Hiver, détaché en grisaille sur la blancheur de l'eau glacée. En face s'allonge, imposante et triste, la forteresse Pierre-et-Paul, la sinistre prison d'Etat dont le fin campanile pointe dans l'azur.
Tous les regards se fixent sur le fleuve. Depuis de longs mois, l'eau sommeille dans son linceul hivernal. Figée dans cotte immobilité de chose morte, elle dormira longtemps encore. Cependant, elki est bien vivante; on l'entend bruire douc< ment et exhaler sa chanson lente et grave,
hors du trou carré ouvert dans la glace.
Dans l'air, les carillons s'envolent, les trompettes sonnent. Les beaux régiments défilent sur la voie laiteuse, puis, les délégations des corps constitués, puis le clergé : le métropolite revêtu d'une simarre constellée de pierreries, les prêtres, les diacres et les sous-diacres en vêtements chamarrés d'or. La croix processionnelle, les bannières et les icônes gemmées dominent la foule pieusement inclinée. Voici le tsar en uniforme de hussard de la Garde ; le tsarévitch à cheval l'accompagne botte à botte. La cour prend place sous une tente dressée au bord du fleuve. La tsarine et ses dames d'honneur portent le costume national; la souveraine est coiffée du kakochnik de perles auquel s'attache un long voile de dentelle blanche recouvrant le sarafane de velours incarnat brodé d'or fin.
En Russie, partout où court le plus mince filet d'eau vive, en ce jour, à cette heure, tous les cœurs élèvent leurs prières vers le Maître de la vie.
Le métropolite est au bord du trou, entouré de son clergé; il récite les prières rituelles auxquelles répond l'élan mystique de la multitude. Il plonge ensuite dans l'eau le bâton de la croix et asperge le fleuve trois fois.
— Que Dieu te bénisse, eau dormante sur qui, au commencement du monde, fut porté l'Esprit éternel ! Qu'il te rende la vie et daigne nous épargner, en te contenant dans les limites assignées par sa puissance, les maux qui menacent son peuple.
— Amen ! cria la foule innombrable.
Plus joyeux, les carillons s'envolent. De
la forteresse grondent des salves d'artillerie, et cent mille voix acclament le « Petit
Père », le tsar, et le prince héritier. Les musiques jouent l'hymne national : Bojé Tsara Krani. Puis le cortège se disloque, la multitude se bouscule, la cohue est indescriptible.
Les dames Tchernine et Alexis sont les invités de Paule de Riverolles.
Du balcon de l'hôtel, le spectacle est incomparable.
Mme Tchernine, que la cohue grouillant sur la Perspective n'intéresse pas, quitta le balcon pour s'enfoncer dans une moelleuse bergère. Alexis vint s'asseoir auprès d'elle sur un pouf. Il aimait cette tante si douce, si mélancolique, si attachée au père dont il gardait un souvenir attendri, et saisissait avec empressement toutes les occasions d'évoquer avec elle les souvenirs intimes. Il pénétrait ainsi les replis secrets de l'âme slave dont il croyait bien n'avoir rien ou presque rien reçu tant son éducation latine avait transformé ce qu'il tenait de son atavisme paternel.
Sur le balcon, Nadia et les jeunes Riverolles s'attardaient au spectacle populaire.
— Quel plaisir prennent-ils donc à se faire geler ? demanda Alexis.
— La foule m'oppresse, dit Mme Tchernine ; je la fuis, elle me fait peur.
Jean entendit le propos de la comtesse et rit en disant à Nadia :
— Vous, Mademoiselle, la foule ne vous effraye pas. On dirait que vous voulez plonger dans cet océan mouvant. Ne vous penchez pas ainsi, vous pourriez tomber.
Nadia répondit seulement à la première phrase :
— Pourquoi aurais- je peur de la foule ? Celle-ci n'a rien de menaçant. L'an dernier, à cette date, Paule, nous ne nous connaissions pas, et je ne pouvais jouir avec vous
42 LES FAISEURS t»E RUINES
de ce curieux spectacle qui ne m'a jamais paru si amusant.
Elle continua, volubile et tendre:
— Oui, il y a un an, Nadia ne connaissait pas Paule, et Paule ignorait Nadia, mais nos cœurs se rencontrèrent...
— Et coururent l'un vers l'autre avec des bottes de sept lieues, dit Jean très gai.
Nadia le menaça du doigt :
— Puéril Français, il rit de tout !
— Non. Mademoiselle, dit-il, subitement ému, je n'ai jamais ri de Télan sympathique qui crée les amitiés profondes et durables entre les âmes faites pareilles.
Un petit silence passa, effleurant les cœurs d'une caresse émue, puis Nadia posa une question :
— Paule, que pensez-vous de cette bénédiction de la Neva que vous voyez pourla première fois?
— Elle est grandiose, et. plus encore que ses fastes, j'aime la pensée qui l'inspire.
Nadia rit :
— Chère amie, vous avez le sens éminemment religieux, en quoi nous différons. L'idée chrétienne m'est chère ; je prie, mais le cadre dans lequel se meut ma prière me laisse indifférente. Nos popes... C'est bien que je sois heureuse, car si la vie m'éprouvait, je ne saurais trouver ni en nos temples ni près de nos prêtres un réconfort efficace.
Ces paroles de la jeune Russe touchaient à la blessure profonde des âmes droites qui vivent en marge de l'unique Eglise à qui Dieu prodigue ses meilleures bénédictions. Aux cœurs épris de pur idéal, de pure beauté, de pure tendresse, les images déformée de la divine vérité ne sufii pas. Depuis quelle vivait en pays schis-
matique, Paule le sentait plus intensément.
La voyant sérieuse, Nadia lui tendit la main :
— Peut-être deviendrai-je un jour pieuse comme vous. Je vous aime fort.
— Moi aussi; vous êtes une amie charmante.
— Alors, gâtez-moi, et descendons dans cette foule dont le mouvement désordonné m'attire.
Paule eut un geste de recul.
— Vous n'y pensez pas. Dans ce brouhaha ! moi !
— Que vous avez bien dit cela ! s'écria la folle enfant. Ma proposition vous effare ; venez tout de même.
Jean approuvait. Sa nature impulsive le portait vers les choses extérieures. Il insista: ,
— Vi.ens, Paule, je suis sûre que M. Pawloff sera des nôtres.
— Certainement, dit Alexis. Je serai le mentor de votre joyeuse jeunesse.
Mlle de Riverolles objecta :
— Nous risquons d'être séparés et de nous perdre dans ce flot tumultueux.
— Maman, supplia Nadia, dis que tu seras contente de mon plaisir !
Mme Tchernine sourit :
— Avec ces deux vaillants chevaliers, les risques sont minces. Je cède donc volontiers au caprice de ma chère iille.
Céder au caprice de Nadia ! Ce seul mot révélait la ligne directrice de la faible mère. Paule éprouva quelque pitié de cette abdication, mais résister plus longtemps eût été une sorte de blâme que le respect lui interdisait.
— Descendons^ consentit-elle.
— Votre absence durera ■ peu, dit
Mme Tchernine. Nadia aura vite assez de louvoyer dans cette mer malodorante, à travers cette populace...
Le dédain des boyards se devinait dans le ton dont la grande dame parlait du petit peuple; l'amour qu'elle accordait aux autres avait pour limites infranchissables l'orgueil de caste, le plus tenace de tous les orgueils. Elle ne comprenait pas la •débordante charité de Paule qui se consacrait à de multiples misères. Elle pensait en elle-même :
— C'est bien français de se donner ainsi à tous, mais avec sa beauté, sa fortune, sa noblesse, elle pourrait se créer des loisirs plus agréables.
En dépit d'elle-même et de ses préjugés pour ce geste bien français, Mme Tchernine estimait Paule davantage. Si elle pouvait triompher de sa mollesse, imiter Mlle de Riverolles, peut-être trouveraitelle quelque adoucissement à son incurable douleur ?
Les quatre amis, plongés dans le flot populaire où se mêlaient les artisans, les bourgeois, les petits marchands, les employés, les paysans, s'étaient tout de suite groupés deux par deux: Nadia et Jean, Paule et Alexis. Les jeunes gens, non sans peine, ouvraient le chemin.
Des mendiants en haillons, un rosaire autour du cou, des médailles cliquetant surMeur poitrine, jetaient leurs implorations à cette foule, et personne ne les écoulait. Les deux groupes fendaient le flot, mais une barrière se dressa devant eux; une poussée plus rude jeta de côté Paule et son chevalier. Une bande de jeune- fous se tenant par le bras hurlaient des refrains comiques sur un ton
grave et fonçaient dans la masse, bousculés, bousculant, injuriés par les promeneurs exaspérés.
Soudain, Nadia se trouva séparée de Jean et prise dans le cercle joyeux qui se referma. Elle jetait autour d'elle des regards éperdus; ses compagnons, entraînés', ne pouvaient tout de suite se dégager et la délivrer. Mais un homme se plaça devant elle, effarouchée comme une biche traquée.
— Rompez ! commanda-t-il impérieusement, et laissez passer Mademoiselle.
Les jeunes fous virent en lui le compagnon de leur jolie prisonnière, et la chaîne s'ouvrit.
Nadia regarda son sauveur qui lui était inconnu; et elle exprima d'une voix tremblante ses remerciements. L'homme salua avec une froide correction. Et comme les amis de la chère enfant la rejoignaient, elle courut vers eux. Elle garda de cette rencontre brève une impression singulière et désagréable qu'elle eût été bien en peine d'analyser. Les yeux posés un instant sur les siens recelaient une troublante énigme ; ils exprimaient à la fois la dureté et la douceur ; le regard était en même temps âpre et suave. Cet homme effrayait et attirait.
Invinciblement, Nadia tourna la tête, voulant, dans un second éclair, plonger au fond de ces prunelles étranges, mais le flot avait emporté l'inconnu. Elle ne le reconnaîtrait pas si elle se retrouvait en face de lui. Elle n'avait aperçu qu'une haute taille, une face claire, et, dans cette face, un regard émanant de prunelles dont elle ne saurait dire la couleur.
Paule suggéra :
— Rentrons, voulez-vous ? Nous pour-
rions nous perdre encore et ne pas nous retrouver aussi vite.
Justement une voie transversale s'ouvrait devant eux, et la foule ne s'y portait pas. Celte rue passait devant le couvent du Saint-Sauveur, et le jardin de l'hôtel y avait une porte de dégagement. Paule s'arrôta devant la pieuse maison et dit à Alexis :
— Ici s'abrite une petite colonie française. Nos jeunes compatriotes, que le struggle for life chasse sous ce ciel rude, inclément pour le grand nombre, y retrouvent un foyer. Les hommes n'en franchissent pas le seuil, dit-elle en souriant, sans quoi je vous inviterais à réciter un Ave dans la petite chapelle des Sœurs de Charité.
— La cornette vous siérait à ravir, Paule, dit Nadia. Ne vous laissez point enrôler dans la sainte phalange ; vos amis ont besoin de vous. Sais-tu, dit-elle à Alexis, que mon amie est un ange ? Un jour, il lui poussera des ailes et frrt...
Elle leva la main, écarta les doigts en un léger mouvement de l'oiseau qui s'envole et jeta un cri :
— Ah ! mon Dieu ! mon sac... Je l'ai perdu.
Il eût été vain de refaire le chemin parcouru et de chercher l'objet. Nadia regrettait ce sac, un cadeau de son père. Très joli, en mailles d'argent, il contenait une bourse en or, quelques roubles, une bonbonnière émaillée.
— Et une lettre sans importance, ajoutat-elle.
— Avec votre adresse ? demanda Jean.
— Oui. L'enveloppe est intacte.
— Si donc le sac fut ramassé par quelqu'un d'honnête, il vous sera rapporté.
Il lo fut. L'homme au regard d'énigme avait vu à ses pieds le sac dont la chaînette s'était brisée. Il ne" pouvait redhercher dans la cohue l'élégante propriétaire. Il examina sa trouvaille, et la suscription de la lettre le fit s'exclamer :
— Tchernine ! Le diable est pour moi et m'envoie l'occasion... Mais j'en puis trouver une meilleure. Attendons.
Rentré chez lui, il Ht un paquet et l'expédia. Nadia, enchantée, ne soupçonna pas que l'envoyeur était l'homme dont le regard tenait à la fois de celui de l'ange et de celui du démon.
Nadia ne s'était pas vantée en se flattant d'obtenir le consentement de sa mère à la visite projetée chez Mme Lerminoff. La princesse Chemokonsky avait d'un mot juste caractérisé ce salon : un mêli-mêlo un peu inquiétant pour ceux qui pratiquent dans leurs relations mondaines des sélections délicates. Les portes de l'hôtel Lerminofï s'ouvraient à tout venant. Nul besoin de montrer patte blanche. Tous les jours de 5 à 7 heures, tous les vendredis de 9 heures à minuit, les 'salons se peuplaient d'une foule bigarrée, où tous les types d'humanité élégante fraternisaient. La déesse du lieu se tenait dans le dernier salon, assise contre la cheminée aux flammes hautes et claires qui l'enveloppaient dans un rayonnement d'apothéose.
Nadia fut agréablement impressionnée par l'aspect de cette femme qui tirait un heureux parti de sa maturité commençante. Un soupçon d'embonpoint, sans alourdir sa taille, lui prêtait quelque majesté. Sa robe blanche, aux plis souples, était serrée par une ceinture brodée d'or, et sur ses épaules retombait une courte dalmatique de velours blanc également surchargée d'or. Les fameuses opales enroulées autour de son cou mettaient sur sa peau très blanche leurs fines luisances Blanc son visage où tranchaient les cils et. les sourcils bruns, blancs ses cheveux poudrés, où palpitait un papillon endiamnnté. Ne racontait-on pas qu'elle prenait tous
les1 jours un bain de lait, comme Popée, et que de savants massages entretenaient sa souplesse juvénile?
Mme LerminofY tressaillit de plaisir en voyant entrer la princesse et sa jeune amie. Elle connaissait Mlle Tchernine comme elle connaissait le Tout-Pétersbourg, ceux qui fréquentaient chez elle et ceux qui s'en écartaient. Elle était curieuse par vocation... et par profession, ce dont très peu de ses plus fidèles se doutaient.
Elle enveloppa les arrivantes d'un regard nuancé d'une finesse extrême qui ne laissait pas voir son intime contentement. Elle ne montra qu'une surprise aimable et trouva des mots flatteurs pour accueillir Nadia.
— Je suis très reconnaissante à la chère princesse de me procurer le plaisir de votre visite, Mademoiselle. Je désire depuis longtemps nouer avec votre honorée mère des relations de courtoisie ; je sais que votre maison, pour les raisons les plus estimables et les plus respectables, ne s'ouvre qu'au petit nombre...
La phrase s'allongeait tortueuse, ampoulée, mais le ton suave et le regard charmeur en corrigeaient la lourdeur déplaisante.
Peu de minutes auparavant, elle avait dit un peu bas, à un homme incliné vers elle :
— Belzébuth est votre compère, cher ami... Nous reparlerons de la petite Tchernine.
Le « cher ami » s'était aussitôt mêlé aux groupes éparpillés autour des tables fleuries où l'on devisait en grignotant des pâtisseries sucrées.
Nadia était venue seule avec la princesse. Alexis était malencontreusement retenu a son hôpital. Les rires sonnaient clair dans
les vastes pièces où Ton se groupait au gré du plaisir, de la sympathie ou de l'intérêt Une voix s'éleva :
— Madame, n'entendrons-nous plus la voyante hongroise qui nous fit de si étranges révélations ?
— J'ai mieux à vous offrir. A mon premier vendredi, nous aurons Pierre le Grand, notre tsar immortel, et la grande Catherine.
Un frémissement courut autour des tables.
— Un évocateur qui n'a pas son pareil dans le monde, continua Mme Lerminoff, viendra éclairer pour nous les ombres du passé et lever les voiles de l'avenir. Nous entendrons des choses... des choses.. Cet évocateur est un Lezghien dont je. fis la connaissance à Mikaïlofskaïa, du temps que feu M. Lerminoff gouvernait le Lazistan. Ce Lezghien s'entretient familièrement avec Tamerlan, Bajazet, le tsar rouge et Napoléon qu'il traite de petit homme. En effet, « l'Ogre de Corse » ne fut-il pas vaincu par la ruse géniale de notre Rostopchin, étranglé par notre général Hiver ? Ah ! Dieu, fit-elle, plaisamment contrite, j'espère qu'il n'y a pas de Français ici à qui mes paroles pussent déplaire.
— Si fait, Madame, interrompit une voix franche et gaie, il y a moi, Jacques Durosel, Français de Bourges, mais je ne suis pas impérialiste, et d'ailleurs notre Napoléon a d'autres pages dans l'histoire que le passage de la Bérésina.
Nadia se tourna avec intérêt vers celui qui lançait la réplique. C'était un chef de bureau aux affaires commerciales, à qui Mme Lerminoff réservait toujours un accueil particulièrement favorable. Sans qu'il s'en doutât, le brave homme était une recrue utile dans ce salon composite.
— Mon cher Monsieur Durosel, dit la dame d'une voix amène, presque caressante, je ne vous avais pas vu et je m'excuse... Vous ai-je fâché ?
— Pas le moins du monde, Madame. Si vous daubiez le président de la République, ce serait plus sérieux.
On rit.
En levant les yeux sur Durosel, le regard de Nadia avait accroché un autre regard, et elle n'avait pu réprimer un tressaillement.
L'homme de la Perspective Newsky !
Lui-même. Il n'y avait pas un autre regard semblable à celui qui éclairait cette face blonde. Et Nadia se rendit compte, après avoir dominé son émoi, que les yeux de ce personnage n'étaient pas appareillés : l'un vert de mer, pointillé de rouge et d'une férocité aiguë, l'autre du bleu des ciels d'été, pailleté d'or et d'une douceur veloutée.
Le maître de ce regard extra-humain s'approcha de Mme Lerminoff, salua avec une correction un peu roide la princesse Chemokonsky, et dit :
— Daignez, Madame, me faire l'honneur de me présenter à Mlle Tchernine.
— Vous me connaissez ! s'exclama Nadia. Il sourit :
— Un sac en argent m'a dit votre nom, Mademoiselle.
— Ah ! c'est vous qui me l'avez renvoyé?
— J'eus ce plaisir.
— Je vous remercie, Monsieur...
Elle lit une légère pause ; elle ignorait le nom.
— M. Ginestat, présenta Mme Lerminoff, un chercheur...
— Qui n'est pas un trouveur, hélas ! Ge que je cherche ? la formule du bonheur
pour l'humanité consciente... la pierre philosophais
— Une utopie, releva la princesse. L'humanité ne veut pas du bonheur que le Dieu clément met à sa portée et qui tient tout entier dans un commandement d'amour.
— Votre nom n'est pas russe, Monsieur, dit Nadia qui s'enhardit à questionner.
— Il est Français, Mademoiselle.
— Français I s'exclama-t-elle d'un ton joyeux. Oh ! j'ai de très bons amis français. Vous connaissez le comte de Riverolles, ses enfants ?
— Je n'ai pas cet honneur, Mademoiselle.
— Mais vous en êtes connu. L'ambassade est un peu de la patrie pour les nationaux émigrés...
— Il n'en est pas ainsi pour moi. J'ai quitté la France depuis si longtemps...
De la tristesse tremblait dans sa voix. Il ajouta un peu vite :
— J'ai fait une partie de mes études à Taris ; je les ai continuées à Cambridge, achevées à Berlin et à Vienne. Je suis un nomade, Mademoiselle.
Il s'inclina très bas et Nadia baissa les yeux, de sorte qu'elle ne discerna pas la petite lueur qui s'alluma simultanément dans les prunelles de Mme Lerminoff et de M. Ginestat. Il sortit aussitôt du salon.
— J'ai déjà vu ce Monsieur, chère Madame, dit la princesse. Il émet des théories extravagantes, mais il m'intéresse, il n'est pas banal.
— Oh I pas banal du tout, appuya Mme Lerminoff.
Peu à peu le salon se vida. Nadia promit de venir au prochain vendredi où devaient apparaître des ombres illustres.
— Je vous remercie infiniment de votre bienveillant accueil, Madame. Si vous l'y autorisez, mon cousin, M. Pawloff, m'ac-
compagnera. Il est chirurgien en second à rhôpital français.
— Mademoiselle, amenez vos cousins et d'autres hommes jeunes et distingués.
Grouper des gens d'esprit, c'est' ma joie.
Lorsque la dernière personne eut quitté l'hôtel, Mme Lerminoff, glissant sur le tapis où ses pas s'étouffaient, s'enfonça dans la serre verdoyante que des lueurs opalines éclairaient d'un jour mystérieux.
Cette serre était une sorte de galerie circulaire vitrée sur la face extérieure du pourtour. Mme Lerminoff s'approcha de la paroi que revêtait une floraison exubérante de lianes et d'arbustes. Elle écarta un pan du rideau flottant, fit glisser dans ses rainures une porte adroitement dissimulée et pénétra dans une pièce ronde sans aucun jour.
Ameublement sommaire: une table, deux chaises, un candélabre à deux bougies* ; contre le mur, une grande photographie de Guillaume II d'Allemagne, un cartel en cuivre qui marquait les heures mais ne les sonnait pas. Un coffre-fort recouvert d'un tapis de velours servait de piédestal à un buste de Frédéric de Prusse. Dan.^ ce coffre, des dossiers classés avec méthode: Rapports sur les effectifs militaires et navals. — Service des renseignements. — Subventions aux Comités de grèves. -— Payement des indicateurs. — Plan d'insurrection à Varsovie ; ù Saint-Pétersbourg. — Places fortes. — Défense de Riga.
Ginestat, arrivé avant Mme Lerminoff, avait allumé les deux bougies, qui répandaient une clarté mouvante et falote.
— Laissez-moi vous féliciter, mon cher, dit-elle en entrant. Vous avez une audace...
— A quoi la fortune est promise.
— J'ai frissonné. Vous présenter à Nadia Tchernine.
— L'occasion n'a qu'un cheveu. Je l'aï saisi.
— Et si cette petite vous avait reconnu?
— Jamais elle n'a vu Ginestat.
— Mais votre voix ?
— Elle n'a jamais entendu la voix de Welter, trop mince personnage pour être remarqué par le beau monde qui vient chez « le patron ». Si j'avais dû parler à Jean de Riverolles ou à sa sœur, j'aurais pris des précautions et changé mon accent de façon à le rendre méconnaissable. Oh ! ce Jean et cette Paule, c'est l'épine sur mon chemin.
— Vous les détestez ?
— Gomme je déteste tous les Français.
De tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces.
If faisait cet acte de haine comme un croyant fait un acte d'amour, et les paroles exprès semblables devenaient une parodie sacrilège.
Il expliqua :
— En 70, un Riverolles fit condamner un de mes parents comme espion. J'aurai ma revanche. Je les hais tous.
— Comme le hibou hait le soleil.
— C'est moi le hibou ?
— Les lunettes rondes qui cachent les yeux de Welter ont bien quelque ressemblance...
— Ces gens-là ne peuvent deviner mon double jeu. Ne nous arrêtons pas à ces bagatelles, vous avez sans doute des choses importantes à me communiquer pour m'avoir appelé ici ce soir ?
— J'ai des nouvelles de Vienne. Fédora est arrivée.
— De qui tient-elle ses nouvelles ?
— De son amie la « confiance du cœur », de l'archiduchesse Zika.
— Bien placée la confiance de Zika !
— Le vieux est très bas. Il faut tout craindre. François-Ferdinand nous est hostile et le montre. Il fulmine contre l'Alliance, et sa colère s'est exprimée en termes haineux et passionnés. « Il me déplaît, aurait-il dit, que mon pays soit inféodé à l'Allemagne, mais nul contrat n'est éternel. »
Ces propos ne sont-ils pas significatifs ? Dès que l'archiduc héritier sera le maître...
— Qu'on le supprime auparavant... Que pèse une vie, fût-elle de roi, d'empereur ou de pape, en regard de la grande Allemagne ?
Debout, la face illuminée d'une joie sauvage, ils dirent ensemble : Uber Ailes ! Puis Ginestat reprit :
— Nous aurons à nous occuper sérieusement de l'héritier d'Autriche. Une fois la chose arrêtée, j'ai quelqu'un...
— Quelqu'un de sûr ?
— Un fou qui foncera sur le but comme un taureau sur le rouge. Et pour rien ; ces gens-là travaillent pour la gloire et le plaisir. J'ai également trouvé dans Stêpan, le valet de Riverolles, admis sur ma recommandation, un bon auxiliaire, mais il no sait pas encore à quoi il me servira, Welter abattra son jeu au moment propice.
— Qu'est-ce qu'il vaut, ce Stépan ?
— Peuh ! un Bulgare; sa conscience au p< »ida ne se payera pas lourd.
— Vous faites des affaires d'or.
— Au rabais. Ah ! ah ! ah ! les Riverolles ne se doutent pas que le pauvre Welter leur mijote un plat dont la digestion sera difficile. La haine m'étouffe pour les Français en général, pour ceux-là en particulier.
— Comme nous nous ressemblons ! Tout de même, nous sommes ingrats : ce sont des
Français expulsés de France au xvif siècle qui ont fait la grandeur, la force et la fortune industrielle de notre chère Prusse. Vous m'avez donné une belle envie de rire quand vous avez raconté à la petite Tchernine que vous avez quitté la France depuis si longtemps, si longtemps...
— Ai-je menti ? Mon aïeul, qui avait adopté la religion de Calvin, ne fut-il pas expulsé par la révocation de l'Edit de Nantes ? Lui, le plus fameux maître verrier du pays cévenole, ne fut-il pas réduit à se cacher dans les bois, à nourrir sa famille de fruits sauvages avant d'avoir atteint la frontière allemande ? Il recommença sa fortune, rendit des services au tyran de Prusse qui l'en récompensa pnr le titre de von Halweg...
— L'Allemagne n'était alors qu'un manteau d'Arlequin.
— Berlin, un gros bourg. Grâce aux réfugiés français, le bourg devint une ville.
— Et cette ville est le soleil de la civilisation mondiale, le vaisseau insubmersible qui porte notre glorieux Empire vers les plus augustes destinées.
Ils crièrent ensemble : Ubfr Ailes !
Ginestat poursuivit :
— Welter a découvert une chose intéressante. Jean de Riverolles est l'ami de cet André Gomiroff qui revient du pôle. Il paraît que ce garçon a inventé un appareil qui s'adapte aux navires brise-glace et fait un travail merveilleux. C'est la libération de la mer Blanche.
— Il ne faut pas.
Ginestat eut un petit rire cruel.
— Gomiroff est mortel ; sa carrière comporte des accidents.
Un peu de silence tomba entre les deux complices. Ginestat le rompit pour dire :
■ — Où en sont nos fonds ? Il me faut payer les « indicateurs ».
— Comptons.
Elle ouvrit le coffre. Sur les tablettes à côté des dossiers étaient rangés des sacs de roubles. Elle en prit un, le vida, et ils firent des piles de cinquante pièces ; il y en eut vingt.
— Tous les sacs en contiennent autant.
Mais il faut réaliser des économies sur les « indicateurs ». Ils ne gagnent pas leur argent. Rognez leur part et complétez par des reproches et des promesses. L'argent' stimule le zèle.
— Stimulez donc le mien. J'ai besoin de cinq cents roubles.
— Pour quel usage ?
— Je ne dois de comptes à personne.
— Vous nous ruinez.
— L'Allemagne est riche. Il ne sera pas dit que je me suis dérangé pour rien.
— Mille grâces ! Votre politesse est exquise. Voilà vos cinq cents roubles. Trouvez bon que je m'en adjuge autant.
— Vous coûtez plus cher que moi, belle dame.
— J'ai plus que vous dos frais énormes de représentation.
Oinestat rit très haut.
— Qui se douterait que sous cette forme respectable d'une grande dame se cache Tâme de l'espionnage allemand en Russie ; que, patiente araignée, vous lancez vos réseaux jusque dans l'entourage immédiat de l'empereur ; que les personnages les moins soupçonnables sont vos associés ; que ce cabinet secret est le centre d3 la trame tendue par la Wilhelmstrasse sur l'immense Empire ? Savez-vous, Madame, que je vous admi;
Tl souligna ces mots d'un sourire per-
fide. Elle répondit avec une aimable candeur à ce qu'elle devinait dans l'âme trouble de son complice.
— Nous nous admirons, et, fermes comme roc, nous nous soutiendrons.
— Madame, je suis votre humble serviteur. Un mot à propos de Fédora: si cette bonne fille est en disponibilité, envoyonsla faire un stage chez les Tchernine. Je ne puis facilement pénétrer dans la place où j'ai besoin d'avoir des intelligences. Il faut que la jeune Nadia cnange de femme de chambre. Faire déguerpir la titulaire, c'est un jeu; on peut la dénoncer comme affiliée à un complot nihiliste, cela prend toujours. Chapitrez Fédora, Madame, c'est votre affaire.
Il leva les yeux sur le cadran muet et se leva :
— Dimanche, c'est le jour de paye des « indicateurs » du premier secteur. Que leur dirai-je ?
— Que la Wilhelmstrasse se plaint de la pénurie de leurs renseignements ; que nous serons obligés de les casser aux gages s'ils ne déploient plus d'activité; vous leur déclarerez que cette fois- ils toucheront leurs émoluments réduits d'un tiers, ensuite la moitié seulement, à moins d'efforts nouveaux, exceptionnels, Ils doivent — c'est indispensable — saboter les usines et fomenter des grèves. Assurez-vous que l'on tient la main à ce que, sur toute la frontière occidentale de la Russie, les maisons des colons allemands seront, à l'occasion, des points d'appui sérieux; que le mur orienté vers l'intérieur est en pierre de taille, même si le reste est en bois; que les conduits d'irrigation, les fossés de drainage peuvent, à
l'ordre du commandement, se transformer en tranchées. Malgré la puissante opposition de qui vous savez, le chemin de fer d'Arkhangel à Mourmane est à l'étude. Mais le tsar devra céder, et nous aurons le dernier mot. Les ordres sont formels et pressants. L'heure est proche. La tsarine y pense avec angoisse, car elle se trouvera dans une position singulièrement difficile. Cependant nous pouvons compter sur elle; ce qu'elle veut s'accomplit toujours. Allemande, elle hait la France. J'appris à connaître son Ame intime lors du fameux voyage et du séjour à Compiègne. Quelle plaisante histoire, cher ami ! J'étais de la suite et me divertis follement. Rien no peut rendre l'attitude de l'impératrice, le silence dédaigneux dont elle accueillit les compliments et les révérences. Elle avait fait la gageure de ne pas desserrer les lèvres; elle la tint, sans se soucier dos commentaires. Alice de Hesse. devenue Alexandra Féodorovna, est une volonté.
Malheur à ceux qu'elle déteste ! Elle sacrifierait son trône à ses rancunes.
— Son trône et celui de l'époux qui l'aime, de son fils...
— Cher ami, l'âme allemande est un airain indestructible; elle s'éjouirait sur la ruine universelle.
— Et nos âmes individuelles sont des éléments de cette ame grande et puissante comme un dieu.
— Nous sommes les enfants de Thor et des Filles du Bouclier.
— Frappons, détruisons les vieilles sociétés.
— Pulvérisons le monde ennemi à l'aide du marteau vainqueur de notre vieux dieu.
— Que l'Allemagne s'abreuvant de sang nouveau vive des siècles glorieux innombrables !
— Hoch ! hoch ! hoch !
Ils s'arrêtèrent un instant, serrés à la gorge par le flot d'enthousiasme haineux qui débordait de leurs cœurs. Puis, revenant aux choses pratiques du moment, Ginestat dit :
— Fédor fait bonne besogne à l'usine Poutky. Il a tous les ouvriers dans sa main. Les traîtres sont rares; celui-là nous rend de précieux services. C'est un bon ouvrier de la révolution future et de la grève générale qui détruira le matériel en cas de guerre.
— Donnez à ce Fédor une gratification, petite prime d'encouragement.
— Je n'y manquerai pas.
— Bonsoir, cher.
— Bonsoir, Madame.
Il mit sous sa pèlerine un sac de mille roubles, cinq cents pour lui, autant pour les scorpions, et tous deux sortirent du mystérieux réduit. Le panneau secret se referma, les lianes retombèrent, et Ginestat s'en alla par le jardin. Il possédait la clé d'une petite porte ouvrant sur la rue déserte où il demeurait.
Gineslat sortit de l'hôtel Lerminoïï, un cigare aux lèvres, le visage content, le pas déluré. Il humait avec plaisir l'air glacé dont la morsure ne traversait pas sa chaude pelisse. Sa silhouette se dessinait, ombre fantastique sur la blancheur répandue. lise félicitait, car il voyait se développer son action et s'amusait de la comédie qu'il ferait tourner en drame. Avec des sourires et des mensonges, il créerait d'irréparables ruines.
La rue ne comptait qu'une douzaine de maisons et d'un seul côté. L'autre bordait des murs de jardins riches, kinestat entra dans le dernier immeuble qui avait belle apparence : vestibule orné de torchères de bronze, tapis épais dans l'escalier, rampe à balustres vernis. Au troisième étage, devant une porte à deux vantaux, Ginestat s'arrêta et frappa contre le bois trois coups impérieux. Il rudoya le domestique trop lent à ouvrir et, en supplément, lui décocha un coup de pied dans les jambes, le traitant de brute, ce que l'homme, un colosse blond de Brandebourg, encaissa en pliant l'échiné.
L'antichambre s'éclairait par une lampe électrique; l'ampoule s'alluma à l'entrée de Ginestat ; il dépouilla sa pelisse qui chut à ses pieds, puis il s'assit et Hans lui enleva ses chaussures de rue. Il questionna :
— Personne ?
— Personne, Meinherr.
^- Pas de lettres ?
— Deux pour Monsieur l'ingénieur.
Le titre d'ingénieur dont s'était affublé Ginestat afin d'expliquer ses quotidiennes absences était un honnête pavillon couvrant une vile marchandise.
Hans compléta :
— Lettres dans l'assiette.
Ginestat passa dans la salle à manger chauffée à point, La table était abondamment servie à l'allemande : délicatessen de Francfort, anchois et harengs fumés, épaisses grillades de porc, choucroute au genièvre, gigot aux abricots. Des vins de France remplaçaient la bière ; des bouteilles vénérables, illustrées de poussières antiques, révélaient les goûts de l'âme damnée de la Wilhelmstrasse.
On ne se fût pas douté, à voir le personnage manoeuvrer sa mâchoire et boire sec, qu'il avait ingurgité six tasses de thé en savourant des tartines, en croquant des confiseries variées. Il avalait goulûment, sans un regard pour les journaux du soir, qu'il ne parcourut qu'après avoir dévoré la dernière bouchée. Alors il alluma une pipe kolossale, déplia les feuilles, s'étala dans un vaste fauteuil, mit les pieds sur la table et lut, en lançant vers le plafond peint d'une farandole d'amours joufflus d'épaisses volutes de fumée.
Il se délecta longtemps à cette double occupation, vida un pot de bière, ensuite bâilla, s'étira et dit :
— Je ne travaillerai guère ce soir ; j'ai sommeil.
Il devait cependant classer son butin de la journée.
Chez « le patron », Welter avait fouillé un placard du bureau et n'y avait trouvé que des insignifiances : le coffre-fort enfermé dans un cabinet voisin gardait à
l'abri de toutes les curiosités les pièces importantes ; Welter ne désespérait pas de se les approprier avec l'aide de Stépan. Chez Mme Lerminoff, il avait recueilli une glane intéressante : une adjudication de voies ferrées vers la frontière occidentale, un projet d'emprunt en France ; Jacques Durosel avait parlé d'un jeune aviateur de ses amis tout près de résoudre le problème de la stabilisation par une nouvelle disposition des hélices. L'inventeur s'était abouché avec MM. de Riverolles et d'Estrigny qui s'intéressaient à ses pians et lui promettaient leur appui.
Ginestat avait fait son profit des propos débités assez légèrement par le brave homme. Il retenait les noms détestés de Riverolles et de d'Estrigny, et un projet confus remuait dans les fonds de son cerveau. L'ordre et la clarté s'y établiraient plus tard. Ce soir, il suffisait de le noter. Il passa dans son cabinet, prit dans un tiroir de son bureau américain un paquet de fiches soigneusement classées ; il y ajouta celle qui concernait l'aviateur français dont l'invention valait la peine d'être suivie, et il eut un petit rire qui découvrit «a mâchoire de fauve :
— Je tiens mon moyen, dit-il tout haut. Que je réussisse, ils sont perdus. Je serai content ; la Lerminoff aussi.
Selon le rite habituel, Ginestat se coucha quand il eut établi son dossier de la journée ; il s'endormit aussitôt d'un sommeil pesant, Hans le réveilla à 7 heures et lui servit son déjeuner sur une petite table poussée contre le lit, un déjeuner qui ressemblai! au dîner de la veille, saucisses, caviar, viande froide, vins. Ensuite, copieusement lesté, il se leva ; Hans la doucha, le massa et fut récompensé d« sa peine par
un magistral soufflet, l'ongle du pouce du masseur ayant un peu rayé la peau sacrée de Meinherr Ginestat.
Hans était dressé à la prussienne, gifles et coups de pied cédaient à la schlague quand les moyens anodins ne suffisaient plus à vaincre sa balourdise. Meinherr Ginestat était lieutenant de hussards, détaché dans l'emploi de « préparateur de la guerre en temps de paix », et Hans, également soldat, marchait comme à la caserne. Il avait, d'ailleurs, une nature de chien couchant.
Il habilla son maître qui prenait son service à 9 heures jusqu'à 5 heures, avec deux heures pour le déjeuner.
Le dimanche, Welter-Ginestat faisait la grasse matinée et ne se levait qu'à 11 heures. Le jour qu'il avait dit être celui du payement des « indicateurs » du premier secteur, il commanda à Hans :
— La tenue Welter n° 2.
Hans en étala les pièces sur des chaises. Le numéro 2 était aussi inélégant que le numéro 1. Ginestat chaussa les vulgaires bouliers et parut grandi de plusieurs pouces. Cette différence provenait d'épaisses semelles intérieures et de fortes talonnettes. Un gilet de velours capitonné comme celui d'un maître d'armes procura à la silhouette un abdomen imposant. La jaquette inégalement rembourrée sur les épaules et dans le dos acheva de déformer la stature avantageuse de l'officier prussien. La métamorphose de Ginestat en Welter se compléta par l'adjonction d'une moustache et d'une perruque brunes.
Lorsque les yeux furent cachés sous les lunettes noires, Welter fut complet. Il dit à Hans :
— Je déjeune et je dîne dehors, ani-
mal, pourceau du diable, mais je te défends de sortir, tu entends ?
— Y a, Meinherr.
Welter devait, en effet, réunir en deux groupes les renards puants du premier secteur afin de leur distribuer des roubles et des reproches.
Ces choses réglées, il fit glisser un rideau masquant une penderie. Il manœuvra un panneau derrière les vêtements suspendus, se coula dans l'ouverture et la referma.
Il se trouvait dans une chambre étroite et non meublée. Le logement faisait partie de l'immeuble dont une façade bordait la rue parallèle. L'entrée, mesquine de ce côté, avait un portier particulier. Les pièces étaient disposées en petits appartements, de loyer modeste, habités par des employés de minces ressources et des étudiants besogneux. Une communication adroitement établie à l'insu de tous permettait à Welter-Ginestat de jouer son personnage et de mener une vie mystérieuse et insoupçonnée.
Quelques jours auparavant, Paule avait reçu de Mme Babrowskoff ce billet :
Je sais, Mademoiselle, que vous vous occupez d'une œuvre de protection pour les jeunes Françaises émigrées à Saint-Pétersbourg. Oserais-je vous offrir mon faible concours et vous prier de patronner ma bonne volonté ? Peut-être trouverai-je dans l'action utile un palliatif à ma peine dévorante ? Je me suis prêtée aux sollicitations extérieures, j'ai essayé de me mêler de nouveau au mouvement mondain. Ma douleur s'y envenime.
La paix religieuse du couvent français me sera peut-être bienfaisante. Une part de mon cœur est déjà vôtre. Consentez à me faire du bien, ne me refusez pas ce que vous accordez à tant d'autres moins à plaindre que moi.
Paule répondit avec empressement après avoir exposé à la supérieure le désir de Mme Babrowskoff. L'introduction de la nouvelle dame patronnesse aurait lieu ce dimanche qui suivit la visite de Nadia chez celle que Ginestat appelait la Lerminoff avec un mépris écrasant.
La jeune fille était revenue radieuse de sa visite. Entrée en coup de vent, légère comme un papillon, dans le petit salon où sa mère lisait, elle lui avait sauté au cou :
— Oh ! maman, combien je me suis amusée, et combien aussi nous fûmes trompées ! Le salon de Mme Lerminoff est très, très correot.
Mme Tchernine hocha la tête d'un air
sceptique. Elle avait entendu trop de fâcheux propos pour revenir si vite de ses préventions. L'affirmation de Nadia ne pouvait suffire. Il est si facile de « truquer » les vilaines réalités.
— Si tu m'avais accompagnée, insistait la jeune fille, tu serais conquise.
-Mme Tchernine protesta du geste et dit d'un ton qu'elle voulait résolu :
— Enfin, c'est fait ; tu as contenté ton envie; tu n'auras plus le désir d'y retourner.
— Au contraire, maman; cette visite ma mise en goût. J'ai même promis d'assister à la soirée de vendredi prochain; il y aura des attractions sensationnelles.
Elle dit, câline :
— Tu m'accorderas la permission de minuit. La princesse me ramènera dans son traîneau. Aujourd'hui, elle n'a pu venir jusqu'à toi et m'a déposée dans le hall.
Abasourdie par le « j'ai promis » de Nadia, Mme Tchernine avait laissé couler les phrases sans les couper d'un mot ni d'un geste. Elle dit enfin:
— Mais, chère étourdie...
— Oh ! maman, ne prends pas une voix sévère qui ne va pas avec ton regard si doux. Je te répète que je ne quitterai pas la princesse; je me tiendrai dans son ombre.
— Mais, chérie, la princesse est tout imagination; elle vit dans le royaume des utopies. Ce n'est pas le mentor que je veux pour toi. Je ferais mieux d'y aller moi-même.
— Quelle bonne parole ! Oui, oui, accompagne-moi; Alexis viendra aussi. Je serai très heureuse.
Déjà Mme Tcheraine se repentait de sa quasi promesse. Elle secoua la tête.
— Je n'en aurais pas la force, chérie. Sois généreuse, renonce à ce plaisir dont j'ai une peur instinctive. C'est une prescience de malheur.
— Ce n'est pas ton dernier mot; tu es bien trop raisonnable pour croire aux pressentiments et t'en inquiéter.
L'imprudente enfant envelopperait le faible cœur maternel de si délicates caresses qu'elle enlèverait le consentement nécessaire. Le plaisir n'était pas le seul excitant ; la curiosité était encore plus forte.
Paule n'allait au patronage que vers 2 heures. Elle vit accourir Nadia pendant qu'elle donnait à Mme Babrowskoff des indications sur ce qu'il y aurait à faire. La présence de la veuve blanche déconcerta Nadia qui, après les échanges de politesse, dit :
— Je venais vous raconter ma visite d'hier, chère Paule, et vous demander un conseil. Je vis hier Mme Lerminoff; la princesse 'Chemokonsky me présenta.
— Vous êtes allée chez cette femme ?
s'écria la veuve.
Nadia rougit au souvenir de la véhémente apostrophe dans la serre.
— Pardon, Madame; ma légèreté est sans excuse. Je me rappelle trop tard que vous accusez cette personne.
— Oh ! oui, je l'accuse; c'est une semeuse de malfaisance, une faiseuse de ruines.
Du silence tomba et les coeurs en furent oppressés, Mme Babrowskoff le rompit :
— J'évite de parler des choses qui me déchirent parce que c'est pénible pour les
autres et douloureux pour moi, mais je crois de mon devoir de vous éclairer.
— Madame, pria Paule, pourquoi vous faire soulï'rir ?
— Pour sauver Nadia.
— Me sauver !
— Du danger qui vous menace auprès de cette créature. Il se passe dans ce salon extravagant des choses louches. Allemande, devenue Russe par son mariage avec l'insignifiant Lerminoff, on prétend qu'elle espionne, qu'elle exerce à la cour une influence occulte et néfaste, que son pouvoir maudit s'exerce sur les têtes les plus hautes et les courbe sous sa volonté.
— Oh! Madame, le monde est un abîme de méchanceté; il débite des horreurs et des mensonges. Mme Lerminoff s'écarte de la cour.
— Par ruse et calcul.
— Elle a une situation qui la met audessus des convoitises cupides. Elle est fort riche, son train luxueux...
— Ce qui la condamne, car son mari était de fortune médiocre. Mon Sacha si confiant se laissa conduire chez elle, y rencontra des intrigants. Quel usage firent-ils de sa sympathie ? Sa mort cruelle a répondu. Celui qui perdit mon époux bienaimé était un ami de Mme Lerminoff.
Elle continua, de nouveau véhémente :
— Nadia, écartez-vous de cette femme, pour votre bonheur, pour votre paix. N'y retournez plus.
Nadia estimait que Mme Lerminoff ne pouvait, d'une façon absolue, être rendue responsable des actes de tous ceux qu'elle connaissait, que Mme Babrowskoff la jugeait sans impartialité, que la passion exaspérée troublait et déformait le jugement do la veuve.
— Je vous donne le même conseil, dit Paule.
— Moi, j'approuve Mlle Tchernine, dit Jean qui entrait dans le salon.
Il venait saluer sa sœur avant de sortir, et s'excusa de son arrivée intempestive. Nadia, mutine, battait des mains.
— Merci, Monsieur Jean; vous faites confiance à ma jeune sagesse.
— Je ne sais de quoi il s'agit, confessat-il ; j'ai donné mon avis au petit bonheur.
— Je suis allée hier chez Mme Lerminoff ; ces dames me déconseillent d'y retourner.
Il eut un geste insouciant :
— Oh ! si cela vous amuse...
— La belle raison, rétorqua Paule. Si cela vous amuse...
— Je ne puis pourtant pas me faire le censeur de Mlle Nadia. Elle est sous la coupe de ses parents ; ce qu'ils permettent est bien.
Mme Babrowskoff, les paupières baissées, déchiquetait nerveusement la dentelle du petit mouchoir retiré de son gant.
— Tu es par trop léger, dit Paule. Il faut répondre à une demande de conseil avec plus de fermeté, plus de sincérité.
— Voyez, dit-il à Nadia, vous me faites gronder.
— Gronder, c'est le rôle des sœurs aînées. Répondez oui ou non; si j'étais votre sœur, me laisseriez-vous aller chez Mme Lerminoff ?
— Vous êtes terrible, Mademoiselle.
Le regard de Paule appuya sur celui do Jean sa belle et pénétrante lumière.
— Oui ou non? répéta Nadia.
Il dit :
— Eh bien ! non.
Nadia fit une petite moue ; elle s'affirma:
i? LES FAISEURS DE RUTNES
« J'irai quand même. » Mais elle enfouit dans son cœur sa dangereuse résolution.
Un peu d'inquiétude se lisait dans les yeux de Paule. Cette scène rapide révélait une fois de plus la déplorable faiblesse du caractère aimable de Jean. Parce qu'il craignait les responsabilités, qu'il était impulsif et malléable, il risquait d'être entraîné par un plus fort ou un plus habile en des voies d'où il ne reviendrait pas sans dommage. Elle s'était ouverte de ses pensées à son père, qui avait affirmé sa foi dans la valeur morale du jeune homme.
Jusqu'à présent, rien n'avait légitimé les soucis de Paule. Jean avait fait son droit ; ses camarades à la Faculté étaient d'anciens condisciples des Postes ; liés avec les étudiants les plus sérieux, ils vivaient à Paris en dehors du brouhaha du Quartier. A Saint-Pétersbourg, il étudiait le droit russe ; il irait ensuite en Angleterre, en Allemagne, en Italie. N'était-ce pas la meilleure façon de se préparer à la carrière ? Ses relations étaient connues, son temps bien ordonné ; son regard restait limpide, parce que son âme était sans détours. Pourquoi donc Paule se sentait-elle fâcheusement impressionnée ? Cette facilité à tolérer une chose mauvaise, sous prétexte qu'elle amuse, lui paraissait grave en soi. Elle réalisait qu'il ne manquait peut-être, à son frère pour sortir de la haute et fière ambiance de son éducation traditionnelle que l'occasion, toujours prête à surgir.
Elle resta un peu de temps silencieuse ; les jeunes gens parlaient de choses diverses ; Mme Babrowskoff s'évadait dans ses souvenirs. Deux coups de la pendule rappelèrent la tâche à remplir. Nadia et Jean prirent congé. Elle s'en retournait avec sa femme de chambre; lui allait au
Cercle de la Jeunesse retrouver ses amis.
Mme Babrowskoff et Paule s'installèrent dans le traîneau et arrivèrent en quelques minutes à Saint-Sauveur. Piotre reçut l'ordre de venir prendre sa maîtresse vers 5 heures.
Il pria :
— Si la barina voulait- La veuve répondit à la demande qu'elle
devinait :
— Oui, Piotre, va voir ta matchié (1) et promène toute la maisonnée. Il fait beau, profites-en.
— Oh ! barina, dit Piotre épanoui ; tu es bonne comme le Petit Père du paradis.
Pendant qu'elles traversaient la cour, la veuve expliqua :
— La mère de Piotre fut la nourrice de mon Sacha. Le brave homme m'est dévoué à la mort en souvenir du pauvre martyr. C'est un cœur d'or. Il ne s'est pas marié pour que ses gages puissent servir à élever les enfants de sa sœur Marpha. La fille était une gentille ménagère ; elle écouta les belles paroles d'un boulanger établi! dans le village, un Allemand de bonne réputation. Elle l'épousa, et ils eurent trois garçons. Mais il hérita en Prusse d'un fonds bien achalandé, abandonna sa femme et ses enfants, retourna dans son pays et épousa une veuve riche, encore jeune. Le drôle fit déclarer nul son premier mariage qui n'était pas enregistré au consulat, de sorte que ses fils ne peuvent porter le nom de leur père. Depuis ce drame, Marpha a la tête faible, et la vieille maman Natacha soigne les petits dont l'aîné n'a pas dix ans. Piotre exècre les* Allemande à cause de
fl) Petite mère.
K'arl Millier et leur veut mal de mort.
Elles arrivaient dans la salle de réunion du patronage. Le chaud accueil fait à Mlle de Riverolles remua doucement le cœur inconsolable de Mme Babrowskoff, et la joie des jeunes filles lui donna la révélation de l'action réflexe de la charité, bienfaisant dictame pour qui bénéficie des trésors d'amour qu'elle dispense, récompense ineffable pour qui répand cet amour.
Serait-il possible qu'elle fût consolée, que l'amertume qui empoisonnait son âme se fondît en douceur ?
Ce jour-là elle comprit toute la haute valeur de Paule qui se faisait toute à toutes avec un parfait oubli de soi. Chacune pouvait croire qu'elle était l'objet particulier des préoccupations de « Mademoiselle ». Ses entretiens étaient pleins de charme et d'abandon, ses avis se marquaient du jugement le plus éclairé, ses décisions promptes et fermes répondaient aux cas innombrables posés devant elle.
On fit de la musique. C'était le plaisir du dimanche de chanter des airs français, les chants de bravoure de Déroulède, les tendres complaintes de Botrel ; d'étudier les hymnes et les motets. Paule accompagnait, et sa voix bien cultivée soutenait les chœurs.
Mme Babrowskoff écoutait avec un puissant intérêt. Elle se leva et s'approcha du piano.
— Je sais accompagner, dit-elle, s'efforçant de contenir son trouble. Voulez-vous me céder le tabouret ? Il vous sera plus facile de diriger les parties.
Paule s'émut de ce qu'elle discernait dans le sourire tremblant de la veuve blanche. Elle quitta sa place et murmura très bas :
— Voilà un joli courage, Madame. C'est bien, c'est beau.
— La première fois... répondirent les lèvres pâles.
Oui, c'était la première fois depuis la disparition de son bien-aimé Sacha que la désolée vaincrait ses douloureux souvenirs. Au temps de son bonheur, elle jouait et chantait avec le cher disparu dont la musique faisait les délices. Elle rompait avec son chagrin égoïste et plongeait tête baissée dans le large courant de charité qui emportait Mlle de Riverolles.
— Je reviendrai, promit-elle aux jeunes filles.
Dans le trajet an retour, elle confia à sa compagne qu'un peu de paix était rentrée dans son âme.
— Je suis seule, riche et désœuvrée, conclut-elle. Usez de moi pour le bien que vous désirerez réaliser. Je vous aiderai.
Paule fut heureuse, parce que la charité avait fait la conquête d'une âme de choix.
Elle en oubliait la crainte qui s'était précisée dans son esprit ce même dimanche, mais cette crainte revint l'obséder lorsque, un peu avant le dîner, le chasseur du Cercle apporta un billet de Jean pour M. de Riverolles. Dans ce billet tout imprégné du respect le plus tendre, le jeune homme sollicitait l'autorisation de finir la soirée avec ses amis.
Nous serons sages, promettait-il ; après dîner, nous irons entendre le Prophète à l'Opéra. Toutefois, il est bien entendu, cher bon père, que si tu me refuses ton agrément je rentrerai tout de suite. J'aurai quelques regrets, mais ma soumission sera prompte.
Le chasseur me rapportera ta réponse.
Un très tendre baiser pour vous, chers deux, car je me coulerai en tapinois pour ne pas vous réveiller à mon retour.
M. de Riverolles passa le mot à Paule dont le premfcer mot fut :
— Refuse, père, je t'en prie.
Il la regarda avec étonnement.
— As-tu une raison particulière ?...
— Non, avoua-t-elle, mais les soirées que Jean passe au dehors se multiplient depuis quelque temps. Il s'émancipe un peu trop.
— Trop, il ne faudrait pas ; un peu est chose permise. Jean a vingt ans ; il doit pouvoir battre un peu des ailes, ou le home familial lui paraîtra une geôle.
Paule soupira.
— Ne sois pas rigoriste, ma Paule ; un jeune homme ne saurait être tenu de court comme une jeune fille.
— Pourquoi? fit-elle vivement. Pourquoi un homme est-il libre de prendre des licences larges, alors que le moindre écart compromet une femme ?
— Chère enfant, la pratique du monde t'apprendra, l'indulgence. Tu formules tes jugements d'après ta conscience claire ; tu rêves de la vie la plus parfaite, de la morale la plus pure, mais la pauvre humanité est loin de cette belle réalisation. L'expérience démontre...
Des larmes vinrent aux yeux de Paule.
— Le bien n'est pourtant pas un mythe, cher père.
— Non, certes... Mais le porteur attend une réponse. C'est oui, n'est-ce pas ?
Il semblait solliciter l'adhésion de la jeune fille si tendrement inquiète. Elle prononça avec effort :
— C'est oui, puisque tu le juges bon.
M. de Riverolles traça deux lignes sur
une carte :
Permission accordée. Ne prolonge pas trop tard ta veillée.
Le chasseur emporta le billet, et le père reprit la conversation afin d'apaiser sa fille qu'il sentait frémissante et non convaincue.
— Crois bien que je ne me désintéresse pas du cher garçon; je me suis renseigné sur la composition du Cercle de la Jeunesse. Il groupe l'élite des étudiants, et il faut montrer patte blanche pour y être admis.
— Est-il impossible qu'un loup enfariné force la porte ? D'ailleurs, ce qui me trouble, ce n'est pas tant que notre J,ean fréquente de sympathiques garçons de son âge que de le voir prendre un goût si vif pour les distractions qui l' éloignent de nous.
— Ton cœur a un peu de la jalousie maternelle, chère fille, cette jalousie qui rassemble ses enfants comme l'oiseau ses oisillons.
Elle hocha la tête :
— Je ne puis dominer mon impression.
J'ai peur.
Il rit doucement :
— Tu me fais penser à la poule qui a couvé un canard.
— Je suis ridicule.
Des larmes tremblaient dans sa voix.
— Mais non: tu es bonne, dévouée, sensible. Enfant bien-aimée, tu es ma joie et ma lumière; ne pense pas à de lugubres présages; ne t'attriste pas. Faisons confiance à Jean.
Piotre, ravi de la permission de l'excellente barina, claqua du fouet et de la langue, et ses chevaux partirent comme s'ils avaient des ailes. Ils traversèrent les rues glacées de la ville et parurent plus légers, plus aériens encore lorsqu'ils eurent dépassé les dernières maisons. La route s'allongeait morne sous la neige. Elle confondait sa blancheur avec celle des champs qui la bordaient et dont aucune limite ne la séparait. Tout le long, des bouleaux cachaient leurs troncs d'argent sous une écorce de glace et, dans leurs branches givrées, de petites gouttes durcies semblaient des perles. Un très pâle soleil caressait, les grands fantômes blancs et teintait légèrement l'horizon de brume grise.
De courts buissons mamelonnaient la plaine immaculée, et les isbas se semaient au hasard du chemin. D'un gris noirâtre, couvertes d'un haut toit de bois, quelquesunes ont des balcons grossièrement sculptés. Ni conr ni clôture autour de ces chaumières, mai« des hangars, des écuries et des cabanes faits de poutres; on y entasse le foin et le bois. Une église blanche de neige se dessine; sa croix s'enveloppe d'un suaire de glace. En contre-bas de la route, la Neva, immobile et glacée. A peine la disîingue-t-on des champs et des chemins dans ce paysage d'un blanc uniforme, mais elle se devine entre les deux lignes d'arbrisseaux qui l'encadrent.
Piotre sait que, au détour du bois, il apercevra l'isba de la matchié, que l'on entendra le tintement des sonnettes et le claquement du fouet. Les petits se bousculeront pour s'échapper tous à la fois par l'étroite porte. Ils battront des mains et crieront de plaisir :
— Voilà l'oncle Piotre. Il vient nous chercher ! i
Allons, les bonnes bêtes, plus vite, plus vite. Les chevaux volent et des étincelles jaillissent de leurs sabots.
Voici un carrefour et un cabaret de modeste et honnête apparence. Trois arbres maigres qui l'ombragent justifient son enseigne : Aux Trois Tilleuls. Dans la belle saison, de nombreux promeneurs s'y donnent rendez-vous, mais de temps en temps il y vient des personnages louches qui tiennent de singuliers propos. Par bonheur pour ceux qui les échangent à voix étouffée, si les murs ont des oreilles, ils n'ont pas de^ langue. Le « patron » vous a un air innocent et une âme complice, suivant la clientèle,
Piotre connaissait les Trois Tilleuls et les1 tenait pour ce qu'annonçait leur candide physionomie. Il regarda en passant les arbres encapuchonnés, mais ne s'arrêta pas. Il était pressé ; au retour seulement, il boirait un verre de kwass.
Clac ! Clac ! Voilà la maison, et les têtes ébouriffées apparaissent, et des cris de bienvenue jaillissent des grosses lèvres enfantines.
— Vite, les petits, nous allons en promenade ! Les bonnets et les châles 1
A ces quasi orphelins manquerait même le nécessaire sans* l'aide de l'oncle Piotre et quelques secours de la barina. Ils s'emmitouflent dans des fourrures communes
et des lainages pauvres rapetassés par la mère-grand.
— Voilà la matchié ! crient les enfants.
Sur le seuil vient une femme blanchie, parcheminée. Son visage fripé s'éclaire de la douceur naïve de deux grands yeux de porcelaine du bleu d'un ciel de printemps. C'est Natacha.
— Mon Piotre! crie-t-elle avec amour en tendant les bras.
Il la serre contre lui et lui rend ses baisers.
— Mamuschia, chère mamuschia! Quelle belle journée ! La barina m'a donné la permission de promener le petit monde. Le ciel est clair, le joli soleil leur fera du bien.
L'astre bienfaisant ne pénétrait pas facilement dans l'isba. Faite de rondins dont les interstices se feutraient de bourre de chanvre, elle ne recevait de clarté que par deux petites fenêtres non mobiles, et d'air pur que par la porte. Un banc de bois fixé au mur par des crampons, deux couchettes fort dures, une table et un grand poêle au milieu de la pièce, c'était tout. Une chaleur épaisse régnait, alourdie des odeurs de choux aigres, de lait fermenté et de poissons fumés dont se composait le maigre ordinaire de la famille.
— Assieds-toi, mon Piotre, dit Natacha.
Marpha dort, je vais la réveiller. Hélas ! elle ne te reconnaîtra pas plus que les autres fois.
Les bambins échangeaient des bourrades manifestant leur plaisir. Marpha dormait. Ce n'était plus qu'une épave pitoyable battue par la tempête que la cruauté d'un être sans morale avait déchaînée autour de sa misère. Les pas de Piotre la réveil-
lèrent ; elle promena son regard autour d'elle sans l'arrêter sur son frère. Il l'embrassa.
— Bonjour, Marpha, dit-il avec une tendre pitié.
Elle secoua sa tête rousse, et sa pauvre figure que n'éclairait aucune beauté resta sans sourire et sans vie.
— Piotre vient chercher les petits, expliqua la bonne mamma. Veux-tu te promener aussi ?
L'innocente continua de garder un silence obstiné. Mais lorsque son frère la souleva pour l'aider à se mettre debout, elle se prêta d'assez bonne grâce à son désir et suivit sa mère.
Les enfants piaffaient d'impatience. Ils caressaient les chevaux de leurs petites mains grasses et malpropres. Tous se tassèrent sur les banquettes.
La joyeuse promenade ! Les chevaux éclaboussaient la neige ; l'air vif cinglait. Les sapins et les bouleaux tout blancs, les peupliers semblables à de grands cierges fuyaient derrière l'équipage ; des vols de canards s'enlevaient dans le ciel. Ce fut une heure enivrante, et quand Piotre eut ramené à l'isba tout son monde, Marpha souriait ; un peu de clarté avivait les yeux brûlés de la mère-grand ; les enfants étaient comme fous de plaisir. Piotre promit d'intercéder auprès de l'excellente ba- ?ina pour que cette joie eût des recommencements.
Tl repassa devant le cabaret des Trois Tilleuls et se rappela la promesse qu'il s'était faite à lui-même de boire un verre de kwass. Il abrita ses chevaux sous un hangar où se trouvaient déjà d'autres équipages peu luxueux, des charrettes recouvertes de bâches, attelées d'un seul cheval
décelant le petit état des clients en ce moment attablés dans la pièce basse où le poêle ronronnait comme un chat heureux.
Il entra. La salle était vide, ce qui le surprit. Les tables placées devant les bancs accrochés aux murs n'étaient pas occupés, et il sembla à Piotre que le cabaretier paraissait plutôt fâché de l'arrivée de ce nouveau client. Néanmoins il s'assit et commanda du kwass. Il connaissait cette salle. Aux coins du poêle pendaient des grappes de champignons ; une lampe brûlait en veilleuse devant une icône de la Vierge et répandait une odeur acre ; des images de saints garnissaient les murs ; curieux assemblage de religion et d'un commerce en soi peu recommandable: mais le paysan russe est coutumier de ces pratiques.
Au moment où Piotre allait déguster la boisson qu'il aimait, un client poussa la porte, et voyant un buveur attablé jeta au cabaretier un regard mécontent à quoi l'homme répondit par un haussement d'épaules. Mais Piotre le reconnut.
--Eh ! c'est Fédor. Bonjour, vieux. Tu demeures donc de ce côté ?
— Oui.
— Tu me remets, n'est-ce pas ? Tu te souviens de Piotre Narilef ?
— Ah ! oui, ce brave Piotre ! Toujours iswostchick chez ton joaillier ?
— Non, c'est de l'histoire ancienne. Je suis depuis deux ans chez Mme Babrowskoff, une barina comme il n'y en a guère.
Au nom de Babrowskoff, Fédor avait fermé les yeux pour retenir l'éclair qui s'y allumait.
— Ta place est bonne ?
— Oui, je peux aider un peu la mamma et la maisonnée de ma sœur. Et toi ? Toujours ouvrier à l'usine Poutky ?
— Contremaître, rectifia Fédor en se rengorgeant.
— Tu commandes aux autres, alors ?
— A des centaines d'autres, et ils marchent droit : le knout n'est pas fait pour les chiens. Dis donc, ta barina, est-ce la même dont le mari... ?
Piotre dit oui de la tête ; Fédor ricana :
— Elle doit bien arranger la police et le tsar lui-môme.
— Elle ne se plaint pas. Le Petit Père ne peut pas tout savoir.
Fédor haussa les épaules. Piotre insista :
— La barina est bonne comme un ange.
Je la connais.
— Oui-dà. Voyez-vous ce bonhomme qui prétend savoir ce qu'il y a dans la tête d'une barina ! Allons, à une autre fois. J'ai des amis qui m'attendent. On se réunit le dimanche, ici ou là, pour faire quelques parties à un kopeck le point.
— Gomme les richards.
Ils rirent. Un autre client pénétra dans la salle basse. Le cabaretier le salua avec obséquiosité. C'était Welter. Aussitôt I' « indicateur » présenta d'un ton plein de sous-entendus :
— Un vieux camarade, Piotre Narilef, de chez Mme Babrowskoff.
Welter fut pris d'un intérêt soudain pour le cocher et lui parla avec bienveillance.
— Je te félicite d'être dans une si bonne maison. J'ai entendu dire du bien de ta maîtresse.
— La meilleure de toutes les barinas.
Piotre parlait avec tant de ferveur que
Welter se dit :
— Si jamais celui-ci nous sert, ce sera sans le savoir.
Il reprit d'un ton dégagé :
— Tu ne dois pas avoir beaucoup d'oùvrage. Je sais que ta barina a eu de grands malheurs ; elle ne fait pas de visites.
— Quelques-unes tout de même : chez Mme la comtesse Tchernine, chez Mlle de Riverolles. Aujourd'hui je l'ai conduite dans une maison de Soeurs françaises.
Welter eut un petit rire.
— Ta barina va chez les Sœurs I Elle n'est pourtant pas catholique. Elle cherche sans doute toutes les manières de se consoler en attendant l'occasion de se venger.
Piotre ouvrit de grands yeux. CeluVji parlait comme Fédor.
— La barina ne ferait pas de mal à une mouche. Elle pleurera le barine toute sa vie, mais elle ne se vengera pas. Bonsoir, Fédor, bonsoir, Votre Noblesse.
Piotre donnait à cet inconnu ce titre honorifique par déférence plus que par conviction, car il ne lui trouvait pas Pair d'une Noblesse, oh ! pas du tout.
Piotre reprit sa route et pressa son attelage, car il était en retard. Il oublia bientôt sa rencontre avec Fédor et les singuliers propos qu'il avait entendus.
Dans une seconde pièce qui s'ouvrait au fond de la première salle du cabaret, huit hommes attablés vidaient des verres cîe vod-ka. Tous portaient sur leurs visages les stigmates du vice. Chez ces individus, la face carrée, les épaules hautes révélaient l'origine teutonne. Les uns avaient la* vareuse blousante de l'ouvrier, les autres la chemise rouge du moujik ; deux ou trois étalaient des vêtements « bourgeois », restes élimés d'une ancienne élégance.
Ils parlaient allemand et répondirent en cette langue aux questions de Welter.
— Tu racontes des bourdes, dit-il au premier. Ce n'est pas le colonel Narof qui a le secret de la nouvelle mitrailleuse, et toi, Noller, tu nous bernes en nous promettant les plans de défense de Gronstadt. Le commandant du port est plus méfiant que tu n'es habile.
Un troisième attendait, d'un air content de lui-même. Welter l'apostropha rudement :
— Il n'y a pas de quoi te glorifier, Gothing. On n'a jamais tant travaillé chez Vadéniel que depuis que tu es surveillant de la fabrication des explosifs. Ma parole ! on dirait que tu as à cœur de fournir des munitions aux quinze millions de Russes qui combattront contre la grande Allemagne, le jour où notre kaiser déchaînera enfin la guerre.
L'autre s'excusa :
— Nous sabotons les commandes.
Le chef se radoucit et demanda :
— Est-ce vrai ? Es-tu sûr de ceux qui exécutent tes ordres ?
— J'offre d'essayer un de nos explosifs. Welter eut un gros rire :
— Pas devant moi, hein ?
Les comparses regardaient le maître avec des airs défiants et hostiles. Etres malfaisants groupés pour une œuvre de haine, ils apportaient à cette œuvre chacun sa part de ruse et de méchanceté ; au fond, ils travaillaient dans un but de lucre, prêts à trahir pour une surenchère ceux qu'ils servaient et qui les méprisaient. Ils remirent des notes, des rapports.
Welter, sous les verres noirs de ses lunettes, les examinait, sans aucune illusion sur leur dévouement à la cause sacrée.
Lui seul ici avait la religion de la patrie allemande, et c'était peut-être son excuse ce patriotisme déformé, pouvant aller jusqu'au crime.
Il aligna des roubles sur la table. Il les distribua en y joignant l'admonestation sévère dictée par Mme Lerminoff, puis il congédia brutalement la meute servile qui n'osait pas aboyer.
— Reste, commanda- 1- il à Fédor.
Fédor parla longtemps, répondant aux
questions précises qui lui étaient posées.
— Je suis assez content de toi, approuva Welter. Tu ne mènes pas mal le mouvement. Depuis un an, c'est ton usine qui fournit le plus de grèves. Continue. Il nous faut détruire tout ce qui peut gêner notre action, semer la haine des classes, la divisiOD entre les patrons et les ouvriers, entre les paysans et les seigneurs, susciter les rébellions dans les casernes, créer des difficultés énormes dans la vie intérieure de
la Russie, désorganiser tous les services : finances, ravitaillement, transports. Nous exécutons un plan colossal ; on y travaille à cette même heure dans les deux mondes. Partout où il y a un Allemand, il doit y avoir en germe plus de grandeur, plus de puissance, plus de richesse pour l'Allemagne.
11 s'exaltait, et un moment il dut s'interrompre, car l'ardeur de ses pensées et la véhémence de ses paroles lui coupaient le souffle. Il avala une longue gorgée de vodka, fit une profonde aspiration et reprit, d'un ton plus posé :
— Votre chiffre de production?
— Cinquante pour cent de baisse. Poutky fulmine contre les grèves.
— Vous exportez ?
— Surtout en Belgique et en Serbie.
L'Allemand eut un rire cynique :
— Vous leur servez des commandes de choix ?
— Des obus qui ne tueront personne et n'écraseront rien.
— D'où viennent vos aciers?
— D'Allemagne, pour le plus gros des fournitures. Ces aciers mal trempés sont utilisés pour les commandes* de la Guerre et de la Marine, comme dans la campagne de Mandchourie. Nous avons trois cinquièmes de naturalisés dans nos équipages.
— Très bien. Et il n'y a pas* de contrôle?
— On bouche les yeux des curieux avec des roubles.
Ils rirent bruyamment et se versèrent de nouvelles rasades. Welter reprit :
— Trouve-t-on du neuf chez vous ?
— Une auto-mitrailleuse, un train blindé. J'ai fourni le rapport.
— Dans l'aviation ?
— Rien. Mais il y a le brise-glace de Gomiroff, venu à l'usine hier.
Welter s'anima d'un immense intérêt.
— Tu l'as vu ?
— Je Tai conduit au directeur.
— Tu as « écouté » ?
— J'ai entendu.
— Bien. Alors ?
— Les techniciens étudient. La machine est, paraît-il, ingénieuse, simple et rapide.
Le silence qui suivit eut quelque chose de tragique. Welter se leva, fit des va-etvient maussades de la fenêtre à la ports et se rapprocha ensuite de Fédor, courbé dans une pose d'humilité. Il lui souffla bas :
— Les plans de Gomiroff disparaîtront avec lui.
— Il a dit qu'il reste quelque chose à mettre au point. On peut attendre.
— A quoi bon ? C'est la Russie qui a besoin de se donner de l'air.
Il insista :
— Gomiroff reviendra chez Poutky... Tu as le champ libre. Dans un si formidable entassement de machines motrices et meurtrières, tout peut arriver : une passerelle cède, une courroie happe un imprudent et en fait de la chair à saucisse. Tu as le choix des moyens.
Le Russe, tordant entre ses doigts son bonnet de fourrure, se plaignit avec un mauvais regard :
— On me réserve toujours les plus sales besognes.
Le rire insultant de l'Allemand souffleta Fédor.
— C'est juste, il me semble. Tu n'es pas étouffé, garrotté par les scrupules ; tu n'espionnes pas, toi, tu trahis.
~ Pour le compte de qui ?
— Oh ! oh ! entendons -nous ; tu travailles pour toi. Si tes sales besognes, comme tu les appelles, ne t'étaient pas payées en bel et bon argent, tu te garderais bien de les exécuter. Alors, ajoutat-il en élevant sa voix gonflée de menaces, pas de résistance ni de marchandage.
Marche droit ou tu n'aurais pas à t'en louer.
Sans ménagements, il crachait son mépris à la face du drôle dont il utilisait la vilenie. Fédor baissa la tête. C'est vrai qu'il voulait de l'or, beaucoup d'or. Au fond de son âme trouble des sentiments haineux contre ceux qui possèdent avaient germé comme se développent les pullulences dans les eaux vaseuses. Il s'était déformé la conscience au contact de quelques hommes orgueilleux et despotiques qui avaient capté ses énergies, pressuré son intelligence, exigé de lui un rendement énorme sans donner à son effort la récompense qui eût été juste. A présent, il enveloppait dans une même exécration tous ceux qui détenaient une parcelle d'autorité. Le directeur technique de l'usine Poutky l'appréciait et lui montrait son estime en lui accordant sa confiance. Il en abusait pour perpétrer des trahisons pires.
Welter exploitait les bas instincts de Fédor pour en faire la chose de la « grande Allemagne ». Cependant, cette fois, la mission étant particulièrement grave et risquée, il crut bon d'encourager son zèle. Il lui compta dédaigneusement vingt roubles.
— Empoche cette gratification, dit-il ; je n'ai pas voulu te favoriser devant les autres qui auraient grogné comme de mauvais chiens. Mais souviens-toi que j'entends être débarrassé de Gomiroff. Tu seras payé en raison de ta célérité.
WJ les faiseurs de ruines
Après tout, que pesait la vie du jeune inventeur dans les combinaisons des agents secrets de la Wilhelmstrasse ?
Fédor grommela :
— On verra à vous satisfaire, chef.
— Nous allons dîner ensemble. Yatchine réussit le canard comme personne.
Fédor avait sur le cœur les insultants reproches du maître grossier et omnipotent, mais il dissimulait.
Ils jouèrent au billard et Welter gagna la somme de dix kopecks. La partie s'achevait lorsque Yatchine vint prévenir ses clients que le dîner était servi. Un dîner copieux : un canard farci de hachis maigre étalé sur un lit de crème épaisse faisait suite au chtchi, soupe composée de viande, de choux rouges, de tomates et de pommes de terre, mélangés de crème fermentée ; du lait caillé additionné de sucre en poudre et de cannelle, du cacha d'orge, du kwass et du thé à discrétion formaient un menu campagnard appétissant.
Les convives, après le repas, retournèrent à la ville, et les lanternes de leur voiture faisaient songer aux yeux dun monstre glissant sur la route blanche.
Nadia attendait avec une impatience extrême ce vendredi où elle retournerait chez Mme Lerminoïf, où le Lezghien évoquerait des ombres illustres, où des paroles d'outre-tombe frapperaient les oreilles des vivants. Une curiosité malsains l'obsédait, entretenue par la foi enthousiaste de la princesse Ghemokonsky qui, pour toute pâture, nourrissait son esprit de récits invraisemblables et déprimants. Alexis raillait sa cousine, Paule l'objurguait, sa mère la suppliait. Tout effort était vain ; Nadia se réjouissait d'avoir peur. Le frisson, c'est le piment assaisonnant le plaisir.
La princesse, accompagnée des deux jeunes gens, se rendit chez Mme Lerminoff. Alexis se promettait d'observer gens et choses et de se faire une opinion personnelle sur l'étrange femme et sa non moins étrange compagnie.
Il renifla en entrant et dit :
— Ça sent le soufre ici.
— Tais-toi, protesta Nadia effrayée de cette irrévérence.
Il rit, au grand émoi de sa cousine, scandalisée de ce manque de tenue qu'elle fut, du reste, la seule à remarquer dans le tohu-bohu des salons. Ici, des tables de jeux variés, une roulette où l'on perdait terriblement, un whist à dix roubles le point ; là, des valses étourdissantes. Un buffet, monté pour un régiment de Gargantuas, occupait une galerie où la foule
bruissait comme les vagues sur la grève un jour de haute mer et de gros temps. Les domestiques, en culotte collante, bas de soie et souliers à boucles, se démenaient pour remplir les coupes de Champagne, les tasses de thé et de café, les assiettes de friandises, pour renouveler les montagnes de pâtisseries et de pains fourrés, les pyramides de fruits, les crêpes roulées à la confiture d'épine-v mette.
La' princesse et ses jeunes amis se frayèrent un chemin jusqu'à iMme LerT minoff. Dans l'atmosphère surchauffée, les fleurs aux parfums forts exhalaient des odeurs entêtantes,
Mme Lerminolï adressa à Pawloff un compliment spirituel, mais elle démêla en iui quelque chose qui la gêna.
— Ces démons de Français, se dit-elle, ne prennent rien au sérieux ; ils ne se laissent pas engluer comme nos Russes superstitieux et mystiques.
Elle sourit à la princesse.
— Je vous attendais, Madame, pour faire commencer les expériences psychiques.
— Mille grâces, Madame.
— Je suis heureuse de vous procurer ce plaisir, ainsi qu'à votre aimable jeune compagne.
Elle frappa sur un gong, et le silence succéda au joyeux vacarme.
— Je vais aller chercher Nicolas Mocky, dit-elle. Prenez place à votre guise. Mesdames, restez auprès de moi.
Une estrade élevée de trois marches et recouverte de velours rouge était placée devant la cheminée dont l'âtre se remplissait de fleurs. Une petite table sans tapis occupait lestrade et portait pour tout appareil une sonnette d'argent. La mise en scène semblait faite pour écarter tout
soupçon de « truquage ». Mme Lerminoff, qui était sortie, revint avec le Lezghien. La porte du salon fut fermée; personne ne devait entrer ni sortir pendant les évocations.
Le Lezghien était vêtu d'une ample robe de velours noir sans ceinture. Une tête de mort en velours blanc grimaçait sur sa ooitrine, et au fond des orbites vidées brillaient deux escarboucles; des tibias chevronnaient les manches du mage. Deux yeux de feu dans un visage long et maigre, des cheveux d'un noir d'encre complétaient' un ensemble impressionnant.
Il tenait comme un sceptre une baguette d'ébène surmontée d'une tête de . mort en ivoire.
Il resta debout sur l'estrade, promena sur l'assemblée un regard olympien et parla d'une voix étrange.
— Dans quelques secondes, l'évocation va commencer, toutes lumières éteintes.
Regardez vers les angles de la pièce orientés aux quatre points du ciel: des flammes venant des sphères inaccessibles brilleront : flammes bleues pour notre Pierre, le tsar immortel; vertes pour Napoléon; rouges pour Bajazet; jaunes pour Catherine. Faites la nuit.
Toutes les ampoules s'éteignirent et le vaste salon ne fut plus éclairé que par les escarboucles luisant comme des tisons.
— Levez les yeux quand j'agiterai la clochette.
— Il sonne les empereurs comme on sonne des valets, murmura Alexis ; ça ne doit pas les flatter.
— Tais-toi, au nom du ciel, supplia Nadia.
Elle était assise à la gauche de
O'i LES FAISEURS DE RUINES
Mme Lerminoff; la princesse était à la droite de la maîtresse de céans.
La clochette remua son grelot argentin, et dans l'angle Nord du plafond des lueurs bleues brillèrent, puis se dispersèrent en étoiles minuscules.
Pierre le Grand prononça d'une voix mécontente :
— Mocky, pourquoi m'appelles-tu ?
— Pour que tu reçoives l'hommage de ton peuple fidèle et que tu daignes lui dire comment l'Empire que tu fondas par ta sagesse poursuivra sa glorieuse carrière.
— Liez ensemble les aigles, tous les aigles, les blancs et les noirs, les rouges et les blonds, afin qu'ils escaladent les cieux dans un seul vol.
— Est-ce tout ?
— Oui, et les aigles crèveront les yeux des coqs et déchireront les léopards pour nourrir leurs aiglons.
La flamme bleue s'éteignit. Très peu d'auditeurs avaient saisi l'allusion politique pourtant claire.
— Napoléon va paraître, annonça le médium.
La clochette tinta de nouveau; une lueur verte et des étoiles vertes dans l'angle occidental répandirent des teintes cadavériques sur tous les visages.
Une voix lointaine prononça :
L'aigle planait aux voûter» éternelles Quand un grand coup de vent lui cassa les
[deux ailes
Et la flamme disparut.
— C'est du Victor Hugo, dit Alexis, amusé. L'empereur et le poète ont fait connaissance là-haut, et réconciliation s'ensuit peut-être pour toute la famille.
— Tais-toi, tais-toi, répéta Nadia qui tremblait.
— Laisse-moi rire, c'est trop drôle. Je voudrais bien découvrir le truc.
Au troisième appel de la clochette, une flamme rouge et des étoiles rouges dans l'angle Sud.
Bajazet, l'empereur de sang. D'abord on entendit un ricanement sinistre, puis des mots rugis plutôt que parlés.
— Bientôt, je ferai manger mon cheval sur l'autel de Saint-Pierre, à Rome, et je le mènerai boire dans le bénitier de Notre- Dame de Paris.
— Farceur! cria Durosel.
Ce fut dans la salle une tempête. Quelques-uns voulaient lyncher l'insulteur de l'esprit. Il s'échappa des mains frénétiques et s'élança dehors.
Alexis s'amusait énormément.
Le médium frappa sur le gong, et le silence de nouveau se fit.
— Je crains fort, dit-il, que la grande Catherine refuse de répondre à mon appel: les esprits sont ombrageux...
En eiïet, ce fut en vain que Mocky agita la sonnette; aucune lueur ne brilla dans l'angle Est du salon.
— Elle ne viendra pas, déclara le médium. Rallumez les lampes.
Aussitôt les ampoules étincelèreat„ éclairant des visages aux expressions variées, les uns pâles d'émoi, les autres empourprés de la colère soulevée par Durosel. Nadia et la princesse étaient visiblement bouleversées. Alexis réfléchissait aux étrangetés de la scène. Les voix étaient fort différentes et provenaient de distances inappréciables. Où se tenaient les compères ? D'où se projetaient les lueurs ?-
Le Lezghien promenait sur les assis-
tants son regard de feu; il l'arrêta sur Nadia et l'interpella :
— Vous, la belle enfant, dit-il avec une familiarité qui. en toute autre rencontre, eût froissé la jeune fille, prenez garde. Une vipère dort sous votre couchette; elle écoute vos rêves pour en trahir le secret.
— Que voulez-vous dire? demanda Nadia frémissante.
— Cherchez le sens de la parabole que le destin vous fait entendre.
— Me connaissez-vous ?
— Je vois que vous êtes une colombe; je sais que les vipères* tuent les colombes. Celle qui vous menace rampe dans l'ombre de vos pieds.
La pendule sonna douze coups. Bon nombre d'invités s'approchèrent de l'estrade où Mocky venait de rendre cet oracle. Il les écarta du bout de sa baguette.
— Mon pouvoir est expiré, dit-il. Je dois partir.
— Comme Cendrillon, murmura l'incorrigible Alexis.
Pendant que Mocky se retirait, reconduit par Mme Lerminoff, Alexis regarda sa cousine, immobile et muette.
— Te voilà toute tremblante, reprochat-il. Crois-tu donc à cette sotte histoire ?
— Je suis très impressionnée, presque malade.
— Que sommes-nous venus faire ici ?
Allons-nous-en. A moins que tu n'acceptes un tour de promenade dans les serres, ce qui remettrait d'aplomb tes esprits. Je te conterai une histoire gaie.
Nadia sourit faiblement et secoua la tête.
— Je serais incapable de la goûter. Cette vipère sous mon lit...
Alexis essayait de railler, mais la pâleur
de Nadia l'inquiétait L'âme slave glisse facilement sur la pente d'un mysticisme contraire aux saines doctrines et à la droite raison.
— Retirons-nous, dit le jeune homme.
En changeant de place, tu laisseras derrière toi ces craintes ridicules.
A ce moment, Ginestat se rapprocha de la princesse et parut seulement alors apercevoir Nadia.
Il la salua profondément et s'enquit :
— Cette curieuse séance vous a-t-elle intéressée, Mademoiselle ?
— Surtout troublée. Avez-vous entendu ce que le médium m'a dit ?
— Ajouteriez-vous foi à ces balivernes ?
— Je suis enchanté, dit Alexis, de vous entendre parler comme je le fis moi-même.
— Les lueurs, les voix sont réelles.
Ginestat rit beaucoup.
— Les médiums sont gens habiles et nous feraient voir des étoiles en plein midi. Moquez-vous de cet apparat et de ces discours. Rêvez aux anges, Mademoiselle, malgré la vipère qui dort sous votre lit.
Il rit encore, mais Nadia pâlit davantage.
— Je suis très sotte, confessa-t-elle, et ne puis dominer mon impression fâcheuse. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de me retirer.
— Quel dommage ! Mademoiselle.
D'un salon voisin venaient les sons d'une
valse entraînante.
— Les danses recommencent ; ce serait un dérivatif à votre souci.
Nadia repoussa vivement l'offre implicite. La princesse, prévenue par Alexis, se leva aussitôt.
— Partons tout de suite, dit-elle. Ma pauvre enfant, je suis désolée.»,
D<S LES s de RUINES
— Restez, princesse ; mon cousin est nn parfait chevalier d'escorte.
— Mais j'ai charge de vous.
— Ne soyez pas inquiète; nous allons filer à l'anglaise, vous priant d'expliquer cette fugue à Mme Lerminoff.
Dans son traîneau, Nadia pleura et ses nerfs contractés se détendirent.
— Je voudrais, dit-elle, coucher sur un divan dans le salon et ne pas entrer dans ma chambre. Est-ce puéril ?
— Quelle idée ai-je eue de te conduire chez Mme Lerminofï ?
— C'est ma faute ; je paye mon entêtement.
Elle était encore si nerveuse en arrivant chez elle que Mme Tchernine la prit dans ses bras, où elle se pelotonna comme une enfant, et fit sa coulpe, affirmant sa résolution de fuir ce salon où se passent des choses d'une fantasmagorie effrayante.
— Je me croyais mieux trempée, avouat-elle. Je serai désormais docile aux avis de plus sages que moi.
Quoique brisée de fatigue, elle ne s'endormit que vers le matin, bercée par sa mère comme au temps où elle était toute petite.
Ginestat demeura seul dans le salon après que furent partis les derniers invités à l'étonnante soirée. Son visage riait par tous ses plis. Et lorsque Mme Lerminoff le rejoignit, les deux compères éclatèrent de rire.
— Il est d'une jolie force, mon Lezghien, dit-elle quand leur hilarité fut un peu calmée, et il travaille dans les prix doux : cinquante roubles, c'est vraiment pour rien.
— Je n'ai jamais assisté à une scène
plus parfaite de ventriloquie. Mais, belle dame, vous me devez aussi des feux. N'aije pas bien machiné le plafond pour y faire briller des clartés de l'autre monde ?
— Vous êtes sûr que vos taraudages sont bien dissimulés ?
— Absolument sûr. Le courant que j'ai lancé a-t-il joliment allumé mes pièces ? Suis-je pas un habile artificier ?
— Gomme un incomparable « préparateur de la guerre en temps de paix ». Vous obtiendrez un avancement rapide. Quelle admirable idée de rapprocher la Russie et les empires centraux, de prédire que le coq français, le coq flamand et le léopard britannique ne seront que chair à pâté pour la « grande Allemagne », que le Turc, notre ami, nous accompagnera à Rome et à Paris ! Les idées cheminent silencieuses, puis elles éclatent au grand soleil et la face du monde est changée. Paris, Babylone que courtisent tous les rois de la terre, est voué à la destruction. Oui, c'est admirable d'habituer les esprits à ces pensées colossales.
— Félicitez-moi aussi d'avoir fait prononcer un oracle dont la petite Tchernine est épouvantée. Elle est partie plus morte que vive, et j'achèverai de la bouleverser. Je dénoncerai sa chambrière et la remplacerai par Fédora, car la police ne dédaigne jamais les avis anonymes. Ceci venant après cela, l'émoi de la jeune Nadia sera au comble. Par Fédora nous saurons tout ce qui se passera dans les deux maisons, nous percerons tous les secrets. Que nous nous amuserons, belle dame !
— Vous êtes un démon.
— Votre frère, Madame.
Fille dit d'une voix grave :
— Nous sommes simplement des Prussiens, les vrais sur-hommes qui, nés de rien, avons voulu être tout. Par notre science, notre génie méthodique et patient, notre culture qu'aucune n'égale, nous avons su prendre une place si haute, si large, que nul peuple ne pourra jamais nous dépasser. Nous sommes les mandataires de Dieu, faits pour régir le monde ; c'est ce vieux Dieu qui conduisit nos pères depuis les âges lointains vers les destins augustes dont nos pieds foulent, à cette heure, les cimes éblouissantes. Dieu au ciel, le kaiser sur la terre, l'Allemagne, reine et maîtresse de toutes les nations, de tous les trésors répandus sur le sol ou cachés dans les entrailles du globe, maîtresse des airs et des mers, ô la magnifique réalité de demain !
Elle parlait debout, les yeux levés vers la rosace du plafond, dans l'attitude d'une sibylle, et Ginestat ne riait plus. Ce fanatisme le pénétrait lui aussi, s'imprimait dans sa chair, dans son cœur, dans son esprit. C'était comme une tunique ardente qui le dévorait.
Dans le court chemin qu'il fit pour rentrer chez lui, il répétait aux étoiles frémissantes :
— liber Ailes! Uber Ailes!
Alléluia ! Alléluia ! Le Christ est ressuscité ! C'est le chant de Pâques, la sublime annonciation du ciel à la terre qui répond par d'universels hosannahs. Ellemême ressuscite en ces jours bénis. Le soleil rayonne l'allégresse dans le profond azur ; le vent la chante dans les arbres où pointent les verdures nouvelles ; les oiseaux la proclament en trilles éperdus.
Depuis six semaines les cloches ont annoncé le jour divin par leurs plus joyeux carillons dans toutes les églises de l'Empire. Enfin, il luit dans sa splendeur ; la terre est dévêtue de sa robe d'hermine. Une tendresse infinie palpite et s'exalte. Des palais aux isbas vibre le cri glorieux Christos-Woskrèce (Christ est ressuscité), auquel tous de répondre : Woïstinou- Woskrèce (En vérité ressuscité). De fraternelles accolades sont échangées des plus grands aux plus humbles. Les hommes baisent la main des dames qui s'embrassent trois fois sur les joues.
Après ces innombrables accolades, l'empereur a, dit-on, la figure enflée, et la main de la tsarine est gercée jusqu'au sang. Ce3 détails égayaient Alexis et il se félicitait de n'être pas soumis à ces rites dont l'agrément est discutable. Les trois amis revenaient ensemble de la basilique de Notro- Dame de France où se pressait ce jour-la la colonie française catholique.
Paule eut une pensée touchante :
— Allons à l'hôpital français, proposa-
t-elle aux jeunes gens. Notre visite réjouira les pauvres malades ; nous leurs porterons des douceurs et les souvenirs du cher et lointain pays.
Ils acceptèrent avec un charitable empressement, et, au cours de cette visite, Paule et Alexis comprirent le secret de leurs cœurs. Ils éprouvaient, depuis leur première rencontre, une sympathie mutuelle, une douceur sans cesse accrue, mais ce jour-là, quand ils échangèrent avec les malades le salut : « Le Christ est ressuscité », une joie puissante fit communier leurs âmes en même temps que leurs lèvres formulaient les mots triomphants.
Ce fut une révélation à la fois délicate et forte. Ils ne prononcèrent point les phrases par lesquelles s'exprime la liaison des esprits, mais ils en goûtèrent l'intime suavité. L'heure des tendres confidences sonnerait plus tard. Les situations s'équivalaient ; la noblesse des sentiments offrait une belle garantie de stabilité au bonheur paisible dont la voie s'ouvrirait devant eux. Cette voie, rien ne paraissait devoir l'entraver.
Les Riverolles déjeunèrent chez les Tchernine, car on se groupe entre amis pour manger les œufs de Pâques comme se rassemblaient les Hébreux pour manger l'agneau. Les rites consacrés par l'usage séculaire intéressèrent fort Alexis qui les voyait se dérouler pour la première fois.
Ce fut en ce dimanche de Pâques, le 25 avril, que les citadins entendirent les premiers craquements annonciateurs de la rupture prochaine des glaces. L'eau remuait sous le couvercle de son sépulcre ; par mille fissures elle s'insinuait, avide de se réchauffer au soleil de printemps. De sévères barrages s'opposaient à la traversée
' du fleuve, car le danger croissait d'heure en heure pour les imprudents. Deux jours plus tard, la débâcle commençait ; les glaçons s'en allaient à la dérive sous les regards d'une foule innombrable, accourue des divers quartiers de la ville pour suivre les péripéties de ce spectacle, chaque année renouvelé et toujours captivant. Il semble qu'une vie plus intense se répande dans l'Empire le jour où le fleuve recommence sa course triomphante sous le ciel adouci.
Cette fois, une inquiétude se mêlait à la curiosité de la foule. La débâcle coïncidait avec une forte marée, et le refoulement habituel en serait augmenté, menaçant les riverains. Les glaçons repoussés par les vagues échevelées, formant barre à l'embouchure de la Neva, reviennent en pareil cas heurter ceux qui les suivent. C'est une mêlée furieuse et dangereuse, un violent rappel des combats titaniques ; c'est Pélion croulant sur Ossa avec un fracas épouvantable.
Les moujiks couraient, la chemise rouge gonflée ; les enfants criaient :
— La débâcle ! La débâcle !
Les nouvelles, arrivées de la campagne environnante, donnaient des craintes sérieuses. Maintenu, dans le parcours de la ville, entre ses quais de granit, le fleuve, sous la ruée des blocs, crevait déjà les digues protégeant les plaines basses autour de la capitale.
Ces inondations sont fréquentes et toujours désastreuses.
Par instants, un solennel silence tombait sur la foule qui, soudain recueillie, contemplait le passage des glaçons, écoutait la voix de l'eau si longtemps muette, et beaucoup se signaient en pensant aux victimes
de cette force libérée, de cet ami des beaux jours, devenu soudain ennemi.
Nadia était arrivée de bonne heure à l'hôtel de Riverolles, car elle aimait les spectacles de la rue et n'en voulait rien perdre.
— Quel dommage que votre frère et mon cousin soient absents, dit-elle; nous les aurions priés de nous accompagner dans les villages où l'inondation est imminente.
— Nous sommes prêts, Mesdemoiselles, cria la voix joyeuse de Jean ; nous revenons tout exprès; la troïka est attelée et attend votre bon plaisir. J'ai prévenu Mlle Barbe.
Ils partirent tous très gais. Le vent frais leur jetait au visage ses caresses un peu rudes. Le long du chemin, les buissons se paraient de petites feuilles ténues comme des brins de mousse. Un ciel bleu inondait la plaine d'une lumière caressante, et, à l'horizon, une buée presque rose flottait sur les sapins.
— Quel beau temps ! dit Nadia. Le printemps s'annonce délicieux.
— Vous avez encore quatre saisons, dit Alexis. A Paris, nous n'en connaissons guère que deux : le froid et la chaleur se succèdent souvent sans transition. Nous ne jouissons que rarement des charmes d'un vrai printemps et d'un vrai automne.
Le fleuve ! On l'entendait frémir et l'on voyait défiler les glaçons comme un troupeau de béliers blancs derrière les arbrisseaux. Ils couraient en désordre vers la ville. L'attelage stoppa dans un champ dominant la plaine où la Neva avait fait son lit. Les eaux glauques débordaient; elles effleuraient les isbas groupées autour d'une vieille église. Toutes étaient vides, évacuées par les paysans habitués aux ca-
priées des glaces fondantes et prudemment réfugiés dans la cité.
Seule restait une pauvre famille. A la porte d'une chaumière, trois enfants pressés l'un contre l'autre regardaient avec plus d'étonnement que de frayeur le flot 'qu'ils n'avaient pas encore vu venir si loin.
Une seconde troïka s'arrêta sur la crête du chemin, et un homme en descendit. Il reconnut le groupe et ressentit quelque inquiétude. C'était Ginestat. Il ne pouvait se dispenser de saluer Mlle Tchernine eU M. Pawloff rencontrés chez Mme Lermi-V noff et risquait d'être deviné par Paule et Jean de Riverolles. Mais ceux-ci, l'âme angoissée par le drame qui se jouait devant eux, ne remarquèrent pas le nouveau venu. Nadia négligea de le présenter à ses amis. L'heure n'était pas aux cérémonies protocolaires.
— Appelons ces petits, dit Nadia. L'eau gagne et ils sont en danger.
— Il doit y avoir quelqu'un dans la cabane, dit Mlle Barbe. Je distingue des allées et venues.
— Hé, enfants, cria Alexis, grimpez ce talus ; ne vous faites pas noyer !
Les bambins ne bougèrent pas. A ce moment, Natacha vint au seuil, regarda la ligrne d'eau qui s'avançait vers l'isba et rentra pour avertir Marpha qu'elle s'efforça vainement d'emmener. Entraînée jusqu'à la porte, l'inconsciente s'y accrocha d'abord, puis se cramponna à la prisba qui entourait la cabane.
Le danger devenait pressant. Natacha implorait la malheureuse que ses bras débiles ne pouvaient porter. Les enfants unirent leurs efforts à ceux de la vaillante mamma, et ils se mirent à crier de peur
parce que l'eau avançait plus vite, poussée par un reflux violent.
— Stupides femmes, dit Ginestal.
Mais il ne bougea pas et cria seulement :
— Hé ! la baba (1), venez par ici !
Il avait la précaution de déguiser sa voix dont quelques intonations eussent pu découvrir Welter.
Les jeunes Riverolles étaient tout à l'inquiétude du moment.
Jean et Alexis descendirent en cour le raidillon, et les enfants s'élancèrent audevant d'eux. Paule et Nadia s'en saisirent et leur firent grimper la pente. Pendant ce temps, les jeunes gens relevaient les deux femmes qu'une forte vague avait renversées et qui avaient perdu connaissance. Ce sauvetage serait laborieux, car l'eau allait plus vite qu'eux. Ginestat, impassible, assistait à ce drame palpitant et songeait .que ces imprudents pourraient bien... Il dit tout haut :
— Quelle folie ! Piisquer sa vie pour deux pauvresses.
Les jeunes filles lui jetèrent un regard indigné.
L'eau enveloppe les sauveteurs. Ils en ont jusqu'à la ceinture; elle les presse; elle est vivante; elle gêne leur marche alourdie par le poids des corps inertes ; ils maintiennent avec peine les têtes au-dessus du flot.
Paule prie les mains jointes; Nadia halète d'émotion; elles sont pâles; Barbe tremble.
Enfin les sauveteurs arrivent au pied de
la sente; les jeunes filles aident à soutenir
vanouies. Ginestal a l'audace
(1) Vieille femme.
d'intervenir, mais il donne un bon conseil et on le suit.
— Tout près d'ici, il y a un cabaret — c'était' les Trois Tilleuls. — vous vous y sécherez, Messieurs, et on soignera ces femmes*. Mettons-les avec les enfants dans ma troïka.
Il se montrait sous un jour plus favorable que tout à l'heure.
Bientôt, les deux malheureuses furent couchées sur le poêle et ranimées par du thé bouillant additionné d'une cuillerée de vodka. Jean et Alexis avaient revôtu les habits de rechange du cabaretier. Ils remercièrent Ginestat de son concours, et il les quitta, enchanté d'avoir pris un bout de rôle avantageux, propre à le faire valoir.
Piotre arrivait au galop désordonné d'un cheval attelé à une carriole. On disait en ville que l'eau noyait les isbas dans la plaine. Il était parti comme un fou et entrait dans le cabaret pour demander des nouvelles des pauvres gens d'en bas. Sa joie en les retrouvant fut inexprimable :
— Gospodi Bojil Seigneur Dieu! criait-il. Quand il sut que les jeunes gens s'étaient
exposés pour sauver son cher monde, il se prosterna comme devant les saintes icônes et promit :
— Mon sang, mes forces, toute ma vie est à vous !
Il fut décidé que, jusqu'à la rentrée des eaux folles dans leur lit, la famille de Piotre serait hospitalisée aux Trois Tilleuls. Ensuite, l'isba serait reconstruite sur la hauteur et mise à l'abri des débâcles futures. Les quatre amis prenaient ce3 pauvres gens sous leur protection efficace. Mais Nadia n'oublierait pas la dureté insolente de Ginestat, à peine réparée par sua dernier geste. Quelle différence avec Jean
et Alexis ! La charité est la loi du Christ ; ils l'avaient accomplie avec une émouvante et prompte générosité. Quelle triste figure faisait l'homme élégant auprès1 de ces héros ruisselants et boueux ! Du coup, son prestige croulait. Le voile tendu sur l'âme cynique de Ginestat se déchirait. Etait-il possible qu'il fût Français comme Riverolles, comme Pawloff ? Pour un peu, elle eût fait de ce personnage un sur-homme ; il n'était qu'un sous-homme. Elle se souviendrait.
Les paroles lénifiantes des parents et des amis de Nadia avaient eu raison de la vive crainte éveillée en son esprit par les propos énigmatiques de Mocky, le Lezghien, et par ses prédictions que Pawloff qualifiait de saugrenues. Nadia avait fini par oublier la vipère et par réintégrer sa chambre où les mauvais songes ne la visitaient plus.
Cependant, la moindre allusion à Mme Lerminoff lui causait un peu de trouble. Un incident dramatique ramena le souvenir au premier plan.
Un matin de mai, un domestique apporta à Mme Tchemine une carte qui lui donna quelque inquiétude. Elle demanda d'une voix mal assurée :
— Est-ce moi ou M. le comte que cette personne désire voir ?
— La barina elle-même. L'autre a dit aussi : la barina.
— L'autre ? interrogea la comtesse.
— Barina, ils sont trois, deux seulement sont descendus.
Mme Tchemine pâlit et fut obligée de s'asseoir.
— Maman, maman, cria Nadia bouleversée de l'émotion de sa mère, qu'est-ce qui arrive?
La carte échappée aux doigts tremblants de la comtesse gisait sur le tapis. La jeune fllle y jeta les yeux et lut ces mots fatidiques : Inspecteur de la police impériale.
tiO LES FAISEURS DE RUINES
Des policiers ! Une voiture ! Une clarté fulgurante fit repasser devant Nadia le décor et les personnages du salon de Mme Lerminoff. Elle pensa tout de suite à l'infortuné Sacha, innocente victime d'une effroyable suspicion. La vipère avait jeté son venin sur qui ? son père ? sa mère ? elle-même ? Qui est-ce qui allait être arrêté tout à l'heure et conduit à la forteresse ?
Elle fut prise d'un grand tremblement, mais se ressaisit, retrouvant dans le danger la vaillance du soldat quand l'alerte sonne au camp. Deux hommes attendaient dans une pièce voisine du salon où le valet les avait introduits.
— Allons ensemble recevoir ces messieurs, dit Nadia. Et quoi qu'il arrive...
Le valet courut aux cuisines répandre la nouvelle, et ce fut une grande désolation. Qu'est-ce qu'on allait faire aux barinas ? Et le barine qui était au palais 1 A moins qu'il ne fût déjà arrêté 1
L'inspecteur de police salua respectueusement les deux dames et dit :
— Madame la comtesse, Mademoiselle, ma mission est ennuyeuse pour vous, mais elle ne se rapporte pas directement à vos honorables personnes. Je dois enquêter sur une de vos servantes, Marina Lorew.
— Marina ! se récria Nadia. C'est ma femme de chambre, une fille irréprochable.
* — En êtes-vous sûre, Mademoiselle ? Il y a des figures trompeuses et des naturels fourbes. Du reste, je l'interrogerai devant vous. Une dénonciation anonyme la signale comme affiliée à un groupe nihiliste.
— Une dénonciation anonyme, une lâcheté î
— C'est vrai, concéda l'inspecteur, mais
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nous devons faire état de toutes révélations. La justice examine ensuite avec équité.
— Témoin M. BabrowskorT.
La comtesse eut un regard effrayé. L'imprudente enfant risquait gros à se mêler de ces choses délicates.
L'inspecteur ne releva pas l'interruption de Mlle Tchernine ; ce n'était pas un méchant homme, et il donna à son second l'ordre d'aller chercher l'inculpée. Marina était dans l'office où tous les domestiques s'étaient rassemblés, inquiets, bavards. La femme de chambre s'affligeait comme les autres, mais ne se doutait pas de ce qui la menaçait. Elle ne se troubla pas à l'appel de son nom ; ses camarades crurent qu'ils devraient tous déposer à leur tour. Elle était infiniment plus calme que ses maîtresses quand elle se présenta devant l'inspecteur.
Rudement, il l'interpella :
— C'est toi la fille Lorew ?
— Oui, Monsieur.
— D'où es-tu ?
— De Kief.
— Depuis quand à Saint-Pétersbourg ?
— Trois ans.
— Où as-tu servi avant ce jour ?
— Cette place est la première.
Elle regarda ses maîtresses comme pour les prendre à témoin qu'elle ne leur avait jamais donné aucun sujet de mécontentement. Nadia répondit à ce regard :
— Je répète ce que j'ai dit. Le service de Marina fut irréprochable.
— Merci, barina.
— Sa conduite Test moins, interjeta l'inspecteur.
— Vous osez dire que je ne suis pas une honnête fille I cria Marina avec emportement.
— Tu sors le soir.
— Mais la barina le sait. Je suis allée deux fois voir mun oncle Nicolas Lorew qui était malade.
— Et qui reçoit Serge Gorgiu, qui fa caché chez lui.
— Jp ne connais pas ce Serge.
— Un anarchiste qui, s'il est pris, ira mourir aux mines. Ton oncle est un anarchiste, toi aussi. J'ai les preuves. Tu trahis tes maîtres.
— Moi ! Ah ! Dieu puissant !
Elle tomba à genoux, tendit ses mains, jointes vers les comtesses.
— Barinas. il ment. Oh ! défendez-moi.
Cet homme, c'est le diable.
Mme Tchernine était émue, mais Nadia inclinait à croire l'odieuse accusation.
— Allons, assez de jérémiades: tu t'expliqueras devant les juges, dit durement le policier.
La pauvre fille s'évanouit. Les deux hommes l'emportèrent, la courhèrpnt. dans la voiture et remmèneront à la prison des femmes où elle fut éerouée.
Apres cette brève tragédie, un silenco de stupeur onerourdit l'hôtel.
— C'était elle, la vipère, répétnil Nndh. elle si doucp. si prévenante, fci respectueuse. Comme elle nous trompait !
L'office et la cuisine étaient atterrés. Personne ne savait exactement ce qui s'était passé. Marina avait été enlevée ; le portier l'avait vu mettre -en voiture comme une morte. Pauvre Marina ! Tous la plaignaient, rar elle était une bonne camarade, une bonne servante, scrupuleuse dans son service, obligeante.
Oinestat. l'auteur de la dénonciation, se frotta les mains. Bast ! le tour n'était pas bien méchant. La fille passerait quelques semaines en prison, on en revient. LMn-
struction ne relèverait aucun délit contre elle et elle serait acquittée. Peu importait à l'odieux personnage les douleurs et les dommages d'une injuste prévention.
— Je ne veux pas sa mort, disait-il à l'astucieuse Lerminoff, seulement sa place pour Fédora. Mais je donnerais beaucoup pour savoir ce que pense la petite Tchernine. Elle doit être confondue de l'aventure et convaincue que Mocky est un prophète.
— Il s'agit maintenant de régler le rôle de Fédora. Avec cette fille inébranlablement attachée et fidèle, il n'y avait rien à l'aire, mais Fédora est ambitieuse, elle nous servira.
Seul à seule, de bouche à oreille, ils établirent leur plan maudit.
Pendant ce temps, les jeunes Riverolles se rendaient chez leurs amis. Un mot pressant de Nadia appelait Paule qu'elle ne pouvait aller voir. Mme Tchernine subissait une forte réaction nerveuse, Nadia, désemparée, souffrante elle aussi, sous le coup d'une terreur qu'elle ne pouvait vaincre, devait rester auprès de sa mère et avait grand besoin de réconfort.
Jean se proposa pour accompagner sa sœur. Nadia avait écrit tout à trac :
Ma femme de chambre arrêtée, mère couchée, moi en plein désarroi. Ai besoin de votre cœur. ma Paule. Vous avez ri de mes frayeurs au sujet de la vipère. Venez à mon secours.
Paule et Jean partirent à pied, car la distance était courte et le temps superbe. Or, Ginestat rôdait. Il savait l'heure de la visite policière et se doutait qu'il verrait l'une ou l'autre des deux amies, soit que Nadia se rendît chez Mlle de Riverolles, soit que celle-ci fût appelée. Mais il n/j
s*attendait pas à la rencontre de Jean. Il en fut exaspéré. Il trouverait donc partout cet encombrant garçon à l'œil clair ? S'il lisait dans l'âme de l'agent corrupteur, il se garderait des menées maléfiques. L'Allemand fit avec sa canne le geste d'abattre quelque chose et eut un sourire cynique. Les jeunes gens le reconnurent et répondirent à son salut.
— Quelle singulière impression cause ce regard discolore ! dit Paule.
— Deux nuances, deux ligures, deux Times, déclara Jean ; cet homme est double, il ne ferait pas bon se fier à lui.
Ginestat prit une voiture et jeta à l'iswostchick son adresse pour, rapidement, se muer en Welter et retourner à son service habituel.
Marina devait être promptement remplacée. Dès le lendemain de l'arrestation de la pauvre fille, la comtesse, remise de l'alerte, se fit conduire au couvent des dames de Saint-Serge, où elle avait l'habitude de prendre ses servantes. Fédora plut à la grande dame, car elle était avenante, distinguée, de tenue correcte. Ses yeux et sa bouche étaient graves; on la devinait discrète.
Mme Tchernine énuméra les diverses exigences du service, expliqua que la nouvelle camériste serait spécialement aux ordres de Mademoiselle et devrait l'accompagner dans ses courses quand il lui plairait de sortir. Fédora observait un silence respectueux.
— Vous n'avez pas d'objections à présenter ? dit Mme Tchernine.
— J'adhère à tout, Madame la comtesse.
En elle-même, Fédora songeait :
— La barina sera confiante et fera mon jeu.
Son jeu, ou plutôt celui des misérables qui avaient acheté sa conscience.
Le prix fut stipulé et consenti des deux parts.
— Vous prendrez le service demain matin, dit Mme Tchernine. J'enverrai chercher votre malle, et vous coucherez à l'hôtel dès ce soir.
Fédora salua sans parler. Le plan des scorpions lui avait été dévoilé quant à son rôle personnel, importante contribution à
l'entreprise d'espionnage. Le comte, lié d'amitié avec le souverain, possédait des relations intéressantes à étudier, sans doute aussi des renseignements diplomatiques et militaires; il recevait des confidences. Le « préparateur » aux gages de la Wilhelmstrasse avait chapitré Fédora.
— Ma fille, tu as des yeux et des oreilles; tu es fine et pas déplaisante; tu sauras si bien faire que tes maîtresses s'enticheront de toi.
Le programme ne fut ni long ni difficile à réaliser. Les dames Tchernine étaient sans défiance parce qu'elles n'avaient rien à cacher. Mais les secrets du comte ne dépassaient jamais son cabinet de travail.
L'année précédente, un adroit espion avait volé les plans de mobilisation au ministère de la Guerre. C'était un énorme travail à refaire sur des bases stratégiques nouvelles. M. Tchernine, qui avait fait preuve de science et d'habileté dans la campagne de Mandchourie, était souvent consulté par des officiers de l'état-major général. Il arrivait fréquemment qu'un ou plusieurs de ces messieurs se réunissaient avec le comte pour traiter des choses graves de la défense nationale.
Fédora connut bientôt les noms des amis de M. Tchernine et en dressa la liste, mais cela ne pouvait suffire à contenter l'appétit des loups de la Wilhelmstrasse. Ces noms, la pieuvre allemande les avait relevés; ce qu'elle voulait, c'était le thème de leurs causeries d'études secrètes. Fédora songea à pratiquer un trou invisible dans la cloison, à installer un microphone...
Une fois, en passant dans le jardin devant la fenêtre entr'ouverte du cabinet, elle aperçut une vaste table, couverte de
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cartes. M. Tchernine traçait sur un tableau noir des lignes, des croix, des points. Elle saisit au vol ces mots: Troisième armée — camp retranché — défenses complémentaires. Elle les répéta et reçut des compliments avec une prime en monnaie tintante. Ginestat ordonna :
— Relève les dessins tracés sur le tableau.
— Ce sont seulement des barres, des points sur les barres, des croix par-ci, des étoiles par-là ; je n'y comprends rien.
— Cent roubles argent si tu apportes une carte annotée.
Un événement imprévu et considérable vint bouleverser les plans des espions.
Un matin, Fédora fut soudainement prise d'un très grand malaise: frissons, nausées, douleurs aiguës dans la région abdominale. Elle ne put continuer son service; Nadia lui ordonna d'aller se reposer et envoya près d'elle une autre servante pour lui donner quelques soins. Le mal s'exaspéra, et, vers 11 heures, la domestique restée auprès de la malade vint dire que l'état empirait sérieusement. Paule était au salon, car, se trouvant seule pour toute la journée, elle déjeunait chez ses amies. Elle dit très vite :
— Oh ! je vais voir cette pauvre fille.
— Dans sa chambre ? se récria Mme Tchernine. Dans la chambre d'une servante ! Y pensez -vous ?
— Une servante est comme moi une fille de Dieu. Chère Madame, les habitudes de mon pays diffèrent de celles du vôtre. La noblesse est moins distante du peuple. Je ne puis vous blâmer d'obéir à la coutume, mais je vous prie de m' autoriser à faire pour Fédora ce que je ferais pour Ursule.
— Je vous suis, dit Nadia. Ce qui est bien pour vous est bien pour moi.
— ■ Votre charité est contagieuse, reprit en souriant Mme Tchernine. Mais, attends un peu, ma chère fille. Je vais envoyer chercher un médecin, car le mal de Fédora peut être dangereux. Je te laisserai monter près d'elle si le docteur constate que tu ne courras aucun risque.
Paule se rendit seule au chevet de la servante et l'entoura de prévenances, lui mit des compresses de glace, car elle croyait reconnaître les symptômes d'une crise d'appendicite. Le diagnostic du docteur confirma l'opportunité des soins de l'intelligente garde-malade.
— L'opération n'est pas indispensable ; on la fera plus tard avec moins de danger ; des soins dévoués et attentifs amèneront une solution rapide.
Il rendit compte à Mme Tchernine de l'état de la patiente.
— Grave, oui, mais non contagieux. Toutefois, je conseille le transport immédiat à l'hôpital, car les soins à donner...
— Nous la soignerons ici, dit Nadia après avoir consulté sa mère du regard.
Oui, Mme Tchernine approuvait. La chalité de Paule, sa bienveillance pour les humbles rayonnaient autour d'elle ; c'était une semeuse 8e bienfaits. Le docteur, surpris et Louché, promit de revenir tous les jours jusqu'à guôrison complète. Aussitôt, Nadia monta dans la chambre de Fédora.
(Tétait si inattendu que la malade n'en croyait pas ses yeux, et sa stupéfaction fut sans bornes quand la jeune barina lui prit ia main et lui dit des paroles aimables et encourageantes. Des larmes coulèrent sur ses joues empourprées d'une fièvre ardente.
— Mon amie et moi nous vous soignerons.
— Mais j'irai à l'hôpital.
— Non, ma mère décide de vous garder.
Vos camarades viendront vous voir quand vous serez moins fatiguée, leurs visites vous distrairont.
Paule pressa en silence la main de Nadia; ses yeux disaient son admiration pour le geste de charité fraternelle, accompli avec une simplicité qui en doublait la valeur.
Une tempête intérieure bouleversait Fédora ; elle en oubliait son mal. Son cœur se fondait de reconnaissance pour ceux qu'elle avait accepté de perdre et que, maintenant, elle était résolue à sauver, à tout prix, même en donnant son sang.
Les jeunes filles tinrent leur promesse. Une garde restait constamment auprès de Fédora, mais elles-mêmes y venaient tous les jours ; elles lui parlaient familièrement et la réconfortaient. Elles devinaient une naufragée de la vie, mais la malade ne leur faisait aucune confidence sur son vilain passé. Elle respectait cette pureté penchée sur sa misère, dit seulement qu'elle avait grandi au hasard, poussant comme une herbe sauvage, maltraitée, exploitée, et apprenant à haïr les auteurs de ses maux. Elle n'avait jamais cru au bien, jugeait que l'intérêt primait tout. Aujourd'hui, elle faisait l'expérience de la bonté.
Dénoncerait-elle Ginestat au comte Tchernine ? Elle n'osa. Les monstres, ses alïreux maîtres, sauraient échapper au châtiment et perpétrer de nouvelles infamies. Ne valait-il pas mieux qu'elle se tût et continuât de veiller sur ceux qui lui devenaient plus chers que sa propre vie ?
Elle allait affronter une lutte terrible ; elle y succomberait peut-être ; elle commencerait par endormir la défiance des venimeux reptiles, afin de gagner du temps. Elle croyait maintenant au Dieu de Mlle de Riverolles. Il l'aiderait.
Le pressentiment qui avait effleuré l'esprit de Paule au sujet des relations de Jean était presque une double vue. Le loup enfariné dont elle redoutait l'intrusion n'était déjà plus une possibilité, xnais une réalité. Il s'appelait Egorov et se disait fils •l'un armateur de Riga. Les membres du Cercle prisaient fort ce garçon qui avarie rouble au bout des doigts et le rire à fieur de lèvres. Sa stature imposait la déférence et son regard bleu inspirait la confiance, ses mots étaient drôles, et ses grimaces expressives en faisaient un mime de talent.
Mais il était joueur, et les parties de dominos, de dames ou d'échecs ne lui plaisaient guère. Il eût voulu introduire le bridge, l'écarté, le brelan, et pestait contre le règlement interdisant les grosses mises, fl entraîna quelques camarades dans un salon fort accueillant, élégant tripot où l'on jouait un jeu plein de risques.
Egorov était un séide de Ginestat. son compatriote et son ami, et il prêtait à l'agent secret son concours, faisait l'office d'appât pour envelopper Jean de Riverolles dans les filets sournoisement tendus. Il jetait avec méthode des trames savantes Pt perfides autour de la proie désignée par une haine implacable. Jean ne serait pas la seule victime de ce zèle diabolique. Le milieu jeune et vibrant du Cercle formait un champ vaste où le mensonge et la révolte, lentement mais abondamment se-
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mes, rapporteraient cent pour un. Il fallait, pour que la ruine de la Russie fûl consommée et le désarroi décisif autant qu'irrémédiable, entraîner d'abord les jeunes intellectuels, ardents et passionnés ; les griser de mots, disloquer les éléments fondamentaux de la société, détruire les vertus puissantes qui, dans les natures droites, provoquent les réactions salu taires. Il fallait dresser à rebours les caractères et les mentalités.
Dans son infernal orgueil, Ginestat entrevoyait la réalisation de cette œuvre.
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En cette saison, les citadins recherchaient avec un joyeux empressement les plaisirs de plein air afin de se dédommager des jours mornes et froids.
Les Iles, promenade favorite de la société élégante, étaient dans toute leur beauté ; les sapins égayaient de touches d'un vert tendre leur robe sombre ; les massifs étalaient leurs couleurs et répandaient leur9 parfums ; des rires et des orchestres éclataient sous les ombrages.
Les dames Tchernine et Paule étaient ce jour-là les invitées de la princesse Chemokonsky. Le Tout-Pétersbourg s'essaimait aux petites tables fleuries et buvait des sodas glacés en croquant, des bonbons. Mme Lerminoff et Ginestat arrivèrent quand toutes les places étaient prises, car l'heure était un peu avancée, Ginestat devant quitter l^a personnalité de Welter dont le travail ne s'achevait qu'à 5 heures. La princesse alla au-devant de la baronne et la présenta ainsi que Ginestat à la comtesse Tchernine et à Paule de Riverolles. Des compliments s'ensuivirent. La mère de Nadia, qui avait remercié par un billet d'une politesse mondaine irréprochable
pour le gracieux accueil fait à sa fille et à son neveu, renouvela ses propos aimables. La baronne y répondit sur le môme ton.
Nadia s'émut, car la rencontre de Anne Lerminoff lui rappelait les prédictions du Lezghien si vite et si tragiquement réalisées.
— Cherchez une table, dit la baronne à Ginestat.
— En nous serrant un peu, dit gracieusement la princesse, il y aurait place à la nôtre. Je ne crois pas qu'il reste un coin libre.
Les nouveaux venus s'assirent.
— Un lieu enchanteur, émit la baronne.
— Un paradis, renchérit Ginestat.
Paule le regarda. Certains sons frappaient son oreille comme des accents déjà entendus. Eh ! oui, elle avait rencontré cet homme le jour de la débâcle des glaces ; il avait parlé... Elle détourna son attention ds ce menu fait qui ne méritait pas de la retenir.
Les flots du golfe de Finlande chantaient doucement ; les ondes courtes frémissaient contre les bordures et les pelouses d*herbe fine dont l'eau caressait ies franges. Le soleil jetait à foison de la poussière d'or. L'heure était pleine do charme et de joie.
Il n'y en avait pas sur le visage de Jean et d'Alexis qui venaient rejoindre leurs amies et les cherchaient à travers la salle ; ils les découvrirent enfin et s'approchèrent rapidement. Les yeux de Nadia se ternirent aussitôt du reflet de la tristesse marquée sur la physionomie des deux jeunes gens.
— Il est arrivé un malheur ? dit-elle, inquiète.
— Oui, fit Jean d'une voix basse et tremblée. André Gomirofî est mort.
— Ah!
— Comment s'est produit ce déplorable événement ? eut l'audace de demander Ginestat.
— Une passerelle rompue au-dessus des machines ; les corps broyés...
— Les corps ! s'exclama le fourbe, réellement surpris. Il y a donc plusieurs victimes ?
— Trois : le jeune ingénieur, le surveillant général qui le guidait, et un ouvrier.
— A la bonne heure, se dit in petto Ginestat, Fédor fait bien les choses.
Il eut un sourire de démon.
— Il sera surveillant général ; la mort a frappé un coup de maître. Le gredin est habile, et le service qu'il nous rend est inappréciable.
L'espion dit tout haut :
— Son invention reste. L'honneur s" a [tachera à sa mémoire.
— Il avait sur lui ses plans qu'il devait livrer au Comité technique. Tout n'est plus qu'une bouillie sanglante.
Les jeunes gens étaient trop remués par la mort de leur sympathique ami pour observer les lueurs qui passaient dans les yeux des agents de la Wilhelmstrasse.
Ginestat jouait en ce moment une formidable partie et la jouait crânement. Un geste, une intonation, un rien, tout pouvait révéler Welter aux yeux des jeunes Riverolles. Mais nul soupçon ne les effleura. D'ailleurs, la table occupée auprès de celle de la princesse se trouva libre par le départ de ses hôtes, et les jeunes gens s'empressèrent de s'installer aux places vides. Nul des quatre ne se douta que Ginestat ressentait une secrète fureur. Il attribuait à l'influence de Jean sur Nadia l'indifférence dont la jeune fille
usait vis-à-vis de son personnage. Le jeune Riverolles contrebattait, sans s'en douter, l'action maléfique exercée sur la petite comtesse. Ginestat espérait la capter, comme le serpent capte l'oiseau, et s'en servir pour la réalisation de ses plans. Il ne devait plus compter sur elle, mais' uniquement sur Fédora, habile et soumise, et sur Egorov, l'agent rusé et sans scrupules. Il atteindrait le but. Peu importaient les détours et les difficultés du chemin.
Justement, le soi-disant étudiant de Riga faisait face à Ginestat, à une table peu éloignée. Leur attitude ne révélait rien de leur entente. Jean n'eût pu se douter que son nouveau camarade était un comparse, et non des moindres, dans le drame prochain dont l'homme aux yeux discolores était le metteur en scène.
Consciente ou simplement maladroite, la baronne dit à Nadia :
— Vous avez dû vous émouvoir, Mademoiselle, en voyant se vérifier les étranges paroles de Mocky.
Nadia frissonna et reposa sur la table la tasse de thé qu'elle portait à ses lèvres. La princesse quêta du regard une explication. Mme Tchernine la fournit en quelques mots succincts'.
— j'avais constaté le trouble de ma jeune amie aux propos de l'évocateur, mais j'ignorais qu'il y eût une suite.
— Moi, je l'appris par le grand-maître de la police avec qui je suis fort liée, reprit Mme Lerminoff. La parenté de cette fille avec un nihiliste cachant un chef dangereux l'a compromise, mais elle sera libérée si l'instruction ne relève rien de grave contre elle.
— Alors, c'est vrai, demanda la comtesse, l'oncle de Marina... ?
— Son affaire est claire: la Sibérie. Ii prétend que le criminel protégé par sa complaisance lui sauva autrefois la vie. Comme si la loi pouvait admettre que la reconnaissance autorise les attentats contre le tsar notre père !
— Je suis ravie de ce qui est arrivé, déclara la princesse.
Elle rit de la stupeur provoquée par son affirmation,
— Entendez-moi, expliqua-t-elle. Mon contentement s'applique à l'exactitude de la prophétie. Je veux revoir ce Lezghien ; il m'enchante.
— Madame, il est à Nijni.
— Je ferais volontiers le voyage pour obtenir une consultation. Oh ! rien qui me concerne, ajouta-t-elle vivement ; ma pensée va plus haut que ma personne. Je voudrais savoir de lui, qui pénètre l'avenir, si le règne idéal de la justice et de la beauté s'établira bientôt dans le monde.
Alexis prononça d'une voix grave :
— Si chacun de nous créait en soimême de la paix, de la justice et de la beauté par l'observation des lois divines, votre idéal ne serait plus un rêve, Madame, mais une magnifique réalité.
Paule approuva avec un pieux enthousiasme et elle aima davantage le jeune et sympathique Français. Une influence douce et rayonnante émanait de ces deux âmes.
Il y eut un petit silence pendant lequel furent perçus les sons des petites flûtes et les harmonies sauvages des violons tziganes. Puis la baronne remit avec audace la conversation juste au point où la princesse l'avait prise pour la faire dévier.
— C'est une affaire bien ennuyeuse qu'un changement de service; dit-elle à
Mme Tchernine, et vous avez sans doute quelque souci. Mais j'ai une perle à vous offrir.
— Merci, Madame, ma nouvelle femme de chambre est tout à fait ce qu'il me faut ; elle a des qualités rares chez les gens de cette condition.
Ginestat et sa complice évitèrent de se regarder ; un rire moqueur leur venait aux lèvres. La comtesse continua :
— Elle est reconnaissante parce que je l'ai fait soigner chez moi dans une maladie sérieuse ; elle le témoigne par une fidélité scrupuleuse, une discrétion absolue.
Les scorpions étaient aux anges. Mais ce qu'ils entendirent ensuite les jeta dans une fureur violente.
— Voici une preuve topique de ce que j'avance, poursuivit la comtesse. Elle fut chargée, il y a quelques jours, de ranger une armoire encastrée dans une pièce de réserve, et saisit le bruit d'une conversation dans le cabinet de mon mari. Elle m'informa aussitôt du fait, car des secrets pouvaient ainsi tomber dans des oreilles vénales. L'armoire fut vidée et toute la paroi qu'elle recouvre matelassée de foin et de bourre de chanvre. Fédora refusa In récompense qui lui fut offerte et protesta qu'elle avait agi par attachement, qu'elle payait ainsi une dette sacrée.
La traîtresse ! Ginestat rageait. Ainsi s'expliquait que, depuis quelque temps, elle ne vît rien, ne répétât rien. L'idiote ! elle pouvait gagner une fortune et elle se perd.
La même colère possédait la baronne. Les âmes troubles des odieux personnages se comprenaient. Ils ne pouvaient se communiquer leurs impressions et baissaient leurs paupières sur la haine qui brûlait
leurs yeux. Ils avaient hâte de s'éloigner. Jean dit :
— Le soleil s'efface. Que cette heure est douce ei jolie! Je voudrais que ma vie lui ressemblât. Rien de trop vif, des rayons apaisés, une brise caressante, un peu de rose, de mauve, de gris... Rêve de poète.
La baronne prit congé. Elle ne pouvait plus contenir le bouillonnement de ses pensées sinistres. Ginestat salua avec une courtoisie de bon aloi. Des propos distingués jetèrent un voile gracieux sur la banalité des sentiments exprimés à la fin de cette rencontre fortuite. Jean serra au passage deux ou trois mains qui se tendirent vers lui. Il sourit à Egorov qui proposa :
— Rentrez-vous avec moi, Riverolles ?
— Mille regrets. J'accompagne des dames.
— A bientôt.
En frôlant Ginestat, Egorov eut un clignement d'oeil, et un mot siffla :
— Le poisson mord.
— Hâtez-vous.
Puis, comme de blancs alcyons, toutes les petites barques qui avaient amené la belle compagnie se lancèrent sur l'eau bruissante. Les avirons soulevaient une poussière de diamants où le soleil traçait des arcs-en-ciel. Au débarcadère, les troïkas aux grelots d'argent attendaient en file interminable.
Silencieux, dans la paix de cette fin du jour, les scorpions ruminaient des projets affreux.
Fédora, étant libre dans l'après-midi des dimanches, se rendait ce jour-là à l'hôtei Lerminoff pour l'interrogatoire hebdomadaire et la réception des ordres nouveaux. Un cas d'urgence, elle devait user d'un télégramme conventionnel dont les complices possédaient la clé. Auprès des gens de la redoutable déléguée de la Wilhelmstrasse, elle passait pour une amie de condition modeste, et son allure ne permettait pas de la juger défavorablement.
Elle vint ce dimanche comme les autres; c'était deux jours après le goûter aux Iles. Ses juges l'attendaient et la toisèrent d'un regard ironique et cruel. Elle se sentait comme plongée dans un abîme de méchanceté quand elle pénétrait en cette maison d'où étaient partis pour elle tant de commandements auxquels sa conscience, renouvelée, épurée, se reprochait amèrement d'avoir obéi.
— Eh bien ! demanda la baronne, apportes-tu enfin des choses intéressantes ?
Fédora dit non de la tête.
— Nous t'avons fait crédit, d'abord à cause de ton ignorance des êtres, ensuite de la maladie qui te réduisit à une impuissance temporaire. Maintenant, nous exigeons tout le service que tu nous dois.
Elle martelait les mots, écrasait les syllabes, et Ginestat faisait peser sur la jeune Russe le regard félin dont il connaissait le pouvoir d'intimidation.
— Tu possèdes la confiance de tes mai-
tresses et peux servir utilement les intérêts de notre patrie en découvrant ce que nous voulons savoir.
— - Je n'ai rien appris, dit-elle d'un ton calme.
— Parce que tu ne veux pas apprendre, riposta durement l'agent teuton. Tu en avais les moyens. Certaine armoire parlante...
Fédora ne se demanda pas comment ses affreux maîtres connaissaient ce détail. Ils le connaissaient. Elle ne montra aucun effroi, bien que son cœur battît très fort. Depuis qu'elle s'était affectionnée aux clames Tchernine, elle savait qu'une heure terrible sonnerait pour elle, l'heure des comptes rigoureux. Elle s'y préparait, expierait ainsi le mal qu'elle avait fait. Elle avait servi des méchants aux dépens de son pays, de son honneur. Le châtiment serait son rachat.
— Pourquoi as-tu averti ta maîtresse et renoncé au moyen qui s'offrait de nous servir ?
— ■ Parce que j'aime la barina et la jeune comtesse.
— Tu aimes ces ennemies de notre kaiser Guillaume !
— Les amies de l'empereur Nicolas.
Fédora lança hardiment cette réplique
qui achevait de la perdre, et ajouta :
— Elles m'ont soignée comme une sœur.
— Elles te mépriseraient si elles connaissaient ton passé.
— Moins que je ne me méprise moimême. Vous pouvez tout dire de ma triste vie ; je supporterai la honte plutôt que de trahir ceux qui furent bons pour moi. J'ai appris qu'il y a des saints, moi qui ai toujours vécu avec des démons. Je crois maintenant à Dieu, à la vertu, au ciel... Et je ne vous servirai plus.
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Elle parlait les mains jointes, les regards au delà de la pièce, ne voyant plus l'expression menaçante de Ginestat ni le geste par lequel sa complice, mystérieusement, l'apaisait.
Mme Lerminoff parla d'une voix qui suçait du miel.
— Tu es ensorcelée, pauvre fille, reviens à toi ; ne te laisse pas séduire par une stupide comédie de sentimentalité. Les grandes dames russes jouent à la charité depuis qu'il ne leur est plus permis de faire fouetter leurs serves. Ne te prends pas à ces façons. Tu es très intelligente, tu peux gagner de l'argent, t'établir honnête femme, te créer une famille...
Les yeux de Fédora étincelèrent. Elle cria :
— Au prix de nouveaux mensonges, de nouveaux crimes ! Non, non.
Ginestat se fit insinuant à son tour.
— Eh bien ! nous te rendrons ta liberté si tu nous dis seulement ce que tu as entondu dans le placard, à travers la cloison.
— Ne t'entête pas, conseilla doucereusement la baronne.
— Je n'ai pas distingué les paroles ; je me suis reculée tout de suite.
— Elle est folle, ricana Ginestat.
Mais Mme Lerminoff reprit :
— Elle réfléchira. N'est-ce pas, ma bonne fille ? Tu estimeras tes véritables intérêts et ne commettras plus de pareilles sottises. Allons, va en paix ! Dimanche prochain, tu auras vu, entendu, compris des choses qui te seront payées une grosse somme, et pas en papier.
Fédora, une fois dehors, ne réalisa pas tout de suite qu'elle était libre sous le ciel où riaient de pensives étoiles. Elle s'attendait à être séquestrée et ne comprenait rien à l'incompréhensible mansuétude des
maîtres féroces qu'elle s'était donnés. Quel était leur plan ?
Elle eut la pensée de s'enfuir, d'aller au bout du monde se refaire une âme neuve. Avant, elle se confesserait à la comtesse... Mais pourrait-elle vivre ailleurs que dans la paix bénie de la maison Tchernine, sous la lumière du regard de Nadia ? Elle s'accorda quelques jours de réflexion, ensuite elle prendrait une résolution.
Mme Lerminofï, seule avec Ginestat, avait demandé :
— Cette Fédora fut une acolyte de premier ordre. Qu'allons -nous en faire, car elle est usée, inutile ?
— Et encombrante.
— Vous décidez ?
— Je la supprime.
— Qui chargerez-vous de la besogne ?
— Narénine, le frère de ce grand niais de Michel, à qui cette sotte fille était fiancée, qu'elle aimait, qui est aux mines d'Irkoutsk, ce pourquoi elle veut mal de mort au gouvernement du tsar. Narénine est à nous. Il la hait, parce qu'elle l'a dédaigné. Il aura soi-disant des nouvelles du Sibérien ; il lui donnera rendez-vous un matin. La rencontre aura lieu au bord de la Neva... Elle y courra... et... Fédora aura vécu.
Le surlendemain, à la pointe du jour, la servante sortit de l'hôtel ; le portier somnolent avait tiré le cordon sans rien demander, et elle n'avait pas refermé la porte, la laissant tout contre pour rentrer sans être entendue. Le vent léger baisait les yeux et les cheveux de la jeune tille ; il remuait les feuilles des trembles ; le fleuve miroitait comme une glace et bruissait doucement.
Fédora aperçut Narénine et le reconnut avec un petit battement de cœur.
— Bonjour, Ivan, dit-elle. C'est toi qui m'as écrit ? Tu as des nouvelles de Michel?
— Pas des fameuses. Le vert-de-gris le tue. Ces mines, c'est l'enfer. Ah ! les canailles!
Il tendit le poing vers la masse du Palais d'Hiver qui dominait les toits pressés.
— Qui est-ce qui l'a dit?
— Un prisonnier qui est revenu de làbas.
— On en revient donc ?
— Des fois. Mais ça n'est pas seulement de Michel que j'ai à te parler.
— De qui encore ?
— De toi. Il paraît que tu es sourde, muette et aveugle. C'est trois maladies graves., ma belle ; on en meurt.
— Ôh ! fit-elle en reculant. Tu m'as tendu un piège ; tu es leur homme.
— Comme tu le dis.
La révolte de l'odieuse tromperie l'agitait plus que la crainte. Elle ne songeait pas à fuir, à crier ; elle regardait fixement devant elle et se sentait perdue. A cette heure matinale, le lieu était absolument désert. Elle connaissait ce Narénine, être pervers qu'elle avait refusé d'épouser. Se prêter à une basse vengeance était bien dans son rôle.
Le fleuve passait à ses pieds avec une majesté tranquille ; ses eaux bleues faisaient un bruit caressant et doux. Et vers l'Est, des raies roses, vertes et mauves, traînaient sur des nuées légèrement filetées d'or. Une cloche tinta. Un carillon frêle chanta l'Angélus dans le matin nouveau.
Des mots que Paule de Riverolles lui avait dits revinrent à sa mémoire :
« L'heure de Dieu sonnera pour vous, vous vous rapprocherez de Lui infiniment bon. »
Vers la croix d'une coupole, vers le ciel
qui s'empourpre, la pauvre fille tend les bras. Elle crie:
— Dieu ! mon Dieu!
Ce n'est pas un appel de détresse, mais l'élan éperdu de l'âme qui découvre la vérité consolante, qui reconnaît le Maître souverainement adorable. C'est le Rabboni de Madeleine au jardin du Sépulcre. Elle ne sait rien de plus. Ivan a cru qu'elle criait à l'aide. Il la pousse rudement dans le fleuve. Elle y roule. Elle glisse sous les eaux bleues qui la bercent et l'emportent dans l'ombre des arbres. Elle s'en va dans la douceur légère de cette aube de mai.
Judas n'avait plus qu'à réclamer ses trente deniers.
Le lendemain, on retirait du fleuve un corps dont l'identité fut d'autant plus vite établie que les maîtres de lédora avaient informé la police de sa disparition. Sa fuite rêvé] ait une résolution tragique. C'était sans nul doute un cas subit de folie. Pauvre fille ! Elle était dévouée. Elle fut plainte.
C'était la Fête-Verte, la Pentecôte russe qui se célèbre à Tombre des jeunes rameaux. Pas une maison qui ne soit enguirlandée de verdures nouvelles. A l'intérieur des logis, toutes les pièces sont ornées de pousses d'un vert tendre que l'on va cueillir dans les bois et les haies ; elles se vendent par brassées dans les rues et les places. Tous les iswostchicks sont, dès la veille, mobilisés pour conduire dans la campagne les bourgeois empressés à dépouiller les arbustes. La Fêle-Verte donne le signal de la vie d'été dans la banlieue de la capitale.
Le prince Chemokonsky possédait à une trentaine de verstes de la cité une malson seigneuriale située au milieu d'un parc de poésie pittoresque, appelé le parc blanc à cause de ses bouleaux et de ses allées bordées de fleurs blanches, par une gracieuse fantaisie de la princesse.
C'est là qu'elle invita, pour une journée champêtre, une vingtaine de ses amis. Le prince était en mission, elle s'ennuyait, et ce serait une charité de la venir distraire. Les dames Tchernine et les de Riverolles acceptèrent; Pawloff aussi. Le comte promit de rejoindre la compagnie après son service à Péterhof, la résidence d'été de l'empereur.
De la gâte de Gatchina au château, une vers te environ dans un chemin enchanteur. La carte d'invitation mentionnait que les trains s'arrêtaient à la petite station à partir de 7 h. 41, et la-
prière d'arriver de bonne heure. Les invités, débarqués du train musard, refusèrent les voitures et partirent à pied dans l'ombre des haies verdoyantes peuplées de nids. Les rires des promeneurs s'accordaient aux chansons des oiseaux.
Le matin était d'une douceur immense et subtile qui s'insinuait dans toutes les fibres, et c'était un plaisir délicieux de s'en aller à petits pas flâneurs le long de l'avenue jusqu'au château.
La princesse venait au-devant des invités; elle était vêtue d'une robe blanche et coiffée d'un toquet de satin blanc piqué dîme branchette de petites roses naturelies. Elle s'avançait, balançant sur sa tête une ombrelle rouge, et toute sa personne était fraîche comme une grande fieur. Elle apparaissait, prêtresse d'un temple de verdure dont l'avenue était la nef. Elle fit à tous un accueil exquis et finement nuancé pour chacun. La journée commençait aimablement et promettait de rester belle jusqu'au soir.
C'était un délice de respirer l'haleine des bois; faite de senteurs vertes et fraîches, acides et sucrées, elle laissait aux lèvres des douceurs de miel ou des âcretés de fleurs sauvages. Les promeneurs s'égaillèrent en toute liberté, explorèrent les détours du parc, cueillirent des fleurettes frêles, butinèrent du plaisir comme font les papillons. La cloche du déjeuner les rappela.
Le comte Tchernine arriva dans une auto du château impérial. Ceux qui l'eussent aperçu le long du chemin eussent observé sur son visage les marques d'un souci aigu, mais il n'en restait nulle trace quand l'auto stoppa devant le perron.
— Je suis en retard, dit-il en s'excusant,
'13fi LES FAISEURS DE RUINES
et comme je n'avais plus de train commode je pris une des voitures de la cour. Je suis fait comme un voleur.
La princesse le fit conduire dans un cabinet de toilette ; il se livra aux soins de deux valets de chambre. Ensuite, on se mit à table.
Un vieux général, oncle de la princesse, sceptique et enragé contre l'humanité, prit d'abord à partie le comte Tchernine.
— Eh bien ! Monsieur le grand écuyer, avez-vous appris des choses sensationnelles dont vous puissiez régaler vos amis? Vous êtes à la source des nouvelles intéressantes.
Le comte répondit en souriant d'un sourire un peu contraint.
— Oh ! la vie à Péterhof est tout unie, tout unie. Sa Majesté pêche, canote...
•-- Idylliques passe-temps. Et les affaires de l'Etat?
— Les affaires de l'Etat ne sont pas de mon ressort ; je ne suis pas membre du Conseil d'Empire.
— Mais l'Etat, c'est nous depuis que la Douma... Ma nièce, ne me fais pas les gros yeux. Je sais que les bienséances interdisent de traiter à table certains sujets, et que vous êtes tous à cheval sur les bienséances, mais je n'en ai cure. Je veux dire ce que je crois être la vérité. La Douma, quoi que plusieurs en pensent, ne retardera pas la déchéance qui nous menace. D'ailleurs, la vieille machine est usée jusqu'à la corde ; la terre est partout, partout caduque ; de cette humanité, on ne tirera rien qui vaille.
— Quelle hérésie ! protesta M. de Riverolles. Le progrès s'affirme hautement ; la science réalise des miracles dont chacun marque un bond dans le domaine de ce
qui fut longtemps inaccessible, insaisissable.
— Les peuples sont-ils plus heureux et meilleurs ? Ah ! ah ! je ne le verrai pas, je suis trop vieux, mais, vous, vous assisterez au cataclysme. La science fera une faillite retentissante, en tuant l'idéal dont la plus noble portion du genre humain a vécu pendant des siècles. Votre progrès, jeunes gens, sera une affreuse, une brutale régression. Quand on ne peut plus avancer, on recule. Qui veut faire l'ange fait souvent la bête, et, au lieu d'atteindre l'empyrée, on plonge dans la barbarie.
— Prophète de malheur ! railla la princesse.
— Traitez-moi de Ca.ssandre, mais ouvrez vos oreilles et préparez vos cœurs.
A mesure que le vieil of licier émettait ces prédictions désolantes, le front de M. Tchernine s'embrumait et se plissait, mais il s'efforçait de chasser un souci obsédant. M. de Riverolles l'observait ; quand leurs regards se rencontrèrent, les yeux du comte se détournèrent.
Alexis dit d'un ton gai :
— Je me permets, en ma qualité de « jeune », de ne point partager votre pessimisme, général. La terre n'est pas vieille ; la Russie, en particulier, est un pays singulièrement neuf. Quel déploiement d'énergies nouvelles! Quelles nobles curiosités ! Quelles aspirations merveilleuses! Vous avez en France de nombreux admirateurs, des amis dévoués.
La princesse leva son verre.
— Je bois à la France et à la Russie, à leur union de sympathie, à leurs communs efforts.
Les vingt convives portèrent le toast dans un léger choc de cristal, et le dé-
jeûner s'acheva dans une belle flambée d'enthousiasme.
Le café fut servi sur la terrasse dans l'arôme exhalé des calices innombrables.
Les lis se dressaient glorieux dans la splendeur d'un jour très pur, la brise accourait, légère et joyeuse, chargée des odeurs acres et saines de la sylve. Des sons nasillards sortirent du parc.
— Nos paysans, annonça la princesse.
Mademoiselle — elle s'adressait à Paule, — avez-vous vu danser la pliaska ?
— Non, Madame.
— Je m'imagine, dit Pawloff, quelque chose de rustique comme la bourrée d'Auvergne.
— La pliaska n'a rien de gracieux ; c'est une danse faite de trémoussements, de sauts, de piétinements. C'est drôle et pas très joli.
Paysans et paysannes débouchaient du parc au son d'un accordéon manié par un vieux moujik, qui rappela à Paule le « violoneux » des cortèges de noces dans les campagnes françaises.
Les hommes ont retiré le paletot sans manches recouvrant leur blouse rouge, car ils veulent être souples pour les dégingandements de la pliaska. Les femmes sont coiffées de châles à fleurs, dont les pans retombent en arrière; elles ont une demi-jupe à ramages de couleurs violentes sur une jupe bordée de broderie.
Un tablier brodé d'or complète leur parure. Danseurs et danseuses sont chaussés de sandales d'écorce et non des bottes ornées de clous brillants, leur chaussure habituelle.
.Les couples alignés au fond de la terrasse s'agitent en folles gambades, en
gestes grotesques, en contorsions désordonnées. L'accordéon joue un allégretto.
— Ils n'ont pas l'air de s'amuser, dit Paule.
— Nos paysans sont ainsi, repartit la princesse; ils mènent de la même façon leurs parents au cimetière et leurs enfants aux noces. Le peuple garde un fonds de tristesse atavique. Il a beaucoup et longtemps souffert et sa vie ne s'épanouira que peu à peu. Il fut, durant des siècles, opprimé par des maîtres durs et ne peut encore dégager tout à fait son âme des habitudes du servage. Son affranchissement par le tsar libéral est trop récent. Il lui faut faire l'apprentissage de la liberté.
Après la danse et des chants d'une mélancolie émouvante, la princesse fit conduire la troupe aux cuisines, où un repas copieux était préparé; l'intendant remit ensuite à chacun la somme convenue, puis les invités se rendirent à l'embarcadère, à l'extrémité du jardin. Les sentiers filaient dans une ombre fine, sous des feuillages clairs ; on entendait les bruits confus qui peuplent le silence de la terre aux heures chaudes; bourdonnements des insectes ailés dansant dans l'air, craquements des branches, cris d'oiseaux, appels lointains des travailleurs, bonds des poulains dans les prés.
Paule et Alexis marchaient rapprochés par l'étroitesse du sentier; ils frôlaient en passant les buissons d'églantine, et les oiseaux s'envolaient avec de petits piaillements: les lézards d'émeraude traversaient le chemin sans s'effrayer des promeneurs. La paix de ce jour mettait sur les lèvres des sourires émus. Paule aimait les après-midi d'été, lourds de soleil et de
vie intense. Elle les préférait aux matins alanguis et aux soirs mélancoliques.
L'heure était belle, si belle qu'un mot banal en eût profané la splendeur. Alexis le sentait comme elle, et tous deux demeuraient silencieux, surpris, gênés même par ce silence. Dans les yeux de Paule, le soleil mettait des points d'or. Un moment vint où une si grande joie gonfla le cœur de Pawloff qu'il n'en put contenir l'expression. Il prononça, d'un ton de prière, avec une émouvante ferveur :
— Mademoiselle, m'autorisez-vous à solliciter de Monsieur votre père la grâce insigne de devenir son fils ?
— Oui, répondit-elle en lui tendant la main. Mais je parlerai la première à mon père bien-aimé ; je lui ouvrirai mon cœur.
Ils ne dirent rien de plus; les promesses immortelles étaient échangées.
MM. Tchernine et de Riverolles avaient laissé filer le gros de la compagnie et marchaient à quelque distance afin d'échanger des propos graves.
Des mots brefs révélèrent l'inquiétude de l'ami de l'empereur :
— Une dépêche arrivée par S. F., archiduc héritier d'Autriche et sa femme assassinés à Serajevo par un Serbe.
M. de Riverolles s'immobilisa, étourdi par
la tragique annonce. M. Tchernine continua:
. — Voilà l'occasion qu'ils cherchaient,
l'étincelle qui allumera l'incendie mondial.
— Vous croyez ?...
— Je suis sûr que leur main est dans l'attentat.
— Oh ! a\oir perpétré ce crime si gros de conséquences serait un acte de folie !
— C'en est un, mais leur folie est raisonnée. Ni la Russie ni la France ne sont
prêtes à entrer en guerre. Poussée par son sournois allié, l'Autriche exigera de la Serbie responsable des abaissements incompatibles avec l'honneur. Ne nous illusionnons pas. Les chancelleries vont échanger des notes, les diplomates s'agiter, mais une volonté satanique paralysera tous les efforts.
— Guillaume II se proclame ami de la paix.
— Mensonge ! L'Allemagne étouffe ; il iui faut plus d'espace, plus d'air ; son génie infernal a des ressources puissantes que nous ignorons ; attendons-nous à de formidables surprises.
— Qu'a dit le tsar ?
M. Tchernine eut un sourire amer :
— Le tsar a confiance dans son cousin. La tsarine a le cœur allemand, et la cour renferme des éléments très dangereux. La souveraine est entourée de germanophiles et de leurs créatures. Au premier jour, Stronef sera ministre de la Guerre ; or, il n'est qu'un pantin dont le kaiser allemand tire les fils. Le tsar n'a pas la force de s'opposer à la volonté d'Alexandra Feodorovna, qui le mène à sa guise par son entêtement doux et son mysticisme exalté.
11 veut sincèrement la paix, maïs il sera débordé par la poussée de son funeste entourage qui fait le jeu d'un ennemi fort de la force de Satan. Concluez. Je n'ai pas voulu troubler le plaisir de cette journée en publiant l'événement. Il sera connu assez tôt. A vous seul je confie mon inquiétude. Ah ! si nous étions prêts, si nous étions sûrs de l'union sacrée de toutes les volontés, avec quelle allégresse j'entendrais sonner l'appel aux armes !
Jean revint vers eux.
— Veuillez, Messieurs, vous presser. La
princesse vous invite dans sa yole, la yole amirale. Nous, les « quatre jeunes », nous serons les éclaireurs de la flottille.
— Nous vous suivons.
— Je vous annonce, dit Jean qui partit en courant.
— A demain les affaires sérieuses, dit bas M. Tchernine. Gardons-nous d'inquiéter la joyeuse compagnie.
La rivière bordée d'aulnes ondule a travers des jardins, encadrant les maisons coquettes où les négociants de la capitale passent la belle saison. Des saules trempent leurs feuillages mobiles dans l'eau transparente qui les balance lentement.
Les sapins, les mélèzes, les trembles mêlent agréablement leurs verdures. Au cj eux des anses, le long de la rive, des balelets sont amarrés.
Les yoles blanches glissaient au fil de l'onde. Paule laissait pendre sa main le long du bord. La fraîche caresse de l'eau lui causait une sensation délicieuse et son âme savourait la douceur du premier aveu.
Son père consentirait à son bonheur; elle en était sûre. La seule objection qu'il eût pu faire au choix de sa fille eût été l'obligation de la laisser en pays étranger quand lui-même reviendrait en France.
Mais Alexis était Français ; sa carrière de praticien le ramènerait à Paris...
Sa pensée se berça d'une tendresse ineffable. Nadia dit :
— n ferait bon s'en aller ainsi tout le long des jours, les yeux au ciel, plus haut que les choses qui meurtrissent l'esprit et le cœur, et d'arriver au but sans avoir souffert.
— Et sans avoir vécu, releva Paule vivement. La vie est un combat, gentille amie, et les vainqueurs seuls sont couvonnés.
— Que vous avez l'âme batailleuse 1 Si
je pouvais, sans rien faire, obtenir une petite couronne, je m'arrangerais de mon sort ; je n'ai pas d'ambition.
— Mais pour tresser une couronne, si petite soit-elle, il faut cueillir les fleurs où elles se trouvent, entre les épines qui déchirent, les pierres qui meurtrissent.
— Il en pousse dans les endroits unis. Je ramasserai celles-là.
Jean pouvait prendre part à la conversation, car les rameurs laissaient glisser la barque sur l'eau limpide. Il dit :
— Gomme vous avez raison, Mademoiselle Nadia ! Nos goûts sont pareils. Je ne me sens pas le moins du monde taillé. pour des besognes épuisantes, vieillissantes. Je compte m'arranger une petite existence de tout repos, une vie studieuse, abritée...
— Ce n'est pas la pierre qui choisit sa place, mais le maître de l'œuvre, dit Alexis de sa belle voix grave. Cette pensée d'un écrivain chrétien est forte et juste.
— Je serais bien étonné que vous ne fussiez pas de l'avis de Paule, dit étourdiment le jeune homme.
Le sourire silencieux d'Alexis affirma que, en effet, la chose eût été surprenante. Il dit ensuite:
— Je suis très flatté. Ma pensée se trouve en belle compagnie.
Paule leva sur lui un long regard rayonnant et sentit qu'ils communiaient dans le même fervent désir de promouvoir tout le bien que Dieu mettrait à leur portée.
La yole des « jeunes » dépassait le gros de la flottille. En passant devant une des anses festonnant la rivière, un cri de surprise feinte ou réelle les arrêta un instant. Ils saluèrent la baronne Lerminoff assise dans un petit canot qui la balançait mollement. Elle caressait son ours
familier pendant que Ginestat lui faisait la lecture des feuilles matinales. Un salut indifférent répondit au sien, el la yole passa, mais celle de la princesse s'arrêta et Ton échangea des politesses. L'aimable Tatiana n'avait pu l'inviter à cause de l'extrême réserve témoignée par les Tchernine et les Riverolles à la baronne, aux allures un peu suspectes. La rencontre aux Iles, tonte fortuite, ne créait aucun lien. Autre chose eût été une invitation commune. La princesse était mondaine trop avisée, trop experte pour commettre si lourd impair.
Ginestat soutint audacieusement le regard de M. de Riverolles qui ne soupçonna pas que les deux jours de congé sollicités par Welter pour aller à Xareg visiter un ami recevaient un autre emploi.
La princesse surprise dit à la baronne :
— Vous habitez donc ici ? Je l'ignorais.
— J"ai loué pour la saison et je reçois quelques amis.
— Nous nous verrons, promit l'aimable femme.
— Oh î que le hasard est bienveillant ! cria d'une voix pointue Warowitch qui descendait la pente à pas pressés. Il rassemble ici l'élite de la capitale pour ouïr une nouvelle étourdissante. Je cours depuis la gare afin de vous la conter plus vite, baronne. Une édition spéciale des grands quotidiens la répandait au moment où le train s'ébranlait : l'héritier d'Autriche et sa femme assassinés à Serajevo pendant une réception enthousiaste.
Ginestat, sans regarder Mme LerminolT, prononça :
— Voilà une grave affaire.
Ces mots ne trouvèrent pas d'écho. Les dames étaient comme figées de stupeur
J ïG LE8 rAI8EUB9 DE RUINES
et les diplomates qui les accompagnaient gardèrent un silence prudent. Leurs yeux ne cillèrent pas, ce qui prouve une grande maîtrise de soi.
— Ils sont forts, se dit Ginestat.
Les doigts qui maintenaient la yole bord à bord avec le canot se détachèrent, et la blanche embarcation descendit plus vite la rivière.
— Je savais l'événement, dit M. Tchernine quand la barque fut à quelque distance. Je l'appris à Péterhof. Espérons quetout s'arrangera. Taisons cette nouvelle pour ne pas évoquer le spectre de la guerre devant votre joyeuse compagnie, princesse. Que cette journée s'achève dans la sérénité!
— Je vous attendais pour déjeuner, dit la baronne à l'avocat. Pourquoi nous avezvous fait faux bond ?
— Le Conseil de l'Ordre m'a imposé d'office un client que je dus aller voir «'6 matin. Et ce fut long ; ce Fédor se fait arracher les paroles.
— Une cause intéressante ? s'cnquit Ginestat d'un ton détaché, comme si sa fortune n'était pas suspendue à la réponse de Warowitch.
— Cet homme, contremaître à l'usine Poutky, est accusé du meurtre du surveillant général dont il convoitait la place. Il fut dénoncé comme ayant déboulonné une pièce d'une passerelle qui bascula audessus des machines. Il se trouve qu'un jeune ingénieur, Gomiroff, est une victime du machiavélisme de Fédor. Il nie avec énergie et les preuves seront difficiles à établir. Ce n'est peut-être qu'un accident présenté comme crime par la vengeance d'ouvriers conjurés pour perdre un chef détesté.
Ginestat ne pouvait qu'admirer les jeux qui le servaient. Fédor ne dirait. rien qui pût compromettre les compères. Il n'avait aucun intérêt à s'accuser de la mort de Gomiroff, car il était trop avisé pour risquer une lourde aggravation de peine. L'assassinat prémédité d'un rival obtiendrait peut-être le bénéfice des circonstances atténuantes. La langue de Warowitch était pleine d'astuces et de roueries. La mort de Gomiroff entraînerait une condamnation capitale.
— Rien à craindre, s'affirmait-il. Nous avons une chance diabolique. Du fait que Gomiroff ne se trouva pas seul sur la passerelle, nous devons un cierge à notre patron, Belzébuth.
Il coula cette réflexion dans l'oreille de sa complice qui rectifia hypocritement :
— A notre vieux dieu.
Et tous deux éclatèrent de rire. Warowitch, qui épongeait son front ruisselant, les regarda, très surpris ; il ne comprenait rien à cette gaieté intempestive ; la baronne expliqua :
— Cette promenade en yole de la brillante compagnie nous rappelle une comique aventure.
— Racontez.
— L'histoire est trop longue. Parlons plutôt de ce qui se dit, de ce qui pourrait suivre ce double assassinat stupide. L'heure est sérieuse.
Leurs pensées s'en allaient très loin.
— Beaucoup craignent la guerre, dit Warowitch, et rien ne serait plus fâcheux. Nous ne sommes pas prêts.
Ginestat et la baronne échangèrent des regards furtifs ; le bavard allait dire des choses précieuses à recueillir.
— Il nous faudrait encore deux ou trois
ans pour être au point, et le mal, c'est que chez vous, Monsieur le Français; la préparation à la guerre n'est guère plus avancée.
— Laissez, dit Ginestat en riant, et dormez tranquille. Les Français savent se débrouiller dans les instants les plus critiques ; la loi de trois ans nous donne une armée suffisante ; quant à la Russie, c'est un inépuisable réservoir d'hommes.
— D'hommes, mais pas de combattants.
— Comment l'entendez-vous ?
— Comme il faut l'entendre. Un de mes amis, qui a l'oreille du ministre ée la Guerre, me parlait récemment de ces choses. Des millions d'hommes ne suffisent pas ; il faut des cadres, des équipements, des armes. Tout cela existe sur des états soigneusement dressés, mais sur le papier seulement. S'il fallait mettre en branle la formidable machine, il y aurait diablement à rabattre. Mais les Français se fient aux états ; ils croient aux statistiques qu'on montre à leurs diplomates. Ils y croient ferme comme roc. Ils ne se doutent pas que l'Entente est impopulaire, parce que l'aide financière de la France soutient le tsarisme et retarde l'émancipation des masses ouvrières aussi bien que le partage des terres aux paysans, ce dont les meneurs ici font leur Credo. D'ailleurs, si la guerre éclatait, nous n'aurions pas de canons, et la grosse Bertha a pourvu l'Allemagne. Il faudrait donc nous battre à coups de poings. Heureusement que tout peut s'arranger. La Rerbie fera des excuses ; si l'Autriche regimbe à les accepter, l'empereur Guillaume, qui est, un pacifiste avéré, engagera son associée à se montrer coulante ; l'empereur Nirolas est dans les meilleurs termes avec son cousin, et notre tsarine encore plus. Au besoin, le foi d'Angleterre
s'emploiera à les mettre d'accord, et la France gardera le sourire, car elle tient à poursuivre tranquillement son œuvre de réorganisation intérieure. La France jouera le rôle de la colombe et présentera le rameau d'olivier.
— Le meilleur atout dans la partie qui s'engage est le rôle médiateur du kaiser. Il brigue le rôle d'empereur de la paix ; heureusement pour nous, conclut Ginestat en se levant.
— Vous partez ! se récria la baronne.
Je croyais vous garder à dîner. Vous prendriez le dernier train et arriveriez encore avant la nuit. Les jours sont très longs.
— J'ai hâte de rentrer, dit Ginestat.
Agréez mes excuses et mes regrets, chère Madame. Je dois suivre ce qui se passe ou se passera. Si le ciel politique se gâte, j'aurai à prendre des dispositions urgentes. Vous êtes chez vous, M. VVarowitch aussi ; moi, je regagnerai diligemment mes pénates.
— C'est vrai, vous êtes Français, cher ami, dit Mme Lerminoff avec un sourire plein de sous-entendus. Ce qui nous consolera, si nous vivons désormais séparés, c'est que nous resterons amis. Quel chagrin, si vous étiez Allemand !
— Dans quelle arme servirez-vous ?
demanda Warowitch.
— Dans la cavalerie. Je suis lieutenant de hussards.
— De beaux régiments, les hussards français, mais nos cosaques les dépassent. Rappelez-vous le raid de Rennenkampf, en Mandchourio.
— En effet, ce fut splendide.
— Ils iront à Berlin en une demidouzaine d'étapes.
— J'en suis sûr. C'est une chance pour
Berlin que le kaiser veuille la paix. Bonsoir, baronne; venez -vous avec moi, Warowitch ?
— Avec plaisir.
— Je ferais peut-être sagement de retourner dès demain, à Saint-Pétersbourg, dit la baronne.
— Pourquoi ? Vous êtes Russe, Warowitch aussi ; moi, c'est autre chose, je risquerais d'être bloqué. Au revoir; je vous enverrai des nouvelles ou vous en apporterai. Profitez de l'agréable voisinage de la princesse. C'est une relation aimable, intéressante. Par le prince, elle aura des nouvelles de la cour, et vous ne vous ennuierez pas.
Le regard de Ginestat appuyait les conseils et Mme Lerminoff en pénétrait l'esprit. Ils remontèrent vers la maison; l'ours les suivait comme un chien fidèle. Mais une saute brusque de réflexion immobilisa Ginestat au milieu de l'allée, et il se mit à rire:
— Je suis fou, en réalité, de me priver ei de priver le cher Warowitch d'un succulent dîner et d'une soirée délicieuse.
Laissons venir les événements et retournons au bord de l'eau. Tl y fait bon. Nous prendrons le dernier train.
— A la bonne heure, approuva l'avocat.
Rien ne presse; le feu n'est pas au palais.
La baronne prit un sifflet d'argent qui pendait à sa ceinture et lança un signal. Un valet accourut. Elle commanda :
— Apporte au débarcadère de la bière, des gâteaux, des tartines, des cigares pour les Noblesses et «les cigarettes pour moi.
— Et de la vodka, ajouta Warowitch.
Mme Lerminoff lit une moue <!<' dégoût.
— Vous no vous déferez donc jamais cette habitude de moujik ?
— Jamais. Chacun a son vice pour lequel il vendrait son âme.
Le trio se réinstalla dans la yole.
Ginestat avait réfléchi et voulait se ménager un aparté avec sa complice, lui tracer son rôle; il verrait tout à l'heure revenir la joyeuse escadrille et retrouverait à la gare les invités de la princesse. Ce serait jouer de malheur s'il ne tirait aucun profit du contact pendant le retour.
La conversation rebondit dans la fumée odorante des cigares et des cigarettes.
— La Double Entente est tout de même une force, disait Warowitch, une force avec laquelle la Triple Alliance devra compter. La France a une importante couverture de troupes d'élite, et toute sa frontière de montagnes est facile à défendre. Le Nord seul est vulnérable ou plutôt le serait sans la ligne de forts qui le hérissent, sans l'inviolabilité du Luxembourg et de la Belgique. Les alliés centraux ayant à faire face sur deux fronts y regarderont à deux fois, quel que soit le manque de mise au point de la préparation militaire en France comme chez nous.
On énuméra les points faibles de chaque frontière; deux Russes s'entretenant avec un Français, quoi de plus naturel que de les voir abattre toutes les cartes du jeu ? Ginestat et la Lerminofï fermaient à demi les yeux; ils avaient la mine satisfaite et gourmande du chat qui se pourléche et savoure de la crème.
Au bout d'une heure, la cadence des avirons battant l'eau arriva jusqu'aux causeurs. Les yoles repassèrent enguirlandées de branches vertes dont les festons traînaient dans l'eau. Ceux qui savaient avaient gardé le secret, et les invités conservaient leur animation joyeuse. La pria-
36 LU un geste gracieux vers la baronne et ses hùtes, et leur cria joyeusement :
— A bientôt !
Le regard vipérin de Ginestat suivait la yole blanche où le rire clair des « jeunes » fusait dans l'air léger. Un pli de résolution farouche crispa ses lèvres; il l'effaça sous un sourire.
M, de Riverolles et M. Tchernine n'étaient plus dans la yole de la princesse. C'est seulement quand la flottille eut disparu au coude de la rivière que la baronne exprima son étonnement.
— La nouvelle, dit Warowitch, a produit sur ces messieurs le même effet qu'un coup de fusil sur une compagnie de perdreaux. Us sont repartis dare, dare.
— Il n'y a pas de train à cette heure, répliqua Mme Lermiiioff.
— Madame, avait dit le comte à la princesse Tatiana dès le début de la promenade., l'événement est de telle importance que je me fusse, par exprès, excusé de décliner votre flatteuse invitation, si je n'avais voulu remmener M. de Riverolles. Partant tout de suite après le déjeuner, cette hâte" eût provoqué des commentaires, mais si vous voulez bien nous permettre d'aborder ici môme, en un quart d'heure nous retrouverons l'auto restée sous pression. Le chauffeur a des ordres. Avant une heure, nous serons à nos postes.
La princesse se chargeait d'expliquer à ces dames cette brusque éclipse.
Les deux hommes filaient sous bois* sans parler. Quand le chauffeur vit approcher ' les Excellences, il ouvrit la portière, embraya, sauf a sur le siège, et l'auto démarra en vitesse.
Alexis et Jean ramèneraient les comtesses et les jeunes filles.
Mme Lerminoff et Gin estât s'entendaient sans recourir au truchement des mots. Un clin d'œil de la dame vers Warowitch, un clin d'œil approbateur de son complice, ce fut assez. Le plan soudainement conçu se déroula.
Les scorpions dirent ensuite d'un ton d'augure.
— Du vent...
— Le vent amène la tempête.
L'avocat, qui ne pénétra pas le sens
énigmatique des mots, huma l'air saturé d'odeurs agrestes et s'étonna :
— Je suis un médiocre météorologue, dit-il ; je ne devine pas l'orage dans ce ciel pur.
Les deux compères s'épanouirent à cette naïveté.
— Cher Maître, dit Ginestat, j'admire l'aisance avec laquelle vous vous évadez des choses inquiétantes dont vous fûtes le messager. Cela prouve votre belle santé morale ; vous ne vous attardez pas aux sinistres pensers : le vent dont peut s'engendrer la tempête, c'est le premier souffle de guerre.
— Je répète que je n'y crois pas.
Il se gonfla.
— Mes intuitions ne me trompent jamais. Je suis tout au plaisir de votre agréable compagnie. Le moment actuel est le seul qui m'intéresse ; le suivant est dans le domaine des probabilités ou dans celui des impossibilités. Je l'y laisse.
— Vous êtes un sage.
— Vous me flattez.
Warowitch éclatait, de suffisance et de contentement.
Le dernier train ne partant de Gatchina qu'à 9 h. 11, les convives avaient le temps de savourer les délicatesses de la table. Tendant le premier service, ils parlèrent pou, l'avocat étant encore plus gourmand que bavard ; il vidait son assiette avec une hâte joyeuse, et ses partenaires cherchaient le préambule le plus convaincant pour violer la conscience de l'invité.
Us le connaissaient, dévoré d'ambition, avide de jouer un rôle, enragé de sa médiocre fortune qui lui interdisait les jouissances coûteuses. Il allait dans le monde, y était accueilli avec faveur grâce à des intrigues bien conduites, mais il aspirait à créer un centre d'influence d'où il rayonnerait puissamment. Il chassait au mariage riche, et, jusqu'à présent, ses plus savantes manœuvres autour des héritières opulentes ne l'avaient pas rapproché du but.
La baronne et Ginestat avaient pesé Fârne de Warowitch, en avaient jaugé la capacité, et l'ayant trouvée légère, étroite et mesquine, se flattèrent de l'acheter. Un arriviste est toujours vulnérable par quelque endroit.
Mme Lerminoff parla la première :
— Cher Maître, vous avez prononcé tout h l'heure sur la situation du moment des paroles qui me troublent. Si vous êtes bien renseigné...
— Je le suis.. Madame et chère hôtesse. .3c répète que mon « indicateur » a l'oreille du ministre. La Russie dénuée de moyens peut éUve jetée pap la force des c&asçs dans une guerre dure II y a mille raisons
de craindre que les difficultés extérieures n'excitent les meneurs de l'évolution émancipatrice à profiter des circonstances pour promouvoir une révolution. Mais, encore une fois, rassurez-vous : les menées belliqueuses, si elles se manifestent avorteront. Il en sera de vos appréhensions du moment comme de ces éclairs d'été que ne suit aucun tonnerre.
— D'ailleurs, reprit Ginestat, le peuple russe a le loyalisme dans le sang; il n'ébranlera jamais le trône de ses maîtres.
— Heu, heu, répliqua Warowitch, l'Empire compte cent vingt millions d'illettrés. Cet immense troupeau est à la merci des bergers qui lui promettront des terres et la liberté.
— Pourquoi, insinua Mme LerminofT, ne seriez-vous pas un de ces bergers ? Vous êtes désigné pour ce sacerdoce populaire, d'immense utilité, par votre notoriété, votre éloquence, votre entregent.
— Tout beau, Madame. Pour jouer un rôle politique, il faut posséder une fortune que mes parents ont oublié de mettre dans mes langes en m'introduisant en ce monde. Et puis, je n'ai pas l'âme d'un révolutionnaire.
— Qui vous parie de révolution? La conversation a dévié de son point de départ, revenons-y. Il ne s'agit, dans mn pensée, que d'éviter la guerre, — une guerre même heureuse serait un désastre, un affreux cauchemar. Pourquoi ne pas tenter le noble effort de répandre les idées de paix et de concorde, de prêcher l'union sacrée des cœurs aboutissant au bien général dans toutes les classes de la société ?
— Un beau rêve ! dit Ginestat avec ott<* tion. La France, mon cher et beau pays,
n'aspire pas à autre chose ; elle fera tout pour réaliser ce magnifique idéal. Mais je partage les idées de Mme Lerminoû' : le peuple russe a besoin d'être soulevé audessus des mesquineries de sa condition, de sortir de son ignorance et de ses habitudes de laisser-faire. Il doit apprendre à utiliser la force formidable qui lui vient de sa masse innombrable, force perdue pour le bien si elle n'est pas habilement dirigée. Faites-vous donc, cher Maître, le propagandiste des idées claires et saines d'où sortira la paix féconde, la paix, le bien audessus de tous les biens. Prêchez dans les villes et les villages ; rassemblez les ouvriers et les paysans ; qu'ils deviennent les artisans d'une paix heureuse dont le flot couvrira le vieux monde.
La Lerminoff dit en baissant la voix :
— Ceux qui travailleront à cette grande tâche, qui seront les bons artisans de cette œuvre, serviront les désirs d*une noble femme et auront droit à sa reconnaissance. Je me porte garante...
— De qui parlez-vous ? demanda Warowitch.
— Ne le devinez-vous pas ? Quelle peut être celle dont le cœur serait torturé de toutes parts ? Qui donc souffrirait dans son amour filial pour sa vraie patrie et dans son incommensurable tendresse pour celle de son époux et de son fils.
— La tsarine ?
— Oui.
— Vous avez prononcé des paroles* singulièrement graves: « Je me porte garante... »
— Je les répète.
— Etes-vous autorisée à engager la proe impériale ?
— Je le suis ; j'use du droit que me donne une intime liaison de oœur avec
notre bien-aimée souveraine. Elle n'a rien de caché pour moi ; je suis la confidente de ses craintes et de ses espoirs. Mon mariage m'écarta de la cour, mais ne me sépara pas de l'impératrice. Nos rencontres sont fréquentes et cordiales ; elle apprécie les conseils de mon expérience et ma sincérité. Elle gratifie d'une spéciale bienveillance les amis que je lui recommande. Vous serez présenté.
— Présenté à la tsarine ! Introduit à la cour !
— L'introduction ne suivra pas immédiatement la présentation. Tl sera plus profitable aux intérêts de la cause, notre cause, que nous gardions le secret de vos rapports avec Sa Majesté. Mais votre influence rayonnera haut et loin : un siège à la Douma, un portefeuille...
— Oh ! Madame ! cria l'avocat ébloui.
— La tsarine est omnipotente. Nicolas ne voit que par elle ; elle fait et défait les ministères, inspire les Conseils, mène les affaires les plus délicates, distribue les faveurs et les titres. La volonté de l'empereur est captive de l'amour qu'il a pour les siens. Il est époux très tendre, père très aimant...
— Et les enfers sibériens sont remplis de victimes ! Soixante mille condamnés politiques peuplent les mines meurtrières, et les grandes réformes promises depuis vingt ans sont toujours ajournées ! La tsarine pense-t-elle à ces choses capitales? Sait-elle que les mécontents se multiplient? que les « travaillistes » deviennent une force avec laquelle le gouvernement devra bientôt compter?
— Vous êtes* très capable, cher Maître, de contenir cette force, dé diriger ces
énergies dans le sens de la paix. Faites comprendre à ceux qui poursuivent des buts fort légitimes que la guerre, si elle éclatait, serait le pire obstacle à leur réalisation ; qu'il faut donc maintenir la paix par tous les moyens, engager, s'il le faut, contre le pouvoir, une action persévérante, cesser tout travail qui rendrait possibles les exterminations de vies humaines, garder ces vies précieuses pour les tâches fécondes de la paix, s'opposer à l'Entente si elle-même entre dans la guerre. Ce beau rôle n'est-il pas bien fait pour tenter un homme de cœur et susciter ses résolutions généreuses? Soyez cet homme. L'argent ne vous manquera pas.
Je connais des sources inépuisables.
— La princesse Chemokonsky nous aiderait volontiers. Cette rêveuse aux étoiles, qui cherche les idéals les plus inaccessibles, m'écoutera avec faveur, mais le prince est fort bien en cour et devra se modeler sur le tsar.
— Le prince ne compte pas, coupa Mme Lerminoff ; du reste, il admire la tsarine et la sert avec enthousiasme. Je vous confie un secret ; il est un des nôtres, un ouvrier de la paix à tout prix. C'est sur mes instances que la tsarine l'a fait rappeler de Moscou, et j'ai des gages de sa fidélité à mes directions comme j'en possède sur tous ceux que j'introduis dans mes plans.
Elle prononçait lentement les derniers mots, accentuant ceux auxquels sa pensée donnait un sens particulier, et elle regardait Warowitch avec une persistance si aiguë qu'il se troubla. Cependant, il n'osa la questionner et attendit la suite avec un petit battement de cœur. Elle poursuivit :
— Vous voyez que j'abats mes cartes, mais pas toutes, j'en garde une que vous seriez sans doute curieux de connaître ; c'est le seul témoin qui subsiste d'une piquante histoire... Allons, ne rougissez pas comme une jeune fille. Ce sont choses lointaines, des vieilleries qu'un mot ou un geste maladroits pourraient seuls ramener au plan actuel. Vous avez de l'esprit et une langue avisée. Parlez à la princesse. Elle vit dans son rêve, en marge des intrigues à quoi elle n'entend rien. Elle est prodigieusement riche et follement prodigue.
Pour instaurer la paix, elle se dépouillerait de son dernier bijou.
— Vous avez des droits à la reconnaissance de Mme Babrowskoïï, dit Ginestatv Prêchez à l'une le bonheur de l'humanité ; à l'autre la nécessité de renverser un régime abhorré. Elles se prendront à l'appeau de vos paroles persuasives.
Mais Warowitch était sombre depuis l'allusion transparente de Mme Lerminoff à une indélicatesse de vieille date, une histoire de jeu qui s'était passée à Gracovie- L'œil vert de Ginestat avait des luisances diaboliques ; Mme Lerminoff gardait un sourire suave.
Warowitch était à leur merci; il serait leur chose. Il obéirait ou... La mort est la silencieuse. Fédora savait maintenant ce qu'il en coûte de résister aux exécuteurs d'un pouvoir occulte et malfaisant.- Les faiseurs de ruines ont vite fait de briser les instruments dont ils ne peuvent plus se servir.
Warowitch ignorait le sort de Fédora„ mais, d'un rapide coup d'oeil intérieur, il mesura la portée de son hésitation, et répondit d'un ton soumis qui fit sourire les deux compères :
— Je verrai la princesse et Mme Babro wskoff.
— Vous les convaincrez. Mais il n'est pas utile d'attendre leur décision pour inaugurer la campagne.
— La guerre n'est pas encore déclarée.
— Elle le sera. Il faut préparer l'opinion à la repousser. Comme entrée de jeu, je vous remettrai ce soir même mille roubles. La vodka (i) coulera dans les gosiers de vos auditeurs et mettra le feu à leurs acclamations.
Mais c'était fini de la faconde de Warowitch. Il ne pouvait détourner son esprit du souvenir du « gage » détenu par la « chère hôtesse ». Les délicatesses du dessert lui parurent insipides. Ses hôtes le laissèrent à ses réflexions et continuèrent leur causerie sur la politique d'actualité, sûrs que l'avocat écoutait du fond de son mutisme.
Ils parlaient du pacifisme, idéal des esprits qui font bon marché de la dignité des nations. Ils établirent l'incapacité de la France et de la Russie à obtenir des avantages décisifs ; celle-ci dépourvue de chemins de fer, de routes praticables, de services organisés, d'un armement proportionné aux besoins des troupes mises en ligne ; celle-là en proie aux déchirements intérieurs, proie disputée par les partis extrêmes. Les opérations militaires seraient entravées par des difficultés innombrables. Donc, pas de guerre, et si elle se déclanchait malgré tout, dresser les peuples comme une barrière irréductible.
Les causeurs développèrent les buts de l'impératrice qui, mesurant l'impréparation
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de l'Entente en face de la prodigieuse préparation de la Triplice, ne voit que dans la paix la sécurité pour la Russie et la stabilité des Romanoff dont son flls est l'héritier.
Warowitch recueillait ces propos et en ferait son profit. Le rôle à jouer ne dépassait pas ses moyens ; afin de braver la menace suspendue sur sa tête, il rendrait des services si précieux à Mme Lerminoff et à Ginestat que sa personne deviendrait inviolable.
La longue soirée était d'une immense douceur. Les invités de la princesse et ceux de la baronne se retrouvèrent à la gare et prirent le même train pour retourner de Gatchina à Saint-Pétersbourg. L'habile espion de la Wilhelmstrasse tendit vainement l'oreille au murmure des conversations égarées le long du couloir, il ne recueillit pas la moindre glane sut» I03 événements du jour.
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M. de Riverolles, en arrivant à Saint- Pétersbourg, se rendit au quai français, à rhôtel de l'ambassade. Il en ramena M. d'Estrigny après avoir pris langue sur le drame qui, déjà, agitait toutes les chancelleries du monde.
Les deux amis avaient, en prévision des événements futurs, peut-être prochains, des dispositions à assurer. Ils s'enfermèrent dans le cabinet du diplomate.
Stépan, comme tout le monde, au courant de la nouvelle, se glissa subrepticement dans le salon voisin, près du bureau où travaillait le secrétaire en congé pour deux jours, et se mit aux écoutes. Il agissait par curiosité. Si quelque jour il décidait de tirer parti de ses renseignements, il les vendrait au meilleur prix. A qui ? Il ne serait pas difficile sur la qualité de l'acheteur.
Les diplomates causaient à mi-voix sans se douter qu'ils étaient épiés, par simple habitude de prudence professionnelle.
— Les choses peuvent aller très vite, dit M. de Riverolles. Je ne veux pas joindre mes notes personnelles à la valise diplomatique ; les courriers égarent parfois en route le précieux colis, témoin l'aventure de la valise de Vienne. J'y joindrai les plans de Destouches, qui réalisent un progrès inappréciable et doivent être soumis sans retard à l'éminent technicien qu'est le colonel Sallert. Il ne les laissera pas dormir dans un carton et se passera
de l'autorisation pour instituer les premiers essais.
— Si le courrier de Cabinet ne se charge pas de ces papiers, qui donc les portera à Paris ?
— ■ Jean.
— Quel retard ! Jean ne doit partir qu'après la réception du président de la République et les fêtes de Cronstadt.
— Je change d'avis. Il quittera la Russie la semaine prochaine. Après s'être acquitté de sa commission, il ira retrouver son ami Teddy Oxor, comme il était convenu* Seulement, au lieu d'excursionner en Ecosse, il restera à proximité de Douvres ou de Folkestone, de manière à se rembarquer promptement. Que la mobilisation le surprenne ici, quelles difficultés pour regagner la France !
— Vous réglez tout fort sagement.
— Dînez avec moi, d'Estrigny ; nous travaillerons ensemble.
M. de Riverolles sonna. Stépan qui, l'oreille à la serrure, percevait quelques mots, ajustait des bouts de phrases, ne répondit à l'appel du timbre qu'après un temps, donnant à croire qu'il venait d'une autre pièce. Il se montra au seuil du cabinet.
M. de Riverolles prépara un billet à l'adresse de Lucien Destouches, afin que le jeune homme apportât ses plans complets le surlendemain. Stépan reçut le pli avec Tordre de le porter tout de suite. Il monta dans sa chambre, fit chauffer à la bougie la lame d'un canif et détacha le cachet de cire. Il copia les lignes brèves incluses — tout peut servir, — réappliqua la cire sur l'enveloppe et alla la remettre au destinataire. Après le repas, ces messieurs reprirent leur travail. L'arrivée de Jean et de Paule les y surprit. A travers le battant,
Jean demanda s'il pouvait dire bonsoir.
A l'ordinaire, les jeunes gens s'abstenaient de troubler le labeur des deux amis, mais, ce soir, les circonstances et les nouvelles étaient si graves que le frère et la sœur éprouvaient le désir d'en parler à ceux qui savaient.
C'était la saison des beaux et tardifs crépuscules, les longs jours où le soleil quitte à peine l'horizon. Des groupes effervescents remplissaient les rues et le3 places.
M. de Riverolles déclara à Jean qu'il croyait à la guerre. L'heure était trop propice pour que l'Allemagne laissât fuir l'occasion.
— Si les hostilités se déchaînent, dit Jean, je voudrais devancer l'appel de ma classe et m'engager dans la cavalerie légère. Oh 1 galoper dans la mitraille ! courir flamberge au vent !
— Je ne te savais pas si belliqueux, dit M. d'Estrigny, ému et souriant de cette ardeur patriotique.
— Les instincts ataviques se réveillent, émit M. de Riverolles. L'ascendance maternelle de Jean est faite de soldats ayant pris part à toutes nos épopées' nationales. Mon père lui-même, brûlé de la flamme sacrée, s'engagea en 1870 et tomba glorieusement à Saint-Privat, dans une charge héroïque. J'étais alors très jeune, mais je me souviens de cette brève et tragique campagne. Un de mes oncles; Eustache de Riverolles, qui fut tué à Saint- Quentin, avait fait arrêter dans ses bois, près de Nancy, un colporteur qui photographiait les défenses. Et ce colporteur, condamné à deux ans de prison, n'était rien moins qu'un officier prussien, Conrad von Halweg, Jequel, ayant, essayé de
s'évader, fut blessé par la balle d'une sentinelle et mourut de sa blessure.
— Père, M. Pawloff retournera à Paris, en cas* de mobilisation, car il appartient au service de santé. Je pourrai partir en même temps que lui.
— Les choses ne vont pas si vite que tu l'imagines, dit M. de Riverolles.
Penses-y sérieusement, mais* prépare-toi sans fièvre. En traversant Paris, tu remettras au colonel Sallert des papiers importants ; tu iras ensuite en Angleterre d'où il sera facile de revenir en cas d'alerte.
Paule se taisait pendant l'échange de ces répliques, mais elle s'était déjà tracé une ligne de conduite. Elle demanderait à la comtesse Tchernine, qui avait fait la campagne de Mandchourie dans le trainambulance de l'impératrice-mère, de la prendre avec elle dans la formation sanitaire dont elle-même ferait partie.
Les heures graves sonneraient bientôt sans doute, les heures exaltantes de la charité.
Avant de quitter ses amis devant l'hôtel de Riverolles, Paule avait dit à Alexis :
— Les événements menacent de nous déborder. Demain, je parlerai à mon père.
— Et moi à ma tante, répondit le jeune homme.
La fièvre dont battaient les artères de ia capitale était symptomatique de la gravité des conséquences engendrées par la nouvelle soudain répandue. Les jeunes gens, sans s'être communiqué leurs impressions, éprouvaient un égal désir de hâter leurs fiançailles, de se lier par une promesse solennelle avant l'engagement sacré « dont le fil d'or ne rompt qu'à la mort ».
Le matin donc, après la messe, lorsque M. de Riverolles était déjà au travail, Paule frappa doucement, puis entra. Elle oflrit son front au baiser paternel, et, se laissant glisser à genoux pour que sa tête fût tout contre le cœur de son bien-aimé père, joignant ses doigts sur le bras de l'écrivain qui abandonna sa plume, elle murmura quelques mots d'une voix tendre et recueillie.
— Père, je viens te faire une confidence, presque une confession.
M. de Riverolles sourit doucement.
— Oh ! oh ! lit-il.
Le regard de Paule eut un rayonnement plus vif ; ce regard était pur comme une clarté de source, et le sourire de la bouche bienveillante s'accentua.
— Hier, dit la jeune fille, sans que rien eût été concerté, le cœur de M. Pawloff
et le mien se sont accordés. Il m'a dit : « Voulez-vous m'autoriser à solliciter de votre père la grâce insigne de devenir son fils ? » J'ai répondu : « Oui, mais je lui parlerai d'abord. » C'est tout. Nous avons découvert que nous nous aimons en silence depuis longtemps. Père bien-aimé, me permettras-tu de lier ma vie à celle de cet honnête homme, de ce bon Français qui, depuis six mois, nous a révélé de si précieuses qualités ?
Les mots lents résonnaient à peine dans la pièce tranquille. La réponse tarda un peu, mais Paule sentit à la forte et douce pression des doigts paternels sur ses doigts que sa prière était exaucée.
La confidence ne surprenait pas M. de RiverO'lles ; elle n'étonnerait pas le comte et la comtesse Tchernine. La chaste tendresse qui irradiait l'âme des deux jeunes gens avait éclairé leurs amis. Tout était en faveur de cette union : honorabilité des ascendants, situation pleine de promesses, et, par-dessus tout, les qualités morales, base solide pour l'édification d'un foyer hautement chrétien.
— Je devais, dit Paule, m'ouvrir à toi dès le jour où j'ai lu dans mon cœur, mais j'attendais un mot définitif de M. Pawloft".
— Cette alliance me paraît fort désirable. J'ignore l'état de fortune de ce jeune homme, mais une belle carrière s'ouvre devant lui, et tu possèdes en propre une large aisance qui lui permettra d'élever les enfants que le bon Dieu vous donnera. Pour le surplus, qui est essentiel, toutes les con- ' venances sont réunies.
— Merci, cher père. Ne juges-tu pas que sitôt la demande faite et toutes les décisions prises nos fiançailles devront être célébrées ? La fête, tout intime, aurait lieu dans la chapelle de Saint-Sauveur, un coin
de France. Le bon chapelain entendra nos promesses et nous bénira.
— J'approuve.
Ils s'entretinrent un peu de temps dans un doux abandon. M. de Riverolles rappela ses propres fiançailles, s'attendrit au souvenir de celle dont les vertus aimables avaient embaumé vingt ans de sa vie.
Pendant qu'ils se berçaient ainsi dans les beaux souvenirs, Alexis se confiait aux parents qui lui témoignaient une si parfaite amitié. Ce même jour fut faite la démarche officielle qu'exigent les bienséances.
Nadia et Jean exultaient sans retours sur eux-mêmes. Leur sympathie restait dans les bornes d'une amicale et franche camaraderie, car ni l"un ni l'autre n'ignoraient les entraves légales et plus encore religieuses que rencontrerait un projet d'alliance entre eux.
La touchante cérémonie aurait lieu quatre jours plus tard. La vie pourrait ensuite séparer les deux fiancés ; elle ne les désunirait pas.
La nuit avait porté conseil à la princesse Chemokonsky. Après le départ de ses invités, elle s'était retirée dans sa chambre, étendue sous ses précieuses courtines, et, dans sa grâce indolente, elle réfléchissait. Son âme mystique s'exalta ; elle entrevit la beauté de ses rêves transformés en réalité. La conscience primitive d'un peuple rivé aux matérialités grossières va s'affiner sous la touche de la souffrance qui se répandra sur le monde. De violents remous d'idées secoueront les masses ; dans les palais et dans les isbas, tout ce qui vibre de bon, de grand, de noble au fond de l'âme slave surgira somptueusement. L'union splendide et sacrée rassemblera les peuples divers d'origine en un tout prêt pour les actes héroïques.
Ainsi rêve Tatiana dans son château de marbre, en cette nuit de clarté blême et lunaire, où la brise caresse les grands lis, dont les atomes odorants affluent par la fenêtre ouverte.
— Je veux voir ce miracle, vivre cette vie, dit-elle.
A Gatchina, elle sera privée de nouvelles rapides ; or, elle veut suivre jour par jour, heure par heure, le mouvement national, l'effervescence qui naîtra et peut-être dressera les partis les uns contre les autres. Elle se plaît à penser que les réformes, depuis si longtemps ajournées, seront réalisées sous l'impératif des nécessités urgentes ; que, pour obtenir des concours indispensables, il faudra consentir des sacri-
fices ; que, sans affaiblir l'autorité, il sera indispensable de donner du champ à plus de liberté. Son rêve, tout son rêve... Enfin !
Mais elle voudrait l'appuyer sur quelque chose de plus fort que sa propre espérance. Puisque Mme Lermincff habite dans le voisinage, elle ira la voir, lui reparler du Lezghien, habile évocateur des ombres qui découvrent l'avenir, et combiner avec elle la possibilité de le rappeler dans la capitale pour urie consultation sensationnelle. Elle est disposée à lui faire un pont d op.
Elle se dirigea donc, par le chemin ouaté de mousses fauves et de lichen, fleuri sur les bords de pourpiers sanglants, vers la grande isba aux murs sculptés, au toit contourné, aux balcons à jour, peinturlurés de couleurs ardentes.
Grande fut la surprise de la baronne, et elle rit d'un rire intérieur de l'exaltation mystique de Tatiana à laquelle elle eut l'air de s'associer.
— La guerre, pour affreuse et cruelle qu'elle soit, est souhaitable, disait la princesse, si elle peut labourer à fond le vieux sol, le féconder, pour que surgisse une humanité meilleure. La guerre, c'est le creuset formidable où toutes les scories sont précipitées et détruites.
Que cette folle était donc bien inspirée de lui narrer ses rêveries absurdes ! Il s'agissait de retourner ces idées tout à l'opposite des arguments que Warowitcli avait mission d'étaler devant elle. Il devait prêcher la paix à tout prix... Si la princesse n'avait pas eu l'admirable intuition de venir ce matin, le prédicant faisait fausse route.
La traîtresse n'était pas embarrassée pour orienter dans un sens favorable à ses
secrets desseins l'esprit ondoyant de Tatiana Chemokonsky. D'abord elle lui promit d'appeler Mocky, le Lezghien ; ensuite elle commença de battre en brèche les raisonnements de sa visiteuse, à lui démontrer que les grandes vertus, comme les plus belles plantes, ne s'épanouissent que dans la tranquillité et la sérénité ; qu'il lui appartenait à elle, disposant d'une liberté large, d'une fortune indépendante, de soutenir les efforts des cœurs braves et généreux contre la guerre dévastatrice. Quand elle sentit s'ébranler la résistance de son interlocutrice sous le flot des paroles dorées, enveloppantes et pareilles aux mailles d'un filet, elle frappa le coup décisif.
— Je rentre moi-même à Saint-Pétersbourg, dit-elle. Une grande œuvre doit être entreprise. Des confidences que me fit MoGky en m'imposant le secret me font penser que des événements d'une gravité immense sont en marche. Je veux être là, les suivre de près.
Ginestat lui avait conseillé de rester a Gatehina, mais puisque la princesse se réinstallait dans son hôtel du quai Anglais, les scorpions n'avaient plus rien à gagner dans cette campagne perdue au milieu des bois.
Le surlendemain, la baronne reprit sa vie citadine. Dès son retour, la princesse avait envoyé un mot à Mme Babrowskoff pour solliciter son adhésion à un groupement de dames vouées aux œuvres philanthropiques. Piotre apporta la réponse, et pendant que la princesse en prenait connaissance, il attendit dans le hall, tournant son bonnet de laine entre ses doigts. Le portier verbeux disait des choses diverses.
— Tu n'attendras pas longtemps, pro-
mit-il. Celui qui est là partira bientôt, sans cloute. C'est un ami de Mme Lerminoff, cette dame originale qui mange avec un ours blanc et qui lui met une serviette au cou.
— Ah ! fit Piotre d'un air d'indifférence.
— Tu ne le connais pas ?
— Non.
— Il s'appelle M. Ginestat, l'ami de Mme Lerminoff. Le voilà. Regarde-le.
Quand on a vu une fois sa figure, on ne l'oublie jamais.
— Qu'est-ce qu'elle a de particulier ?
— Regarde, que je te dis, regarde.
Le pas de l'homme qui descendait les marches du somptueux escalier se rapprochait. Au tournant de l'étage, il reçut en pleine figure le reflet sanglant du vitrail éclairant le hall. Piotre le regarda ; ce fut l'affaire d'une seconde.
— Eh bien ! dit le portier qui jouissait comme d'un triomphe personnel de la mine étonnée du cocher.
— C'est drôle, très drôle.
Dans ces mots, Piotre mettait un étonnement illimité. Et il ajouta :
— Quels yeux ! Si je les retrouve, je les reconnaîtrai. "Répète le nom que tu as dit : Monsieur... monsieur...
— Ginestat.
Piotre reçut des mains d'un valet la réponse au message de Mme Babrowskoff et s'en retourna, le visage fermé, comme s'il voulait enclore dans sa mémoire la vision de l'homme qu'il venait de rencontrer.
Le lendemain, disposant de deux heures de liberté, Piotre résolut de faire une visite à son cousin Nicolas, portier d'un immeuble dont les locataires payaient de petits loyers.
Le brave homme marchait lentement,
goûtant le plaisir d'une course à pied par cette claire fin d'après-midi, lorsqu'il fut dépassé par un homme dont la silhouette massive et déjefée lui rappela soudain le personnage entrevu aux Trois Tilleuls, l'ami de Fédor qui, depuis, avait mal tourné, et dont le procès était annoncé dans les journaux.
Il se souvint en même temps de la salle basse meublée de tables poisseuses et de bancs graisseux, des murs noircis par la fumée des lampes allumées devant les icônes, des chapelets d'oignons et de champignons séchant' autour du poêle. Il entendit encore ce que les deux hommes avaient dit de Mme Babrowskoff : « Un jour, elle voudra se venger. »
Comme si la douce barina pouvait rendre le « Petit Père » responsable de son malheur arrivé par une erreur de la police... La barina, si bonne chrétienne, pardonnait et ne songeait pas à rendre le mal pour le mal.
Piotre se hâta pour rejoindre et dépasser à son tour le promeneur qui marchait à petits pas, absorbé dans la lecture d'un journal du soir. Il croit bien ne pas se tromper, mais il veut en être sûr. Un étrange intérêt s'éveille dans son âme simple. Il le voit, il le reconnaît formellement. Au même instant, une troïka filant à grande allure rase le trottoir de si près, que l'homme distrait par sa lecture et qui marchait sur l'extrême bord est culbuté et roule sur la chaussée.
Ce fut si vite fait que Piotre n'eut pas* le temps de prévenir la chute et ne put qu'aider l'inconnu à se relever. Celui-ci, étourdi par le choc, en était quitte pour une éraflure au nez produite par un éclat de ses verres brisés.
Le regard débarrassé des vitres noires causa à Piotre un saisissement. C'était celui de l'ami de Mme Lerminoff entrevu chez la princesse. Il n'aurait pas cru qu'il pouvait exister deux paires d'yeux aussi semblables.
L'homme s'éloignait en boitillant ; de son mouchoir, il se tamponnait le nez.
Soudain, Piotre vit sur la chau&'sée, au milieu des débris de lunettes, un mince carnet. Il le ramassa et l'ouvrit afin d'y chercher le nom de celui qui l'avait perdu et qui tournait le coin de la rue voisine. Il lut sur la première page : Welter, et la maison qu'il habitait celle-là même dont cousin Nicolas était le portier. Quelle coïncidence !
Le carnet contenait des mots abrégés, des chiffres auxquels Piotre ne pouvait rien comprendre. 11 continua d'avancer et pénétra dans la loge étroite et sombre où cousin Nicolas, cousine Raisa et la bande des petits lui firent fête. Il demanda à quel étage demeurait M. Welter.
— Au troisième sur la cour, dit Nicolas. Un brave garçon, mais guère riche. Il fait des écritures chez un homme de la haute, un M. de Riverolles, et gagne bien sa vie, mais il envoie son argent dans son pays d'Alsace où il a des parents pauvres, restés depuis la guerre dans leur village, tu sais la grande guerre gagnée par le fameux Bismarck qui, à ce qu'on dit, se mettait des poings en fer pour taper sur les têtes trop dures.
Piotre écoutait avec complaisance ces savoureux détails, ensuite il se dirigea vers l'escalier. Arrivé au troisième étage, il eut beau sonner, frapper, appeler, il ne perçut que le silence. Tout penaud, il redescendit.
— Je l'ai pourtant vu rentrer.
— Et je l'ai vu monter, confirma Raisa. Mais il n'ouvre jamais à personne dans les rares moments où il est chez lui. Le plus souvent, il va, vient, sort, rentre sans que je le voie passer ; il ne fait pas de bruit. C'est un locataire bien honnête, bien tranquille. Jamais il n'amène personne dans sa chambre. Il paye régulièrement les termes et ajoute toujours une gratification, oh 1 une toute petite, mais c'est le seul ; les autres ne se fendent pas même d'un kopeck.
— Tu as remarqué ses yeux ?
— Les yeux de qui ?
— De M. Welter. Ils sont curieux et pas de la même couleur.
— Cette blague !
— C'est pas une blague. Tu ne les as donc jamais vus ?
— Il a toujours des lunettes noires. Le pauvre homme y voit comme une taupe.
— Tout à l'heure, ses lunettes se sont cassées : il a un œil vert et rouge et un œil bleu. J'ai vu cela une fois déjà. Un certain M. Ginestat, un homme du grand monde qui a de belles connaissances, a des yeux comme ceux de ce Welter.
— Je le connais, ce Ginestat, dit la cousine. Il est notre voisin et habite dans l'autre rue, sur l'autre façade de cette maison, le côté riche.
— Qui est-ce ce M. Ginestat ?
— Un ingénieur, un beau blond. Il ne fréquente que la haute, en effet.
— Toi qui as bonne langue, Raisa, est-ce que tu connais Mme Lerminoff ? Elle demeure près de la place du Sénat, et son jardin vient jusque près d'ici. C'est une dame très riche. On en dit du mal et du bien. Il se fait de temps en temps des diableries dans sa maison.
— Elle est bien avec M. Ginestat ?
— C'est possible. Elle reçoit des gens de toutes les espèces, des Excellences, des Noblesses, des Honneurs et des autres.
— Oh ! les femmes, les femmes î dit.
Nicolas très égayé. Elles ressemblent aux mouches; elles se faufilent partout ; elles voient tout ; elles savent tout.
Raisa rit aussi.
— Les hommes ne nous rebutent pas quand nous leur racontons des histoires. Ils sont aussi curieux que nous.
Piotre emporta de sa rencontre un petit trouble qu'il ne put s'expliquer.
Warowitch avait réussi à faire bonne contenance pendant le trajet de retour ; il ne voulait pas, devant Ginestat, paraître affecté des allusions piquantes de Mme Lerminoff.
Un peu plus tard, il réfléchit sur les côtés avantageux de l'affaire ; elle en présentait quelques-uns avec le minimum de difficultés. Il possédait une langue souple, adroite ; ii réussirait et se rendrait indispensable à ses maîtres, sans parler des éblouissantes promesses que sa mémoire avait enregistrées. Il exposerait donc à la princesse et à Mme Babrowskoff des théories différentes avec la même conviction persuasive, et ce double jeu lui rapporterait gros.
Bien qu'il s'endormît sur cette espérance, des cauchemars vinrent le hanter.
Les lointaines réalités insidieusement ramenées au plan actuel se déformèrent en figures monstrueuses. D'abord ce furent de douces images : une maison simple à la campagne, un bout de jardin entouré de bouleaux frêles. Il jouait avec Aniouka et Anastasie, ses deux sœurs ; il les poursuivait dans les allées, les saisissait ensemble par leurs tresses blondes, mais les cheveux s'arrachaient, et il n'avait plus dans la main qu'une poignée d'herbe roussie; les deux petites filles changées en chauves-souris le fouettaient du vent de leurs ailes et le chassaient vers une caverne où des serpents grouillaient. Ces
serpents l'appelaient par son nom et y ajoutaient d'insultantes épithètes : voleur ! voleur I joueur ! menteur î
Il se réveilla tout frissonnant. Et Mme Lerminoff savait cela. Comment le savait-elle ? Au fait, la réponse importait peu. Il n'avait qu'un moyen d'annihiler le danger, c'était de rendre de tels services qu'on ne pût se passer de son concours. 11 établit ses plans.
Il se rendit d'abord au quai Anglais. La princesse se préparait à sortir. Sa troïka était attelée.
— Je n'ai que cinq minutes à voué donner, dit-elle, à moins que vous ne m'accompagniez jusqu'à l'hôtel Tchernine.
YVarowiteh accepta avec empressement, très flatté de cette marque publique d'estime que lui accordait la princesse. Il est vrai qu'elle prodiguait cette grâce, car elle était peu sélectionneuse, et ce qu'elle appelait son apostolat s'exerçait à tort et à travers.
— Qu'avez-vous à m'apprendr.
urgent? dit-elle, quand la légère voiture les emporta, au trot vif de son attelage.
L'avocat savait bien sa leçon ; il avait préparé cet entretien avec le même soin qu'une plaidoirie. Prévenu par Mme Lerminoff, il sut, avec un doigté parfait, toucher aux idées de la princesse dont l'esprit volait dans le bleu au-dessus des contingences réalisables. Ensuite, il déroula, avec ses couleurs les plus sinistres le tableau de la giierre.
— Ce serait, disait-il, la faillite du progrès, une régression vers les temps barbares, la faillite de la science qui emploierait les efforts de son puissant génie h produire des œuvres de mort et à détruire des millions de vies.
— Mais quelle revanche sublime : l'humanité rénovée par le triomphe de la beauté morale, l'exaltation du sacrifice.
— Oh! Madame, que sera la beauté morale pour ceux qui seront plongés dans un gouffre d'horreur ? La guerre peuplera le monde de mutilés : voilà pour la beauté physique. Et que restera-t-il de la beauté des choses? Les villes et les villages saccagés, les plus beaux monuments brûlés, les souvenirs précieux et rares anéantis, ies champs pour longtemps infertiles; partout le deuil et les larmes. Madame, c'est oeuvre pie de mener une campagne pacifique, énergique et victorieuse, afin d'empêcher les emballements de l'opinion. Nous irions à une catastrophe. Nous savons que la Russie n'est pas préparée à faire la guerre. Où sont ses routes, ses chemins de fer, ses équipements, son artillerie ?
— Elle regorge d'hommes et d'approvisionnements. Elle est le grenier mondial et le réservoir de millions de soldats. Elle peut aligner des masses...
— Mais non les armer.
— Elle nourrira l'Europe.
— A condition de transporter librement ses grains.
— Que prétendez -vous donc ?
— Prêcher une croisade pour la paix.
— Qu'attendez-vous de moi ?
— Que votre libéralité soutienne les porteurs de la bonne parole, ceux qui répandront le nouvel évangile...
— Nous voici arrivés ; je ne puis maintenant discuter avec vous. Je ne partage pas toutes vos idées, mais je les reconnais justes, vues de l'angle où vous vous placez.
Elle prit dans son sac en mailles d'or un carnet de chèques et en remplit un feuillet qu'elle tendit au solliciteur. Il se confondit
en actions de grâces et sauta à terre quand l'équipage stoppa devant l'hôtel Tchernine.
Palpant avec un plaisir cupide le précieux chiffon de papier, Warowitch se dirigea vers l'hôtel Babrowskoff. Un méchant petit rire retirait ses lèvres sur ses dents de carnassier. Quelle cervelle légère a cette généreuse princesse ! Son don de cinq mille roubles à une cause antinationaJe pouvait bien quelque jour la compromettre gravement. L'agitation pacifiste troublerait l'œuvre de la guerre, créerait de gros embarras au gouvernement, à la France alliée et amie. La grande puissance occidentale entraînée dans le tourbillon par le seul fait de l'Alliance et privée de l'appui des armées de l'Est courrait des risques redoutables. La croisade pacifiste ferait le jeu de l'Allemagne. Warowitch n'avait pas de tendresse particulière pour les imposants voisins de la Russie, mais son tiède patriotisme n'envisageait que le côté de la question servant ses intérêts personnels et égoïstes : de l'argent et le silence de Mme Lerminoff, l'essentiel. Ginestat ne comptait plus. Bientôt, il regagnerait la France et l'avocat ne le reverrait jamais.
Warowitch fut reçu avec empressement par la veuve blanche ; elle lui sourit de son sourire grave, et son geste d'accueil lui montra un fauteuil tout près d'elle.
— Madame, dit-il sans préambule, je viens à vous en solliciteur.
— J'en suis contente ; vous me donnez trop rarement l'occasion de vous montrer que je n'oublie rien.
— Quelle bonté !
— En quoi puis-jo vous servir, cher Maître ?
— Des mots me brûlent les lèvres, Ma-
dame, des mots exaltants, qui font bouillonner le sang dans les artères.
Un peu suffoquée de ce début, elle douta que son visiteur jouît de sa lucidité habituelle. Il eut un petit rire indulgent.
— Vous me croyez un peu fou, Madame.
C'est que les événements avec tout ce qu'ils contiennent en puissance, toutes leurs conséquences logiques et rigoureuses, soulèvent au-dessus d'eux-mêmes les cœurs ardemment épris de justice et de liberté.
— Quels sont ces événements ?
— La guerre est suspendue sur la Russie par un mince fil qu'un rien peut rompre.
— Le tsar veut la paix.
— Il fera la guerre. Les négociations ne sont que des leurres destinés à berner l'opinion, à l'endormir. Et si je frémis aujourd'hui d'une sainte allégresse, si je viens à vous, c'est parce que la guerre nous apporte le moyen de renverser le tsarisme...
— Quel est ce moyen ?
— La révolution.
— Avez-vous pesé ce mot, Maître ? Envisager la possibilité de créer un péril intérieur pendant que l'envahisseur menacerait nos frontières ! Ce serait un crime.
— Un crime ! Est-ce la veuve éplorée du douloureux martyr qui plaint l'auteur de ses maux ? La révolution, Madame, c'est la délivrance de soixante mille prisonniers, les bagnes sibériens fermés, la liberté et l'égalité pour tous. Aidez-nous à abattre le monstre. Morte la bête, mort le venin.
Mme Babrowskoff se leva, calme et tragique. Sa longue et fine silhouette blanche se détacha sur le rayon pourpre dont le couchant embrasait le salon. Elle parla lentement, d'une voix à dessein contenue :
— Monsieur Warowitch, je veux oublier
182 LES FAISEURS DE RUIiNES
v©8 (u.i' s ; ae me souvenir que do lu dot le de gratitude contractée envers vous. Ce n'est pas à l'heure où de puissants ennemis* vont menacer l'Empire qu'il faut y prêcher l'anarchie et le désordre. Après la victoire totale, vous serez libre d'agir. Jusque-là, fille dévouée de la sainte Russie, je ferai litière de mes justes griefs et me vouerai tout entière, ma personne et mes biens, à son service. Adieu, Monsieur, je garderai votre secret.
Elle le congédia d'une brève inclination de tête, sans lui tendre la main. Il courût porter sa déconvenue, débrider sa colère chez Mme Lerminoff ; elle était absente et il eut la chance de rencontrer G inesta t comme il sortait de chez lui.
C'était l'heure où dans l'humble chapelle du couvent on célébrait le salut quotidien, l'heure où Mme Babrovvskoff, désireuse d'échapper au malaise provoqué par la proposition de l'avocat et le réveil de la grande tristesse dont son cœur gardait l'inguérissable meurtrissure, allait chercher la paix. Elle rencontra les deux hommes, reçut leur salut et y répondit sans s'étonner, mais Piotre tira brusquement sur les rônea, ce qui imprima à l'attelage un mouvement insolite.
— Qu'arrive-t-il, Piotre ? demanda Mme Babrowskoff.
— Presque rien, barina. J'expliquerai à Sa Haute Noblesse...
La troïka reprit sa course.
Un peu plus tard, le cocher sollicita un etien et, point gêné devant sa bienveillante maîtresse, il prit, pour lui parler, un ton de confidence.
— Je m'excuse d'importuner la barina, mais il faut que j'explique pourquoi j'ai tiré si fort sur mes chevaux. Je n'ai pu
me retenir en voyant M. l'avocat avec l'homme aux yeux dépareillés.
— Qu'y a-t-il de surprenant dans cette rencontre, brave Piotre ?
— C'est que cet homme et celui qui travaille chez M. de Riverolles ont les mêmes yeux, des yeux rares, barina.
— Tu les as vus ?
— Les yeux, oui, barina. Autrement, les individus ne sont pas pareils, l'un plus grand que l'autre, plus gros, un peu bossu, mal habillé, l'air d'un presque pauvre. Il habite une maison dont cousin Nicolas est le portier. Le monsieur cossu avec qui il parlait demeure dans une belle maison collée dos à dos à la première. Nicolas m'a raconté... Le riche s'appelle Ginestat ; il va chez la dame que la barina déteste... C'est louche que les deux qui ont les yeux pareils habitent la même maison, à même hauteur d'étage. Il y a peut-être de vilaines manigances.
— Piotre, tu es intelligent et dévoué. Si le secrétaire de M. de Riverolles est lié avec un ami de Mme Lerminoff, ce ne peut être que pour un mauvais dessein.
Surveille ces individus et je parlerai à la jeune comtesse. Je ne veux pas que les faiseurs de ruines tuent sa joie comme ils ont tué la mienne. Le second cocher conduira mes chevaux. Je te charge de suivre ces personnages. Tu es adroit ; arrange-toi pour ne pas être reconnu. Voici une provision de cinq cents roubles. Tu es libre. Va, mon fidèle, je compte sur toi.
Piotre baisa le bas de la robe blanche de sa maîtresse, fit le signe de la croix et dit :
— Barina, on les aura, les malfaisants ; on les aura, Slavou Boyou (par la grâce de de Dieu).
Il articula ces mots avec ferveur et se retira, méditatif. Il monta dans sa chambre, au-dessus de la remise, mit bas sa livrée, la remplaça par un costume sans caractère dans lequel il ressemblait aussi bien à un petit marchand qu'à un commissionnaire.
Il s'habillait ainsi dans ses rares jours de vacances. Ensuite, il alla chez un coiffeur dans une rue éloignée où personne ne le connaissait ; il fit abattre sa belle barbe, tondre ses longs cheveux, à cause, expliqua-t-il, des chaleurs de l'été. Dans un bazar voisin, il se munit de larges verres jaunes, ce qui acheva sa transformation.
Alors il se rendit chez cousin Nicolas et cousine Raisa, C'était dans une rue étroite, mouvante, peuplée de gens de petits métiers. Dan? la rue parallèle, où se développait la seconde façade de l'immeuble, étaient de grands murs enclosant des jardins somptueux. Dans l'ombre odorante et fleurie se cachaient des hôtels aristocratiques. Le pan coupé de l'immeuble que regardait Piotre était en forme de rotonde; des guirlandes de plantes vertes s'accrochaient aux balustres de pierre des balcons.
Avant ce jour, Piotre ne s'était pas intéressé à ces magnificences en contraste violent avec les mesquineries voisines. Aujourd'hui, les réflexions assiégeaient en foule son esprit.
— M. Ginestat a des beaux rideaux brodés et, juste derrière, c'est les fenêtres pas très propres du Welter de chez M. de Riverolles.
Il rôda dans le quartier jusqu'au coucher de la gentille et bruyante marmaille de la loge. T! était sûr de ses cousins, honnêtes et bien disposés à servir l'excellente barina. D'abord les deux époux ne reconnurent pas l'étranger qui venait chez eux
à cette heure tardive. Et Piotre s'esclaffa. Son déguisement était parfait.
— Pourquoi t'es-tu habillé si drôlement? dit Raisa.
Piotre s'assit et parla tout bas.
— J'ai à faire quelque chose de sérieux et de difficile, et vous pouvez m'aider. Il faudra être muets comme des poissons.
Etes-vous disposés à servir ma bonne barina ?
— Ça dépend de ce qu'il y a à faire, coupa la prudente Raisa.
— Vous ne risquez rien, déclara Piotre d'un ton assuré. Je dois surveiller votre locataire à lunettes noires ; vous connaissez bien le quartier, indiquez-moi un endroit pour me loger.
— Mais M. Welter est un homme très rangé, protesta Raisa.
— C'est possible, seulement il a les mêmes yeux que M. Ginestat.
Raisa rit très fort.
— Que tu es comique, pauvre Piotre !
— Laisse-moi expliquer et écoute sérieusement. Ces deux hommes qui ne se ressemblent pas autrement que par les yeux pourraient bien être parents et s'être logés l'un auprès de l'autre dans un but que je découvrirai.
— Qu'est-ce que ça peut te faire les histoires de gens que tu ne connais pas ?
— Mme Lerminoff est la cause de la mort de notre barine. Qui s'assemble se ressemble, tu comprends ? Ma barina craint quelque chose de mauvais pour son amie, Mlle de Riverolles, et aussi pour les messieurs français. Elle me commande de surveiller les deux compères. Je sais raccommoder les chaussures ; je pourrais m'établir tout près d'ici, dans une petite échoppe...
Les doux époux se consultèrent du regard :
— Je propose un autre arrangement, dit Raisa. Tout à côté du logement de M. Welter est un petit cabinet qui me sert de débarras. Il y fait clair et l'air y entre par une grande fenêtre. Tu t'y installeras, et, si tu ne vois pas ton voisin, tu l'entendras. Nicolas, explique l'affaire au cousin Piotre.
— Voilà une dizaine d'années, dit le portier, chaque étage de la maison ne comprenait qu'un grand appartement, avec fenêtres sur les deux rues. Depuis, on a organisé, de ce côté-ci, des petits logements pour des gens pas riches. A la place des portes de communication, on a mis des placards. Ce ne sera pas difficile de faire un trou. Le balcon n'a de séparation qu'entre les grands appartements. Un coup d'œil par la fenêtre, en l'absence du locataire, ça en apprend long quelquefois.
— Cet arrangement me plaît, approuva Piotre. La barina vous sera reconnaissante de l'aide que vous me donnez.
— On ne le fait pas par intérêt, protesta Raisa.
— Je sais, mais si ma barina s'occupe de vos petits, ce sera la récompense de votre bonne volonté.
Les deux époux sourirent.
— Pas un mot, réitéra Piotre. Je passerai inaperçu. Mais j'aurai de bons yeux et de fines oreilles.
— Justement, M. Welter est absent.
Nicolas va te conduire là-haut. Il y a un lit avec un matelas de réserve; ça lui f<*ra du bien d'être battu.
Nicolas prit une lampe et les deux hommes gagnèrent le troisième étage endormi dans un grand silence.
C'est le jour des fiançailles. La modeste chapelle du couvent est ornée de fleurs blanches qui embaument ; les humbles amies de Mlle de Riverolles l'entourent. Chaque phrase de leurs cantiques est une prière et une action de grâces pour l'aimable bienfaitrice de la pieuse maison.
Mme BabrowskofT a consenti à assister à la cérémonie tout intime ; elle tient l'harmonium. Son âme vibre aux souvenirs du passé, souvenirs douloureux et chers, que cette heure lui rappelle.
L'assistance, très réduite, se compose de AI M. de Riverolles et d'Estrigny, du comte et de la comtesse Tchernine et de la dévouée Barbe. Nadia et Jean font le service d'honneur. Pauie communie avec Alexis, entre son père et son frère. Jean a le sentiment très net qu'il n'épousera qu'une femme dont la vie se fondra avec la sienne, absolument comme celle de ces deux êtres élus par la Providence pour le bonheur qui s'épanouit au ciel. En cette heure de grâce, Paule, toute inquiétude d'avenir abolie, goûtait la plénitude de la sérénité.
Mme Tchernine avait offert à ses amis, pour y passer cette journée de fête, une maison qu'elle possédait à douze verstes de la capitale. Alexis y retrouverait avec plaisir les souvenirs d'enfance de son père.
Welter résolut do profiter de la circonstance pour réaliser son plan diabolique. L'espion savait que l'implacable Allemagne
avait décidé d'empêcher les négociations d'aboutir. Il lui fallait la guerre, elle l'aurait. Une station de T. S. F. dissimule son antenne sous l'apparence d'une honnête girouette au sommet de l'hôtel Lerminoff ; un poste récepteur, d'un dispositif ingénieux, est accroché à la fenêtre du salon de Ginestat. Il apprend donc à mesure ce qui s'élabore dans les Cabinets et les chancelleries où l'on cause. Il est au courant des mesures sournoises, des intrigues hypocrites qui tendent leurs réseaux autour du faible Nicolas II. Le gouvernement est soumis à des fluctuations déprimantes ; les scorpions cimentent le piège, creusent plus profond le gouffre où sombreront de splendides espoirs. C'est l'heure où Welter va s'ouvrir à Stépan du dessein qu'il mûrît en l'introduisant dans le service de M. de Riverolles, A l'ordinaire, il n'accorde au valet qu'une attention médiocre, il le tient à distance. Aujourd'hui, il l'aborde avec des manières presque affables.
— Eh ! eh ! les affaires s'embrouillent. Ton pays entrera dans la grande danse.
Le valet écouta dnun air morne et ne répondit pas. Sans doute il n'avait pas compris. Mais Welter glissa, en mettant une intention spéciale sous chaque mot :
— Tu peux tirer une belle épingle du jeu, si tu es habile...
Le Bulgare prend un air digne.
■ — Je n'espionne pas.
Welter rit.
— Est-ce que je t'accuse ? Et puis, il suffit de s'entendre. Découvrir les secrets des adversaires de son pays, ce n'est pas un crime, mais, au contraire, un acte admirable... et qui peut rapporter gros.
— Vous avez quelque chose à me proposer ?
De la tête, Welter fit signe que oui.
— Les risques ?
— Nuls.
— Si l'affaire est si bonne, pourquoi ne la faites-vous pas ?
— Parce que je ne peux pas tout seul. Aide-moi, tu auras cent roubles.
C'était, pour le Bulgare, une si forte somme qu'il douta que Welter pût la lui donner. Ensuite, une clarté l'illumina. Ce parfait secrétaire, si apprécié de son chef, était aux gages de quelqu'un... qui lui donnait des ordres et de l'argent.
Welter crut que Stépan hésitait, parce qu'il ne répondait pas tout de suite. Ce stupide valet aurait-il un scrupule de conscience ?
— La besogne est propre, crut devoir dire l'espion.
— Ah !
Le ton de cette exclamation représentait que la valeur morale de l'acte proposé importait peu au Bulgare, et qu'il s'étonnait que sa complicité fût nécessaire.
— Après tout, que t'importe ? poursuivait Welter. Tu ne trahiras pas ton pays, pas même la Russie pour laquelle tu as peut-être quelque attache de cœur ? C'est la France qui ne t'est et ne te sera jamais rien...
Stépan articula lentement :
— C'est ici qu'il faut faire le coup ?
— Oui.
— Des braves gens, ces Français.
— Des maîtres qui t'humilient dans ta dignité d'homme.
— Vous, vous servez aussi.
— Pas de la même manière.
Durant le petit silence qui tomba, le regard de Stépan rampa sur le visage de l'espion démasqué, et il dit d'une voix mauvaise :
— Si je vous dénonçais !
Welter éclata cle rire.
— Allons donc I Tu n'as pas d'intérêt à mettre la police dans tes affaires ; elles ne sont pas toutes reluisantes... et certaine... dont la preuve est en lieu sûr... peut te conduire loin, mon bonhomme. On ne prend pas en défaut un renard expérimenté. Tu étales des scrupules honnêtes pour te faire payer le prix fort. Je le donne. Cent roubles d'argent.
— Cinq cents.
— Tu es trop gourmand.
— Peut-être ne le suis-je pas sissee. Yonne m'avez pas encore dit en quoi consiste le travail.
— Une bagatelle : un trou de mèche dans un mur, une clé à subtiliser, un meuble à ouvrir, des papiers à enlever et à me remettre. C'est tout.
— Je devine : les* papiers sont dans le coffre-fort, mais la clé est au cou de M. de Riverolles qui ne s'en sépare jamais. Je ne peux pas le tuer pour m'en saisir ; c'est trop grave et le sang vaut cher.
— Il ne s'agit pas de tuer.
— Je ne comprends pas*.
— Tu n'as pas besoin de comprendre autre chose que ceci : le coffre est placé près de la cloison, entre le petit salon et le cabinet du patron. Quand M. de Riverolles ouvre le meuble, je peux voir de face le panneau et le chiffre. Pratique un trou dans le mur, le reste me regarde.
Stépan compta sur ses doigts :
— Trois choses' : percer le trou, prendre la clé, porter les papiers chez vous. Chaque chose a ses risques Cinq cents roubles, ou vous n'aurez rien.
— Imbécile ! Tu marchandes !
— Je veux cinq cents' roubles.
Le cupide valet céda enfin pour trois cents roubles. Il ajouta :
— J'en sais plus long que vous au sujet des papiers. C'est M. Jean qui doit les porter à Paris et il part bientôt.
Welter étant sorti, Stépan s'enferme dans le petit salon précédant le cabinet où M. de Riverolles travaillait seul, où son coffre-fort gardait ses secrets. Le valet dépose d'abord un portrait de Paule et perce un trou à l'aide d'une mèche. L'œil du secrétaire ira droit au but visé. Stépan s'en assure, remet le cadre en place, efface les moindres traces laissées par l'opération, fait de même dans le cabinet contenant le coffre-fort. Le trou était imperceptible et perdu dans un détail du papier de tenture. Il fit quelques menus rangements et s'en alla à d'autres tâches.
Les heureux fiancés et leurs amis revinrent tard de la maison joyeuse qui avait abrité leur félicité. Le lendemain, la vie reprit son cours ordinaire. Jean qui partait pour l'Ecole de Droit, Paule qui traversait le hall, croisèrent en même temps Welter. Il les salua en s'efïaçant dans une attitude d'humilité, tandis que son regard ironique et haineux se dissimulait derrière les vitres noires des lunettes.
— Il a l'air plus obséquieux que jamais, dit Jean à sa sœur. Il a dû nous jeter un sort en passant.
Il croisa le pouce et l'index, comme font les Italiens qui redoutent le mauvais œil. Paule sourit.
— Tu le prends pour un jettatore ?
— Eh ! eh ! eh ! fit Jean qui se mit à rire.
Dans l'air frais du matin, montaient des cdeurs de feuilles lavées par une pluie
nocturne. Jean oublia aussitôt sa fâcheuse impression.
Welter rencontra, comme par hasard.
Stépan auprès de la porte de son bureau. Une phrase soufflée plutôt que prononcée :
— Sous le portrait de Mlle Paule.
Welter commanda :
— Ce soir, chez moi.
Ensuite, il écouta avec une attention respectueuse les ordres de M. de Riverolles qui, après avoir expliqué à son secrétaire ce qu'il attendait de lui, le congédia. Welter traversa le petit salon, ferma la porte avec bruit comme s'il sortait, mais il resta. Et, soulevant le portrait de l'aule, il railla, cynique :
— Mlle de Riverolles, ma complice, n'est-ce pas piquant ?
Debout, l'œil collé au trou menu de la cloison, il regarda M. de Riverolles dont aucun mouvement ne lui échappait. Il le vit former le chiffre, ouvrir le coffre, y ranger des dossiers. Un nom servait de sésame : Jean. L'espion se gonfla d'une joie immonde. Le cœur du père avait choisi le nom de l'enfant chéri pour être le gardien de ses secrets. Quelle affreuse douleur de plus quand le crime serait consommé, quand le plan satanique serait exécuté î
Welter le répéta, ivre de haine triomphante. Von Halweg serait vengé. A midi, il s'en alla d'un pas vainqueur, humant avec délices, non pas l'air parfumé des senteurs du jardin, mais les odeurs de ruines soufflées par un vent de malheur sur la maison des Riverolles.
C'est l'avant-dernière nuit de Jean à Saint-Pétersbourg. Il la passera avec ses amis au Cercle de la Jeunesse et fera ses adieux à la vie d'étudiant vécue en leur aimable et honnête compagnie.
La fraîcheur de la soirée le séduit et il marche lentement quand il quitte l'hôtel après le repas du soir. Paule a désapprouvé cette sortie. Elle voudrait garder entre elle et son père le cher grand garçon qui va les quitter pour longtemps et, si la guerre éclate, peut-être pour toujours. Elle juge, dans son amour inquiet, que toutes les heures de Jean devraient appartenir aux tendresses familiales. Mais elle a refréné les objurgations qui lui montaient aux lèvres pour ne pas soulever un conflit ultime et douloureux. Son cœur ne doit-il pas s'habituer à voir Jean échapper de plus en plus à sa presque maternelle sollicitude?
Un flot de baumes savoureux vient des jardins en fleurs; il enveloppe le promeneur d'une griserie délicieuse, et il marche d'un pas ralenti et heureux. Il va partir; par avance, le charme du voyage l'enchante et lui fait oublier les déchirements de la séparation.
Ses joyeux camarades lui font fête, lui expriment des regrets sentis, mais ils l'approuvent de se mettre en mesure de répondre sans délai à l'appel du cher pays. Jean, éperdu d'un enthousiasme fervent, fait une belle profession de foi patriotique.
Il combattra au premier rang des fils de la douce France contre l'ennemi implacable qui, depuis quarante-quatre ans, lance d'insolents défis en brandissant son grand sabre et se vantant de sa poudre sèche.
Il ne voyait pas les yeux d'Egorov, un peu reculé dans l'ombre et dont l'expression l'eût averti d'un danger; il ne discerna pas non plus le sourire sarcastique découvrant des dents de fauve prêtes à déchirer la proie.
En quittant le Cercle, l'ami de Ginest'at suit le jeune Riverolles et lui propose une promenade exquise dans la douceur du long soir.
— Accompagnez-moi chez dos amis à moi, des gens charmants qui réunissent une élite d'esprits distingués.
— A quoi bon ? objecte Jean. Je pars après-demain. Il mo paraît bien inutile de nouer de nouvelles relations.
— Vous trouverez chez mes amis des admirateurs de la France et des Français, je vous promets du plaisir.
— Une visite à pareille heure est' indiscrète.
— Je réponds de l'accueil qui vous sera fait. On sera enchanté de faire votre connaissance et vous entendrez exprimer d'ardentes sympathies pour votre belle nation, notre splendide alliée.
— J'ai peu de temps à donner h mon père, à ma sœur. Il est mieux que je rentre.
Egorov railla :
— Vous n'avez pas la permission de minuit.
Une mesquine vanité étouffa la résistance du jeune homme, et il pénétra à la ^uite d'Egorov dans une maison assez voisin» et discrètement éclairée. Dans l'es-
calier, un feutre épais amortissait le bruit des pas. Après le vestibule mi-obscur, Jean battit des paupières sous l'éblouissante clarté du salon où son compagnon l'introduisit sans qu'un domestique les eût annoncés. Où donc était-il ? Des hommes d'une élégance suprême discutaient avec une passion contenue des événements du jour et des menaces du lendemain. Quelques-uns jouaient avec la gravité recueillie de ceux qui essayent de violenter le destin. De hautes plantes vertes constituaient des isoloirs propices à des conciliabules tenus à voix basse et fiévreuse. Les feuilles en dentelle des palmiers et des fougères projetaient sur la carpette vieil or des ombres frissonnantes ; un guerrier casqué profilait dans la glace de la cheminée sa silhouette énorme. Sous l'apparence d'une réserve totale, cette pièce recelait une vie intense.
A l'entrée des jeunes gens, le murmure des conversations s'éteignit brusquement et les regards se tendirent. Le Russe nomma Jean de Riverolles : les yeux exprimèrent une surprise et un murmure flatteur ; des paroles de bienvenue finement nuancées d'ironie saluèrent le Français et les causeries reprirent, convergeant vers lui, essayant de savoir ce qui se perpétrait dans Ips sphères officielles. Mais Jean ne se laissait pas pénétrer ; de ce milieu inconnu se dégageait une crainte vague.
— M. de Riverolles quittera dans quelques heures notre capitale, dit Egorov; il éprouve quelques regrets.
— De vifs regrets, appuya Jean. Votre ville me fut aimablement hospitalière. J'y laisse de bons amis.
— Je l'amène pour lui faire noyer ses regrets dans une heure de joyeuseté, con-
tinua Egorov. Une partie d'écarté chasse les soucis.
— Je ne joue jamais, déclara Jean.
— Oh ! dit un homme debout contre la cheminée, un homme jeune très blond, si vous acceptez de m'avoir pour partenaire, votre condescendance ne vous mènera pas loin. Je ne gagne jamais.
Des rires éclatèrent ■
— En effet, Drebor, vous avez fait un contrat avec la déveine.
Jean était mal à Taise. Une voix intime lui conseillait de fuir. Il n'eut pas l'énergie de réaliser ce geste et se contenta de répéter :
— Je ne joue jamais.
Drebor eut un rire moqueur.
— Vous êtes trop jeune. Votre papa vous mettrait au pain sec ?
Jean, cinglé par la moquerie stupide, ressentit une envie détestable d'affirmer son indépendance, envie qui le fit s'asseoir devant une table où s'assit celui qui le raillait. Egorov dissimula son contentement et !a partie commença dans Le brouhaha des conversations. Comment Jean n'écouta-t-il pas le rappel impérieux de sa conscience ? Perdre sottement cette dernière soirée ! Quels amers regrets plus tard d'avoir abrégé les douces heures d'intimité fami-^ liale, les heures qui ne reviendraient plus ! L'orgueil l'emporta. La voix du bon ange fut couverte par celle du Maudit. Le sourire suave de Pau le, son regard de tendre prière s'effacèrent après avoir un moment ému sa conscience défaillante. Il se redressa et d'un ton bref énonça sa mise :
— Cinq roubles !
Il gagna, s'enhardit et doubla l'enjeu. II
gagna encore ; le gain s'amoncela devant lui ; une petite lièvre faisait battre ses
lampes ; un éclat, insinuant et pervers venait des roubles entassés. L'attention des assistants surexcitait sa vanité. Les mises doublées, triplées, lui revenaient avec une persistance dont il oubliait de s'étonner.
— Vous avez une chance insolente, Riverolles, dit Egorov. Drebor a l'habitude de perdre ; jamais comme ce soir, pourtant.
Jean eut comme un sursaut de raison.
Il se leva. Il gageait trois mille roubles.
— C'est assez, dit-il.
Mais Drebor se leva à son tour et proféra d'un ton brutal :
— Et ma revanche ?
— Je vous en ai donné dix fois l'occasion. Les yeux dilatés, la bouche contractée,
le joueur étrillé cria :
— - Vous m'avez pris trois mille roubles. Je veux...
Jean ne le laissa pas achever.
— Osez-vous m'accuser d'avoir triché ?
Egorov intervint :
— Tu divagues, Drebor ; sois beau joueur. Tu vas effrayer M. de Riverollcs.
— M'effrayer ! protesta Jean. Vous voulez votre revanche, Monsieur, prenez-la.
Il jeta sur la table le gain réalisé tout à l'heure. Il perdit et continua. Bientôt, il devait à Drebor cinq mille roubles.
Jean se leva., très pâle :
— Je réglerai demain, promit-il.
Et il sortit avec Egorov. Dehors, un lourd silence les sépara. Jean marchait vite et son funeste compagnon cherchait la meilleure manière d'entamer la partie délicate qui lui restait à jouer. S'il laisse le jeune homme rentrer au nid familial, tout son plan est à vau-l'eau. Il le devine pressé par les remords qui le jetteront aux pieds de son père dans un humble et loyal aveu. T) dit d'une voix compatissante :
— C'est une bien fâcheuse affaire, cher ami.
Jean ne l'entend pas. Il revoit la figure si bonne de son père, le visage grave de Paule, et il murmure :
— Pourquoi les ai-je quittés ?
— Oui, insiste Egorov, c'est une chose bien ennuyeuse, et je comprends- Jean l'interrompit d'un geste sec et dit :
— J'ai eu grand tort de vous suivre.
— Hélas! cher ami, je compatis, croyezle, d'autant plus que je me fais de sanglants reproches. Mais puisque je suis, sinon coupable d'intention, au moins responsable de fait, je prétends vous aider à sortir du guêpier où je vous ai jeté si maladroitement, si imprudemment.
— J'ai perdu, je payerai.
— En avouant à votre père ?
— En avouant à mon père. Je lui causerai une peine profonde, mais c'est le seul moyen droit, et je l'emploierai.
— Il y en a un autre. Ecoutez-moi. Je vous prêterai la somme dont vous avez besoin pour votre règlement avec Drebor. La confusion de l'aveu vous sera épargnée et vous éviterez à M. de Riverolles un chagrin sérieux.
— Vous me prêteriez cinq mille roubles?
— Je le puis sans me gêner et n'ai de comptes à rendre à personne.
Et, plus pressant, plus amical :
— Acceptez sans arrière-pensée ce léger service, autrement je croirai que vous me gardez rancune. J'étais loin de prévoir une pareille terminaison de notre cordiale soirée au Cercle. C'est oui, n'est-ce pas ? Je vous remettrai les cinq milles roubles.
— A quel taux ?
— Mon cher, votre question me peine ; pour un peu, elle m'offenserait. Je ne suis
pas un prêteur d'argent, mais votre ami bien sincère. Je vous offre cinq mille roubles bonnement. J'ai contribué à vpus mettre dans l'embarras, je vous tends une main fraternelle.
Jean, dans sa détresse, commençait à entrevoir une clarté d'aube. Ses scrupules pourtant persistaient.
— Quand et comment vous rembourserai-je ?
— Quand vous pourrez et comme vous le voudrez. Pourvu que vous reconnaissiez votre dette, tout sera suffisamment en règle. C'est simple; qu'en dites-vous ?
Jean, attendri, murmura des remerciements confus. L'autre, perfide, continua :
— Vous aurez du temps autant que ce sera nécessaire, des années,' si c'est utile. L'essentiel, c'est que le secret de cette affaire ne transpire pas. La situation de Monsieur votre père pourrait en être atteinte, diminuée, et fort injustement. La société n'est pas tendre pour les fredaines d'un jeune homme, surtout quand il vit dans le monde officiel. Que tout reste entre nous deux, croyez-moi, ce sera sage.
Jean était prêt à se laisser convaincre, séduit par l'idée d'éviter un chagrin à son père.
Cependant l'habitude de ne rien lui cacher le fit hésiter encore.
— Laissez-moi réfléchir. Vous trouverai-je demain matin dans les mêmes dispositions ?
— Je vous attendrai jusqu'à midi. Vous ne pouvez différer davantage le règlement de votre dette.
Ils se séparèrent.
Stépan veillait. Welter lui avait donné des instructions détaillées, mais le drôle ne pouvait agir avant le retour de Jean qui tardait de façon insolite.
Enfin, la porte d'entrée se ferma lourdement et le bruit des pas du jeune homme parvint au valet qui guettait dans sa mansarde. Mais que fait donc le jeune maître? Il ne se dirige pas- vers sa chambre; il va chez son père. Stépan frémit d'inquiétude. Il connaît les habitudes de M. de Riverolles, et les mesures des bandits ont été prises d'après cette connaissance. Au milieu de la nuit, si le comte s'éveille, il vide le verre d'eau préparé sur sa table de chevet. Et ce soir, le traître y a versé un soporifique fourni par Welter. Ou le verre est vide et le maître dort d'un sommeil inébranlable, ou il n'a pas encore bu et l'enlèvement de la clé est impossible. La visite inopinée de Jean peut tout compromettre, tout entraver.
Le fils repentant n'a pu résister à la vive impulsion de son cœur; il veut, tout de suite, avouer sa faute, implorer son pardon. Il a pris conscience de sa faiblesse; s'il attend à demain, il ne retrouvera plus le courage qui le soulève à cette minute. Il entre furtivement dans la chambre de M. de Riverolles; il se répète avec une obstination douloureuse :
— Il faut que je me confesse. Il faut... Quel cœur me sera plus miséricordieux que celui de mon père ?
Il s'approche du Ht contemple un instant la belle tête grise et murmure très bas :
— Papa.
D'instinct, il a fléchi les genoux et joint les doigts; son attitude est celle de la prière; son visage est bouleversé par l'intensité de son émotion intérieure et des larmes brûlent ses yeux devant cette sérénité que son premier mot va détruire :
— Papa,' je viens f avouer une faute grave.
Il sait qu'il n'entendra pas de mots durs, mais dans les chers yeux de tendresse quelle affreuse douleur passera !
Cependant, quelque chose a troublé le repos quiet de M. de Riverolles. Il s'agite sur sa couche. Jean se relève et appelle :
— Papa.
La lueur diffuse de la veilleuse ne définit pas les lignes tourmentées du visage de l'enfant prodigue. Mal éveillé, M. de Riverolles s'étonne, puis s'inquiète :
— Oui est là ?
— Moi, Jean.
— Toi, cher enfant ! Es-tu souffrant ? As-tu besoin de moi ?
Ah ! oui, certes, il a besoin de son père, de son appui ; il souffre, le fils qui s'est souillé d'une faute lourde.
— Je ne suis pas souffrant, père.
Jean n'ajoute rien; les mots préparés fuient ses lèvres, sa pensée lui échappe, sa résolution défaille.
— Alors, mon petit ?...
Oh ! le bon regard confiant qui se fixe sur le visage troublé mais noyé d'ombre ! Puisque l'enfant n'est pas malade, quelle crainte pourrait étreindre le père ? Jean se tait. Comment dire le mot fatal, l'aveu déshonorant ? Pas ce soir,., demain... pins
tard... Rien ne presse, puisque Egorov, ami désintéressé, rendra le service qui refardera la confession lamentable.
M. de Riverolles s'étonne du mutisme de Jean qui dit enfin, d'un ton timide :
— En passant devant chez toi, je n'ai pu résister au désir d'entrer, de t'exprimer mes regrets d'avoir perdu au Cercle cette soirée, de t'avoir peiné, d'avoir attristé Paule. Je te demande pardon.
Ce n'était pas toute la vérité, mais cette explication fort plausible attendrit M. de Riverolles.
— Evidemment, nous aurions été" contents de te garder, mais ne te trouble pas.
— Tu me pardonnes ?
— Mais oui, mais oui. Ah! tu es bien toujours le cher bambin qui ne se couchait pas sans mon baiser quand il avait commis quelque sottise. Va dormir, il est tard.
Torturé par le remords de sa pitoyable défaite, Jean sortit.
Une sorte de rage secouait Stépan dans l'ombre où il était tapi. Le jeune homme était resté une dizaine de minutes auprès de son père, c'est donc que M. de Riverolles ne dormait pas, il n'avait pas encore bu. Stépan devrait attendre pour que le soporifique produisît son plein effet.
Il ne se risqua qu'une heure plus tard à descendre les marches feutrées de l'escalier silencieux et se coula dans la chambre. M. de Riverolles dormait.
Enhardi, le valet s'approcha. Un coup d'œil sur la table lui montra le verre vide et qu'il pouvait agir avec assurance. Il tourna le commutateur afin d'éviter les frôlements maladroits, les gestes hésitants. La chaîne brillait dans l'évasement du col de la chemise de soie. Stépan fit glisser le ressort et détacha la clé... Sa face grimaça de
joie cupide. Welter serait content. Trois cents roubles pour un geste si simple ! Il devait en exiger le double, Welter les eût donnés.
Il entre dans le cabinet, ouvre le coffre dont Welter lui a révélé le chiffre. De l'or et des valeurs sont à sa portée, mais les ordres qu'il a reçus sont formels, il doit prendre seulement les papiers ; il s'empare donc des dossiers et des fiches, revient dans la chambre, replace la clé au col de M. de Riverolles et s'en retourne sans laisser trace de son passage. Puis, par la porte de service ouverte à l'aide d'un passe-partout, il quitte l'hôtel et va chez Welter. Dans la Perspective Newsky, les maisons silencieuses se profilaient sous la lueur blême de la lune. Il jeta au portier le nom du locataire et monta. Il était attendu, et la porte du logement s'ouvrit avant qu'il eût frappé. Une fois dans la chambre du secrétaire, il fut interpellé d'un ton d'impatience :
— Eh bien ?
— C'est fait.
— Tu as tout pris ?
— Tout, sauf l'argent.
— Je l'espère bien. Tu aurais compromis l'affaire. Empoche ton dû.
Stépan compta les roubles et les enferma dans un sac en toile dont il s'était muni.
— Tu es en retard, dit Welter. Qu'est-ce qui t'a retenu ?
— La sotte idée qu'eut le jeune monsieur d'aller dire bonsoir à son père en revenant du Cercle.
Un éclair brilla dans les yeux d'énigme que cachaient les verres, et Stépan ne le vit pas.
— Quand le jeune fêtard est-il rentré ? demanda Welter.
— Vers 2 h pures.
— As-tu entendu quelque chose de ce qui s'esf dit ?
— Non. Vous ne m'aviez pas commandé d'écouter. Je n'étais pas* payé pour ce supplément de besogne.
— Imbécile ! Ne pouvais-tu deviner ?...
— Une autre fois, vous vous expliquerez mieux. Et vous avez une drôle de façon de complimenter ceux qui font pour vous du bon travail.
Ce disant, le Bulgare sortit en faisant un geste de menace. VVelter quitta le logement pauvre, fit pivoter la porte secrète menant chez le riche Ginestat, et disparut emportant les précieux papiers. Il mâchonnait des mots rageurs.
— Mon plan est à bas. Egorov est un maladroit. Ce grand benêt de Jean a tout raconté au patron qui lui a donné de quoi régler le compte de Drebor. Pourtant, Egorov m'affirmait, tout à l'heure, que Jean aimerait la reconnaissance de sa dette et de son déshonneur... Je le tenais ainsi pieds et poings liés, et tous les fiers Riverolles -versaient des larmes de sang. Leur honte vengeait la mort infamante de mon oncle von Frédéric Halweg, tombé pour le service de la grande Allemagne... Au moins passeront-ils un moment atroce devant le coffre vide. A qui le vol sera-t-il imputé ? Çtépan sera-t-il soupçonné? Ne me trahirat-il pas ? Pour de l'argent, il se vendrait au diable... Il a besoin d'ombre. L'hôtel de la Lerminoff a de fameuses cachettes...
Garde-toi, Ginestat.
11 ne se coucha pas, et jusqu'à l'heure où il pouvait sans éveiller de soupçons, aller chez ses complices, il erra comme un fauve en cage au milieu du formidable ronflement du Brandebourgeois.
Piotre s était vanté de ses bons yeux et de ses fines oreilles ; néanmoins, des jours passèrent sans qu'il entendît et vît rien chez Welter, malgré sa très active surveillance du logis suspect. Il ne descendait que lorsqu'il était avéré que le secrétaire de ,M. de Riverolles était à sa besogne quotidienne, et jamais alors, bien qu'il scrutât soigneusement la rue voisine, guettât l'entrée de la maison de Ginestat et les portes des hôtels cachés sous les ombrages, jamais il n'aperçut la silhouette de l'homme aux yeux dépareillés.
Piotre avait bien fait quelques remarques, mais ne réussissait pas à les coordonner. Ainsi Welter se rendait le matin, à heure fixe, chez M. de Riverolles ; il en revenait le soir sans que, avant son départ et après son retour, le moindre bruit décelât, de l'autre côté du mur, la présence d'un être vivant. A aucun moment, une lueur, si petite fût-elle, ne filtrait à travers les vitres dont les stores restaient immuablement baissés. Plusieurs fois, en l'absence de son voisin, Piotre avait jeté un coup d'œil sur la chambre déserte, à travers les faibles interstices des lames ajourées. La poussière, une poussière jamais remuée, recouvrait le parquet, le lit étroit, les chaises paillées, la table sans tapis, la carpette mince. Pas d'autres meubles ; un placard, comme celui du cabinet de Piotre, renfermait sans doute du linge et des vêtements.
Une nuit, cependant, le brave homme surprit un mouvement inusité. C'était .la huitième depuis son installation. Les lames du parquet criaient sous un pas impatient et une voix de mauvaise humeur hachait des mots. Piotre se leva vite et, pieds nus, alla coller son oreille contre le fond du placard, toujours ouvert par précaution.
Une mince cloison de briques sur champ séparait les deux logis et laissait passer quelques bruits.
Un bruit de pas précipités dans l'escalier, et Welter introduisit un visiteur. Ils parlèrent ensemble trop bas pour que l'écouteur saisît toutes les phrases, mais un nom lui fit dresser l'oreille : Riverolles, et des pièces d'argent tintèrent. Ensuite le mot imbécile fut. lancé et des menaces confuses ripostèrent. Puis des mots proférés plus haut : ceux qui font pour vous du bon travail. Presque aussitôt, la porte claqua ; Piotre se précipita au balcon pour voir l'individu qui sortait de chez Welter. Il ne connaissait pas Stépan, mais il aperçut une silhouette longue et mince filer vers la place du Sénat et se perdre derrière la statue de Pierre le Grand. En se retournant pour rentrer dans sa chambre, il fut stupéfait. Le logis de Welter était vide ; un tour de passe-passe. Au même instant, une lumière brilla à la fenêtre voisine, une fenêtre de l'appartement de M. Ginestat.
L'esprit de Piotre rassembla aussitôt les idées éparses : le visiteur nocturne avait fait, pour de l'argent, du bon travail pour le compte de Welter. Contre qui avaitil travaillé ? Contre M. de Riverolles, apparemment. La barina de Piotre avait deviné une menace pour ses amis, elle devait être mise au courant tout de suite. La décou-
verte était grave. Le fidèle serviteur alla attendre l'amie de Mlle de Riverolles auprès du couvent de Saint-Sauveur, où les deux dames entendaient la messe matinale. Mais il fit inutilement des va-et-vient dans la rue silencieuse ; il n'aperçut pas celles qu'il cherchait. Force lui fut donc de se rendre chez Mme Babrowskoff et de solliciter une audience malgré l'heure insolite ; son costume le rendait méconnaissable pour le portier. Il arriva trop tard. La barina était partie dès le matin, en auto, pour déjeuner chez une de ses amies. Cette amie, songea Piotre, devait être Mme Imalef, qui habitait un château à vingt-cinq verstes de la capitale. Il se promit de guetter le retour de sa maîtresse, afin de ne pas retarder jusqu'au lendemain une communication qu'il jugeait grave et qui l'était.
Jean, lui non plus, n'avait pu dormir. Il retournait, dans sa tête le souvenir torturant de ce qu'il avait fait et pesait les conséquences de ce qu'il ferait. Car il ne parlera pas à son père ; le mauvais ange l'emporte. Jean est la proie d'Egorov, le prisonnier d'un mensonge ; il ira jusqu'au bout.
Voici que, derrière les rideaux, un rais lumineux s'insinue. Jean ouvre la fenêtre. Un flot de senteurs s'engouffre dans la pièce où il étouffait, et aussi des piaillements d'oiseaux, des froufroutements d'ailes, puis un silence très doux dans lequel s'élève lentement l'appel d'une cloche invitant à la prière matutinale.
Au fond du ciel, le rose monte comme un encens ; vers l'Orient s'étendent des clartés d'or, et dans le bleu encore pâle, des teintes indécises déroulent de tendres arcs-en-ciel.
Jean referme brusquement sa fenêtre sur cette beauté sereine, où s'avive son inquiétude.
Il est trop tôt pour aller chez Egorov. Il va sortir tout de même et tuer le temps en marchant, 'car l'immobilité lui est insupportable dans le tourment de son esprit.
L'air dissipe un peu son malaise. Malgré lui, il est séduit par le charme frais de l'heure. Il marche moins vite ; sa pensée est moins âpre. Que redoute-t-il, après tout ? Dans quelques instants, il sera libéré de son cuisant souci, son père ignorera la défaillance de sa volonté fragile. Rien de douloureux ne s'interposera entre lui et ceux qu'il chérit. Egorov lui laissera le choix du moment et de la manière pour acquitter sa dette. Quel parfait ami ! Il le connaissait mal et n'appréciait pas son incomparable délicatesse. Jean profitera de la leçon cruelle qu'il reçoit. Jamais plus il ne touchera une carte. Dans le matin tranquille, il en fait le serment.
La Neva coule très bleue entre ses quais de granit rose et bruit finement sous la verdure des saules. Jean s'attarde, et lorsque le carillon de Saint-Isaac sonne sept coups, il sursaute. Egorov l'attend de bonne heure; il peut se présenter chez lui.
L'appel impérieux du timbre électrique fait tressaillir les deux personnages en conversation confidentielle dans le petit salon d'Egorov, car la fureur de Ginestat avait devancé la mortelle angoisse de Jean, et, depuis une demi-heure, le pseudo Français accablait de reproches le faux Russe, qui ne se défendait pas. Le fait que le jeune Riveiolles avait parlé à son père après la funeste soirée révélait qu'il n'aurait pas besoin de l'aide financière à lui
promise. Donc, la preuve de l'accusation, preuve essentielle, preuve matérielle, manquerait. Sur quoi échafauder le mensonge et le vol des dossiers ?
Au coup de timbre, Egorov ouvrit luimême et introduisit le visiteur au moment où Ginestat pénétrait rapidement dans la chambre à coucher. La portière masquant la porte permettait de laisser le battant ouvert et de suivre la conversation.
Jean s'excusa :
— Je suis un peu matinal, dit-il, mais j'ai hâte de terminer l'affaire.
Ces mots mettaient fin aux perplexités des deux agents teutons.
— Je vous attendais, assura Eg-orov, la main tendue, les yeux bienveillants.
— Je n'ai pas parlé à mon père ; j'accepte, en conséquence, votre offre amicale.
— Je m'en réjouis.
Egorov était sincère et Jean ne pouvait mesurer l'intensité du plaisir éprouvé par la méchant garçon, souriant devant lui, et plus encore par l'auditeur invisible.
— Pour le remboursement... commença Riverolles.
— Réservons cette question. Signez seulement la reconnaissance que voici, simple mesure d'ordre, et qui ne stipule ni date de libération ni délai d'aucune sorte. Un ami prête à un ami, léger service et bien désintéressé. Faites-moi la grâce d'en être persuadé et de me croire le plus heureux, des deux.
Jean tremblait de gratitude et serrait les mains du traître avec une effusion de ton! son être loyal et charmant. Il reçut les cinq mille roubles et les porta tout droit à Drebor qui faisait sa partie dans la réalisation du piège, ce dont. Jean n'nvaiî aucun soupçon.
LfcS FAISEURS m RUINES 14
Un peu plus tard, quittant Egorov, Ginestat recommanda :
— Ne sortez pas de chez vous ; j'aurai à causer de ce qui va se passer chez les Riverolles. Attendez-moi.
Ce matin-là, M. d'Estrigny se présenta de bonne heure chez M. de Riverolles. Ijl apportait, pour le joindre à la liasse qui serait confiée à Jean, un rapport très secret remis par l'ambassadeur.
— Sage mesure, approuva M. de Riverolles ; le sort de la valise de Vienne fait craindre même aventure pour la nôtre.
Personne ne se doutera que mon cher garçon fait fonction, en l'occurrence, de courrier d'Etat. Une dernière vérification, le suprême classement, et Paule n'aura plus qu'à coudre la poche intérieure renfermant le portefeuille. Nous pourrons ensuite nous accorder un légitime repos avant les fêtes prochaines en l'honneur de notre président et de ses ministres.
Je vais appeler les numéros et vous pointerez sur la liste de contrôle.
Il rit, parce qu'il trébucha en se dirigeant vers le coffre.
— Je suis mal réveillé, expliqua-t-il. J'ai dormi d'un sommeil écrasant ; la fatigue m'avait vaincu.
Son rire se mua en sourire attendri au souvenir de la visite repentante de Jean. II murmura :
— Cher petit !
D'Estrigny feuilletait un dossier sur la table, s'assurant que les pièces en étaient rigoureusement classées. Un cri le fit retourner. C'était M. de Riverolles qui avait jeté ce cri d'angoisse et qui, le visage contracté, les lèvres tremblantes, les yeux
égarés, restait debout devant le coffre vide. Pas un papier sur les tablettes. Une main criminelle avait raflé les dossiers et les notes confidentielles, les plans .et les dessins...
— Vous avez travaillé hier soir, hasarda M. d'Estrigny, et peut-être laissé dans votre bureau...
— Non, j'ai tout rangé, j'en suis sûr.
Il parlait d'un ton bas, étranglé, méconnaissable. Sa pâleur devenait livide ; ses yeux se creusaient.
— Alors, dit lentement M. d'Estrigny, c'est un vol.
— Je ne voulais pas penser cette chose... trop terrible... Chez moi... qui ?... Le but ?...
— Qui ? Nous le découvrirons ? Le but ? Nous le connaissons : l'espionnage... Les scorpions sont partout...
Il chercha un indice. Une fine scie électrique avait-elle été branchée sur un courant ? Le fait s'était produit au ministère- Mais il fut bientôt avéré que le chiffre avait livré son secret ; la serrure avait joué normalement.
— Un espion ! ici ! répétait M. de Riverolles. Autour de moi, d'odieuses complicités...
— Visitons tout de même vos tiroirs, conseilla d'Estrigny. Une distraction...
Mais M. de Riverolles secoua la tête.
— J'aurais donc, dans une hallucination, ouvert moi-même le coffre, pris les dossiers pour les ranger ailleurs.
— Eh ! suggéra d'Estrigny, ces choses extraordinaires peuvent se produire. Vous avez, dites-vous, dormi d'un sommeil étrange.
— Ecrasant, pas étrange... Chereli puisque vous supjjosez...
M; de Riverolles prit le bras de son ami et se rendit dans le bureau où Welter était déjà installé. Par le trou percé sous le portrait, le misérable avait, du petit salon, suivi toute la scène, entendu les paroles; puis il avait regagné hâtivement sa place et, la tête baissée sur le papier qu'il couvrait de sa longue et nette écriture, il peinait à dissimuler la joie du démon qui habitait son cœur.
Il expliqua en saluant avec déférence :
— Je suis venu un peu tôt ce matin, le travail d'hier n'étant pas achevé...
Il ajouta sur un ton de respectueuse sollicitude :
— Vous paraissez souffrant, Monsieur.
Son regard noir, immobile, fixé sur le
pâle visage, il dit :
— La triste histoire- Mais coupant brusquement, il lit un
geste de regret :
— Oh ! pardon. Je ne devais pas faire allusion...
— A quoi ? jeta M. d'Estrigny. De quelle histoire parlez-vous ?
— De celle du cercle Pawliosky dont toute la ville s'entretient, Monsieur.
— J'ignore ce lieu, et ce qui s'y passe ne m'intéresse pas, repartit M. de Riverolles.
— Monsieur votre fils s'y trouve mêlé, malheureusement.
Welter prenait la mine contrite d'un homme obligé d'annoncer une fâcheuse nouvelle, mais le regard deviné sous les verres démentait l'humilité de ses paroles^
— Mon fils ! Vous osez mêler mon fils à une chose louche î
— C'est la voix publique, Monsieur.
M. Jean de Riverolles a joué et perdu une somme importante, cinq mille roubles. Le perdant l'a insulté.
— Mensonge ! Mon fils a passé la soirée au Cercle de la Jeunesse.
— Il l'a quitté à minuit.
M. de Riverolles appuya violemment sur le timbre.
— Il va sur-le-champ se laver de cette odieuse imputation.
Stépan ouvrait la porte.
— Allez dire à M'. Jean que je le prie de venir me retrouver tout de suite, commanda M. de Riverolles.
— M. Jean est sorti dès le petit [jour, répondit l'obséquieux valet. Il ne s'est pas couché ; le lit n'est pas défait.
Les deux amis se regardèrent, inquiets, troublés ; cependant la connexité du vol des dossiers et la malheureuse aventura de Jean ne leur apparaissait pas encore.
— Est-ce tout ce que vous savez ? demanda d'Estrigny.
— M. de Riverolles a joué contre un certain Drebor qui n'a pas très bonne réputation; un de ses amis du Cercle lui prêta les roubles.
— Le nom de cet ami ?
— M. Egorov.
— Son adresse ?
— 48, rue de la Morfskaïa. On dit...
— Achevez.
— Je n'ose pas, Monsieur ; c'est trop grave.
— Achevez, cria plus fort M. de Riverolles, dont la voix s'étranglait.
Ce n'était pas la perte d'argent qui bouleversait le père dans ses fibres profondes, mais il entrevoyait, sous les réticences du secrétaire, un abîme de noirceur dans lequel il se sentait couler.
Welter parut saisi d'un trouble immense, et M. d'Estrigny lui parla d'une voix posée afin de le calmer.
— Dites tout, mon ami. Nous devons savoir pour réparer.
Welter choisit ses mots et les aiguisa comme le tourmenteur aiguise les instruments du supplice. Il savourait l'angoisse de M. de Riverolles ; il raffinait sa vengeance dont l'heure sonnait enfin.
— Monsieur, on dit que cet Egorov est entré au Cercle pour espionner les étudiants, les faire parler sur tout ce qu'ils entendent. Il a capté la confiance de lM Jean de Riverolles, à même de connaître des secrets nationaux ; il en a tiré bien des renseignements utiles. Ses cinq mille roubles seraient un bon placement.
M. de Riverolles s'effondra dans son fauteuil. L'éclair déchirait les nuages. L'horrible vérité n'avait pas encore retiré son dernier voile, mais on la pressentait meurtrière.
M. d'Estrigny fit un signe et Welter sortit, exultant d'une joie farouche.
— Tu es vengé, oncle Friedrich. Il pleure du sang, ce Riverolles exécré.
J'aurai son honneur pour le tien.
Une troïka passait. Son geste arrêta le cocher, il lui jeta son adresse et sauta dans le véhicule en se confiant à lui-même :
— Ils seront tout à l'heure chez Egorov. Gine3tat doit y être avant eux.
Il fit stopper au coin de la rue, régla la course, monta vivement chez lui, enleva son déguisement en un tournemain, et bientôt Ginestat descendit d'une autre auto devant le logis d'Egorov.
Si Piotre avait surpris cette arrivée rapide à une heure insolite, il aurait pu tirer des conclusions étonnées, mais le brave homme n'était pas chez lui. Il guettait l'heure propice du retour de sa barina.
Immobile, le front dans ses mains, sans voix, sans larmes, M. de Riverolies voudrait ne plus penser, ne plus se souvenir. Il n'ose même pas se formuler à lui-même Todieuse chose que les propos de Welter ont enfoncée dans son esprit et dans son cœur.
D'Estrigny est debout auprès de son ami. Muet comme lui. il martèle à petits coups nerveux la table où s'amoncellent les lettres que Welter vient d'ouvrir. Un silence mortel pèse sur les deux hommes ; les probabilités deviennent certitude. La vérité terrible s'affirme tellement que M. de Riverolies relève le front, et son regard de bête traquée implore l'aumône d'un mot d'espoir.
— Ce n'est pas vrai ; dites-moi que ce n'est pas vrai...
Son visage est ravagé ; ses mains tremblent ; la tempête a brisé le chêne.
D'Estrigny souffre, mais sa vieille et robuste amitié ignore les indulgences qui excusent. Il ne peut que dire avec une compassion accusatrice :
— Pauvre ami, pauvre ami...
M. de Riverolies sent la pointe aiguë qui le blesse. Il frissonne sous la douleur :
— Ah ! vous le croyez coupable ! Mais c'est mon fils, mon fils, entendez-vous ?
Son cœur se débat, repousse le soupçon affreux, le mol formidable. Il voudrait un démenti. 11 implore de nouveau :
— Dites, oli ! dites que ce n'est pas vraj. Mais d'Estrigny a la droiture rigoureuse
des âmes que le mai révolte sans jamais les atteindre, et qui tirent de leur justice un orgueil légitime. Il ignore les affections sans mesure qui prennent la vie et inclinent à toutes les miséricordes ; il ne sait pas que deux amours seuls sont accessibles à tous les pardons : celui de Dieu et celui du père. Il garde le silence, un silence révélateur du consentement de sa pensée à l'affreuse évidence. Après un petit moment, il propose :
— Je vais appeler Paule. Elle saura compatir. Elle doit tout apprendre et vous consoler.
De minute en minute, la douleur de M. de Riverolles s'exaltait. Il revoyait Jean auprès de son lit ; il entendait ses balbutiements d'enfant... Jean demandait pardon.
C'était affreux... cette visite dans la nuit... Jean savait que la clé était au cou de son père... Il connaissait le .secret du coffre-fort...
M. de Riverolles eut un cri d'agonie.
Paule accourait étonnée, pas encore inquiète. D'un seul regard sur son père prostré, sur d'Estrigny énigmatique, elle entrevit un abîme et frissonna.
— Mon Dieu ! gémit-elle. Qu'est-il arrivé ?
— Une douloureuse histoire, pauvre enfant, répondit d'Estrigny, poigne d'une pitié immense.
Il ajouta :
— Une grande épreuve nous accable. Je vais vous dire...
Il disait nous pour identifier *a peine à celle de son ami, mais ce sentiment délicat ne pouvait, à cette heure, atténuer le déchirement du cœur paternel. Cependant, M. de Riverolles ne voulait pas qu'un autre que lui révélât l'accusation effroyable ; il
essayerait, lui, d'y glisser un mot de pitié. Il interrompit donc son ami et parla d'une voix rendue tremblante par les sanglots qui lui serraient la gorge. Il dit la visite nocturne de Jean, réitérée sans doute pendant qu'il dormait, le pardon sollicité, le vol des papiers, les odieux propos de Welter.
Paule écoutait les mots s'égoutter dans le silence. A genoux, les doigts joints sur les mains glacées de son père, elle souffrait dans toutes ses fibres, mais quand d'Estrigny conclut par les paroles que M. de Riverolles n'osait articuler :
— Egorov a payé cinq mille roubles Thonneur de Jean.
— Ah ! taisez-vous, cria-t-elle. Jean n'a pas commis cet acte infâme. Vous ne le croyez pas, vous ne le croyez pas. Père, Jean, notre Jean bien-aimé, ne peut être vil. On ne devient pas criminel quand on est Riverolles, élevé dans le culte de l'honneur. Défends-le, père, défends-le. Salir Jean, c'est nous souiller tous.
Elle jetait son âme en protestations ardentes, et, s'adressant à d'Estrigny :
— Appelez-le donc. Que ne l'avez-vous fait déjà au lieu de l'accabler en son absence ?
— Il n'est pas ici. Il a fui.
— Jean n'a pas fui. Père, père, ne crois pas ces choses affreuses. J'ai confiance, moi, j'ai confiance... Tout mon cœur est avec lui.
Elle s'exaltait, sentant grandir le péril entre la rigueur inflexible de M. d'Estrigny et l'angoisse poignante de M. de Riverolles.
Elle saisit à deux mains la tête de son père et plongea ses yeux dans les pauvres yeux noyés de détresse.
— Père, ne ferme pas ton cœur. Jean ne peut être coupable.
— Il reviendrait s'il était innocent.
— Il va rentrer. Il ignore l'odieuse machination de ce Welter...
— Welter n'est pas en cause, corrigea M. d'Estrigny. L'infâme rumeur court la ville. Ces choses ne s'inventent pas.
Paule coupa d'un geste vif.
— Welter est un vil personnage. C'est un être malfaisant et pervers qui se venge par des rapports venimeux de notre antipathie à Jean et à moi. Père, j'ai essayé de rouvrir les yeux.
D'Estrigny regardait la pendule avec une inquiétude croissante. Il devenait urgent d'agir. Paule s'entêtait.
— Tout le mal vient de Welter. C'est chez lui que vous découvrirez la vérité.
— Il faut la demander à Egorov d'abord; racheter les papiers...
— J'irai, dit M*, de Riverolles.
— Pas vous, mon ami, parce que si ce misérable ne possède déjà plus les dossiers, il faudra prendre des mesures... aller à l'ambassade... Le silence serait une complicité. La France avant tout.
M. de Riverolles eut un long sanglot, puis il dit :
— Eh bien ! j'irai moi-même consommer le suprême sacrifice. Tout ce qu'il y a à faire, je le ferai; tout ce qu'il faudra dire, je le dirai.
D'Estrigny frémissait d'une émotion intense. Il serra son ami contre lui, cœur contre cœur. M. de Riverolles embrassa longuement aussi sa fille. Puis il alla, sans se retourner, vers son douloureux calvaire.
Ginestat avait averti Egorov de la venue probable de M. d'Estrigny. Il était soidisant informé par le valet, car l'habile espion ne révélait qu'à bon escient sa double personnalité, et Egorov ignorait Welter.
— Nous navons rien à ménager, dit- il.
Renseignez ce diplomate qui manque de flair. Stépan est ma créature; il me tient au courant. Perdez Jean de Riverolles; il me faut l'honneur de ce garçon.
il ajouta, cynique et méprisant :
— Ne craignez pas de vous compromettre. Les protections qui vous couvrent vous assurent l'impunité. Gardez seulement notre secret.
Egorov eut un rire amer.
— Périsse mon mince personnage pourvu que M. Ginestat soit sauf.
— Parce que M. Ginestat ne peut être perdu sans que notre kaiser soit lésé dans le service qu'il attend de nous. Vous êtes fort capable de jouer cette délicate partie... et de la gagner.
Il flattait son vil complice comme on flatte un animal vicieux dont les retours sont à craindre.
Un coup de timbre coupa la réplique. Le domestique ouvrit la porte et vint présenter une carte à son maître.
Le père lui-même. Passez dans ma chambre; vous entendrez tout.
Mais M. de Riverolles entra si vite qu'il se trouva face à lace avec Ginestat qu'il
avait vu le jour de la Fête verte. Il le reconnut' sans soupçonner son double jeu et répondit avec hauteur à son salut, parce qu'il le savait lié avec Mme Lerminoff.
Très courtois, Egorov s'empressa auprès de son visiteur et, quand ils furent seuls, exprima qu'il était sensible à l'honneur...
M. de Riverolles refusa le siège que le jeune homme lui offrait :
— Ce que j'ai à vous dire est bref ; vous répondrez de même.
L'eût-il voulu, il n'eût pas eu la force d'entendre de copieuses explications.
— Vous connaissez mon fils.
— Je suis son ami.
— Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
— Tout à l'heure.
M. de Riverolles reprit avec effort :
— Où l'aviez-vous vu avant ?
— Cette nuit, au cercle Pawlioskv.
— Mon fils a joué... et perdu.
— Une bagatelle pour vous. Monsieur.
C'est son affaire et non la mienne.
— Elle est devenue vôtre par le prêt des cinq mille roubles.
Egorov feignit la surprise et le regret.
— Ah ! vous savez... vous donner ce souci était inutile puisque tout est réparé.
— J'ignore à quelles conditions.
— J'ai rendu un service désintéressé à un camarade.
— Je veux que vous me disiez...
Le pauvre père tremblait. Les mains crispées au dossier d'un fauteuil, il s'appliquait à rester debout.
Egorov ne ressentait aucune pitié pour cet homme si durement frappé dans son bien le plus cher, son honneur; dans son sentiment le plus doux, son amour paternel.
M. de Riverolles répéta :
— Je veux régler moi-même la dette de mon fils.
— M. Jean de Riverolles me doit cinq milie roubles sans plus.
Le diplomate prit dans sa poche son carnet de chèques, en remplit un et le tendit.
— Rendez-moi le titre qui prouve la créance. Voici qui l'annule.
Egorov repoussa le chèque :
— Je n'accepte pas ce genre d'échange.
J'en ai fait un autre avec votre fils.
Il ricana, mettant bas son masque.
— Car vous avez flairé la vérité. Le service était un marché.
— Vous avouez, misérable !
— Donnant, donnant. Vous et moi tenions également à certains papiers précieux. Cinq mille roubles, une paille. Vous sacrifieriez votre fortune pour les retrouver.
— Ma vie.
— Mais ils sont à l'abri de toutes recherches et vous n'oserez me dénoncer. Ce serait livrer votre fils. Monsieur, j'ai bien l'honneur...
Le malheureux père, blanc jusqu'aux lèvres, se roidit pour sortir. Il n'entendit pas le ricanement insultant d'Egorov auquel répondit celui de Ginestat Sur le seuil, il chancela; ses tempes et son cœur battaient à éclater. Néanmoins, par un miracle d'énergie, il put descendre les deux étages. Une pensée bruissait en son cerveau : « Tl faut que j'aille à l'ambassade. »
Une troïka passait. Il l'appela d'un signe, jeta d'une voix faible : « Quai français... Ambassade », et s'effondra sur les coussins.
Mon Dieu, que la tête lui faisait mal ! Il
fut secoué d'un grand frisson, enveloppé d'un froid glacial. Il songea : « Je vais mourir », et comprit qu'il ne pourrait surmonter cet étrange malaise, expliquer les affreuses choses. Il laisserait à d'Estrigny la triste mission.
Il se redressa un peu avec peine, toucha le dos du cocher, lui donna son adresse et l'homme comprit ; il devait reconduire chez lui son client malade. Il enleva son cheval, fit rapidement la course et descendit pour faire ouvrir la porte. M. de Riverolles rentra péniblement, laissant au concierge le soin de régler le cocher.
Lorsque Paule le vit plus semblable à un mort qu'à un vivant, elle devina la consommation du malheur. Elle s'élança vers lui, le fit asseoir, couvrant de baisers le front livide.
Le premier mot prononcé par M. de Riverolles fut un déchirant appel :
— Jean !
— Il n'est pas rentré.
Ensuite, des mots bas et tremblés :
— Je me sens mal. Il faut aller... tout de suite prévenir.. .Egorov n'a plus... les papiers,
Paule resta immobile.
— Dis à d'Estrigny.
Le regard assombri dfe la jeune fille se fixa sur le pauvre visage blême.
— Il ne faut pas, dit-elle ensuite.
— Que refusez -vous à votre père ? demanda d'Estrigny.
M. de Riverolles bégaya :
— L'ambassade... je n'ai pu...
Un coup frappé contre la porte empêcha d'Estrigny de répondre. Jean entra. Il ne savait rien, mais son premier regard devina une chose tragique. Est-ce que la fâcheuse aventure de cette nuit était connue ? Egorov et Drebor avaient promis que le secret en serait gardé...
Paule courut vers lui, le saisit avec une sorte de violence et le poussa vers son père.
— Vite, déïends-toi.
Il baissa la tête, confus, l'aveu sur les lèvres.
M. de Riverolles le regardait avidement. L'attitude humiliée de son fils lui parut révélatrice de l'acte monstrueux.
— Il avoue, murmura-t-il. Egorov n'a pas menti.
Les lèvres de Jean se crispèrent.
— Il a raconté...
Paule s'indigna.
— Mais tu ne comprends pas, Jean. Tu ne sais pas de quoi il s'agit. Tu te révolterais. Parle, dis que ce qu'on t'impute n'est pas vrai.
D'Estrigny intervint.
— Pourquoi le poussez-vous à nous tromper ?
Jean répliqua fièrement :
— Je n'ai jamais menti, Monsieur. Interrogez-moi. Précisez l'accusation que je sens planer sur moi. Je suis coupable, mais, à vous entendre, je me croirais criminel.
— Tu l'es ! cria d'Estrigny avec véhémence.
Jean se redressa, cinglé comme par un coup de cravache, mais il se contint pour répondre d'une voix déférente :
— Monsieur d'Estrigny, votre indignation dépasse ce que je puis supporter de l'ami le meilleur. Oui, je suis coupable ; j'ai perdu une grosse somme ; j'ai joué pour la première et la dernière fois. Je m'accuse devant mon père et devant vous, mais je travaillerai et j'acquitterai ma dette.
Tl s'agenouilla devant M. de Riverolles. -.. p-àj.^ crois-tu à mon repentir ? Ac*
ceptes-tu mon serment ? Ne me regarde pas ainsi... Tu me fais peur... Pardonne un instant de faiblesse.
— Tu es cynique, coupa d'Estrigny, et tu as d'étranges atténuations.
— Vous ne vous entendez pas, protesta Paule. (Test un effroyable malentendu.
La pâleur de M. de Riverolles était terrifiante. Il trouva la force d'articuler :
— Une faiblesse... trahir la France...
Il se renversa, et ses enfants crurent qu'il mourait ; mais, pendant que Paule et d'Estrigny s'empressaient de le secourir, pendant qu'on allait à la recherche du médecin, Jean, médusé, les yeux fous, répétait :
— Trahir... trahir...
D'Estrigny lui jeta un regard dur.
— Epargne-nous la comédie de l'ignorance.
Il voulut alors aider Paule à mettre son père sur un sopha, mais la jeune fille appela Jean :
— Viens, toi, toi.
Jean s'approcha, tremblant, implora :
— Qu'a-t-il voulu dire ? Paule, aie pitié de moi.
Elle leva sur lui son pauvre regard désolé.
— Regarde père, dit-elle, et crie bien haut que tu n'es pas entré dans sa chambre cette nuit pour enlever sa clé, ouvrir son coffre, voler ses papiers et les vendre à l'Allemagne.
Jean recula, hagard.
— Il croit cela... de moi !
— Il en meurt.
Jean se courba sur le corps rigide.
— Père, père, supplia-t-il, m'entends-tu ? Rien, pas même un battement de paupières.
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— Papa, ouvre les yeux... écoute-moi. Je jure devant Dieu, sur la mémoire de ma mère, que je n'ai pas commis le crime impardonnable dont on ose m'accuser.
Le visage de cire ne s'anima pas. Jean se tordait les mains.
— Qui donc, qui donc me prête une action si noire ?
— Pas moi, protesta Paule ; j'ai foi en toi.
— Mais lui ?
— Hélas !
— Et vous ? cria Jean dressé devant d'Estrigny.
— Jusqu'à la preuve qui vous justifiera de cette accusation, je vous ordonne d'aller dans votre chambre et de n'en pas sortir sans mon autorisation. Votre parole ?
Jean eut un rire amer qui finit dans un sanglot.
— Vous me jugez vil et demandez ma parole !... Vous serez obéi, Monsieur. Votre cœur sera-t-ii assez pitoyable pour ne pas m'écarter du chevet de mon père si un malheur...
Il se jeta à genoux, couvrit de longs baisers les mains pâles et froides, se releva, étreignit sa sœur et lui dit :
— Merci, Paule, d'avoir cru en moi. Je n'ai pas trahi notre honneur. Prie pour moi. Monsieur, que Dieu ouvre vos yeux et redresse vos jugements.
Le médecin entrait. Il fit aussitôt porter M. de Riverolles sur son lit, l'ausculta, institua un traitement énergique et se retira sans laisser grand espoir. Il avait prononcé des mots gros de menaces : « Congestion cérébrale... paralysie... >
Une ère de dévouement s'ouvrait pour Paule ; la courageuse fille serait à la hauteur de sa tâche. Sa pensée oscillait comme un pendule entre ces deux mots qui résu-
niaient son rôle : Son père... Jean... Sauver l'un, justifier l'autre. Il le fallait... Elle le voulait. Alexis l'y aiderait.
Ce nom la fit tressaillir d'une douleur nouvelle.
Alexis !... Mais si Jean ne parvenait pas à établir son innocence, si l'ombre d'un soupçon planait sur son honneur, n'était-ce pas l'écroulement de la vie heureuse de Paule? Oserait-elle devenir l'épouse de cet homme dont le cœur et le nom étaient purs, mettre une tache de boue sur l'illustration à quoi il était promis ? Même s'il voulait garder la promesse de ses bénies fiançailles, elle aurait le devoir d'aller jusqu'au bout du sacrifice héroïque. Non, jamais elle ne serait la femme d'Alexis si un événement providentiel ne justifiait son frère. Certes, Alexis serait indulgent pour la courte folie du jeune homme. Un écart ne constitue pas un vice. Jean ne jouerait plus, il l'avait juré. Restait le crime de lèse-patrie. Se laverait-il de cette affreuse suspicion ?
Et le cœur de Paule agonisait, torturé à la fois comme fille, comme sœur, comme fiancée.
Cependant, d'Estrigny avait eu pour Jean une trop vive affection pour que son ressentiment tuât en lui toute pitié. Puis la violente émotion du jeune homme avait remué en lui — bien qu'il l'eût qualifiée de comédie — le désir de projeter la lumière dans ces angoissantes ténèbres. Il ne pouvait refuser d'entendre la défense de Jean; il se jugeait trop dur d'avoir écarté le malheureux garçon du chevet du malade, peut-être de l'agonisant. Il devait mener lui-même une scrupuleuse enquête sur les faits dont l'apparence était formidable, mais dont un examen approfondi réduirait sans doute les proportions. La première tâche qui s'imposait était de retrouver les papiers.
M. d'Estrigny se pencha vers Paule, et lui désignant M. de Riverolles :
— Priez pour que la lumière éclate et qu'il puisse vivre, dit-il. Je vais chez Jean.
— Ah ! j'attendais ce mot de justice. Je ne vous eusse point pardonné d'être implacable dans votre sentence.
— Je le connais si faible.
Ecroulé devant son lit surmonté d'un grand crucifix d'ivoire, le fils repentant priait et pleurait, la tête dans ses mains. Toute sa foi et tout son regret s'exprimaient dans cette attitude qu'il n'avait pas étudiée et dont d'Estrigny dut reconnaître tout de suite la sincérité.
Jean ne s'attendait pas à la visite du diplomate qui, entrant sans s'annoncer,
lui mit la main sur l'épaule en prononçant son nom.
— Mon père ? cria le jeune homme vite redressé
— Si l'idée qui le tue était écartée, ii guérirait, peut-être.
Une rougeur ardente colora le visage pâli de chagrin.
— Hélas I gémit le pauvre enfant, rien ne fera que je ne sois coupable.
Il rougit encore plus devant le brusque recul de d'Estrigny.
— Oui, coupable, pas comme vous le croyez. J'ai cédé à une folie d'une heure ; le jeu me grisait ; ma tête s'est perdue. Mais je nie de toutes mes forces, et près de paraître devant Dieu je nierais encore être l'auteur du crime abominable dont je suis accusé.
— Par qui furent volés les dossiers ?
Qui les a remis à Egorov ? Cherchons ensemble. Assieds-toi et dis-moi bien tout.
— Je n'ai rien à ajouter à ce que vous savez. Le simple bon sens indique que je n'ai pu prendre la clé au cou de mon père que mon entrée dans sa chambre avait réveillé. Je voulais lui avouer ma faute, lui demander de m'absoudre et de m'aider. J'ai été lâche ; je n'ai pas prononcé les mots qui étaient mon salut ; je n'aurais pas recouru à Egorov et mon bien-aimé père eût réglé les cinq mille roubles.
La persuasion entrait de plus en plus dans l'esprit du vieil ami des Riverolles. Ce regard droit, cette voix humble et attendrie ne mentaient pas. Il connaissait assez Jean pour savoir qu'il ne saurait jouer en cette perfection un rôle de grand comédien.
— Tu as vu la clé suspendue à la chaîne du col pendant que tu parlais ?
— Je n'ai pas remarqué...
— Et après ? N'as-tu pas surpris quelque bruit suspect ?
— Pas le moindre. Ma chambre est au bout du long couloir.
— Quand es-tu sorti ?
— Au petit jour, je ne pouvais dormir ; je suis allé, errant par les rues et le long des quais, jusqu'à l'heure de rejoindre Egorov; ensuite, je portai à Drebor l'argent qui me brûlait les doigts.
— Je questionnerai le portier et les serviteurs.
— Ils sont honnêtes et insoupçonnables, affirma Jean.
— J'irai à l'ambassade et me ferai donner les pouvoirs pour agir contre Egorov et X...
— Etes- vous convaincu d,e mon innocence ?
— Mon sentiment ne suffirait pas pour.
te laver de l'odieuse accusation. Il faut retrouver les papiers et te confronter avec Egorov et Drebor. Aie confiance, néanmoins.
— Je pourrais vous accompagner à l'ambassade, exposer moi-même les ftùts...
Avec la mobilité de son caractère, Jean s'échappait tout de suite de l'affreux soupçon ; il se croyait justifié.
— Non, pauvre garçon, les choses ne vont pas si vite ; elles ne se déroulent pas avec cette simplicité. Mais je lève la douloureuse consigne qui t'écartait de ton père. Ya rejoindre Paule ; toutefois, ne sors sous aucun prétexte, afin d'être prêt à, répondre à l'enquête qui sera faite aussi promptement que possible.
— Si vous ne me croyez plus voleur ni traître, le premier pas est fait. Je me sens déjà réhabilité.
D'Estrigny sut un faible sourire, et dit : — Va, mon petit, explique à Pauïe que la vérité est en marche. Si le cher Riverolles retrouve une lueur de connaissance, qu'elle lui apprenne très doucement ce qui se passe. Je vais à l'ambassade. Les recherches ne peuvent plus être différées.
Bientôt il fut en présence du représentant du gouvernement français qu'il mit au courant des étranges aventures. Les plus habiles limiers allèrent opérer chez Egorov, mais ils ne trouvèrent dans la coquette garçonnière de l'étudiant que le vide et le désordre. Le portier, ignorant ou discret, dit simplement que son locataire vivait hors de chez lui, où il n'amenait jamais aucun compagnon. Il ne résidait que pour dormir rue de la Mofskaïa.
Les policiers prirent la piste à son point de départ, au cercle Pawliosky, dont ils connaissaient les habitudes et les habitués. Ils y faisaient de temps en temps des prises intéressantes, ce qui leur faisait fermer les yeux sur les scandales souvent renouvelés. On découvrit que Drebor ei. Egorov étaient Allemands et non Russes. Se sentant menacés, ils avaient songé, sans doute, à l'asile inviolable de l'ambassade d'Allemagne, protégée par le Code international. Il serait peu facile de s'en assurer.
A la douleur filiale de Jean qui lui était commune avec Paule, le remords mêlait sa torture. Certes, fort de son innocence en ce qui touchait à l'acte de trahison, il espérait bien se laver du soupçon odieux, mais son père en pourrait-il recevoir le consolant témoignage? Ses yeux guettaient avidement la plus fugitive étincelle sur la face terne, immobile.
Dans le désarroi de La première heure.
Paule n'avait songé qu'à sa peine et aux
soins immédiats et nécessaires. Elle avait envoyé chercher le chapelain de Saint- Sauveur. Après les rites apaisants, elle se ressaisit un peu et rédigea deux courts billets aux chères amies, les dames Tchernine et à Alexis, et les fit porter par Stépan qui rapporta une réponse affligeante. Ces dames étaient absentes ; le docteur faisait ce matin-là une opération grave à l'hôpital français. 11 ne recevrait le billet qu'à son retour chez lui.
Ce fut alors que les inspecteurs arrivèrent pour mener l'enquête et instruire l'affaire de l'hôtel de Riverolles. L'interrogatoire commença aussitôt. Le portier fut questionné le premier. Le brave homme était si saisi qu'il eut d'abord quelque peine à formuler sa déposition. Il avait, vers 4 heures du matin, ouvert la porte à M. Jean, rentré seulement après 2 heures, témoignage accablant.
— C'était la première fois que notre Monsieur revenait et partait à des heures pareilles, c'est une justice à lui rendre, il ne se dérange jamais.
— Avez-vous encore tiré le cordon au cours de la nuit ?
— Pas entre 9 heures du soir et 4 heures du matin, sauf à 2 heures pour Monsieur.
— Et après 4 heures ?
— Seulement à M. d'Estrigny.
Les serviteurs ignoraient la cause soudaine de la maladie de leur maître. Stépan, qui la soupçonnait, n'en révélait rien, car il eût, du même coup, fait deviner sa participation au crime. Comme les autres, donc, il manifesta la stupéfaction la plus intense. Que voulaient ces inconnus si curieux ? Pourquoi M. d'Estrigny était-il si pâle et si grave ?
Barbe remplaça le portier sur la sellette. Elle avait les yeux rougis et bouffis, le cœur rempli de compassion.
— Vous vivez au milieu de la domesticité, dit le magistrat enquêteur. Que pensez-vous de chaque serviteur en particulier ? Vous êtes intelligente, très dévouée, m'a-t-on dit, vous avez pu faire des remarques utiles.
— Je n'ai jamais eu l'occasion de douter de l'honnêteté des gens, répondit Barbe. Bons Français, bons chrétiens, faisant un bon service. Nous n'avons ici qu'un étranger, un Bulgare, qui est un peu mielleux, mais c'est sa manière de causer ; on ne peut pas en dire du mal.
— Qui est ce Bulgare ?
M. d'Estrigny, à qui s'adressait la question, expliqua :
— Il s'appelle Stépan. Il est depuis peu dans la maison et se montre exact et soumis.
— D'où est-il venu ?
— Le secrétaire de M. de Riverolles l'a trouvé dans une grande misère, s'y est intéressé , l'a recommandé à Mlle de Riverolles qui l'admit par charité, car son travail n'était pas de nécessité absolue.
— Envoyez chercher ce Stépan, je vous prie.
M. d'Estrigny continua :
— Le secrétaire nous inspire confiance.
C'est un Alsacien du nom de Welter, employé à Londres dans nos bureaux où il donnait pleine satisfaction. Mais Jean de Riverolles et sa sœ-ur ont pour lui une antipathie invincible, non fondée, j'insiste. Jamais un manquement, même léger, ne fut relevé dans le service de Welter. Je vous dis ces choses afin de vous mieux disposer en faveur de son protégé.
— Il est assez étrange que Mlle de Riverolles ait introduit dans le personnel de la maison un étranger sur la recommandation de quelqu'un qu'elle suspecte.
— Par charité pure. Et, d'ailleurs, Mlle de Riverolles est trop équitable pour faire peser sur ce pauvre diable l'aversion qu'elle s'efforce de réprimer.
— Ce Welter doit détester le frère et la sœur.
— C'est un humble, et il ne se doute pas des sentiments fâcheux qu'il inspire.
— - Vous êtes sûr qu'il ignore le chiffre du coffre ?
— Oh ! penseriez-vous... ?
— Tout est possible.
— Pas cela. J'affirme que le chiffre n'est connu que de mon ami, de moi et des deux jeunes Riverolles. J'avoue que moi-même j'ai soupçonné Jean. Je veux faire la -lumière à tout prix.
— Elle se fera.
Stépan entrait, l'air modeste, le front baissé, l'attitude déférente. Il se garda bien de s'étonner, de parler, et attendit la première question. Il donna tous renseignements nécessaires sur son nom, son âge, son pays, les divers métiers qu'il avait exercés, la misère qui l'avait forcé à émigrer, ses vaines recherches du travail jusqu'au jour où M. Welter, le bon M. Welter, lui avait procuré un emploi de second valet. Comme il aimait ses maîtres, si parfait?, surtout le jeune Monsieur si agréable à servir, qui ne se dérange jamais !... Il ajouta :
— Je peux dire que j'ai été bien étonné la dernière nuit de ravoir vu rentrer à une heure indue et repartir de même.
Aussitôt il regretta d'avoir lancé ces mots
intempestifs dans son désir de compromettre Jean de Riverolles, car ceux qui les entendirent les relevèrent promptement.
— Gomment vîtes-voua rentrer et ressortir M. de Riverolles au milieu de la nuit ? Vous le guettiez donc ? Où est votre chambre ?
Stépan se troubla.
— La première dans l'étage mansardé.
— ! Pourquoi n'étiez-vous pas couché ?
— Je vais vous dire, Monsieur, je vais vous dire... (Les mots se heurtaient un peu les uns contre les autres.) M. le comte ne m'avait pas paru comme à l'ordinaire, hier soir. Quand .j'ai entendu du bruit au premier étage, j'ai eu peur que Monsieur ne soit souffrant. Je me suis habillé, car je ne dormais pas, et je suis descendu. J'ai vu alors M. Jean entrer chez M. le eomte. Je me dis : « S'il y a quelque chose, M. Jean va appeler. » Mais il est sorti tranquillement, je suis remonté sans faire de bruit. Le matin, il a fermé la porte très fort et j'ai pensé : « Le jeune maître n'a pas fait un long somme. »
— Etiez-vous si sûr que ce fût M. Jean qui partait si tôt ? demanda M. d'Estrigny. Pourquoi lui, plutôt qu'un domestique ?
— C'est que les gens de service passent par une autre porte.
Le diplomate écoutait le son des mots plus que les mots eux-mêmes. Il observait les lueurs fuyantes qui traversaient les prunelles détournées du Bulgare. Il dit brusquement aprè-s un rapide coup d'csil aux policiers :
— Conduisez-nous à votre chambre.
Il y avait, en effet, un grand intérêt à connaître la disposition des lieux et à s'assurer que le valet avait pu percevoir les bruits de l'appartement du maître.
— Qu'est-ce que vous voulez voir dans ma chambre ? se récria Stépan avec trop de vivacité.
Il n'obtint pas de réponse, seulement l'ordre de monter le premier. Alors il revit dans une cachette, sous une poutrelle, le portefeuille graisseux renfermant ses minces économies : quelques roublespapier, et, tout auprès, la vieille boîte en carton remplie de pièces sonnant clair. On découvrirait ce trésor... Comment en justifier la possession ?
Il prit une résolution prompte et décisive. Tout à l'heure, une redoutable accusation serait formulée contre lui ; comment y échapper ? Dénoncer Welter ? Il y pensa. Mais le silence serait peut-être plus profitable. Le secrétaire devait masquer quelque puissant personnage pour le compte de qui il agissait.
Stépan montait d'un air assez tranquille pour donner le change à ceux qui le suivaient. Ils entrèrent ensemble dans la mansarde dont le Bulgare, avec une feinte assurance, ouvrit le placard unique.
— Si mes nippes vous intéressent, Messieurs, dit-il, l'examen ne sera pas long.
Il était près de la porte. D'un brusque saut, il lut dehors, referma vite le battant, tourna deux fois la clé, dégringola les étages en courant et sortit de l'hôtel avant que ceux qu'il avait emprisonnés fussent revenus de leur stupeur. Leurs appels ne seraient pas entendus ; il leur faudrait dévisser la serrure ou dégonder la porte. Mais la lumière éclatait, irrésistible. Stépan, par sa fuite, s'avérait l'auteur du vol. Il n'avait pas volé pour son compte, la machination apparaissait nettement. Jean était sauvé.
C'est à ce moment que M. d'Estrigny,
qui était de haute taille, heurta une boîte en carton et la fit tomber ; les roubles tintèrent en s'éparpillant ; cette découverte assurait la culpabilité du Bulgare. On le retrouverait en questionnant Welter et en fouillant les bouges de la capitale.
Un gros clou, que les trois hommes enfermés par Stépan prirent au mur où il servait à accrocher quelques frusques, leur donna le moyen d'arracher la serrure. Us furent en bas en même temps' qu'arrivait Alexis Pawloff. Il était moins utile d'interroger les domestiques que de donner la chasse au Bulgare. Seul, il pourrait projeter toute clarté sur le crime si habilement exécuté.
Alexis avait trouvé chez lui l'appel de Paule et il accourait.
Les policiers partis' en hâte, d'Estrigny retournant à l'ambassade rendre compte du début des recherches, les jeunes gens restèrent seuls. Reculés du lit, car les mourants ont l'ouïe d'une finesse extrême, ils narrèrent les faits douloureux. Jean ne cherchait pas à pallier sa faute, mais il sut trouver pour repousser l'idée de trahison des accents qui remuèrent Alexis et lui imposèrent la foi entière, absolue.
— Je n'aurai de repos qu'après* avoir découvert vos sournois ennemis, déclarat— il. Vous êtes mon frère ; votre honneur c*st le mien. Je suis à Paule et à vous jusqu'à la mort.
— Si l'innocence de Jean n'avait pu être reconnue, je vous aurais rendu votre parole, dit Paule.
Alexis s'emporta en sainte indignation.
— Me feriez-vous l'injure de me croire un cœur fragile, une âme mesquine ? Oh ! ma fiancée, ma très douce, vous êtes cru Aile pour moi qui voua ai voué ma vie.
Elle le calma par des paroles apaisantes. Non, elle ne doutait pas de lui, mais elle aurait eu le strict et douloureux devoir de le soutenir dans la garde de l'honneur familial, patrimoine sacré. Heureusement, les pénibles hypothèses ne deviendraient pas des réalités. C'était bien assez de l'affreuse angoisse que faisait éprouver à ces cœurs aimants l'état dangereux de M. de Riverolles.
Alexis releva leur espérance.
— Votre cher père, devenu le mien, vivra, j'en ai la ferme espérance, appuyée sur l'expérience des cas nombreux que j'ai pu observer. Dans les organismes sains, il se produit des réactions inattendues. Je vous aiderai de tout mon dévouement.
C'était pour lui un chagrin de ne pas mettre sa science et son effort au service du cher malade et au réconfort de Paule ; mais la recherche des dossiers, leur reprise auraient une heureuse répercussion sur M. de Riverolles. et il s'imposa de se vouer à cette tâche plus ingrate.
— Je ne pourrai veiller avec vous, ditil, car je ne me donnerai nulle trêve que je n'aie retrouvé les auteurs de ce désastre. Ma tante et Nadia sont-elles prévenues ?
— Elles étaient absentes, mon message ne les a pas touchées... Ah I les voilà.
Une voix de femme s'entendait dans le corridor. Barbe parlementait et fit entrer dans une pièce \oisine ; elle vint ensuite informer Mlle de Riverolles. Mais ce n'était pas les dames Tchernine. Mme Babrowskoff accourait toute frémissante, le visage bouleversé de la douleur de son amie.
Piotre, bien qu'il ne fût qu'un simple, justifiait, par ses intelligentes initiatives, la confiance de sa maîtresse. Au lieu de guetter, dans le voisinage de l'hôtel, le retour de sa barina, il courut vers la gare, sauta dans un train qui, fort heureusement, le pouvait conduire à deux verstes du château des Marais. Avant une heure, la barina apprendrait les graves événements de la nuit ; elle reviendrait immédiatement.
Le brave homme n'eut pas l'idée de se rendre à l'hôtel de Riverolles ; son.- sens de la hiérarchie lui commandait d'informer sa maîtresse la première. Mme Babrowskoff comprit aussitôt la situation, s'excusa auprès de son amie et repartit pour Saint- Pétersbourg, où elle s'empressa directement auprès de Paute. Elle ignorait la suite tragique des événements dont Piotre lui avait raconté le prologue, et sa douloureuse compassion la pâlissait depuis que Barbe l'avait mise au courant.
— Oh ! très chère Mademoiselle, s'écriat-elle quand Paule vint la recevoir, je ne savais pas quelle terrible épreuve vous frappait. Je prends part à vos angoisses dans le danger de Monsieur votre père.
Est-ce que ce malheur se relie à ce qui s'est passé cette nuit ?
Paule frémit. Eh ! quoi, ce n'était pas un mensonge de Welter ? L'affaire du cercle Pawliosky courait la ville ! Mme Babrowskoff reprit aussitôt :
— Le vol des papiers de Monsieur votre
père est la cause de ce coup cruel ?
— Hélas ! gémit Paule. Mais comment avez-vous appris cet événement ?
— D'une façon toute providentielle. Et vous connaissez le voleur ?
— Tout se réunit pour accuser le second valet, Stépan.
— J'ignorais son nom, mais je savais que c'est un de vos gens ; je sais aussi où sont les papiers.
— Us étaient chez un certain Egorov, mais les recherches faites chez cet individu n'ont pas abouti.
— Ils furent portés chez Welter, le secrétaire particulier de M. de Riverolles qui les remit aussitôt à un ami de Mme Lerminoff, Ginestat.
— Oh ! mes pressentiments ! s'exclama Paule, ma défiance contre Welter ! Mais comment avez-vous découvert ces détails encore ignorés de tout le monde ?
— Mon fidèle Piotre avait, dans une circonstance inattendue, vu les yeux de ces personnages et fait un rapprochement d'autant plus plausible que tous deux habitent le même immeuble, au même étage ; selon toute apparence une communication intérieure relie leurs appartements. Malgré la différence des conditions, Piotre en a conclu que les propriétaires de ces yeux rares autant que reconnaissables étaient parents et complices. Depuis plus d'une semaine, il veille. La nuit dernière, il perçut des mots significatifs dans la chambre de Welter, contiguë au cabinet où il campe. Un homme prononça le nom de Riverolles et remit des papiers en échange de roubles d'argent. D^s qu'il fut parti, Welter quitta la pièce et passa — comment cela se fit-il?
chez Ginestat. Ce<= papiers onf-i!s une yrando Importance ?
— Ce sont des notes et des pièces intéressant le gouvernement français. On croit qu'ils sont aux mains des Allemands.
— Ginestat est un des compères de la Lerminoff qui joue un rôle inavouable.
Elle est, m'a-t-on dit, un séide de la VVilhelmstrasse. C'est de ce côté qu'il faut chercher.
— Voulez-vous me permettre, Madame, d'appeler mon frère et M. Pawioff restés auprès de mon père ? Un concours tragique de circonstances a fait un instant peser sur mon cher Jean un odieux soupçon. Il faut que, tout de suite, il sache que son innocence sera affirmée par des témoignages irrécusables.
Alexis et Jean s'empressèrent. Mme Babrowskoff refit en détail le récit de Piotre, narra la rencontre de Welter, l'accident qui avait fait se briser les verres noirs, l'installation du fidèle serviteur commis à la surveillance du suspect, et les jeunes gens admirèrent la bienveillante et providentielle conduite des événements.
— Qui sait, dit Paule, si notre bien-aimé père, qui ne donne aucun signe extérieur de connaissance, ne pourrait pas percevoir la nouvelle heureuse ? Essayons.
Ils revinrent près du lit. Penchée sur le corps rigide, Mlle de Riverolles prononça à voix lente et distincte les mots dont pouvait sortir le salut :
— Père, on est sur la trace des papiers et du receleur. Jean sera lavé de tout soupçon.
Comme si l'âme très lointaine revenait battre des ailes, un faible frémissement des cils fit mouvoir l'ombre de la mort flottant sur le visage.
— Père, m'entends-tu ? continua lu jeune fille soulevée par ce frêle espoir.
Cette fois, les paupières remuèrent davantage, et tous, à genoux, priaient avec ferveur. Le père revivrait pour bénir son fils humilié et repentant.
Alexis se releva le premier.
— Je cours à l'hôpital, dit-il, et vous enverrai un infirmier ; ensuite je rejoindrai M. d'Estrigny à l'ambassade. J'espère obtenir la faveur de conduire les recherches.
Mme Babrovrskoff expliqua :
— Piotre, avec un homme dont je sûre, surveille dès maintenant la maison de Ginestat ; le cousin de mon brave cocher et sa femme ont l'œil sur Welter. Ils suivront tous la piste jusqu'au bout ; je suis persuadée quelle aboutit à l'hôtel Lerminoiï. C'est un nid de scorpions. Prenez mon auto, Monsieur Pawlofï, vous serez plus vite au quai Français. Je vous demande, chère Mademoiselle, de me gai*d«f auprès de vous. Mon aide aff veineuse vous est acquise.
Paule accepta avec reconnaissance ; Jean eut voulu prendre part h la chasse, mais l'état précaire du comte obligeait son fils à rester auprès de lui, surtout à présent qu'un peu d'espoir était permis, il devait être là, guettant le réveil de la pensée, le premier geste, le premier mot.
Comme M. d'Estrigny approchait de l'ambassade, il reconnut l'auto des Tohernine, le comte et les comtesses. Il fit, d'un signe, stopper les deux équipages, et mit au courant ces bons amis des Riverolles. Mais, par délicatesse, il tut la faute de Jean d'où tant de maux étaient nés. Il savait que le jeune homme s'accuserait lui-même et voulait lui laisser le bénéfice de la franchise de l'aveu, qui est la meilleure réparation.
Bouleversés par la brusque annonce de la maladie de M. de Riverollcs et du drame qui l'avait provoquée, les Tcheinine ordonnèrent au chauffeur d'accélérer la vitesse et furent bientôt chez leurs amis. •
La douleur de Jean faisait mal à voir. Elle n'avait pas le caractère de sérénité de celle de Paule. Le fils coupable était écrasé de regrets. Ce qu'il avait cru n'être qu'une faiblesse d'une heure serait le remords inapaisable de sa vie, s'il perdait son père. Pourrait-il vivre sans pardon, rêver d'amour et de bonheur, créer un foyer ? Il était perdu, enlisé dans cette boue de la mauvaise nuit. Le cercle Pawliosky était un cachot de l'enfer. Il y était tombé et ne saurait plus s'en évader.
Au grand effroi de Paule, ces pensées mettaient dans les yeux de Jean des lueurs farouctties. La douce voix de Nadia essayant de consoler ce désespoir ne réussit qu'à en provoquer l'explosion. Ce que M. d'Estrigny avait tu, Jean le cria. D'une voix brisée de sanglots, il fit la confession lamentable : la dernière soirée, la partie fatale, son lâche silence au chevet de son père, sa foi stupide dans le désintéressement d'Egorov...
Les yeux compatissants de Nadia versaient sur le malheureux qui s'accusait impitoyablement tant de lumière, qu'il en eut l'âme éblouie. Il sentit en même temps ses deux mains prises dans la chaude étreinte des mains amicales du comte Tchernine et de la comtesse qui disaient :
— Courage. Un péché de jeunesse est réparable. Dieu sauvera votre père et vous recevrez son tendre pardon.
— Jean, affirma Nadia, si l'odieuse accusation avait subsisté, j'aurais refusé d'y croire. Et je suis fâchée contre M. d'Es-
trigny qui vous prit un moment pour un criminel.
— Hélas ! mon père aussi me crut coupable.
— ' Votre mère vous eût soutenu envers et contre tous. Les mères ne condamnent jamais leur enfant. .
— Paule eut pour moi cette même confiance miséricordieuse.
La conscience de Jean s'inquiétait de la reconnaissance restée entre les mains d'Egorov et qui le faisait le débiteur du félon. M. Tcherniue le rassura.
— Demeurez en paix. Votre signature ne vous sera jamais présentée. Les roubles sortis d'une caisse allemande y sont retournés. C'est vous que vos tortures morales font le créancier des misérables.
L'ambassadeur avait demandé au ministre de la Justice que les agents fussent seulement chargés de la recherche et de l'arrestation du Bulgare. Par ses propres moyens, et les pouvoirs* obtenus, le représentant du gouvernement français ferait le reste.
Pendant que M. d'Estrigny et ses collègues travaillaient à conjurer les funestes effets du vol, Alexis se rendait chez Ginestat avec deux hommes sûrs et une voiture fermée. Des deux côtés de l'immeuble, la souricière était tendue, nul ne pourrait enfrer ni sortir sans être appréhendé.
— Barine, dit Piotre à PawlofT, l'individu est parti avant que je prenne la garde, mais il reviendra, car il n'emporta rien, affirme le portier. Son domestique est là-haut, c'est une espèce de brute prussienne. En le suivant, on trouvera ïe maître. Nicolas a vu rentrer Welter qui n'est pas ressorti. J'attendais Votre Noblesse avec impatience, car je n'avais* pas Tordre de pénétrer de force.
— Montons, dit Alexis.
Avec ses deux compagnons, comme lui armés — le drôle à saisir était dangereux, — le jeune homme s'engagea dans l'escalier, et Nicolas* ferma la porte de l'immeuble, ce qui empêcherait Welter de fuir s'il en avait la fantaisie.
Rien ne bougeait dans la chambre du secrétaire de M. de Riverolles. Le silence
avait ce quelque chose de spécial aux appartements vides. Le logis fut ouvert au moyen d'un passe-partout, et Alexis .entra, revolver au poing. Mais* cette précaution était inutile. Seules, des empreintes sur îa table poussiéreuse témoignèrent que la scène devinée par Piotre avait' eu lieu.
Le placard n'était pas assez profond pour cacher un homme. Il fut ouvert néanmoins. Tn rais lumineux y passait, venant d'une pièce voisine, ce qui indiquait que le fond du placard était un pan-' neau à glissière, imparfaitement refermé.
Evidemment, la communication s'établissait par ce fond mobile.
— La bête est prise, dit Alexis.
Il poussa le panneau et écarta un rideau épais dont les anneaux grincèrent sur une tringle. A ce bruit répondit un affreux grognement.
Les trois hommes se trouvaient dans un cabinet de toilette, et Hans, le Brandebourgeois, s'occupait à ramasser les pièces de la tenue Welter hâtivement abandonnée pour celle de Ginestat. Il se disposait a les ranger dans une cantine d'officier ouverte au milieu de la pièce, dont le désordre révélait les préparatifs d'un départ précipité.
Hans se recula, prêt à bondir, mais la vue de?< revolvers calma ses velléités de résistance. Il leva les bras en tombant à genoux.
— Liez-le, ordonna Alexis.
Les compagnons du jeune homme s'étaient munis de cordelettes fines et solides dont ils entourèrent les bras du Prussien, attachant ses mains dans son dos. Alors, l'interrogatoire commença.
Pawloff poussa du pied les accessoires du déguisement de l'espion et dit :
LES FAISEURS DE RUINES 2'l7
— Welter, n'est-ce pas ? j.
Hans grogna en manière d'acquiescement.
— Welter et Ginestat, le même ?
— Ya.
— Où est-il, ton maître ?
Hans roula les yeux à droite et à gauche, mais ne dit mot, hypnotisé par les* canons brillants des terribles joujoux.
— Est-ce qu'il n'est pas chez Mme Lorminoff ?
Hans leva le menton, signe d'ignorance.
— Où serre-t-il ses papiers ?
Le prisonnier fixa ses yeux sur la porte du bureau.
Pawloff laissa ses auxiliaires à la garde du valet et passa dans la pièce voisine. Le coffre-fort était ouvert, son contenu avait disparu. Il fit amener Hans.
— Ton maître a emporté ses papiers ?
— Ya.
— Il n'avait ni valise ni sac ?
Les regards du valet glissèrent sur son large torse et Alexis comprit. Le fuyard avait bourré ses poches et s'était fait un plastron des documents précieux. Aucun doute qu'il les eût portés chez sa complice. Les scorpions seraient saisis dans leur nid.
Hans fut mis en voiture, et, sous bonne garde, conduit au dépôt de police. Pawloff rallia Piotre et ses compagnons et se dirigea vers l'hôtel Lerminoff.
A sa question, « Madame est-elle chez elle ? » le portier répondit par l'affirmative.
— M. Ginestat s'est-il présenté aujourd'hui.
L'homme secoua la tête.
— Je ne l'ai pas vu, mais il peut être entré par le jardin ; il a la clé de la petite porte, dans la rue qu'il habite lui-même.
Le valet qui le reçut au haut du perron refusa de l'introduire.
.— Madame est sortie, et nous n'avons pas vu M. Ginestat.
— Le portier nous a dit...
— Sans doute ne l'a-t-il pas vue passer ou bien elle est partie par le jardin. Pas pour une grande course, car toutes les voitures sont dans les remises...
La lumière éclatait dans l'esprit de Pawloff. Les complices s'étaient dérobés aux premières recherches. Sans doute, dans un équipage d'aventure, ils avaient gagné une gare et roulaient vers la frontière. Il fallait aviser sans perdre de temps. Alexis posta Piotre et ses hommes en observation devant les deux entrées de l'hôtel et courut chez M. d'Estrigny. Des ordres télégraphiques furent lancés dans toutes les directions et des inspecteurs envoyés dans les garages d'autos. Nulle trace ne fut relevée ; le départ demeura mystérieux. L'enquête serait longue et difficile.
Peut-être étaient-ils cachés à Saint- Pétersbourg. Ils sortiraient de leur retraite et prendraient la route de Prusse dès que la surveillance se relâcherait. Excipant de son mandat contresigné du ministère de la Justice par le grand-maître de la police citadine, Pawloff visita l'hôtel dans tous ses recoins. Recherches vaines.
Allongé contre le mur de la serre, l'ours gémissait. On essaya de le prendre pour le conduire au jardin zoologique ; il fallut y renoncer temporairement. Alors les scellés furent apposés partout sauf sur la porte de la serre afin que l'animal pût recevoir sa nourriture, et une permanence fut établie.
Des événements graves avaient dramatisé la soirée précédente pendant que Jean risquait sa paix et son honneur dans la compagnie d'Egorov, et l'écho n'en était pas arrivé à l'hôtel de Riverolles. Waro-
witch avait pris la parole dans un important meeting d'ouvriers et tenté de soulever cette masse en un mouvement irrésistible de grève révolutionnaire. De violentes bagarres avaient éclaté entre la foule et la police. Warowitch, assommé, agonisait à la prison Pierre-et-Paul. Des charges accablantes furent relevées contre lui, et un directeur de banque vint spontanément déclarer que l'avocat prêcheur d'anarchie était subventionné par la princesse Chemokonsky, comme en faisait foi un chèque de cinq mille roubles réglé à la caisse de son établissement de crédit. Ce fut un scandale retentissant. Les journaux arborèrent d'énormes manchettes* : Un meeting anar chique. — Révolutionnaires arrêtés. — J)es blessés et des morts. — Un avocat assommé. — Une princesse compromise.
Les feuilles du soir donnèrent des détails abondants et sensationnels. Warowitch, le leader socialiste, avait succombé à ses blessures ; la princesse Chemokonsky s'était vainement retranchée sous le couvert de ses intentions philanthropiques. Désavouée par son époux fermement attaché à la personne de Leurs Majestés, elle était exilée dans un hameau perdu de la Crimée, gardée par deux serviteurs, deux brutes choisies par le prince, condamnée à une existence médiocre et désolée, et. pourrait à loisir méditer sur le danger de prêter son nom et son appui à des entrepreneurs de péril public.
— Encore une victime de l'odieuse Lerminoïï dont Warowitch était un familier, remarqua Alexis. Mme Babrowskoff voyait juste ; l'infernale créature est une faiseuse de ruines. Nadia l'a échappé belle avec son absurde confiance,
C'est le soir. Dans l'azur sombre brillent de tremblantes étoiles, et la lune promène lentement sa face ronde et réjouie.
Dans la chambre de M. de Riverolles, les fenêtres sont ouvertes sur l'ombre fraîche et odorante du jardin. Le visage du malade a perdu sa rigidité et son aspect cireux : ses lèvres s'entr'ouvrent aux souffles des ramures ; des odeurs de roses se mêlent à celles des préparations médicinales. Paule et la veuve blanche veillent et prient. Jean seconde l'infirmier habile et attentif. Un peu d'apaisement se répand sur sa peine. Il a recueilli avec une reconnaissante avidité les paroles de Nadia ; son cœur meurtri y trouve un réconfort.
L'espoir grandit. Tout à l'heure, Jean a collé ses lèvres sur les mains de son père; il a senti un frémissement de vie.
Vers 11 heures, une porte ouverte et refermée avec précaution, des pas discrets animent le silence funèbre de l'hôtel. Barbe introduit M. d'Estrigny et Pawloff. Le docteur s'assure de l'état du malade, constate un mieux notable, un retour de la sensibilité suspendue par un choc brutal.
— Il guérira, afflrme-t-il.
C'est pour Jean comme la divine promesse du pardon.
M. d'Estrigny raconte comment on obvie à la perte des dossiers ; Alexis narre la double intrusion chez Welter-Ginestat, les fouilles inutiles dans l'hôtel Lerminoff.
— Mais, déclare-t-il, je trouverai les misérables. S'ils sont cachés en quelque lieu secret du nid de scorpions, il leur faudra bien y subsister. Piotre et ses acolytes, tous de fidélité éprouvée, ont l'œil ouvert sur le personnel qui garde le diabolique logis.
Vers le matin, M. de Riverolles sortit du coma et reprit quelque conscience des choses. 11 sourit à ses enfants, à ses amis et referma les yeux. Mais ce fut un sommeil réparateur après lequel, doucement, tendrement, Paule lui raconta la terminaison de l'affaire dont l'ardent patriote avait failli mourir : Welter-Ginestat, les papiers chez la Lerminoff, Jean innocenté. Tout fut dit à mots glissés, espacés, versés dans le cerveau encore fragile, mais redevenu compréhensif. Le comte toucha le front de Jean appuyé contre la couche.
— Mon petit, murmurèrent les lèvres blanches, souviens-foi.
— Toujours, promit l'enfant prodigue.
Et la convalescence commença entre les
jeunes Riverolles, les deux comtesses et la veuve blanche. Alexis poursuivait les recherches ; d'Estrigny et M. Tchernine étaient pris par les fêtes de la réception officielle du président Poincaré et de son ministre Yiviani.
Au bout d'une semaine il fallut se rendre à l'évidence : les scorpions avaient réussi à gagner la Prusse, à moins qu'ils ne fussent, comme Egorov et Drebor, réfugiés à l'ambassade d'Allemagne, territoire inviolable.
L'ours refusant toute nourriture devint fou et fut abattu à l'endroit même où il attendait le retour de sa maîtresse. Dans les derniers spasmes de son agonie, il avait arraché une large portion du revê-
tement de lianes qui habillait la paroi de la serre.
Une clarté soudaine illumina l'esprit de Pawloff : une chambre secrète n'existaitelle pas au centre du jardin d'hiver? Cela pouvait se vérifier par le calcul mathématique des dimensions du pourtour fleuri et de la surface totale de la serre et des appartements contigus. Si l'on pénétrait ce mystère, on aurait la preuve des divers avatars de Mme Lerminoff et de ses buts, comme des moyens occultes qu'elle mettait en action.
Sans nul doute, les maudits personnages vivaient dans un retrait caché. Comment et par qui étaient-ils ravitaillés ?
Pawloff, muni des autorisations nécessaires, compléta l'œuvre de destruction commencée par l'ours et fit arracher partout la draperie mouvante, mettant ainsi la muraille à nu : des pierres solides, des blocs larges, sans solution de continuité. Le pic du démolisseur dut pratiquer une brèche par où s'exhalèrent des odeurs de sépulcre, méphitiques et nauséabondes.
Des lampes furent apportées et découvrirent un spectacle d'horreur. Dans une pièce en rotonde sans jour, sans ouverture apparente, gisaient les cadavres putréfies dos deux complices, tombés devant le bloc mobile dont leurs efforts réunis n'avaient pu réaliser le déclanchement ; le ressort s'étant brisé, la pierre était coincée et immuable.
L'agonie avait dû être effroyable dans l'atroce nuit de tant de jours Ils se déchirèrent avec leurs dents et burent Jeur sang. Sur la table était une valise remplie de bijoux et de papiers. Tout était prêt pour la fuite. Mais l'immanente justice avait condamné les malfaisants. Ils avaient
payé leur dette au Juge souverain, payé un prix si terrible qu'Alexis frémit de pitié. Il se signa, adorant les décrets éternels et priant pour ceux qui, peut-être, à l'heure dernière, avaient appelé l'infinie miséricorde.
Les corps défigurés furent recouverts de linceuls et laissés sur place jusqu'aux constatations judiciaires. Seuls, les dossiers furent enlevés et remis à l'ambassadeur. La presse, grassement payée, fit le silence autour du fait monstrueux.
Parmi les pièces, on trouva les preuves que Ginestat était von Holweg, ce qui expliquait sa rage haineuse contre les Kiverolles. Le geste furieux du scorpion qui lançait le venin avait providentiellement, en partie, manqué le but.
Les fêtes de la réception triomphale de la France amie étaient achevées. Le peuple avait presque oublié les menaces de guerre. Mais les chancelleries ne s'illusionnaient pas sur les chances de paix.
La félonie teutonne aiguisait les griffes de la double monarchie, et, brusquement, ce fut l'ultimatum à la Serbie, les décrets de mobilisation, la guerre- Alexis et Jean s'embarquèrent aussitôt pour rentrer en France par la mer Noire et les Dardanelles. Paule et son cher convalescent les accompagnèrent jusqu'en Crimée d'où ils ne purent partir que quelques semaines plus tard, avant la fermeture des Détroits par l'entrée en guerre de la Turquie. Mme Babrowskoff et les comtesses Tchernine s'enrôlèrent dans l'armée de la charité.
Tous, les yeux et le cœur en haut, allaient vers le devoir.